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LA SOCIÉTÉ MÉRIDIONALE. — LES SEIGNEURIES

Soumis aux rois de France, les peuples méridionaux ont conservé leurs lois particulières aussi bien que leur langue.

Simon de Montfort avait introduit la coutume de Paris dans les terres qu’il distribuait à ses compagnons d’armes, parce qu’elle garantissait la valeur et l’intégrité des fiefs, par suite la perpétuité des services dont ils étaient grevés. Elle stipulait aussi du vassal au suzerain des obligations très étroites, notamment des obligations militaires'!. Il la fit donc servir à son dessein, qui était d’implanter de force en pays conquis une féodalité nouvelle.

Saint Louis ni son fils ne se proposaient rien de semblable. Ils ne touchèrent pas aux usages de leurs nouveaux sujets. Le droit écrit resta en vigueur : telle fut la loi selon laquelle la Cour du roi eut à juger les procès des gens de Languedoc. La coutume de Paris ne se maintint qu'aux environs de Béziers et de Carcassonne, dans quelques fiefs

1. Æ L.,t. VIII, pr. n° 165; statuts de Pamiers, ler déc. 1212.

isolés dont le nombre décrut peu à peu, à cause de la gêne que causaient à leurs possesseurs des lois différentes de celles qui régissaient les seigneuries d’alentour'.

Ainsi la croisade et la conquête n'ont pas également atteint et détruit dans toutes ses parties la civilisation du Midi. Du coup elle a été découronnée : les idées religieuses qu’elle alimentait ont péri sans retour; elle a perdu sa fleur littéraire, son originalité poétique. Quant aux usages qui réglaient les intérêts et les relations des hommes, formant en quelque sorte la trame de leur existence, 1ls sont demeurés intacts. Nous avons une multitude de textes, tels que transactions, sentences arbitrales et chartes de coutumes, qui éclairent à merveille cet ordre de faits. Pour une charte datée d'avant la croisade, dix sont postérieures; plus de la moitié se rapportent à la fin du xim° siècle. Or. entre la première et la seconde série, il n’y à d’autres différences que celles qui résultent du développement normal de la société, et presque rien dans la seconde qui trahisse les grands événements dont le Midi venait d’être le théâtre. La plupart consacrent des coutumes anciennes. Elles résument une série de progrès lents. Elles révèlent un mouvement continu qui s’est poursuivi durant plusieurs siècles, sans que la croisade et ses conséquences l’aient arrêté ni dévié; car 1l s’est opéré dans ces couches profondes où les plus violentes agitations de la surface restent insensibles.

1. Ordonnances des rois de France, t. VI, p. 648, et ZJ. L., t. X, n° 277. Actes relatifs aux seigneuries de Capendu et de Mirepoix. — D'ailleurs Jes coutumes du Nord n’ont pas eu d'influence durable sur les rapports que les seigneurs des «terres de conquête » entretenaient avec leurs sujets. Ils y renoncèrent en leur faveur pour se conformer de préférence aux usages du pays. Ainsi les seigneurs de Limoux en 1296. (Buzairies, Libertés et coutumes de la ville de Limoux, 185], in-8°, ne 6.) Elles ne se sont maintenues qu’en matière de transmission des fiefs par succession, donation, etc. Encore n'était-ce pas sans contestations fréquentes sur le point de savoir s’il fallait appliquer le droit coutumier ou le droit écrit. (A. L.,t. X, pr. ne 268. — Defos, Traité du comté de Castres, 1633, in-4°, p. 32. — Arch. de la Haute-Garonne, sér, B, Reg. d’appointements, 1426-27, fos 329, 362 vo.)

A cette époque, le royaume est une collection de seigneuries dont un grand nombre, placées sous des maîtres particuliers, échappent à l’action du roi. Les autres, celles qu'il possède, sont administrées par lui selon des règles très diverses, à peu près comme si chacune avait un seigneur distinct. La politique des rois est encore celle du propriétaire qui arrondit son héritage. Ils y travaillent avec prudence. Quand ils parviennent à se substituer à quelque dynastie féodale, ils confirment d'ordinaire les coutumes et privilèges des habitants du domaine; parfois ils y ajoutent. Leur intérêt est que la substitution soit aisément acceptée, et, s’il se peut, avec plaisir. D'ailleurs la main royale ne s'étend pas sans peine à de grandes distances. Dans le Midi ce sont les baïllis et les sénéchaux qui préparent et concluent les transactions, les achats, les échanges, qui veillent aux intérêts de leur maître. Ils agissent chacun selon les conditions et les usages des régions où ils se trouvent, des domaines qu’ils administrent, autrement en Agenais qu’en Rouergue, en Gascogne qu’en Vivarais, à Toulouse qu’à Carcassonne. La nature seigneuriale de la royauté donne à sa politique une singulière souplesse. Le gouvernement ne songe pas à changer les rapports des sujets avec leurs seigneurs, quels qu’ils soient. Il laisse la grande masse des hommes vivre et s'organiser d’après les principes qui déjà résidaient en elle, et qui incessamment la modifiaient. Luimême se prête à cet état de choses. Il se modèle sur la société à laquelle il s’est imposé, se forme à son image.

Il n’a pas moins fortement réagi sur elle.

Les rois de France étaient d’autres seigneurs que les vicomtes de Béziers ou que les comtes de Toulouse. A leur Cour on s’inspirait en matière féodale des idées et des traditions qui dans le Nord étaient en vigueur, — traditions favorables à la force du lien vassalique, et par suite aux droits du roi, premier des seigneurs, placé au sommet

de la hiérarchie. Aussi furent-ils portés à s’en prévaloir partout, en Languedoc comme én France. Ils ne se condui saient pas volontiers par maximes générales. Pourtant la tendance contraire grandit avec leur pouvoir.

Is étaient les plus riches propriétaires du royaume, bien mieux pourvus d'hommes et de terres qu'avant eux aucun suzerain méridional ne l’avait jamais été. Ils tiraient de leur domaine une force incomparable, telle que nul baron ne pouvait la braver sans péril.

Ils la mirent au service de certains droits et prérogatives dont le Midi depuis plusieurs siècles avait presque oublié l'existence. Ils ne vinrent pas seulement en suzerains plus puissants que d’autres, mais à titre de rois, c’est-à-dire de successeurs des Carlovingiens, de dépositaires de l’universelle autorité publique que ceux-ci jadis avaient possédée.

Voilà le fait nouveau qui sort de la conquête.

Cette puissance énorme, introduite subitement chez les Méridionaux, change aussitôt la condition des seigneurs : pour la première fois ils trouvent tous un maître. C’est seulement plus tard qu’elle est descendue à l’intérieur de chaque seigneurie, et s’est fait sentir aux sujets eux-mêmes. Alors la société tout entière, peu à peu ‘gagnée, entraînée dans lPorbite de la royauté, évolue et se transforme avec elle, sous son influence.

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