Arch, de Toulouse, AA 80, Instructions, art
qu'elle implorait. Ici comme ailleurs les exploits merveilleux de Jeanne Darc paraissent avoir ému l'imagination populaire; mais la bourgeoisie gouvernante s’inquiète moins de l'héroïne que de la faible monnaie de deux deniers seize grains d’aloi!.
Il faut se reporter par la pensée à un temps où le seul lien entre les gens de Languedoc et le reste du royaume était l’universelle autorité du roi, suzerain de tous, qui recevait leur serment et pour qui, lors de ses revers, ils consentirent en loyaux sujets les plus onéreux sacrifices. Ils ont alors le sentiment très net et très fort qu’ils lui doivent obéissance; ils détestent ses ennemis, fêtent ses victoires : ce sont, pour ainsi dire, les espèces sous lesquelles ils communient avec les autres Français. Mais il est certain qu’en appliquant les ressources du pays aux objets les plus divers, les plus étrangers à ses besoins et à ses vœux, en le faisant participer à la fortune, bonne ou mauvaise, des autres régions du royaume, la monarchie l’a obligé, par les variations mêmes de l'impôt qu’il acquittait, à prendre conscience de sa solidarité avec des pays lointains, la Picardie, la Champagne...
Au moins une fois par an, les représentants des trois ordres, invités à contribuer de leurs deniers à la défense ou à l'extension du royaume, étaient en même temps initiés à ses affaires, élevés au-dessus de la contemplation de leurs propres intérêts. A l’ouverture des séances des États de Languedoc, les commissaires chargés de présider l’assemblée lisaient et commentaient de vive voix les lettres du roi, qui sont devenues à la fin du xv° siècle de vrais messages politiques. Louis XII fait un exposé de la situation financière : il énumère ses recettes, ses dépenses, qui le contraignent à demander un nouvel impôt; au besoin il les justifie?. Sous
1. Zbid., AA 88, fo 1 ; cah. d'août 1428. — Ann. du Midi, 1889, p. 232, 2, Arch. d’Albi, AA 45. — Bibl, Nat., fr, 22406, n°5 59, 60, — Arch, de la Haute-Garonne, C 993, fos 26 vo, 51, 62, 74.
les Valois-Angoulème, il n’est plus question du budget; François I* se contente d'exposer sa politique étrangère, non sans la faire valoir. À propos de l’alliance d'Angleterre, il dira que nulle ne convient mieux au royaume « tant pour communication du commerce de marchandise, qui est entre les sujets desdits royaumes, que autrement ». Après l’allié qu’il faut payer, l'ennemi qu’il faut combattre, | « esleu empereur », ses « mauvaises et dampnees entreprises », son dessein de « junchir, destruire, butiner et departir » le royaume, les « intolerables injures » qu’il a faites au roi, sa grande « ambition de dominer et insatiable cupidité d’usurper et detenir le bien d'autrui »'!. Henri II donne à ses lettres plus d’étendue et d’accent; ainsi en 1552 : « L'on a veu, dit-il, avec quelles forces nous avons entrepris le voyage d’Allemaigne pour favoriser l’entreprise des princes, nos alliés, et leur aider à restaurer la liberté germanique, pour lever et oster le joug de miserable servitude que l’empereur, nostre ennemi et adversaire, avoit imposé aux Germains, qui de tout temps ont esté de l’alliance de France »?. (était d’ailleurs de la part du roi un simple communiqué de l'état de ses affaires ; l’assemblée n’y voyait pas autre chose et se bornait à remercier.
La constitution du pays de Languedoc paraît dans l’histoire de l’ancienne monarchie une singularité, si l’on considère qu'elle a pris naissance en une région très anciennement réunie à la couronne, non avant l’annexion, comme en Bretagne, Bourgogne, Provence, mais longtemps après, sous l’égide des rois de France, dont les trois grandes sénéchaussées ont constamment dépendu.
Comment les rois, si jaloux de leur pouvoir, ont-ils laissé se former ici un faisceau de privilèges que dans le reste de leurs domaines 1ls proscrivaient soigneusement ?
le Ibid. , © 2277, f05 168, 306; 2278, fo 283. 2. Ibid., "fo 299. Cet exposé, très intéressant, remplit 4 folios.
C'est que nulle part ils n’ont trouvé plus d’obéissance et régné plus facilement que dans ce pays quasi-autonome. Les franchises de Languedoc ne reposaient pas sur une aristocratie, mais sur une oligarchie bourgeoise. Cette classe, qui devait une partie de sa fortune à l’aide de la royauté, était portée par ses traditions, par ses mœurs et par la prudence à mériter la continuation des mêmes faveurs. Chez elle on chercherait vainement des traces de l’esprit d’indépendance, du mécontentement, de l’aigreur qui disposèrent tant de seigneurs à la Réforme. Plein de sollicitude pour les biens qu’il avait acquis et de respect pour la puissance royale, le tiers état n’imaginait en aucune occasion d'entrer en lutte contre elle. Entre ses mains les libertés du pays ont limité lexercice de l’autorité du roi; mais, loin de lui créer des embarras ou de l’affaiblir, elles l’ont plutôt servie : l’administration des communes, celle des assiettes, celle des États, qui épargnaient au peuple les rapines des agents comptables, épargnaient au Trésor les moins-values et garantissaient la rentrée des fonds.
Enfin, si la royauté n’avait pas été obligée d’unir en un gouvernement les sénéchaussées du Midi, d’en faire une sorte d’État, pourvu de ses organes propres, elles auraient probablement plié sous la centralisation comme les provinces du Nord ; il n’y aurait eu ni pays, ni États « généraux » de Languedoc, ni privilèges durables. Les institutions administratives de la contrée expliquent pour une part ses institutions politiques, et l’on verra que les unes et les autres ont faibli presque en même temps.
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