‹ Les Institutions Politiques et Administratives du Pays de LanguedocChapitre 276 sur 293 · Bibl, Nat., fr. 3064, fo 167; 19 août · texte numérisé non relu

Bibl, Nat., fr. 3064, fo 167; 19 août

porter ». C’est un résultat dont il est d’autant plus fier que « la condition de nostre païs est souvent de bien crier sans grande occasion ! ».

«Crier » n’est donc pas inutile. En « criant » à propos de l’industrie des laines, du commerce du Levant, d’Espagne, d'Angleterre, les États renseignent le roi, disent le mal, suggèrent le remède : pourquoi le Conseil privé refuserait-il de conclure dans le sens qu'ils ont indiqué? En marge de maint article on lit : « Raisonnable », « Accordé », ou bien : « Auront lettres sur ce ». L'assemblée a eu gain de cause. Au xvi° siècle, à raison des fonctions nouvelles dont le pays s’est chargé pour le service du roi, elle débat et règle avec le Conseil, par voie de doléances, une multitude d’affaires : tarif des vivres des gens d’armes, étapes, logement des garnisons, ravitaillement et réparation des places, remboursement d'emprunts, de fournitures.

L'activité des États n’a pas cessé d’être efficace, mais d'une efficacité qui désormais est limitée à des objets secondaires; elle est profitable aux habitants du pays, mais ne leur procure point l'avantage qu’ils apprécieraient entre tous, celui d’être un peu moins maltraités comme contribuables.

Plus que toute autre circonstance, l'accroissement de l’im-

Ôt royal a fait entrer dans les esprits, avec le sentiment de l'impuissance des États, celui de l’omnipotence du roi, de son Conseil, de ses agents financiers. Il est donc fort naturel que les gens ne soient plus unis et solidaires au même point qu’autrefois : comme 1ls n’attendent plus grand bénéfice de l'union, ils y renonceraient sans peine afin d’alléger leurs charges. Pour peu qu'une question d’impôt les mette aux prises, ils parlent de se séparer.

La ville de Toulouse, que les États voudraient obliger à payer sa part du taillon, s’y refuse et, pour jouir paisible-

l' Bibl. Nat., fr. 3074, fo 161; 19 nov. 1529,

ment de ses immunités particulières, tâche de se faire retrancher du pays!. En 1556, à propos de la € subvention des villes closes », se rencontrent aux États de Lavaur plusieurs syndics des diocèses de la généralité de Toulouse, hommes d'expérience, qui « voyant la rudesse et maulvaix traictement que les habitans de la generalité de Montpellier leur font, et toutes leurs poursuittes mesmes sur le faict de la reduction de la solde, jusques à entierement se formalizer » contre eux, décident de poursuivre «que, tout ainsi que le pays est divisé en generalitez », il plaise au roi de les « séparer et distinguer des autres., avec pouvoir [de] soy assembler et tenir leurs Estatz en la generalité et seneschaussée de Tholoze ». À leur compte, on y trouvera un notable bénéfice; la part d’équivalent que supporte la généralité de Toulouse suffira pour acquitter entièrement sa part de l’aide, et même au delà : en tout, c’est une somme de 23,282 1. 6 s. 11 d. dont la généralité de Montpellier s’aide, disent-ils, aux dépens de sa voisine. Si chacune avait ses États, au lieu d’être réunies, beaucoup d’argent serait épargné que l’on perd en voyages et autres frais inutiles; « les affaires seroient traictées plus doulcement ». Bref, ils chargent le sieur Ducèdre de solliciter en cour la séparation projetée, lui recommandant de faire de son mieux et de n’y rien épargner.

