QUELQUES MOTS SUR L'HISTOIRE DE MULHOUSE
A regarder simplement la carte, il paraît diTiicile de s'expliquer la prospérité industrielle dont jouit Mulhouse depuis près d'ua siècle. Elle n'est pas traversée par un de ces grands cours d'eau qui, avant les chemins de fer, servaient de route {lu commerce et qui par des chutes habilement ménagées, pouvaient autrefois rendre à l'industrie une partie des services qu'on demande maintenant à la vapeur. Elle n'a à set portes ni mines de houille pour alimenter le travail de ses machines, ni port de mer qui la mette en rapport direct avec les producteurs de la matière première de son travail^ et qui lui permette de transporter à peu de frais chez les nations étrangères les produits de ses manufactures. Si maintenant elle a un canal et plusieurs chemins de fer, ce n'est pas à eux qu'elle doit sa prospérité , mais c'est à sa prospérité^ qu'elle les doit eux-mêmes. On a fort heu-
reusement compris qu'il était de l'intérêt général d'aider des gens qui s'aidaient si bien, de mettre la France et le monde en communication avec une contrée peuplée de travailleurs infatigables, tout disposés à porter leurs cotons dans tout l'univers, et, de tous peut-être, les mieux préparés à soutenir sur tous les marchés la concurrence des produits étrangers. Aussi la fabrique mulhousienne s'est-elle empressée de proGter des facilités qui lui étaient offertes, et de dépasser les espérances qu'on avait fondées sur elle. Nulle autre eu France n'a accepté avec la même vaillance la lutte imposée presque à Fimproviste par la précipitation du traité de commerce avec l'Angleterre, nulle n'a plus résolument soutenu la terrible épreuve qu'a fait traverser à Tindustrie du coton le blocus des ports de l'Amérique et la fureur incendiaire des esclavagistes.
Cependant, telle qu'elle est maintenant, même avec son canal et ses chemins de fer^ Mulhouse est encore dans une situation géographique bien moins favorable que la plupart de nos autres centres d'industrie. Tandis que, grâce au voisinage du Havre et des bassins houillers, la Normandie et la Flandre se trouvant exonérées d'une partie des frais de transports qui pèsent sur la consommation intérieure du coton et du charbon, Mulhouse ne peut se procurer ces éléments indispensables de son industrie qu'à des prix sensiblement plus élevés que les fabriques rivales. Comment, dans de pareilles conditions, expliquer le succès de la lutte qu'elle soutient? On en a cherché bien loin des raisons assez peu concluantes. L'infériorité du prix de la main-d'œuvre, sans doute, y est
pour beaucoup. Je crois cependant, pour mon^compte, que la seule raison satisfaisante est une explication morale, et qu elle se trouve dans le caractère même de la population.
Ce ne serait pas ici le lieu de faire l'histoire complète de Mulhouse et de remonter à ses origines, d^ailleurs fort obscures. Je veux seulement appeler Tattention sur quelques uns des faits qui me semblent les plus propres à faire comprendre la position particulière qu'a prise la fabrique de Mulhouse au milieu de nos centres industriels.
L'histoire de Mulhouse n*est guère que l'histoire de ses efforts pour acquérir ou pour défendre sa liberté contre l'oppression des seigneurs féodaux, contre les prétentions des évèques de Strasbourg, et enfin contre les exigences des empereurs d'Autriche. Dès les premières années du onzième siècle jusqu'au milieu du dix-septième, elle lutte avec une énergie que rien ne peut lasser contre des ennemis sans cesse renaissants. Nulle autre ville en France n'a derrière elle une pareille histoire. Tandis que les autres communes, à peine débarrassées du joug des seigneurs, retombent successivement sous la main toute-puissante des rois et voient peu à peu disparaître toutes les traces de leurs libertés municipales, Mulhouse, ville impériale, met à profit les embarras des empereurs d'Allemagne, et tend de plus en plus à se constituer en une petite république indépendante. Dès 1273, elle obtient de Rodolphe de Hapsbourg, en récompense de Tappui énergique qu'elle lui avait prêté dans sa lutte contre les évêques de Strasbourg et de Baie, une charte qui accorde aux
bourgeois de Mulhouse le droit de recevoir des terres eu fiefs et de n'être appelés par personne et sous au< cun prétexte devant d'autres juges que les leurs. En 1393, elle achète du faible empereur Adolphe de Nassau Toctroi d'une nouvelle charte plus complète que la première , où Ton remarque les dispositions suivantes :
« Le préteur impérial ne pourra plus être pris que parmi les bourgeois résidant dans la ville.
« Le préteur ne fera saisir aucun bourgeois sans bonne justice et ne le livrera qu'au magistrat désigné par le conseil de la ville.
a La ville aura le droit d'organiser des corporations, d'adopter toutes les coutumes qui lui paraîtront profitables, d'admettre au titre de bourgeois qui elle voudra.
ce Les bourgeois seront afiTranchis de tout droit de péage et de douanes quand ils se rendront dans les villes impériales.
a Aucun d'eux ne sera appelé en justice ailleurs que dans Mulhouse^ ni tenu au combat judiciaire contre un étranger.
