CHAPITRE III
La Réformation.
Suivant le but que nous nous sommes assignés, nous nous efforcerons d'étudier ce grand mouvement religieux sous un angle simplement politique. Nous sommes d'avis d’ailleurs, suivant sur ce point M. Georges Goyau, que c'est un mouvement politique, non un mouvement purement religieux qui a introduit la Réforme à Genève. Pour saisir la genèse de {a Réformation dans la petite cité, il est utile de partir de l’état d'esprit des citoyens au xvi® siècle. A la base de cet état d'espritest l'inquiétude des agressions extérieures. Rien ne saurait mieux concrétiser ce qui se passe dans l’âme genevoise, que les magnifiques distiques latins composés par Bonivard lors de la démolition des faubourgs extérieurs : «Je possédais autrefois des faubourgs plus vastes que la cité mais non moins riches en temples et en édifices. Mais, ma beauté en attirant de nombreux prétendants les encouragea à tendre des pièges à mon honneur. Alors, je ne voulus pas préférer la beauté à l'honneur. J’abattis d’un bras inflexible les temples magnifiques, les maisons, les jardins, je les convertis en boulevards desiinés à repousser les brutaux prétendants. Je ruinai ma beauté pour sauver mon honneur, et de Genève la belle je suis devenue Genève la vaillante. »
Ces susceptibilités, ces intérêts politiques toujours confondus avec l’ébranlement probable de quelques âmes mystiques ont rendu les origines de la Réforme à Genève sin-
gulièrement complexes et obscures ; c’est bien ainsi que nous les restituent d’ailleurs les archives de Fribourg et de Berne, de Turin et du Vatican.
Genève reconnue solennellement libre en 1387 a, depuis 1519, failli tomber trois fois aux mains des ducs de Savoie. L’anxiété règne, car on se sent menacé ; on a tendance à regarder du côté des Ligues Suisses et, déjà, ona fait alliance avec Fribourg et Berne. De ces deux alliées, Berne professe des opinions religieuses nouvelles ; les soldats de cette République qui en 1530 séjournent onze jours à Genève montrent « en se chauffant avec les images des Eglises » qu'ils ont cessé de craindre Rome.
En 1532, Farel, Saunier, Froment, ministres réformés du Dauphiné, viennent au Molard prêcher la nouvelle doctrine. La réaction populaire est alors si hostile qu'ils doivent s’enfuir à Lausanne. Le 2 janvier 1533 le conseil des Deux Cents « défendit que nul ne préchât sans permission sous peine d'être emprisonné et jugé suivant la loi ». Malgré ce, le Jeudi Saint eut lieu à Genève la première cène des protestants.
Elle fut suivie durant le mois de mai de troubles assez graves. En suite de ces troubles, Pierre de la Beaume, évéque, crut pouvoir risquer une tentative. Le 1er juillet il fit sa rentrée dans sa ville, réclama la convocation du Conseil général pour le 3 juillet. Celui-ci le reconnut solennellement Prince de Genève en la cathédrale. Le 14 juillet, l’évêque repartait pour la Bourgogne et recommençait à comploter contre la ville. Il devait perdre dans ces intrigues ce qui lui restait d'autorité. D'accord avec Portier il médite une première fois l’asservissement de la cité ; le complot échoua et, le 12 mars 1534, nonobstant les lettres de grâce de l'évêque, Portier fut exécuté. Un deuxième complot entre le conseiller Michel Guillot et Pierre de la Beaume est également déjoué
le 31 juillet. Finalement, le 1er octobre 1534les syndics etles conseillers déclarent officiellement la déchéance de l'évêque.
Désormais, le champ est libre pour Messieurs de Berne. Sachant fort bien que Genève ne peut se passer de leur appui ils vont insensiblement imposer leur volonté en partant de prétentions modestes. «Nous voulons que, à Genève, on puisse prêcher librement la Réforme. » Les autorités genevoises liées par tout le passé sont hésitantes : il faut contenter Berne, mais il ne faudrait point blesser les susceptibilités de Fribourg la catholique. Mais en l’espèce, la politique de balance ne pouvait durer longtemps ; comme on est débiteur de Berne, celle-ci sera la plus forte, et, en mars 1534. Fribourg se dégagera de l'alliance. Fin février 1535, les syndics et les conseillers élus se trouvent être tous desréformés ; l'idée a déjà fait son chemin.
Lors de la dispute de Rive la voix puissante de Farel parvint à couvrir celle des théologiens catnoliques de second ordre qu'on lui opposait ; il put donc rapporter sans mauvaise foi un rapport vainqueur aux magistrats. Le 21 mai 1536 un plébiscite proclamait la Réforme à Genève ; sans vouloir prendre parti à ce sujet, nous nous contenterons de le qualifier avec M. Goyau « moins un credo qu’une négation ». L'adaptation n'allait pas se faire sans heurts malgré la maîtrise de son princinal artisan à Genève : Calvin ; appelé par Farel il entra tout de suite en conflit avec les magistrats.