1. Arch. de Toulouse, BB 10, fo 167 ; 13 juillet 1550. — Le 23 avr. 1578 la ville de Narbonne obtient aux mêmes fins un arrêt du Conseil privé, auquel le duc de Montmorency oppose un «avis », du 24 févr. 1581 : Le pays de Languedoc, depuis son union à la couronne, est, dit-il, « ung corps misticque et conjoinct... ne representant que une mesme chose, commung en obeyssance à son prince souverain soubz mesme gouvernement de ses lieutenans generaulx et gouverneurs, mesmes justices souveraines, pareil regime de droict escript, jouyssance de mesmes privi-

__leges, uz et prerogatives, tant dans ledit païs et par tout le royaume que d’hors,

deffendu par mesme syndic ; et quoyque entre les villes dudict pays y ayt eu tousjours quelque difference de plus ou de moings pour leurs diverses facultez, grandeurs, franchises, libertés et commodittés, sy n’a il esté jamays mis en avant par

auleunes desdictes villes dudict pays se vouloir separer et distraire de la communaulté et corps d’icelluy et sosietté divine et humaine ». (Bibl. municip. de Toulouse, ms. 613, n° 43.)

Le conseil de Toulouse, qu’ils consultent et qui les approuve, sent bien comme eux que la difficulté principale sera de gagner le connétable gouverneur, de le convaincre que «ses auctorité et preheminences ne seront en rien diminuées pour raison dudict eclipsement ». Il est probable qu’en cette occurrence, c’est Montmorency qui s’est opposé, dans son intérêt personnel, aux desseins des syndics, et qui a préservé le vieux pays de Languedoc, « la patrie occitanienne », du démembrement que ses propres fils avaient médité contre elle !.

Les assemblées des diocèses et du pays étaient essentiellement des réunions d’envoyés des villes. Elles tiraient leur force et leur vie des communes ou, pour mieux dire, de la classe des notables qui gouvernait les communes. Gelles-ci ayant plié sous la tutelle administrative, celles-là n’ont pas tardé de s’affaiblir à leur tour. Les bourgeois qui délaissaient le consulat et le conseil pour se porter vers les offices étaient disposés à admettre que l’autorité souveraine agit seule en toutes choses. L’esprit monarchique dont s’impréenent alors les hommes menace d’étouffer en eux l’ancien “esprit communal. Ils se soucient moins qu’autrefois de leurs libres institutions; car ils n’en voient plus nettément l'utilité, mais ils savent ce qu’elles coûtent. Entre l’administration des assiettes et des États et l'administration royale, ils font des comparaisons qui ne tournent pas toujours en faveur de la première.

A la fin du xiv° siècle, époque où commençait à se ralen-

tir le zèle qui avait porté les villes à rechercher les consu-

lats, il se formait dans leur sein des partis favorables aux seigneurs, hostiles aux libertés obtenues : les franchises municipales ne servaient, prétendaient-ils, qu'à enrichir quelques particuliers au détriment de tous les autres. De

1, Arch, de Toulouse, BB 10, fo 450,

même, au milieu du xvi° siècle, on trouverait en Languedoc « assez de gens de bien » pour confesser que les assiettes diocésaines sont plus nuisibles qu'utiles, et qu'il vaudrait bien mieux que les officiers royaux eussent entièrement ladministration des finances.

Le tiers état de la sénéchaussée de Toulouse, réuni le 30 novembre 1560 pour élire ses députés aux États généraux de France, rédige en cette occasion solennelle un long cahier de doléances, et voici comment il s’exprime au sujet des États de Languedoc : La convocation des gens des trois ordres, « introduicte sous quelque apparence de bien et profict, ne sert aujourd’huy que de frais, despens et surcharge audict populaire ». Toute assemblée coûte 150,000 livres. Il en résulte des brigues, des inimitiés, et « peu de gens s’y trouvent qui n’ayent exposé quelque affection particuliere pour eulx ou pour les villes et dioceses qui les ont envoyés, sans avoir esgard au bien universel dudit pays? ».

1. Bibl. Nat., fr. 4528, fo 52 (mémoire cité). 2. Arch. de Toulouse, AA 88.

A l’heure où la classe sur laquelle reposaient en Languedoc les libertés politiques, la seule qui püût les défendre, commence à s'en détacher, il semble que la royauté n’ait plus qu’à étendre la main pour les confisquer à son bénéfice. C’est le dessein qu’elle laisse voir et qu’elle aurait accompli peut-être sous Charles IX, si les guerres de religion en très peu de temps ne l'avaient frappée d’impuissance, tandis qu’elles déchainaient une anarchie de trente années, où États, villes et diocèses, livrés à eux-mêmes, durent se reprendre à vivre et à agir. En leur donnant un regain de vie, en paralysant le pouvoir central, cette longue crise a retardé de trois quarts de siècle l’affaissement définitif des libres institutions du pays.