(c Aucun bourgeois, même accusé de meurtre, ne pourra être arrêté dans sa maison. Sur sa demande^ un tribunal s'établira devant sa demeure et il répondra de sa fenêtre aux questions du juge. »
Ces chartes, il est vrai , n'étaient guère respectées de ceux qui en avaient reçu le prix, et il n'y a peutêtre pas de commune qui n'ait eu à payer plusieurs fois les libertés vendues par des seigneurs besogneux, qui trafiquaient à la fois de leur parole et de leur suzeraineté. Cependant ces chartes, si souvent vio-
léesy demeuraient pour les habitants de la cité comme un témoignage matériel de leurs droits ; ils s'y attachaient avec une passion sans cesse exaltée par les déloyautés de leurs maîtres. Par cela seul qu'elles existaient, elles encourageaient et légitimaient à tous les yeux les protestations^ les résistances même à main armée et, par le sentiment du droit acquis et reconnu, elles acheminaient les bourgeois au désir et à la revendication d'une indépendance de plus en plus complète.
Mais cette liberté^ achetée au prix de tant de sacrifices^ n'était pas facile à garder au milieu de toutes les prétentions et des ambitions rivales de ces temps de guerre et d'anarchie. Aussi, dès la fin du treizième siècle, la cité avait-elle compris la nécessité de relier et d'organiser toutes ses forces de manière à rattacher tous les intérêts à l'intérêt commun. Les bourgeois se constituèrent en tribus. Il y eut six tribus. Chacune avait ses chefs, qui étaient de droit membres du conseil de la cité. Chaque citoyen payait environ trois Trancs, pour se faire inscrire sur le tableau de sa tribu. H devait acheter et entretenir à ses frais un équipement complet de soldat. Une fois marié ^ il était tenu de monter la garde à son tour, à moins qu'il n'aimât mieux payer une contribution annuelle de douze francs. Le produit de cette contribution servait à solder une compagnie de quarante gardes municipaux.
Les tribus avaient encore d'autres sourcesde revenu. Chaque membre du conseil communal, en entrant en charge, versait dans la caisse de sa tribu une somme de cinquante francs, chaque maître de tribu trentesix francs et chaque sixainier douze francs. De plus,
tous les membres payaient à peu près un franc par an pour le chauffage et l'éclairage de la salle commune. Ces revenus formaient un fonds commun de secours. On faisait le compte tous les ans à la fin de février. Un banquet annuel, dont la dépense était prélevée sur la caisse de la tribu en réunissait une fois par an tous les membres.
Chaque tribu avait en outre tous les trois mois une réunion générale où tous pouvaient exprimer librement leurs vœux et leurs opinions^ et les chefs les transmettaient au conseil communal .
Ces réunions fréquentes et la communauté des intérêts entretenaient entre les membres d'une même tribu^ des habitudes de concorde et des sentiments de fraternité qu'une sage organisation faisait concourir à l'avantage général. Chacun^ se sentant sous la surveillance de tous les membres de sa tribu et pouvant en être exclu de fait par la réprobation générale, s'appliquait sans efTort à mériter l'estime de ses concitoyens par son patriotisme, sa probité et sa droiture. D'ailleurs il ne faut pas oublier que, comme le rappelle M. de Lasablière \ les corporations ou tribus n'avaient pas encore converti leur régime en privilège, en monopole, ni hérissé leurs abords de difficultés onéreuses, insurmontables même^ pour l'ouvrier intelligent, laborieux, mais pauvre. Cela s'explique facilement si l'en songe que l'industrie ne s'appliquait guère alors
1. M. de Lasablière, principal du collège de Mulhouse, a publié dans la Revue d'Alsace, sur l'histoire de cette ville, une suite d'articles remarquables auxquels j'ai fait de nombreux emprunts, en m'attachant uniquement aux faits qui m'ont paru de nature à faire ressortir le caractère moral des habitants de la vieille cité.
qu'aux objets de première nécessité, et que, n'ayant à sa disposition que des instruments fort imparfaits, il ne pouvait guère se produire de ees crises commerciales qui proviennent la plupart du temps de Tencombrement des produits, et que plus tard les corporations se sont appliquées à éviter par des règlements tyranniques et des restrictions inintelligentes. Par conséquent, les corporations de Mulhouse^ d'ailleurs plus agricoles que industrielles, ignorant encore les soucis qui les tourmenteront plus tard^ quand les progrès de l'industrie les exposeront aux dangers de la concurrence, et d'ailleurs sans cesse ramenées au sentiment de l'intérêt général par la nécessité toujours renaissante de faire face aux dangers qui menaçaient la cité, ne rivalisaient entre elles que de patriotisme et de dévouement à la chose publique.
