Tholin, Ville libre, etc., pp. 1 et suiv
culture, à été substitué depuis le x° siècle le castrum ou castel seigneurial, bâti sur une éminence et clos de murs épais, sous lesquels les hommes ont cherché protection et se sont amassés, formant une ville nouvelle. Voilà le cas le plus ordinaire. Ailleurs existait déjà quelque vicus, bourgade ou ville, que la construction d’un château-fort a permis au seigneur de défendre et de dominer. Montpellier, héritière de Substantion et de Maguelonne, Castres, Auvillar, Castelsarrasin, etc., n’ont pas d’autre origine.
La ville basse s'appelle villa, burgus, quand on veut la distinguer du château près duquel elle est située, le plus souvent castrum, parce qu’on la confond avec lui. Ville et château, le castrum est donc le noyau du domaine, si bien que dans le langage usuel la partie est prise pour le tout. Le domaine ou seigneurie, dit honor, propriété, ou bien «juridiction », « mandement » en qualité de dépendance du castel!, s'appelle aussi par extension castrum?.
1. « Honor » implique l’idée de possession, et signifie le fonds de terre possédé, qu'il soit petit ou grand, alleu ou fief, emplacement bâti, sis dans une ville, ou domaine rural. Le mot peut désigner toute une fortune territoriale, un ensemble de domaines ou bien un seul. C’est avec ce dernier sens que dans le sud-ouest il est le plus souvent employé. — En Rouergue, dans les pays proches du Rhône et jusqu’à Montpellier l’usage du mot (mandement » domine. Ainsi Rixende et son fils donnent au seigneur de Montpellier tout ce qu’ils possèdent « in castro de Pinnano et in ejus terminio et in toto sennorivo seu mandamento ipsius castri. » (Germain, Liber instrum. memor., p. 602.)
2. D'ailleurs aux x1° et x1II° siècles un grand nombre de terres s'appellent encore & villas » et, sous ce nom, figurent côte à côte avec des « châteaux » dans une foule de contrats, d'hommages, de testaments, (Ainsi dans Æ. L,.,t. V, pr. n° 580.) Ni par un mot ni par l’autre il ne faut entendre seulement des lieux habités, mais bien plutôt des domaines. En 1174 est vendue, près de Carcassonne, la « villa que vocatur Selanum, et in omnibus illius terminis homines scilicet et feminas, mansos, domos, exitus atque redditus, terras, vineas, quartos, taschas et cetere terre, merita, aquas, riparias, etc. » (Mém. de la Soc. de Carcassonne; t. L, p. 232.) Voilà le domaine rural, la villa gallo-romaine. La terre d'Ouveillan s'appelait encore « villa » entre 977 et 990 ; en 1173 c’est un & castrum ». (Mouynès, Znvent. des arch. de Narbonne, t. I, sér. AA, p. 435). Parfois les deux mots sont employés simultanément : « Ego. Rogerius non decebrei te, Aymericum.…., de ipso castro novo quod vocant villam de Maurs. » (Æ. L.,t. V, pr. n° 364; vers 1080.) — Fontjoncouse vers 1060 est une villa; entre 1108 et 1155 elle est appelée tantôt « villa », tantôt « castrum >. (Mouynès, Curtulaire de Fontjoncouse, dans
Une seigneurie ordinaire comprend, sous le château qui la domine, trois ou quatre paroisses. Mais beaucoup en contiennent dix, quinze, et quelques-unes plus de trente. Évidemment celles-là sont issues de la réunion de plusieurs villas primitives !. Même au xu1° siècle on peut en voir croîitre de la sorte. L’honor du château de Cordes, en Albigeois, a successivement absorbé durant cette période trente-deux localités : le canton actuel est un peu plus petit ?.
D’autres centres habités, égaux ou supérieurs en importance aux villes de châteaux, n’ont eu pourtant que de petits ou médiocres territoires. A cette catégorie appartiennent, sauf exceptions, les villes qui ont grandi près des monastères, ordinairement sauvetés ou lieux d'asile, telles que Montauriol qui devint Montauban, Pamiers, Saint-Pons de Thomières, Conques en Rouergue, Saint-Gaudens, La Grasse, Le Monestier en Velay, etc., et certaines villes franches créées par les seigneurs laïques, comme Villefranche de Rouergue, Villemade, Verlhac-Tescou, Montauban. Celles-là sont nées sur quelque alleu, sur un fragment de domaine donné, acheté, usurpé ou mis en pariage 3. Une partie des
le Bullet. de la Société de Narbonne, t. I, n°5 6-9, 12, 14). — Chaque pièce du Cartulaire du chapitre de Notre-Dame de Nimes, publié par Germer-Durand (dans les Mém. de l’Acad. du Gard, 1873), atteste la permanence de l’ancienne villa. On y voit aussi comment des villas, transformées en châteaux, ont perdu leur nom sans changer de limites : par exemple celle de Tonaz, remplacée par le castel de Calberte (n° 160, 161, 165), celle de Logradano que le château de Calvisson a fait oublier (nes 98, 190). Le castel prend le nom du manse sur lequel il s'élève : ainsi celui d’Aimargues {n° 179).
