CHAPITRE PREMIER
Les domaines que les rois de France acquirent dans le Midi avaient été divisés en sénéchaussées ou « provinces »!. Cette circonscription est la plus ancienne de celles que la monarchie a successivement adoptées pour grouper sous son administration les peuples méridionaux.
Les sénéchaussées de Beaucaire, de Carcassonne et celle de Rouergue ont été créées par Simon de Montfort; elles ont pris dès l’abord figure presque définitive. La sénéchaussée de Toulouse a la même origine. Comme elle confinait aux domaines des rois anglais, ses frontières occidentales ont varié au gré des événements politiques et militaires?.
La sénéchaussée de Périgord et de Quercy s’est formée peu à peu durant la seconde moitié du xim° siècle. Soumise en même temps à l'influence des deux royautés rivales, elle a servi de théâtre aux luttes de leurs fonction-
1. Sur le sens de ce mot, voir plus haut, p. 215. 2. H. L.,t. XII, note XVII, p. 323. — Longnon, Atlas hist. de la France pl. x1v, et Texte explicatif, p. 242.
naires et de leurs armées‘. Avant le traité de Brétigny, la Guyenne en dépendait, à titre de fief de la couronne. Le Périgord et le Quercy, totalement séparés du royaume en 1360, de même que le Limousin et le Rouergue, ont été de nouveau, dix ans plus tard, incorporés fotalement. Charles V en a fait deux sénéchaussées distinctes, dont les limites étaient celles des deux pays. Ni l’une ni l’autre ne s’étendait sur la Guyenne anglaise, désormais indépendante de droit et de fait. Elles n’ont éprouvé ensuite aucun notable changement?.
Aux sénéchaussées dont les noms précèdent sont venues
1. L'histoire de cette double sénéchaussée est assez compliquée. Alfonse de Poitiers, héritier de Raimond VII, possédait l’Agenais et le Quercy, formant ensemble une sénéchaussée (Cathala-Coture, Histoire du Quercy, 1788, 3 vol. in-80, t. III, p. 223), mais seulement le Bas-Quercy, c’est-à-dire la partie du pays qui est au sud du Lot. Le Haut-Quercy appartenait à saint Louis et formait, avec le Périgord et le Bas-Limousin, une sénéchaussée royale. (Boutaric, Saint Louis ct Alphonse de Poitiers, pp. 65, 66.)
En 1258 saint Louis céda, sous réserve d'hommage, au roi d'Angleterre, duc de Guyenne, sa & droiture » en ces trois pays. Or, la &« droiture » du roi consistait moins en domaine utile qu’en hommages. Beaucoup de villes ou de seigneurs, dont l'hommage ne pouvait être aliéné sans leur consentement, refusèrent d'adhérer au traité et restèrent sous la suzeraineté directe du roi de France : ainsi en Périgord, les villes de Périgueux, de Sarlat, le comté même de Périgord, etc.; dans le Haut-Quercy, la plupart des vassaux. Cette partie du traité resta imparfaitement exécutée. La sénéchaussée royale, quoique modifiée, subsista et sous le nom de sénéchaussée de Périgord, continua de réunir les trois pays, ou portions de pays. Le roi d'Angleterre eut également un sénéchal en « Périgord, Quercy et Limousin », en raison du domaine utile et des hommages qu’il y déternait (Dessales, ZJistoire du Périgord, 1886, 3 vol. in-8°, t. II, pp. 34, 37, 250).
En 1258, l’Agenais et le Bas-Quercy avaient aussi été promis à Henri III, au cas où le comte Alfonse mourrait sans postérité, ce qui eut lieu. L’Agenais fut en effet remis au roi d'Angleterre (1279); mais Philippe le Bel parvint à garder le Bas-Quercy (1286), moyennant l’abandon d’une partie de son domaine utile dans la même région (Cathala-Coturé, Op. cit, t. III, pr. n° 18). Ce pays conserva le nom de sénéchaussée de Quercy qu'il avait sous Alfonse, mais fut administré par le sénéchal qui siégeait à Périgueux. (Boutaric, La France sous Philippe le Bel, appendice, p. 457.)
2. Cathala-Coture, Op. cit., t. I, p. 294; t. IT, p. 438. — Dessales, Op. cit. t. II, p. 286; t. III, pp. 65, 70. Le Quercy comprenait au nord de la Dordogne le bailliage de Martel. Quant au Périgord, il est reproduit avec une suffisante exactitude par le département actuel de la Dordogne. Il s’étendait donc assez largement sur la rive gauche ou méridionale de la rivière,
s'ajouter sous Philippe le Bel celle de Bigorre, celle d’Agenais sous Charles IV, toutes deux fort petites et de peu d'importance, disputées avec acharnement et souvent partagées entre la France et l’Angleterre!.
De bonne heure, la royauté a dû tenir compte des affinités naturelles qui unissaient entre elles les sénéchaussées du Midi. Malgré l'étendue considérable des trois principales et le caractère de pays particuliers que les autres offraient, toutes ensemble formaient un groupe assez homogène, une grande région distincte, éloignée de la France propre, pourvue d’une capitale, Toulouse, comme la France avait Paris. On y parlait une même langue, on y suivait un même droit qui n'étaient point la langue ni le droit du Nord. Aussi les voit-on réunies, de 1280 à 1291, en un seul ressort dans lequel une délégation du Parlement de Paris rend la justice souveraine. On y courait mêmes risques de guerre de la part des Anglais de Guyenne: dès 1296, afin de les mieux défendre, le roi les met, à l’exception d’une seule, sous l’autorité d’un même gouverneur.
1. Le comté de Bigorre a été séquestré par Philippe IV, en 1292. En 1301 il s’y trouvait un sénéchal et une cour royale. (Viart, Gages des officiers royaux vers 1329, dans la Bibl. de l’École des Chartes, 1890, p. 257.) Ce pays, perdu en 1360, reconquis ensuite, a été cédé au comte de Foix par Charles VIT, en 1425. — L'Agenais, deux fois possédé par les rois de France, deux fois abandonné, par eux, leur appartient derechef en 1328, mais seulement en partie : un sénéchal français et un sénéchal anglais s’y font la guerre. (Magen et Tholin, Arch. d'Agen, Chartes, n°5 92, 132, 150, etc. — Tholin, Ville Libre et barons, pp. 24, 45, 53, 185).
2. La sénéchaussée de Beaucaire équivalait presque à six de nos départements; de même celle de Toulouse. La sénéchaussée de Carcassonne en valait plus de deux.
3. En Languedoc on dit « Paris en France ». Jusqu'au XVIe siècle, pour un Méridional, aller en France signifie passer les montagnes, la France étant le pays d’«au delà» par opposition au pays d’«en deçà». Pendant les guerres anglaises le voyage de Toulouse à Paris dure un mois ou davantage, en temps de paix, au minimum, huit jours environ. C’est plus de temps qu’il n’en faut maintenant pour se rendre de Paris à Orenbourg, terminus oriental des lignes de fer européennes.