De plus, le droit reconnu à tous, de faire parvenir leurs réclamations et leurs vœux au conseil de la cité par l'intermédiaire des chefs de tribus^ prévenait les colères sourdes et les mécontentements secrets et d'autant plus dangereux.
Jusqu'en 1 347 l'autorité suprême avait été exercée par le préteur impérial. Quoique, aux termes de la Charte de 1293^ ce magistrat ne pût être choisi par l'empereur que parmi les bourgeois de Mulhouse, ceux-ci sollicitèrent de l'empereur Charles IV, en 1347 et obtinrent, sans doute^ comme toujours, à prix d'argent, l'autorisation d'élire eux-mêmes un bourguemestre. Le premier bourguemestre élu fut Jean de Dornach. C'était un nouveau coup porté à la souveraineté de l'empereur. Cependant le bourguemestre restait soumis à la juridiction du juge souverain de la
haute Alsace. En 1376, un nouvel acte de Charles IV affranchit Mulhouse de cette sujétion. Le pouvoir même du préteur impérial s'atténue progressivement. En 1397^ cette charge fut abolie par l'empereur Wenceslas, à la seule condition que la ville continuerait à en payer les revenus au fisc impérial. Cette redevance elle-même fut rachetée en 1457, et Mulhouse^ qui depuis longtemps était à peu près libre de fait^ se trouva tout à fait libre de droit.
A partir de cette époque^ Tadministration de la cité fut remise à un conseil composé de trois bourguemestres^ présidant alternativement pendant six mois, de neuf échevins ou conseillers, des douze maîtres des tribus et d'un greffier ou syndic, qui devait être un homme de loi. Toutes ces fonctions étaient électives et à vie.
Pendant que tous ces changements s'opéraient dans sa constitution intérieure, et que, grâce à une persévérance qui fut trop rare, Mulhouse conquérait pièce à pièce son indépendance, elle ne cessait d être en butte à des attaques de toutes sortes qui menaçaient de lui arracher le fruit de tant d'efforts. Toute l'Alsace était exposée aux mêmes dangers de la part des nobles qui voulaient ressaisir leurs droits seigneuriaux, et des paysans soulevés par la misère. On ne voyait partout que massacres et pillages. Les villes conçurent ridée de se liguer, comme avaient fait les cantoub suisses. La première ligue fut conclue à Colmar eo 1338. Mais les intérêts qu'elle tentait d'associer étaient trop différents pour qu'elle pût durer longtemps. Elle fut cependant renouvelée à plusieurs reprises dans le cours du quatorzième siècle, mais sans
produire grand résultat. La seule confédératioD» qui eut quelque durée fut celle des dix villes libres de l'Alsace, Wissembourg, Haguenau, Rosheim, Oberch« nheim, Schlestatt, Eayserberg^ Muuster^ Turckheim , Colmar et Mulhouse. Mais cette dernière , placée à Textrême limite du territoire de la confédération, oe retira en réalité aucun fruit de cette association. Ses alliés ne pouvaient la secourir qu'au prix d'un déplacement long et coûteux. Aussi fut-elle réduite à se défendre seule, en 1 365 contre Tinvasion des grandes compagnies laissées sans service par la paix de Brétigny, en 1375 contre les bandes de Enguerrand de Coucy, et en 1 382, contre les attaques du comte de Marsé. Une nouvelle alliance de Mulhouse avec les cités impériales du Rhin, de la Souabe, de la Bavière et les cantons de la Suisse (1385), pour repousser les nobles coalisés contre les communes, ne fut pas plus heureuse. La défaite des villes confédérées à Zofûogen détruisit la ligue et mit fin à la guerre.
Pendant la première moitié du quinzième siècle, Mulhouse put respirer. Malgré les terribles épreuves qu'elle avait traversées, malgré l'obligation où elle s'était trouvée quelques annés auparavant (1398) de racheter de l'empereur Wenceslas ses libertés déjà tant de fois achetées^ la prospérité de la ville prit un accroissement rapide, qui montre ce qu'elle aurait pu devenir dès lors, si elle n'avait pas eu à guerroyer sans cesse poyr son existence. Le nombre de ses bourgeois s'élève à quinze cents et des faubourgs se groupent autour de ses murs. Elle bâtit un hôtel de ville; elle achète comptant les villages d'IUzach et de Modenheim avec le droit de haute et basse justice^ les ban-
lieues^ les bois, dîmes et apparlenaoces. En 1441^ elle met en campagne huit cents hommes et force un seigneur du voisinage à lui rendre deux de ses citoyens qu'il avait enlevés.