1. Cf. Fustel de Coulanges, L’alleu et le domaine rural, 1889, in-8, p. 86.
2. Rossignol, Monogr. commun. du Tarn, t. III, pp. 63 et suiv.
3. La variété des faits est extrême. Certaines villes, d’origine ecclésiastique, sont devenues châteaux, tout en gardant le territoire étroit sur lequel elles avaient été fondées : ainsi Pamiers. (Appendices, n° 1. — JH. L., t. VIII, pr. n° 228, art. 18.) D’autres l’ont fort élargi avec le temps : ainsi Montauban, (Devals, Albias et son territoire, dans les Mém. lus à la Sorbonne, Histoire, 1868, p.64), Villefranche-de-Rouergue (Cabrol, Annales de Villefranche de R., 1860, in-8°, pp. 19, 20, 23). D’autres ont eu dès le principe de vastes dépendances, Belmont-de-Rouergue, par exemple, un honor » composé de seize alleux, terroirs et paroisses (27. L., t. V, pr. n° 568, 11), etc.
LES SEIGNEURIES. où
bastides du xt siècle et du x1v° sont dans le même cast,
Si nombreux qu’ils paraissent, ces territoires étaient relatüvement à ceux des châteaux dans une proportion numérique très faible, peut-être cinq pour cent. Le castrum offre donc le type de la seigneurie. 11 demeura longtemps intact, Seigneurs et sujets redoutaient également les conséquences d’un démembrement du domaine?. Autour du castel ils multiplièrent les points de ralliement pour la population, « forces » ou lieux fortifiés qui donnaient abri aux cultivateurs, bastides semblables aux forces, sans que l’unité domaniale en fût altérée. Quoique ces localités eussent pour la plupart leur territoire propre, leur dex, et le château le sien, parfaitement distinct, toutes étaient les dépendances du château. On verra comment, à partir du xi1v® siècle, elles -en ont été peu à peu détachées.
Les habitants d’une seigneurie appartenaient à diverses classes entre lesquelles il est difficile de tracer des limites précises. Les conditions varjaient d’un pays à l’autre, d’un domaine au domaine voisin. De lPétat de serf à celui d'homme libre les degrés étaient infinis. Ce nom même
1. Ainsi la fondation de Tournay (Ord., t. XII, p. 372), de Beaumont-de-Lomagne (Babinet de Rencogne et Moulenq, Le livre juratoire de Beaumont-de-L. 1891, in-8°, pp, 78, 83) entraîne le démembrement des domaines où ces bastides prennent place, mais non celle de Castelsagrat, de Boucieu-le-Roi qui remplacent d'anciens châteaux.
2, Voir plus haut, p. 18. — Cf, Germain, Ziber. instrum. memor., p. 583; Baradat de Lacaze, Astafort en Agenais, 1886, in-8v, p. 108, cout, d’Astafort de 1304, art. 95.
3. Cf. plus haut, p. 34, n. 4. — La distinction qu’il faut faire entre les limites de la seigneurie ou « juridiction » et celles des dépendances immédiates du château (dex) est clairement indiquée dans les cout. de Moissac, de 1125 environ, art. 2, 9 (Lagrèze-ossat, Études historiques sur Moissac, 1872, 3 vol. in-8, - t. I, p. 67), de Clermont-Dessus, de 1262, art. 5, 51, 75 (Nouvelle révue hist. de droit, 1881, p. 45), de Tonneins-Dessus (Lagarde, Notice historique de la ville de Tonneins, 1884, in-8, p. 200), des chevaliers de Lautrec, de 1256 (Rossignol, Monographies des communes du canton de Lautrec, 1883, in-8°, pr. n° 2). On ne peut affirmer qu’elle ait existé dans toutes les seigneuries : cela tient aux conditions très variées de leur développement. |
d'homme libre n’avait nullement le sens absolu, invariable que lui avaient attribué les anciens et qu’il a recouvré de nos jours. Le seigneur afiranchissant le serf lui disait « Sois libre comme un citoyen romain. » Mais c’était une figure. Il n’y avait dans cette société aucun homme qui ne fût soumis à quelque sujétion personnelle. On pouvait approcher de la liberté romaine ; on ne la possédait point.
Les textes méridionaux permettent de distinguer, en gros, trois classes de personnes relativement libres : les clercs, les chevaliers et les bourgeois ; une classe servile, celle des paysans ou vilains!.
Il y avait partout des clercs. Associés aux autres hommes libres, ils ont joué un rôle important dans certains castels, dans les cités et surtout dans les villes issues des monastères 2.
Les chevaliers, milites, les damoiseaux, domicelli, étaient
nobles, gens « de parage ». Le plus petit nombre possédait
un ou plusieurs châteaux, beaucoup une part de château, la majorité quelque fief tenu d’un seigneur, quelque alleu enclavé dans une seigneurie.
Les relations entre eux étaient assez simples lorsque, sur le même domaine, un ou quelques-uns avaient titre de suzerains, les autres de vassaux : ainsi à Montauriol, où l’abhé de Saint-Théodard vers 1140 avait pour vassaux trentequatre nobles ou chevaliers 3%. Chacun de ces petits nobles
L. Cout. citée de Tonneins-Dessus, art. 84 : Si un bourgeois de la ville prend (?) « cavoer (chevalier) ou bourgues ou vilhan en batalha », il doit les livrer au seigneur, l'un pour 100 sols, l’autre pour 30, le troisième pour 5. Il s’agit sans doute de la bataille judiciaire. Cette coutume, qui reproduit celle de Casteljaloux, remonte certainement au xIIe siècle, — Of. cout. de Saint-Gaudens de 1203, dans Castillon, Hist. des popul. pyrénéennes, t. I, p. 410 : « Caver » 60 s., (borges » 10 8., « pages » 5 8. — Ces chiffres aident à apprécier la valeur relative des personnes,
2. Cout. citée de Moissac. — Arch. de Mende, AA 1. Charte de 1194. — Poncer, Mémoires historiques sur Annonay et le Haut- Vixarais, 1885, 2 vol. in-8p, t, I, p. 119. Cout, d’Annonay (2e moitié du xIII° siècle).