CHAPITRE PREMIER
Les limbes de Genève.
L’intitulé de ce chapitre glané au hasard d’un entretien synthétise bien la période que nous nous proposons d’étudier, période imprécise, mal connue, au cours de laquelle Genève semble bien se dégager du néant des origines pour devenir une entité capable de prendre place dans l'histoire. Cette histoire elle-même, aussi bien dans la période des origines que dans celles qui vont suivre, apparaît comme très distincte de celle des autres cantons ; elle a été commandée en effet, dans son développement, par trois faits particuliers :
De tout temps Genève a été un lieu de passage, cela lui a valu de subir l'influence de plusieurs civilisations distinctes. Nous constaterons qu'elle a su, malgré cela, garder sa personnalité propre en n’empruntant à ces civilisations que ce qui lui paraissait bon.
En second lieu, Genève ne s’est volontairement agrégée que très tard à la Confédération helvétique.
Enfin, ethnographiquement et géographiquement, elle ne se rattache parfaitement à aucun des trois grands blocs dont l'ensemble forme la Suisse: bloc français, bloc italien, bloc allemand. Ceci nous conduit naturellement au cœur même de la question. Certains auteurs font remonter les origines de Genève à une colonie grecque, venue du midi de la Gaule, et qui se serait installée sur les rives du Léman, d’où le nom de Heneva, ou Zeneva, qui signifie «sortie des eaux », il faut reconnaître que c’est là une pure hypothèse ne reposant sur aucune base précise. De l’avis de la majorité des historiens, il semble, d’après quelques vestiges retrouvés à Vienne et à Genève, que cette dernière cité était, avant l'invasion romaine, la place la plus avancée des Allobroges sur la rive gauche du Rhône, à la limite du territoire des Helvétiens. Rien ne signale la ville à l’attention des historiens avant 121 avant J.-C., date de l’invasion romaine. La domination de Rome, s'établit, comme à l'habitude, sous forme d'un protectorat à Genève.
En 59, il est fait mention de Genève par Jules César dans le De Bello Gallico dans les circonstances suivantes : Certaines tribus helvétiennes s’étant réunies à Noviodunum (Nyon) décidèrent d’émigrer et demandèrent à Jules César le passage à travers Genève. Celui-ci refusa avec raison et envoya des légions pour défendre l'intégrité de Genève.
Genève, municipe romain, est dès lors une colonie militaire, jouissant de tous les droits et privilèges de la métropole, exception faite pour les droits politiques. Sous l’autorité suprême de Rome, la colonie est en somme un ensemble de corporations libres se gouvernant à l’aide de magistrats élus dans leur propre sein, duumwvirs, tribuns, etc... Genève n'est alors que le chef-lieu d’une subdivision dela Province Viennoise, puis le chef-lieu d'une Province complète, auto-
nome qui porte le nom de civitas Genaventium ; plus que les autres provinces, elle jouit, grâce à son éloignement, ‘d’une certaine autonomie locale qui lui donne déjà ce goût de l'indépendance pour laquelle elle luttera sans faiblir à travers les siècles.
Le choc des invasions barbares qui entraîne la chute du monstrueux empire romain n'a pas épargné Genève. Au ve siècle, dans une période que l’on peut situer entre 406 et 413 après J.-C., la ville tombe aux mains des Burgondes.
Leur roi Gundioch laisse aux citoyensletiers de leurs terres et les deux tiers des esclaves ; il laisse subsister les règles de droit en vigueur avant l'invasion.
Il donne par la suite Genève à son fils Chilpéric ; celui-ci ne jouit pas longtemps du pouvoir, car il est dépossédé par . son frère Gondebaud.
L'œuvre la plus importante de Gondebaud et de ses conseils fut la rédaction et la promulgation en 501 après J.-C. de la loi Gombette ou code des Bourguignons. Au vie siècle il y a donc trois législations en vigueur à Genève : la loi Gombette applicable aux envahisseurs et aux Genevois en cas de silence du droit local (certaines dispositions de la loi Gombette ont laissé une empreinte marquée dans le droit Genevois), — la loi et la coutume locales, — enfin le Droit Romain pour les colons romains.
L'application de ce système juridique ne fut pas de longue durée ; Genève prospère avait éveillé les convoitises franques.
Déjà pour venger Chilpéric, père de son épouse Clotilde, Clovis avait une première fois attaqué et pillé Genève. En 516, Sigismond, fils de Gondebaud, se voit enlever ses Etats par les Francs et les Ostrogoths.
Au milieu de cette anarchie, dans les secousses de cette
histoire chaotique, une figure apparaît qui est à elle seule toute la stabilité de l’époque, celle de l'évêque.
Simple puissance spirituelle officieuse en face du pouvoir temporel instable et despotique, il va peu à peu développer autour de lui cette entité officielle qui sera l'Eglise de Genève et réunir entre ses mains, comme représentant de cette Eglise, tous les pouvoirs religieux et d'importants pouvoirs politiques.
La naissance du christianisme à Genève est obscure ; les Burgondes envahisseurs trouvent une terre où, déjà, les missionnaires envoyés par Vienne ou par Rome avaient évangélisé.
Après saint Maurice, après les efforts de Denys et de Parocodus, Genève est considérée dès le 1° siècle comme évêché suffragant de Vienne. Sous la pression de saint Avit, les Burgondes et leur roi renoncent à l'hérésie aryenne en faveur du catholicisme. On vit même Sigismond, fils de Gondebaud, tenir à Saint-Maurice, dansle Valais, un concile où siégeaient neuf comtes et neuf évêques.
L'Eglise de Genève est désormais établie et reconnue officiellement sur le plan spirituel. Elle résistera victorieusement à l'invasion franque ; en face des ducs et des patrices mérovingiens, puis des comtes et des grands officiers carolingiens va se dresser le pouvoir spirituel de l'évêque.
Du jour où les citoyens privés de l'appui, de la protection que ne peut plus leur donner un pouvoir central décadent, se grouperont autour de l’évêque, son pouvoir passera insensiblement du plan spirituel au plan temporel. Pour répondre à ce que l’on attend d'elle, « la crosse sera tout raturellement amenée à se faire respecter par le glaive ».
En 879, Charles le Gros, empereur, suzerain de Genève, donne à perpétuité à l'Eglise de Genève le droit d'élire son
évêque en le prenant dans son clergé, sous réserve, bien entendu, de l'approbation pontificale.
Epaulé par le peuple, s'épaulant sur lui, Monsieur de Genève, seigneur féodal, va mener contre les seigneurs temporels une lutte coupée de trêves et de période d'alliance ; de cette lutte sortiront d’abord l'apogée de l’épiscopat, enfin et surtout les Franchises, première Déclaration des Droits du peuple genevois.