Mais la guerre vint bientôt arrêter ces progrès. En 1444 arrivent les bandes du Dauphin^ appelé par l'empereur et par les nobles. Mulhouse ne put sauver ses murs qu'en détruisant ses faubourgs et tous les bâtiments qui se trouvaient hors de son enceinte; elle repoussa trois assauts et resta bloquée jusqu'au printemps de 1445.
a A peine délivrée, dit M. deLasablière, Mulhouse, qui à plusieurs reprises avait expulsé la noblesse, voulant en finir avec ces hommes dont les sentiments et les intérêts étaient si constamment opposés aux siens et dont la malveillance avait si manifestement éclaté dans les derniers temps, Mulhouse les bannit de nouveau, et cette fois pour toujours, avec les hautes familles bourgeoises et toutes leurs nichées. Leur corporation fut cassée, et ceux-là seuls eurent la faculté de rester dans la ville, qui consentirent à se faire inscrire dans d'autres tribus. »
Delà des haines, des procès, des guerres sans &n et sans trêve. Les Mulhousiens, abandonnéspar les villes d'Alsace, demandèrent en 1 466 l'alliance des cantons de Berne et de Soleure : « Epuisés, délaissés, mais dignes encore de nos pères et de nous-mêmes, nous venons àvous, puissants libérateurs de l'innocence opprimée. Dans vos guerres aussi, vous nous verrez au premier rang. » Berne et Soleure acceptèrent l'alliance offerte, et les sept anciens cantons suisses ne tardèrentpas à s yjoindre. Les nobles, effrayés par l'arrivée
de quatorze mille Suisses, se retirèrent sans combattre et laissèrent Tarmée suisse ravager leurs terres, démolir leurs châteaux, brûler leurs villages sans oser les défendre. A peine les Suisses sont-ils partis, que voilà Charles le Téméraire qui arrive de Lorraine avec une armée (1473). Les Mulhousiens refusent de reconnaître sa souveraineté, u Dans deux jours, leur écrit-il le 2 janvier 1474, je serai à vos portes pour vous infliger le châtiment dû à votre orgueil et à votre duplicité. Il est temps encore de vous mieux décider et d'obtenir votre grâce; mais si vous ne le faites aussitôt, vos bourguemestres, les membres du conseil seront pendus sur la place de TÉglise, vous serez tous passés au fil de Tépée, et votre ville sera ruinée de fond en comble. »
Tout le monde savait ce que* pouvait faire le Bourguignon, et le souvenir des massacres de Dinant et Liège était présent à toutes les mémoires. Les Mulhousiens n'avaient à compter sur aucun secours; il était bien peu probable qu'ils pussent seuls échapper à la vengeance de leur ennemi. Cependant quand les magistrats, après avoir donné lecture à la population assemblée de la lettre de Charles le Téméraire, consultèrent chaque citoyen, l'un après l'autre, sur le parti qu'il jugeait le meilleur à prendre, il n'y eut qu*une voix. D'une résolution unanime, il fut décidé qu'on ne se rendrait pas, et que Mulhouse défendrait sa liberté jusqu'à la mort. La ville fut sauvée par un subit débordement de TIll, et lorsque plus tard Charles envoya une nouvelle armée en Alsace, Mulhouse fut sauvée une seconde fois par les victoires des Suisses à Granson et à Morat (1476).
L'alliance des cantons susses et de Mulhouse fut confirmée en 1515 par un nouveau traita qui la déclara perpétuelle, et, malgré quelques difficultés temporaires que devaient susciter plus tard les luttes de la réforme, l'union persista entre les deux républiques jusqu'à la réunion de Mulhouse à la France, en 1798.
Avec le seizième siècle commence pour Mulhouse une nouvelle période. La lutte entre la ville libre et la féodalité est achevée. « Ce grand débat de la fin du moyen âge est enfin vidé, dit M. de Lasablière. La force, l'anarchie féodale est vaincue. Grâce au courage, à l'inébranlable patriotisme de la bourgeoisie, la victoire reste aux idées de droit et de justice qu'elle représente, idées qui sont impérissables du jour qu'elles naissent, et auxquelles est promis l'empire du monde. Le grand scandale du temps, la commune, reste debout, triomphante et prête à étendre hors de son enceinte, à appliquer sur une plus vaste échelle ses éléments de liberté, d'organisation si chèrement acquis, si bravement défendus. »
La réforme s'introduisit de bonne heure à Mulhouse. Nous ne suivrons pas l'histoire de la petite république au milieu des luttes compliquées de cette longue révolution. Ce détail nous entraînerait trop loin. Trop faible pour pouvoir prendre une part bien active aux grandes guerres qui, pendant plus d'un siècle, mirent aux prises les puissances catholiques et protestantes, déchirée par des haines intestines, épuisée par une neutralité onéreuse, elle était réduite à attendre av^c anxiété le résultat des campagnes et des batailles qui décidaient sans elle de son sort. Plus
d'une fois, malgré lenergie et le patriotisme de ses citoyens, elle sembla sur le point de périr au milieu des conspirations et des attaques de ses ennemis. Elle ne dut enfin son salut qu'à la politique de Henri lY et de Richelieu qui^ pour abaisser les empereurs d'Allemagne, leur cherchaient partout des ennemis, et qui^ dès le principe^ comprirent que le^ meilleur moyen d'atteindre ce but était de s'attacher les villes et les états prolestants. Mazarin, fidèle à la pensée de son prédécesseur, reconnut par le traité de Westphalie ('1648\ l'indépendance des cantons suisses et de la république mulhousienne^ qui, par la cession de l'Alsace à la France, se trouva enclavée dans le territoire français.