D'ailleurs le passé contient une vertu secrète. Les institutions, après avoir cru lentement, dans le milieu qui leur convient, parmi des circonstances favorables, acquièrent une force propre; elles engendrent autour d'elles les conditions qui leur permettront de durer; elles résistent aux causes de décadence en vertu des habitudes qu’elles ont imprimées aux hommes et qu’elles nourrissent en eux.

Celles du pays plongeaient leurs racines au cœur de l’époque féodale. Elles ont eu pour germe aux xu° et xin° siècles la seigneurie, devenue communauté, puis consulat.

Le consulat n’était point une démocratie de petites gens ; c'était essentiellement une oligarchie de nobles et de bourgeois, la limite entre les deux classes étant incertaine et les

intérêts communs. Ces notables avaient recu du seigneur une large part de l’autorité publique; ils l'ont exercée en Son nom; 1ls en ont eu la réalité, ne lui laissant en beaucoup de cas que la supériorité apparente. À l’ouest la plupart des seigneuries, à l’est un plus petit nombre étaient ainsi gouvernées : par l’assemblée des prud'hommes, ancienne cour plénière, par les conseillers des consuls et par les consuls, eux-mêmes anciens conseillers du seigneur, représentant distinctement les quartiers, les corporations, les classes, se renouvelant d'année en année, le plus souvent par cooptation. Cet organisme pourvoyait à la législation, à la police, à la défense du territoire; il mettait sur la commune des tailles et autres charges ; les ressources communales étaient placées à sa disposition; il avait enfin sur l’administration de la justice une influence prépondérante.

Si la monarchie française, mise en possession du Midi, avait trouvé le pouvoir aux mains d’une aristocratie, arrogœante et batailleuse, il est probable que tôt ou tard elle aurait été poussée à s’en saisir de vive force. Au contraire elle pouvait s’accommoder du gouvernement consulaire. Ce régime était combiné de telle sorte, que la supériorité y fût réservée au seigneur sur les consuls. Or le vrai seigneur dans toute commune devait être bientôt le roi : les consulats du domaine sont entrés naturellement dans sa dépendance, par sujétion directe ; quant aux autres, comme ils étaient en lutte continuelle avec leurs seigneurs, ils se portèrent au devant du suzerain, sollicitant sa protection, offrant en retour leur obéissance, lui subordonnant de plein gré les pouvoirs qu’ils avaient acquis. Cette alliance tacite, la jouissance de ces droits supérieurs, dont les prélats et les barons ne profitaient guère à raison de leur faiblesse et de l’hostilité que leur marquaient les consuls, ont fait la solidité de la domination royale : elle résiste en Languedoc aux plus redoutables épreuves.

La royauté ne mettait donc pas obstacle à la multiplication des communes consulaires, — elle Pa plutôt hâtée; — mais elle a interrompu leur évolution naturelle. Entre l’autorité supérieure, désormais dévolue au roi, et celle de la commune elle marquait une limite : il y eut une somme de pouvoirs, une demi-autonomie que nul consulat ne put dépasser. Elle arrêtait les luttes de classes; elle pacifiait la commune : c'était y tarir les sources de vie et de renouvellement. Les nobles se retirèrent du consulat et des conseils; le menu peuple n’y pénétra guère; ainsi le gouvernèment resta aux mains de la bourgeoisie, classe voisine du peuple, plus ou moins mêlée avec lui, mais restreinte sinon fermée. Elle était riche, avisée; elle servit ses intérêts souvent au profit et quelquefois aux dépens de l'intérêt général.

Imaginons des communes, en très grand nombre, dirigées par des bourgeois, fort attachées à leurs libertés, mais portant un profond respect à la majesté royale, conciliant les deux tendances dans leur conduite grâce à l'esprit politique qu'elles tenaient d’une habitude prolongée de se régir ellesmêmes, résistant parfois, mais aussi sachant plier à propos : voilà quelle est en Languedoc l'institution fondamentale.

