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CHAPITRE Ill

L'ADMINISTRATION PENDANT LA GUERRE DE CENT ANS. — LES GOUVERNEURS. LEUR OMNIPOTENCE.

Les faits qui précèdent — délégation de membres du Parlement de Paris, envoi d’enquêteurs, de commissaires, de réformateurs en Languedoc — témoignent de la peine qu’avaient le roi et ses conseillers à gouverner de si loin, à remplir en ce pays les fonctions multiples et délicates qui reviennent à l’administration supérieure. Les missions temporaires au moyen desquelles ils essayaient de parer à leur propre insuffisance ont tourné bientôt contre la fin même qui leur avait été primitivement assignée. Pendant près d’un siècle on s’est contenté de ces mauvais outils, et le pouvoir central s’est lentement et mal acquitté de son office.

Il est facile de concevoir combien l’impuissance relative du gouvernement royal a dû devenir périlleuse en temps de guerre. À plusieurs reprises, au cours des guerres anglaises, le pays est près de se perdre : les habitants se croient et se disent abandonnés ; ils ne comptent plus que sur euxmêmes. Le groupe des sénéchaussées méridionales presque isolé, jeté en avant, est resté jusqu’à Charles VII et Louis XI par trois côtés pays de frontière et parmi les plus exposés. La frontière de l’ouest, où se touchaient et se mêlaient les

domaines des rois de France et d’Angleterre, a éprouvé un mouvement de va-et-vient continuel, parmi des luttes qui ressemblaient fort aux guerres civiles et qui produisaient les mêmes effets destructeurs.

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Les rois visitaient rarement cette contrée lointaine", Occupés ailleurs, ils ne pouvaient la protéger en personne, si menacée qu’elle fût. Aussi prirent-ils le parti d’y déléguer des « lieutenants », chefs militaires qui devaient y commander en leur absence.

Ces personnages apparaissent dans le Midi en mème temps que la royauté y pénètre, dès 1226. Ils sont établis au-dessus de l'administration locale; les sénéchaux leur doivent obéissance; d'ordinaire plusieurs sénéchaussées sont réunies sous leur main. Il est difficile, faute de textes, de mesurer avec quelque précision l'étendue de leurs pouvoirs ; c'était sans doute une autorité dictatoriale; mais 1l semble qu’ils en aient usé principalement pour lever et entretenir des troupes, préparer et conduire une campagne. Leur rôle prend fin avec le danger. Ils se succèdent à longs intervalles : de 1226 à 1337, douze seulement ? sont connus.

Ces missions par le caractère accidentel et le peu de durée sont très comparables aux « réformations », aux « commissions extraordinaires ». Elles procèdent du même système de gouvernement ÿ.

1. Philippe VI y vint deux fois (1336, 1349), Jean le Bon trois fois (1350, 1354, 1362), Charles VI une fois (1389). Charles V n'y vint jamais.

2. Ce sont : Imbert de Beaujeu en 1226, Adam de Milly en 1229 et 1232, Jean de Beaumont en 1240 (7. L.,t. VIT, note L1x, pp. 489 et suiv.); Foulques de Laon, archidiacre de Ponthieu, Thomas de Paris, chanoine de Rouen, et Eustache de Beaumarchaiïs, sénéchal de Toulouse, en 1274 (Arch. de Toulouse, AA 3, n°7); Raoul, duc de Bourgogne, et Raoul de Nesle, connétable de France en 1287 ct 1293-1295. (ZZ. L., t. X, pr. n° 49, 80, 86, etc. — Magen et Tholin, Chartes, n° 85); Robert, comte d'Artois, en 1296-1297 (Zbid., n°S 100, 101) ; Charles, comte de Valois, en 1324 (1bid., n° 154, — Ord., t. IV, p. 37) ; Alfonse d’Espagne, sieur de Lunel, en 1326 (ZZ. L.,t. X, pr., n° 247); Robert. Bertrand, sieur de Briquebec, en 1327. (Magen et Tholin, Chartes, n° 159. — ZJ. L.,t. IX, pp. 443, 444.)