Malgré les dangers auxquels Mulhouse fut exposée pendant les guerres de Louis XIV et de TAUemagne, malgré les exigences fiscales et les tracasseries de Tadministration française^ qui l'enveloppait de toutes parts^ on peut dire que les temps qui suivirent le traité de Westphalie furent pour elle des temps de repos et de prospérité. Cependant elle n'était pas sans inquiétude sur les inconvénients de sa position géographique qui semblait la condamner à être absorbée un jour ou l'autre parla France. Habitués à vivre depuis si longtemps sous leurs propres lois, à régir leurs affaires sans avoir à consulter d autres mattres que eux-mêmes, ses citoyens ne pouvaient songer sans [erreur au danger permanent qui menaçait leur liberté. Us sentaient bien qu'ils ne pouvaient trouver de garantie sérieuse pour leur indépendance que dans une intime union avec la confédération helvétique. Malheureusement cette union était depuis longtemps
rompue avec les cantons catholiques et peu s en fallut qu'elle ne se rompît également avec les cantons protestants.
Un habitant de Mulhouse, condamné pour détour* nement de dépôt par ses concitoyens, en appela aux cantons alliés. Ceux-ci évoquèrent TafTaire en vertu de vieilles conventions jurées au milieu des troubles des guerres religieuses, et qui donnaient en effet ce droit de recours à tout citoyen opprimé par le pouvoir local. Ainsi le danger venait d'où on l'attendait le moins; l'autonomie de la cité était mise en péril, non plus par ses ennemis, mais par ses alliés^ et la souveraineté de sa juridiction se trouvait pour la première fois contestée. La situation était difficile et il en pouvait sortir un conflit d'autant plus regrettable que, si l'appui des cantons protestants venait à manquer à Mulhouse, elle pouvait se trouver livrée sans défense à l'ambition des rois de France. Résister aux prétentions des Suisses, c'était renoncer à une alliance nécessaire et s'exposer à tous les dangers de l'isolement; y céder paraissait indigne d'hommes qui depuis tant de siècles avaient fait tant de sacrifices pour assurer leur indépendance; c'était trahir l'exemple de leurs pères, renoncer à leur héritage de liberté et léguer à leurs descendants un précédent qui pouvait autoriser les ingérences les plus humiliantes. Â quoi bon avoir si longtemps défendu leur liberté contre leurs ennemis, si c'était pour la sacrifier à leurs alliés? Si pour sauver leurs droits dans l'avenir ils commençaient par les abandonner dans le présent?
En conséquence tout le peuple réuni, le 1 7 juin 1 738, déclara qu'il voulait s'en tenir à ses libertés et garder
son indépendance. En face de cette résolution unanime, Zurich et Berne, après quelques hésitations^ finirent par reconnaître à Mulhouse la souveraineté absolue de juridiction, et les autres cantons protestants suivirent cet exemple.
Mais cette leçon ne fut pas perdue pour les bourgeois de Mulhouse. Ils comprirent qu'il fallait assurer au pouvoir local plus de considération, et surtout compléter l'organisation de leur syslème de juridiction, dont l'insuffisance venait de leur être si vivement démontrée. On renforça le conseil de la cité en lui adjoignant un plus grand nombre de citoyens, et Ton établit^ comme en Suisse, un grand et un petit conseil.
Le petit conseil resta composé des trois bourguemestres, des neuf échevins et de deux maîtres de chacune des six tribus, auxquels s'ajoutaient, pour constituer le grand conseil : 1"* Six hommes par tribu, choisis chacunpar le grand conseil sur une liste de trois candidats désignés par la tribu, et que pour cette raison on appelait les six ou sixainiers; 2"" trois hommes par tribu, élus par tous les membres de la tribu , sans autre condition que d'avoir trente ans accomplis ; S"" le syndic ou greffier choisi par le grand conseil parmi les bourgeois qui avaient fait des études de droit. Le petit conseil, composé de vingtquatre membres, jugeait souverainement en matière criminelle, et en premier ressort pour les affaires civiles. II se réunissait chaque semaine, le mardi.
Au grand conseil, composé de soixante dix-huit membres, était réservé le gouvernement de la cité, le droit de faire des lois, de contracter des alliances,
d'envoyer des députés au dehors, de régler les affaires de religion, de surveiller les écoles, de vérifier les comptes de la ville et enfin de juger en appel. 11 se réunissait chaque fois qu'il était nécessaire.
II y avait en outre le tribunal de la commune qui siégeait tous les quinze jours el qui jugeait en première instance les affaires de dettes; le tribunal des orphelins et d'autres tribunaux spéciaux qui jugeaient les infractions aux lois du mariage^ et les tribunaux de police, pour tout ce qui touchait à la voirie, au commerce des vins et des farines,. et pour les délits ruraux.