A la fin du xm° siècle, la portion du Midi qui dépendait de la couronne était une région naturelle parlant des langues, usant de coutumes à peu près semblables entre elles, différentes de celles du Nord; les communes étaient plus fortes, 1l s’y trouvait plus d'éléments de liberté que dans le reste du royaume ; mais le pays n'existait pas, et il aurait pu arriver qu’il ne se formât jamais; c’étaient là des raisons très fortes, mais non suffisantes de son développement.

Pendant un siècle, après la conquête, le Midi resta une vaste collection de seigneuries, que les rois avaient réparties en sénéchaussées, vigueries, bailliages, etc., et qu’ils administraient, en dépit de l'éloignement, à peu près comme la France, avec les mêmes moyens. Quand ils ont voulu

prendre conseil des trois ordres, c’est auprès d’eux qu'ils les ont mandés, en réunion générale. Ils auraient sans doute persévéré sans l'accident des guerres anglaises.

Cette longue querelle de deux dynasties pouvait ne pas éclater, où se dérouler sur une autre scène. Si Louis VII avait gardé la Guyenne, si Louis IX ou quelqu'un de ses successeurs directs l'avaient enlevée aux Anglais, la guerre eût été rejetée hors du royaume; le Midi n’eût pas été à demi séparé du Nord, mais au contraire rattaché à lui plus étroitement par l'effort d’une commune résistance. Les institutions, les faits sociaux se modifient sous l’action d’accidents extérieurs, par des rencontres d’événements qui de leur nature sont étrangers à l’histoire constitutionnelle; celle-ci, considérée isolément, serait incompréhensible. Dans le royaume, sous Philippe IV, tout tendait à l’unité; les guerres anglaises ont changé la marche des faits et procuré aux sénéchaussées du Midi une sorte d'autonomie.

En effet la guerre a contraint les rois de les réunir ensemble, à part de la Languedoil, sous un lieutenant général, chef des troupes et de l'administration, véritable vice-roi. En faveur de ce personnage ils renonçaient presque entierement au gouvernement direct; ils lui abandonnaient la majeure part des ressources financières, entre autres les deniers d'octroi. Désormais plus d’assemblées générales du royaume : les Méridionaux furent convoqués devant le lieutenant général, et ce fut à lui qu’ils accordèrent des subsides. Ainsi se forma l’assemblée des États de Languedoc, et avec elle le pays.

Par ses origines, l'institution des États se rattachait aux habitudes féodales qui, dans chaque sénéchaussée, amepaient près du sénéchal, sur Sa convocation, les prélats, les barons et les communes ; directement, elle résulta de deux innovations : la demande de subsides faite aux personnes

féodales en assemblée, et non plus en particulier, la fréquente réunion de plusieurs sénéchaussées, jusqu’à sept, assez souvent quatre, constamment trois à partir du traité de Brétigny. Réduit aux sénéchaussées de Beaucaire, de Carcassonne et de Toulouse, le pays n’équivalait plus au gouvernement « de Languedoc et de Guyenne »; mais il en était la principale portion, celle où les coutumes méridionales, sous la protection des États, purent le mieux se maintenir et portèrent les plus beaux fruits.

Le Midi, après la croisade, n’était plus apte à engendrer une religion ni une littérature. Pour qu'un peuple dans ce domaine s'élève spontanément à des conceptions nouvelles, il faut qu’il soit indépendant, ou qu’il garde un vif souvenir de l’indépendance passée. La conquête française lia la vie spirituelle du Midi à celle du Nord, ainsi que ses destinées politiques. Mais elle y laissait subsister les usages, les franchises communales, les formes particulières de la vie matérielle : comme le Midi en cela restait lui-même, c’est dans cet ordre de faits qu’il se montra créateur.