3. Il est parfois difficile de distinguer les lieutenants des réformateurs. En août 1340, les archevêques de Sens et d’Auch, l’évêque de Noyon et Pierre de Palu reçoivent des lettres de provision qui permettent de les classer indifféremment dans l’une ou l’autre catégorie. Le roi les députe en Langucdoc « pro partium ipsarum speciali vel generali reformatione » et les y constitue « capitaneos et locumtenentes nostros ». (Zbid., t. X, pr. n° 337.)

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Mais les deux institutions, ne répondant pas aux mêmes besoins, ont eu le sort le plus différent.

Les « réformations » imaginées pour assurer aux habitants les bienfaits d'une administration régulière ont dégénéré par suite de la guerre en commissions fiscales. Au contraire les lieutenances, instituées pour la guerre, ont été par elle rendues indispensables et solidement établies en Languedoc.

A partir de l’année 1337, où les conflits éclatèrent pour ne plus cesser sur toute la frontière de Guyenne, il y eut presque toujours dans le pays des lieutenants du roi.

De 1337 à 1352, on ne compte pas moins de vingt-quatre personnages qui ont rempli ces fonctions ou des fonctions analogues, la plupart en vertu de lettres renouvelées à

plusieurs reprises, de sorte que leurs pouvoirs ne duraient

chaque fois que quelques mois ou quelques semaines !. D’ordinaire, plusieurs agissent simultanément et de concert : quatre en décembre 1338?, trois en juin 1348 3. Ils portent les titres assez divers de « lieutenants », de « capitaines », de « gouverneurs », qui sont très souvent réunis, surtout les deux premiers #, et qui durent à cette époque avoir tous

1. En deux ans (oct. 1338-janv. 1341), Pierre de Palu reçoit successivement cinq « provisions ». Le 4 nov. 1338 le comte de Foix est nommé lieutenant du roi en Agenais et Gascogne « pendant quinze jours avant la fête prochaine de Noël et quinze jours après » pour prendre la ville de Penne. (Æ. L.,t. IX, p. 508.)

2. Le Galois de la Baume, le comte de Foix, Pierre de Palu, le roi de Bohême.

3. Le Galois de la Baume, le comte de l'Isle, l’archevèque d’Auch. (Zbid., p. 606; lettres du 15 mai 1348.) Plusieurs lettres royales nomment à la fois deux ou trois lieutenants.

4, Agout des Baux est nommé « lieutenant et capitaine général ». (Arch. de Toulouse, AA 45, n° 11; 11 nov. 1342.) Le comte d'Armagnac, créé lieutenant du roi le 23 août 1346, reçoit pouvoir de faire tout ce qui « à office de capitaine ou lieutenant desdites parties » (de Languedoc) peut appartenir (77. ZL,., t. IX, p. 594), etc. Le 17 août 1418 le comte de Foix est encore appelé par le dauphin « nostre lieutenant et capitaine général » (Flourac, Jean Ier, comte de Foix, vicomte souverain de Béarn, lieutenant du roi en Languedoc, 1884, in-8°, pr.

n° 17). Ce sont probablement les dernières ( provisions » où les deux titres

soient réunis; car celui de capitaine général avait alors changé de sens et de

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un même sens, comporter les mêmes pouvoirs. Les uns commandent en sous-ordre, d’autres en chef. Ceux-ci s’appellent « capitaines généraux », « lieutenants généraux », lieutenants « sans moyen », c'est-à-dire sans intermédiaire entre eux et le roi, ou bien « par dessus tous autres! », comme le roi de Bohème, en 1338, puis l’évêque de Beauvais, le sénéchal Agout des Baux, l’archevêque d’Auch. Il était donc assez ordinaire, durant ce laps de quinze ans, que les sénéchaussées de Languedoc fussent réunies en un même gouvernement et subordonnées à un chef unique. Mais un lieutenant du roi cédait promptement la place à un autre; les fonctions attachées à ce titre demeuraient essentiellement temporaires.