Le pouvoir exécutif était remis aux trois bourguemestres, assistés de deux trésoriers, d'un agent voyer et des inspecteurs chargés de surveiller la vente des grains, les boucheries, les boulangeries et en général le commerce des denrées. Ces assesseurs ne pouvaient pas être pris hors du petit conseil. Presque toutes ces fonctions étaient électives et à vie, mais le mode d'élection n'était pas le même à tous les degrés. Nous avons vu comment étaient élus les trois, les six et le syndic. Les échevins étaient choisis, comme les six, par le grand Conseil, chacun sur une liste de trois candidats désignés par la tribu. Le plus ordinairement ces candidats étaient les deux maîtres et le plus figé des six de la tribu dont avait fait partie celui qu'il fallait remplacer.
Pour l'élection d'un bourguemestre, le petit conseil désignait quatre de ses membres entre lesquels le grand conseil choisissait au scrutin secret.
Puis chaque année après la Saint-Jean, les bourguemestres, le grand et le petit conseil, les chefs des tri-
bu8, le corps de la bourgeoisie se réunissaient dès le matin à Téglise Saint-Etienne. Le syndic expliquait les actes de Fadministration pendant Tannée qui venait de s'écouler, les projets pourravenir. Ensuite il lisait la formule du serment que les magistrats devaient prêter à la commune et les bourgeois à leurs magistrats, et chacun se levant à son tour le bras étendu, prononçait les paroles suivantes : « Tout ce qui vient de m'être lu et que j'ai bien compris, je veux m'y vouer et conformer fidèlement, honorablement et sans fraude, je le jure avec l'aide de Dieu. x> Ensuite on donnait lecture du règlement en cas d'alarme ou d'incendie, et l'assemblée se dispersait après quelques paroles du bourguemestre en charge. Tous retournaient chez eux pleins d'attachement à la patrie dont les lois et les usages leur assuraient la liberté et la sécurité, bien résolus à la défendre contre toutes les attaques, et pénétrés d'un vif sentiment de solidarité, qui malheureusement devait s'affaiblir à mesure qu'ils se sentirent moins exposés aux dangers extérieurs, et que les menaces de leurs ennemis ne leur rappelèrent plus aussi souvent ni aussi vivement la nécessité de l'union.
Jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, Mulhouse fut surtout une commune agricole, presque uniquement occupée de la culture de la vigne et des céréales. Il y avait bien quelques tissages de laine, mais en petit nombre, et ne fournissant que des produits médiocres.
C'est en 1746 que fut fondée à Mulhouse la première fabrique d'indiennes, par Jacques Smalzer, Samuel Kœchlin et Jean Henri Dollfus. Il fallut d'abord emprunter des ouvriers à la Suisse, mais les
Mulhousiens ne tardèrent pas à devenir plus habiles que leurs maîtres.
Cette industrie nouvelle se présentait dans les conditions les plus avantageuses. Par cela seul qu'elle était nouvelle, elle ne tombait pas sous le coup de ces réglementations minutieuses et la plupart du temps absurdes dont le moyen âge avait chargé presque toutes le: industries. Elle no nuisait en réalité à aucune des professions traditionnellement exercées à Mulhouse^ de sorte que, aux premiers jours, elle ne rencontra ni dansTesprit des habitants ni dans l'administration de la cilé, cette opposition d'intérêt local et de routine qui entrave tant de progrès. Mais ce ne fut pas pour longtemps. A peine les premières manufactures furent-elles établies, que leur prospérité alarma la jalousie des corporations. La première Fabrique d'impressions créée à Mulhouse avait été affranchie de toute taxe pour deux ans, et on lui avait accordé par faveur le séjour sous cautionnement des ouvriers étrangers dont elle avait besoin. A partir de 1749, elle dut pendant trois an^ payer un abonnement annuel de cinq cents livres tournois, qui fut remplacé par une taxe de cinq douzièmespour cent du montant des opérations, imposée à tous les fabricants.
« Dans le budget de 1762, c'est-à-dire treize ans plus tard, on voit déjà figurer la taxe générale perçue sur «Messieurs les fabricants, » pour une somme de sept mille quatre cent soixante livres, ce qui à cinq douzièmes pour cent, représente un mouvement d'affaires de près d'un million huit cent mille francs.
« L'histoire des premiers pas de l'industrie qui fit la réputation de Mulhouse offre le plus vif intérêt. Les
archives de Mulhouse^ dont M. Tarehiviste Ehrsam a classé avec soin les pièces^ sont riches en révélations qui jettent un jour nouveau sur le passé. C'est à tort qu on avait imputé aux magistrats de cette ville libre les mesures restrictives qui pesaient sur son industrie. Il ressort au contraire des préambules de tous les décrets qui s'y rattachent, que les magistrats de Mulhouse se sont montrés en toute occasion bienveillanls pour l'industrie naissante des toiles peintes^ et que les corporations seules s'y montrèrent constamment hostiles.