Le pays de Languedoc, avec ses États, ses assiettes diocésaines et le corps de ses privilèges, est assurément une œuvre originale et remarquable. Il ne faut pas le comparer avec la Bretagne, vivant sous ses ducs nationaux, la Bourgogne indépendante; car le pays et sa constitution se sont fondés et développés sous la domination d’une monarchie qui, dans la moitié septentrionale du royaume, étouffait soigneusement les germes de liberté. C’est la seule région de ce royaume où des institutions libres, des assemblées représentatives, dues en partie à l'initiative des rois, aient grandi, prospéré, duré, et le fait n’a pu se produire que parce qu’elle était à demi soustraite à leur administration.

Aux communautés s’ajoutèrent les États, aux Etats sous Charles VIT les assemblées diocésaines. Les uns et les autres ne reposaient en réalité que sur une classe; c’étaient essen-

tiellement des réunions des communes, des principales, et non de toutes, la prépondérance étant assurée aux plus puissantes : elles étendirent aux diocèses, au pays entier la faculté de se gouverner soi-même, la spontanéité qui distinguait la commune méridionale, et son esprit politique, oligarchique et bourgeois.

Ces institutions n’ont pas atteint leur plein développement, parce que l’autonomie administrative du pays n’était pas complète. Si les États n'avaient trouvé devant eux que le lieutenant général, ils auraient poussé plus loin leurs conquêtes; avec leur autorité se seraient accrus l'intérêt et l’'empressement de tous à prendre part aux assemblées : celles-ci en auraient été modifiées et probablement élargies. Mais, derrière le lieutenant, il y avait un monarque qui tirait du Nord, où il gouvernait despotiquement, le meilleur de sa puissance : après 1440 le lieutenant dut s’effacer, et les États furent mis, comme les villes, en contact immédiat avec l’autorité royale. De là vient que leur constitution intérieure ait éprouvé peu de changements, qu’au lieu de se transformer dans un sens démocratique ils se soient plutôt resserrés. C’est pour la même raison qu’ils ne sont jamais devenus un Parlement véritable. De leur pouvoir initial d’octroi ils n’ont retiré que deux droits bien définis : celui de déterminer la nature de Pimpôt et celui de le répartir. Point de droit de perception; aucun contrôle sur lPemploi des fonds octroyés. Les États n’eurent pas non plus la puissance législative ; ils n’agissaient sur les lois qu’indirectement, par les doléances ou conditions, plus ou moins impératives, dont ils entouraient l'octroi. Quant à l'assiette, elle se bor- nait à répartir l’impôt entre les communes et à le faire recevoir, Sous sa responsabilité.

Que l’on considère les communes ou le pays, on ne voit en Languedoc que des formes de liberté imparfaites, inachevées : elles ont suffi cependant à faire de cette contrée

un être distinct, un corps animé d’une même vie, pourvu d'intérêts communs, apte à les faire prévaloir. Réuni en assemblées, le tiers ordre étendit au pays entier les règles qu'il avait déjà, dans la plupart des communes, établies à son profit. Ces règles indiquent un état social assez éloigné de la conception féodale, moderne à plusieurs égards : ainsi par l’organisation de la propriété foncière, par l’assiette de la taille. A cette époque il n’y avait rien dans le royaume qui s’accordàt au même point avec nos idées sur la Justice et l'égalité que le système d'impôt sur le capital, de taille réelle, qu’avaient introduit les consulats et que les États consacrèrent; dans la constitution du pays de Languedoc il n’y avait aucune partie qui fût aussi bien venue, aussi complète, aussi durable. Par la suite les libres institutions ont fléch1 sous la pression du pouvoir royal, non celles-là; car légalité ne gênait pas la monarchie, mais seulement la liberté.

La guerre anglaise terminée, cette vie somme toute subordonnée et d’nnportance secondaire, qu’elle avait allumée dans le Mia, ne fit plus que décliner.

Tout y conduisait, et les changements qui se faisaient autour du pays, et ceux dont il fut le théâtre.