Avec le règne de Jean le Bon, elles arrivent au terme de leur développement et deviennent permanentes ; car cette période est celle des grands périls et des grands désastres : les événements exigent alors plus impérieusement que jamais l’unité, la continuité dans la direction des affaires. Le premier, Jean, comte d’'Armagnac, reste près de six ans lieutenant du roi sans partage (novembre 13352-janvier 1358). Le duc d'Anjou, frère de Charles V, garde plus de quinze ans sa lieutenance (novembre 1364-avril 1380). Le duc de Berry, sous Charles VI, la possède vingt-deux ans, en dépit de deux interrègnes. Le premier, il meurt en charge (15 juin 1416). De même le comte de Foix (4 mai 1436).

valeur. — Le titre de « gouverneur », beaucoup plus rare, n’est jamais isolé. En juill. 1295 le comte de Foix devient « gubernator, rector et preceptor » dans la partie de la Guyenne qui était soumise au roi. (Z. Z., t. X, pr., n° 87.) En mars 1338 Simon d’Arqueri et le Galois de la Baume sont « capitaines et gouverneurs pour le roi en Languedoc » (ibid., pr. n° 314), et Pierre de Palu s'intitule en nov. 1339 ( capitaneus et gubernator generalis in tota Lingua Occitana destinatus » (ibid, pr. n° 331), en vertu de provisions du 22 août précédent. (Bibl. Nat., Doat, 157, fo 90.) — Mais à la fin du x1ve siècle le titre de « gouverneur » s’unit à celui de « lieutenant général » que, dans l'usage courant, il finit par supplanter, 1. ZI, L., t. IX, p. 508.

Ainsi la royauté, par la force des choses, a été conduite à fonder en « Languedoc et duché de Guienne », entre le Rhône et la Dordogne, une institution nouvelle, la première en date parmi celles qui sont venues successivement se superposer à l'administration primitive des vigueries, jugeries et sénéchaussées, la première aussi par l'influence profonde et durable qu'elle a exercée sur la vie du pays. Aux gouverneurs On ne peut, sous Ce rapport, comparer que les États. Les deux institutions se tiennent, on l’a vu. Elles ont grandi en même temps et pour les mêmes raisons. C’est par leur concours et par leur action prolongée que les circonscriptions méridionales, ensemble encore incohérent, se groupent, s’unissent et s'élèvent à la dignité d'organisme politique.

Le titre de lieutenant du roi implique une délégation de l'autorité suprême : c’est une indication que confirment les lettres de lieutenance, car elles se terminent toutes par la permission générale « de faire en toutes choses, quelles qu’elles soient, ... comme nous ferions, dit le roi, si y estions en nostre personne. » Pourtant elles ne laissent pas de présenter des différences dont voici la principale : les plus anciennes « provisions », qui remontent à 1339-1342, sont aussi les plus brèves et les plus vagues !; puis apparaît un plus grand souci du détail; la royauté s'inquiète davantage d’énumérer, de définir et de régler les pouvoirs qu'elle abandonne à ses lieutenants.

C’est apparemment que leur puissance effective s'est augmentée. On conçoit que la succession ininterrompue, puis la durée des lieutenances aient permis à ceux qui les détenaient d’user plus complètement qu’autrefois de l'autorité indéter

1. Lettres données à Pierre de Palu (Bibl. Nat., Doat, 157, fe 90; 22 août 1339),

au comte de Valentinois (Ord., t. VII, p. 193; 16 déc. 1340), à Jean de Marigny,

évêque de Beauvais (Ord., t. VIU, p. 375; 6 avr. 1342), au sénéchal Agout des Baux (Voir ci-dessus).