Cette première passe d'armes ne tourna pas à son avantage et le 23 avril 1538 Calvin et Farei étaient bannis de Genève. Calvin devait être rappelé en 1541 pour mettre. fin à l'anarchie politico-religieuse née après son départ. Il revint au nom de la Réforme, mais non pour les Genevois
qu'il jugeait «un peuple raide, un peuple ayant des vices pleins la têteet plein le cœur ». C’est pourquoi il agit non en sauveur, mais en maître. Il élabora d’abord les Ordonnances ecclésiastiques d'où sortit le Consistoire, composé des ministres du culte et de Douze Anciens. Ce corps, purement religieux, avait la surveillance des mœurs publiques ; il censurait les débauchés, les vicieux. Il pouvait non seulement leur interdire la cène mais encore leur faire infliger des peines corporelles telles que la prison. Mais peu à peu, au gouvernement des consciences vint s'entremêler, sans que lon sût bien comment, la gestion des intérêts temporels. Le résultat de cet enchevêtrement fut la promulgation de ces textes politico-religieux qui prirent le nom d'Edits. Les premiers en date furent les Edits de 1543 à tendances ouvertement oligarchiques.
Désormais, c’est le conseil général qui est muselé. Le gouvernement selon son bon plaisir arrête ou non au passage les propositions « que rien ne soit mis en avant au Consei des Deux Cents, qui n'ait été traité au Conseil Etroit ni au Conseil Général avant qu'avoir esté traité tant au Conseil Etroit qu'au Deux-Cents ».-
Les quatre syndics sont toujours élus par le Conseil général, mais celui-ci voit sa liberté considérablement limitée. Son choix est en effet restreint à une liste de huit candidats, liste proposée par le Conseil ordinaire et par le Conseil des Deux-Cents.
Le Conseil général a la faculté de repousser, s’il le veut. les huit candidats, mais, dans ce cas, les deux conseils sont appelés à luifaire de nouvelles présentations, de telle sorte, dit l Edit, que « nul ne soit reçu qui n'ait été approuvé du peuple ». Evidemment, le peuple a ainsi le droit et la possibilité de rejeter ceux qui lui déplaisent, mais comment arri-
verait-il à faire triompher ses propres candidats par un moyen légal ?
Les syndic élus, le conseil des Deux-Cents procède alors au grabeau, ou épluchage du Petit Conseil. Le petit conseil, avec sa nouvelle composition procéde à l'élection du LX et du CC ; il maintient ou élimine à son gré les membres des deux conseils. Au-dessous des deux Conseils il existe encore un certain nombre de magistrats et de fonctionnaire élus. Pour cette élection « le Petit Conseil élaborait une liste de candidats en nombre double qu'il présentait au CC ; ce corps faisait son choix librement parmiles candidats qui lui étaient présentés ou en dehors. Quant au Conseil général il n'avait qu'un simple droit de veto ; s’il n’approuvait pas l'élection faite ainsi, le Petit Conseil et le CC procédaient à de nouveaux choix ».
Ces fonctionnaires et magistrats ainsi choisis étaient le trésorier (chargé du maniement des deniers publics), les deux secrétaires d'Etat, le Lieutenant et ses deux assistants, et enfin le Procureur général.
Ces édits furent la base du régime calviniste. Remaniés une première fois en 1568 ils le sont à nouveau deux ans plus tard et deviennent les Edits de 1570 : c’est la consécration d'une éclipse à peu près totale du Conseil général.
Pendant une longue série d'années, le Conseil général ne devait plus s’assembler que pour des élections et être laissé volontairement en dehors de toutes les questions importantes concernant la République.
Nous n'entreprendrons pas de retracer ici les nombreux épisodes de l’histoire de Genève au xvu® siècle, car cette histoire n’apporte pas de changements notables à la situation et à l'organisation politiques. La ville est sans cesse en butte aux assauts « papistes » et aux attaques de la Savoie.
On ne peut cependant passer sous silence le souvenir glorieux, encore célébré par les Genevois, de la fameuse nuit de l'Escalade (12 décembre 1602) : les troupes du duc de Savoie tentèrent par surprise d’envahir la ville la nuit en escaladant les remparts ; l’alarme fut donnée à temps et les troupes durent se replier sur le château d’'Etrembières où les attendait leur maître le duc Charles-Emmanuel.
Les Edits furent encore remaniés en 1603 et 1635 consacrant définitivement les privilèges des patriciens. Mais c’est seulement au xvin® siècle que devait commencer à Genève l’ère des discordes civiles préludant dans l'Europe entière, à la grande secousse révolutionnaire.