Ses libertés politiques étaient fondées sur son indépendance administrative, celle-ci sur l'autorité souveraine que le gouverneur exerçait. Or l'installation d'un Parlement à Toulouse, sous Charles VII, à détruit cette omnipotence. C'était un acte conforme aux vœux des Méridionaux, aux idées de dualisme, de partage du royaume en Languedoil et Languedoc, qui dominaient encore dans les esprits : par le fait le Parlement et les autres Cours souveraines dont le pays fut doté ont concouru à protéger et à prolonger son existence individuelle. Mais la Cour de parlement représentait le pouvoir royal au même degré que le gouverneur; il était inévitable que l’une se mît avec l’autre en rivalité, en conflit. Le Parlement accapara toute la juridiction; il prit, aux dépens

du gouverneur, sur les villes, sur les États une large part d'autorité politique.

Cependant, autour du pays s’élargissaient les possessions effectives des rois de France. C’était jadis une bande assez étroite de territoire, traversant l’ancienne Gaule de la Manche à la Méditerranée : en un demi-siècle, de Charles VII à Louis XII, elles vinrent du nord au sud confiner à l'Océan, tandis qu’à l’est, par l’annexion de la Provence, elles s’étendaient jusqu'aux Alpes.

L'importance relative du gouvernement de Languedoc et de Guyenne diminua en raison de ces rapides accroissements. D'ailleurs, la Guyenne ayant été constituée en gouvernement distinct, celui de Languedoc fut restreint aux trois grandes sénéchaussées. Peu après, la création éphémère d’un apanage ducal en Guyenne le rejetait à droite de la Garonne. Au total 1l perdit le tiers ou le quart de son ressort.

Il se trouvait maintenant enveloppé de territoires de conquête, mis à l’abri des risques de guerre. Cette raison, à défaut d’autres, aurait suffi pour affaiblir le lieutenant général. Il avait été préposé à la défense du territoire, et c’est de la guerre qu’il avait tiré son pouvoir : pour la conduire il avait eu la libre disposition des finances, il avait tenu les États. La guerre cessant, les rois ramenèrent au Trésor les ressources du pays : la tendance est déjà visible sous le règne de Charles VI; Charles VIT, depuis 1440, eut entièrement sous sa main les finances de Languedoc ; il convoqua seul les trois ordres et fit tenir l'assemblée par ses commissaires.

Le pays fut réduit, malgré la différence des origines, à des conditions analogues à celles où vécurent après l’annexion la Provence, la Bourgogne, la Bretagne et autres pays d'États. Tous étaient distribués sur le pourtour du royaume, extérieurs par rapport à la vaste région qui en formait la partie centrale, plus petits qu’elle, d’ailleurs dis-

tincts, séparés les uns des autres : ils furent done incapa bles d'arrêter dans ses progrès l’omnipotence royale, déjà fondée en Languedoil. La monarchie put suivre sa pente, réformer l’administration, réunir et faire aboutir au centre tous les fils du gouvernement.

Pour qu’elle y fût portée et qu’elle y parvint, il suffisait de sa puissance supérieure, irrésistible. Bientôt les guerres d'Italie, en l’obligeant à des efforts et à des frais continuels, vinrent lui faire une loi de la centralisation administrative. Par nécessité autant que par goût, François 1% et Henri II multiplièrent ces mesures générales, à la fois fiscales et politiques, ces créations d’offices qui bouleversaient et altéraient l’ancienne administration, brisant les sénéchaussées, divisant le pays même en deux généralités.

En même temps le pouvoir se déplaçait ; des extrémités il refluait vers le centre ; des Cours souveraines, du lieutenant général il passait au Conseil d’État qui se tenait auprès du monarque, au Conseil privé, organe essentiel du gouvernement. Grâce aux fréquentes évocations des procès devant le Conseil, le Parlement se vit rabaissé au rang de cour subalterne. Quant au gouverneur, qui se contentait de se faire représenter en Languedoc par un lieutenant et qui n’y paraissait plus, il devenait pour le pays un protecteur, un intercesseur en cour. Son autorité, aux mains de Montmorency, fut confondue en quelque sorte avec celle du Conseil dont celui-ci était le chef. Au roi et à son Conseil furent adressées les requêtes des villes et des États; car ils avaient intérêt à les présenter au seul corps qui eût qualité pour y faire des réponses décisives. Là désormais furent réglées les affaires du pays comme celles du royaume. Enfin le Conseil prenait la direction des finances. Sur place, dans les généralités, il eut des instruments sûrs, les trésoriers-généraux, dociles exécuteurs des ordres du roi, vrais fonctionnaires, et bientôt les plus actifs, les plus utiles, tandis que ses maîtres

des requêtes, par leurs tournées annuelles, lui permettaient de surveiller le personnel administratif et de faire en toutes choses prévaloir sa volonté.