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minée qui leur était dévolue, d'attirer et de fixer entre leurs mains une foule d’attributions que leurs prédécesseurs avaient peu ou point exercées, bref d’accaparer l’entier « gouvernement » du pays. Tel est le mot dont se sert Charles VI pour désigner le pouvoir qu’il donne à son oncle de Berry!. Le comte de Foix, en janvier 1419, est nommé « lieutenant et gouverneur » en Languedoc : ce titre significatif, qui était déjà d'usage courant, s’introduit alors dans la langue officielle ?. |

Le gouvernement de Languedoc était assez souvent remis, jusqu’au milieu du xrv* siècle, à des personnages de second ordre, évêques et sénéchaux. Il passe bientôt pour une charge tellement importante et productive qu’elle ne saurait être donnée qu'aux plus grands, aux princes du sang, — duc d'Anjou, duc de Berry, comte du Maine, — ou bien aux puissants seigneurs féodaux des maisons voisines,

— Foix, Armagnac et Bourbon, — de sorte que la force.

qu'elle leur procure se double de la force qui leur est propre.

Dans cette région, grande‘comme un quart du royaume, toutes les provisions s’accordent à laisser au gouverneur l’entière disposition de la force armée : 1l pourra lever des troupes et les tenir assemblées, édifier et démolir les forteresses, placer n'importe où des gens d’armes, capitaines, gouverneurs et les déplacer. |

Aucun officier dont l’office ne soit à sa merci. La plupart tiennent de lui directement l’investiture; car il institue ou destitue à son gré. Les réserves importantes que contiennent à cet égard les lettres de lieutenance données à Jean, comte

1. Ord., t. VI, p. 529; 19 nov. 1380 : « Ad regendum et gubernandum vice et loco nostris ducatum Acquitanie, etc. ».

2. Besse, Recueil de diverses pièces servant à l’histoire du roy Charles VI, 1660, 1n-4°, p. 258. — Bouciquaut, dans un mandement du 19 avril 1418, s'intitule « gouverneur des pays de Languedoc et duché de Guyenne ». (Bibl. Nat., Languedoc, 88, f° 123.)

Er. PAL

de Poitiers, par son frère, le régent!, n’avaient pas encore été faites, et par la suite les rois ne surent point y persévérer. Charles VII est le premier qui se soit borné à concéder à ses lieutenants généraux un droit de nomination provisoire, jusqu’à ce que lui-même en eût « autrement ordonné! ». En fait, le lieutenant a nommé seul ou presque seul, ensuite de compte à demi avec le roi, à la plupart des offices. Il a pu manier et remanier à sa guise, outre la force armée, le corps administratif et judiciaire.

Maitre de ces deux instruments de règne, il avait d'autre part les plus fortes prises sur le pays qu’il gouvernait. Toute ville, tout seigneur en une foule de circonstances entrait nécessairement en rapports avec lui et tombait dans sa dépendance.

Les gouverneurs donnent des lettres dé rémission en matière civile, en matière criminelle, y compris les crimes de lèse-majesté; 1ls rappellent les bannis, retardent en faveur des particuliers ou des villes l’échéance de leurs dettes, confèrent toutes sortes de privilèges, la noblesse, les consulats. L’énumération pourrait être ainsi Continuée. Ils convoquent les États, négocient et traitent avec eux. De même qu’ils demandent aux communautés des aides qu’elles leur accordent, ils écoutent leurs requêtes, leurs conditions

qu’ils acceptent ou repoussent, et rendent en vertu de leur

autorité souveraine de véritables ordonnances, réglant dans les moindres détails les relations du pouvoir royal avec les trois ordres.

Parmi leurs prérogatives, il n’en était pas une qui fût aussi propre à établir leur influence, en un temps où les assemblées d'Etats devenaient les manifestations principales de la

1. ZI. L.,t. X, pr. ne 457 ; 14 déc. 1357. Le comte peut destituer ou instituer tous les officiers royaux, excepté les sénéchaux, trésoriere, juges, receveurs, maîtres, gardes et gens des monnaies.

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