K Les doléances des industries plus anciennes, leurs réclamations incessantes eurent invariablement le même mobile : la jalousie^ l'intérêt de conservation des tribus ou corporations qui se voyaient menacées ou se croyaient atteintes dans leurs droits par les empiétements de « Messieurs les fabricants » comme on les appelait il y a un siècle, dans une pétition restée aux archives \ »
De plus, la fabrique de Mulhouse avait liberté entière de commerce avec la Suisse, l'Allemagne et FAlsace. En France, elle ne rencontrait guère de concurrence pour ses toiles peintes que celle de la Compagnie des Indes orientales, qui ne pouvait pas lutter avec elle pour le bon marché des produits. D'un autre coté sa position exceptionnelle de république indépendante dérobait son industrie à cette manie de réglementation, qui a été de tous temps la maladie de Tadministration française comme si elle se croyait
1. Je trouve ces renseignements dans une note ajoutée par M. L. Heybaud à son volume sur le coton.
obligée d'enchaîner par tous les moyens rinitiative et Tactivité nationales.
Par toutes ces raisons^ la fabrique de Mulhouse prit une rapide extension. Dès 1752, une seconde manufacture fut fondée sous la raison Hartman et Cie; en 1754 une troisième, sous celle de Antbés, Febrer et Cie. On en comptait quinze en 1770 et ce nombre s'élevait à vingt avant 1785.
Il en résulta qu'un grand nombre d'artisans de la ville et des campagnes voisines quittèrent leurs mé* tiers pour entrer dans les ateliers des manufactures ou pour s'occuper du commerce des toiles peintes. La population ouvrière s'accrut rapidement. La cité devint presque purement industrielle et les intérêts de la fabrique primèrent tous les autres intérêts. Les conséquences de cette situation étaient faciles à prévoir. Mulhouse^ enclavée dans le territoire français, était livrée à la merci de la France, qui pouvait, quand elle le voudrait, lui fermer toutes les issues, l'étouffer sous l'encombrement de ses produits, et la forcer par là à subir toutes les conditions qu'elle voudrait lui imposer. Le syndic de la commune, Josué Hofer, qui pendant un demi-siècle, fut lame de son gouvernement, son conseiller le plus éclairé, son agent le plus actif, eut beau consacrer toute sa vie à lutter contre les périls de cette situation. Il parvint bien, à force d'instances, de persévérance et d'habileté, à réconcilier Mulhouse avec les cantons catholiques de la Suisse, dans la pensée que cette alliance pouvait seule protéger efficacement l'indépendance de sa patrie contre les empiétements possibles de Tadminisiration française. Mais il se trompait sur le résultat,
et ses efforts devaient être impuissants. Indépendamment delà question d'unité territoriale^ l'industrie du coton commençait à s'étendre en France, et dès lors il était parfaitement certain que les fabricants de l'intérieur ne consentiraient jamais à sacrifier leurs intérêts apparents et surtout leurs préjugés commerciaux, à la prospérité de concurrents étrangers.
C'est ce qui arriva en effet. En 1 770 le gouvernement français autorisa la fondation des manufactures d'indiennes. En 1785, une ordonnance royale créa une nouvelle compagnie des Indes orientales, et interdit^ au profit de la compagnie, toute importation de toiles de coton étrangères. Sur les réclamations des Mulhousiens, on leur fit comprendre qu'on était prêt à leur accorder tous les privilèges, s'ils voulaient se soumettre à l'autorité du roi. Ils aimèrent mieux rester indépendants.
Les années qui suivirent se passèrent en négociations. Les réclamations des Mulhousiens^ combattues par les fabricants de France^ étaient presque toujours repoussées par le gouvernement, et quand elles étaient admises^ elles n'aboutissaient qu'à des conventions souvent mal exécutées, et toujours armées de clauses restrictives^ dont l'application était du reste enfermée dans des délais qui les rendaient illusoires. Une seule fois, en 1791, ils obtinrent un traité de commerce avantageux et ils purent se croire sauvés ; mais leur joie fut de courte durée. Le traité, pour être valable, devait être approuvé par le Corps législatif. Or l'Assemblée nationale touchait à son terme ; il fallut attendre la réunion de l'Assemblée législative. Dans l'intervalle, les fabricants de l'intérieur redoublèrent
d'efforts et ils allèrent jusqu'à offrir au gouvernement cent mille francs pour rétablissement et l'entretien de barrières autour de Mulhouse. Les clauses du traité ne furent pas même discutées. Les ennemis de Tinduslrie mulhousienne l'emportaient définitivement; la ville fut enveloppée de barrières. Sur les onze routes qui aboutissaient à Mulhouse, onze bureaux furent établis. C'était un blocus complet, et qui ne menaçait pas seulement les intérêts du commerce et de Tindustrie, mais l'existence même des habitants, (c Les denrées, dit M. de Lasablière, n'entrèrent plus que par contrebande, la nuit et à des prix excessifs; les foires, les marchés furent désertés. Il fallut vivre sur ses propres ressources. Le bois même ayant été refusé, les forêts communales durent être successivement abattues. » Eh quelques années la population diminua d'un sixième. Cependant rien ne put vaincre l'obstination des Mulhousiens; ils se résignèrent à tous les sacrifices plutôt que de renoncer à leur liberté, et ils forcèrent le gouvernement de la France à rougir de cet odieux abus de la force. Eu 1794, on se décida à accorder à Mulhouse le transit sur le territoire français pour une année. L'arrêté du comité de salut public qualifiait lui-même (/'ea;/raorefmaire l'état de choses qu'il établissait et ne permettait aucun doute sur sa résolution bien arrêtée de faire de Mulhouse une ville française. Ce n'était qu'un délai qu'on laissait aux Mulhousiens pour réfléchir sur l'impossibilité où ils étaient d'échapper à l'assujettissement. Cependant ils s'entêtèrent à espérer contre toute espérance. Us se remirent à leurs métiers pour réparer les pertes des années précédentes et pour renou-
vêler leurs ressources taries par un long état de siège.