La Constitution politique du pays ne pouvait s’accommoder de la centralisation administrative.

Déjà l'institution fondamentale, c'est-à-dire la commune, avait souffert de la formation des États et du pays; car c'était un organisme féodal, un petit monde indépendant et fermé, qui ne pouvait s’agréger à d’autres, se subordonner à un organisme plus étendu, sans y perdre quelque chose de sa spontanéité. L'action du gouvernement central lui fut beaucoup plus funeste, parce qu'elle comprimait ou altérait et faussait les manifestations de la vie municipale. Qu'il s’agit de faire les élections ou d’administrer la justice, la police, les finances communales, les officiers royaux, les Cours souveraines, le Conseil privé tendirent à substituer leurs décisions à celles des consuls et du conseil. Les consulats auraient pu sans grand dommage perdre leurs droits juridictionnels, mais non les autres, et notamment leurs pouvoirs financiers. Les limiter sur ce point, c'était inévitablement les réduire à l’atrophie; c'était aussi empêcher la bourgeoisie de rer profit des fonctions qu’elle remplissait. Elle alla où se trouvaient le pouvoir réel et les bénéfices qu’il procure, et délaissa les charges municipales pour les offices royaux. La puissance et le personnel gouvernant firent défaut à la fois à VPinstitution consulaire. Entre l’époque où la personne féodale, la commune dépositaire des libertés, seule capable devant l’État d'exister politiquement, commençait de se désorganiser et celle où les individus ont conquis des droits politiques, il y a eu place pour trois siécles de despotisme.

Les communautés fléchissant sous l'arbitraire royal, le pays et les États, qui n'étaient au fond que l’ensemble et la réunion des communes, devaient avoir le même sort. Le droit d'octroi devint illusoire, quand toute taille fut géné-

rale et répartie selon une exacte proportion sur tous les pays du royaume, quand les mesures fiscales furent appliquées partout, uniformément, et quand le roi put lever des sommes considérables par l'intermédiaire du clergé, des villes, des diocèses, sans les demander aux États.

L'assemblée se maintenait cependant par la force des traditions et plus encore peut-être à cause des fonds dont eïle disposait. Les sommes qu’elle avait pris l'habitude d’imposer à titre de frais et de dépenser elle-même lui permirent d’intéresser autour d’elle beaucoup de gens à la conservation de ses privilèges, de se donner de puissants patrons. C’est ainsi que ses doléances, inutiles protestations chaque fois qu’elle opposait le bien du pays aux intérêts du Trésor, trouvèrent sur d’autres points bon accueil auprès du Conseil et gardèrent quelque chose de leur efficacité. D'ailleurs les États, et au-dessous d'eux les assiettes diocésaines, affectaient aussi des fonds à divers objets d'intérêt public, par exemple à des travaux de voirie. Politiquement impuissants, ils étaient réduits au rôle utile, mais secondaire. d’assemblée administrative.

Dans la France de Henri II, unie, uniformément gouvernée, le pays de Languedoc est déjà une province, circonscription qui assurément reste différente des autres, mais qui leur ressemble encore plus qu’elle n’en diffère, où les esprits et les institutions ont perdu la meilleure part de leur originalité et de leur ressort, — corps que la centralisation administrative travaille à dissoudre, qu’elle dépouille de ses franchises, de son individualité, et qu’elle fond peu à peu avec le reste du royaume. |

Les germes du pays, non le pays même, existaient au x1° siècle ; il se constitue au siècle suivant, à la faveur des guerres anglaises ; il s’'affermit et prospère entre l’insurrection bourguignonne de 1418 et le règne de Louis XII; à la veille des guerres de religion, il est en pleine décadence.

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