Ils parvinrent à obtenir une prolongation de trois Dfiois, et quand ce délai fut écoulé, on les laissa encore respirer quelques mois jusqu'à la fin de 1796, sans doute parce qu'on n'eut pas le temps de s'occuper d'eux. Mais alors on leur fit clairement comprendre qu'il était temps d'en finir, et que la patience du gouvernement français était à bout. Pour qu'ils n'en pussent pas douter, on recommença à bloquer la ville comme on avait fait deux ans auparavant, avec la résolution bien arrêtée de ne lever les barrières que quand la ville aurait pris le parti de renoncer à son indépendance. Tout espoir était perdu, toute hésitation insensée. Les ressources des habitants ne leur permettaient plus de faire une seconde fois les sacrifices qu'ils avaient supportés précédemment avec tant de courage. Il leur fallait céder à la force, se laisser conquérir sans pouvoir combattre, rompre avec leurs vieilles traditions d'indépendance, renoncer à leurs lois qu'ils avaient votées eux-mêmes, à leurs libertés, si chèrement achetées^ si vaillamment défendues. Le 4 janvier 1798, les bourgeois, convoqués par leurs magistrats, votèrent tristement leur déchéance et, le 28, un traité conclu entre les magistrats de la cité et un commissaire du Directoire mit fin à l'existence de la république libre de Mulhouse.
Elle avait duré six cents ans. On comprend combien a dû être profonde l'empreinte laissée sur les esprits par une aussi longue pratique de la liberté. Quoique depuis plus de soixante ans, Mulhouse ait vécu de la vie du reste de la France, soumise comme les au-
très villes à toutes les ingérences d'une administration souvent tracassière etpuérile^ cette première empreinte se retrouve encore dans tous ses actes. C'est ce qui explique cet esprit d'initiative persévérante et réglée, ce sentiment énergique des conditions pratiques de la vie, cette habitude d'agir avec réflexion, ce besoin de traduire en actes les idées, cette heureuse combinaison de l'audace avec la prudence, de l'activité avec la méditation qui seule assure le succès, enfin ce génie industriel et humain à la fois qui sait si bien faire marcher d'accord le développement de l'industrie et Tamélioration physique et morale de l'ouvrier. Pendant que nos communes, retombées sous le joug de la monarchie absolue, désapprenaient l'exercice de la liberté, Mulhouse avait continué à travers mille épreuves ce fécond apprentissage qui nt)U8 réservait tant d'exemples. Nos villes, comme des enfants inexpérimentés, ou bien se laissent prendre à toutes les chimères et à toutes les utopies, ou bien elles reculent devant toutes les difTicultés, habituées qu'elles sont à toujours compter sur TÉtat et à n'oser rien faire par elles-mêmes. Leur inertie dégoûte jusqu'à ceux qu'effrayerait le plus leur activité et elle ferait perdre courage à ceux qui appellent le plus ardemment le progrès par la liberté , si ce n'était toujours une sottise de désespérer de la liberté et du progrès. Mais tandis qu'elles s'abandonnaient elles-mêmes et semblaient se déshabituer de plus en plus de l'action et de la pensée, Mulhouse n'a cessé de travailler, de penser, d'agir. Des institutions nouvelles s'y créent de tous côtés,* imaginées , fondées, soutenues, développées sans relâche par une réunion d'hommes qui semblent
placés là tout exprès pour nous servir de modèles, et dont l'activité devrait faire honte à notre immobilité. ' Espérons cependant que cet exemple ne sera pas perdu et que peut-être il inspirera à quelqu'un la iantaisie d'essayer ailleurs ce qui se fait si bien àMul« bouse. C'est dans cette unique espérance que j ai entrepris ce travail. Heureux s'il porte à quelques bommes de bonne volonté un enseignement utile et le désir de prendre part à leur tour à ce grand combat que Mulbouse livre à Tignorancei à la dépravation et à la misère I