PROCLAMATION AUX ARABES
« Au nom de Dieu qui crée et fait retourner à la vie. C'est de lui que nous implorons notre secours.
>• Messeigneurs les cadis, cherifs, eulama, chefs et notables, agréez de ma partie plus complet salut et lesj^œux les plus empresses de mon cœur, avec des hommages multipliés.
» Sachez (que Dieu vous garde vers la justice et le bien!) que Sa Majesté le Sultan de France, que je sers (puisse Dieu rendre ses victoires de plus en plus éclatantes !), m*a fait la faveur de me nommer général en chef.
» 0 vous, les plus cliers de nos sincères amis, habitants d* Alger et de toutes les tribus de l'Afrique occidentale dépendant de vous, sachez que le Pacha, votre chef, a eu l'audace d'insulter le drapeau de la France, qui mérite tau tes sortes de respects, et a osé le traiter avec mépris. Par cet acte d'inconvenance, il est devenu la cause de toutes les calamités, de tous les maux qui sont prêts à fondre sur vous ; car il a appelé contre vous la guerre de notre part.
>» Dieu a enlevé du cœur de Sa Majesté le Sultan de France (que le Seigneur perpétue son règne !) la longanimité et la miséricorde qui lui sont habituelles, et qui sont universellement reconnues. Ce Pacha, votre maître, par son peu de prudence et l'aveuglement de son cœur, a attiré, sur lui-même, ma terrible vengeance. Le destin qui
le menace va s'accomplir, et, bientôt, il va subir riiumiliant châtiment qui l'attend .
» Quant à vous, tribus de TAfriquc occidentale (Arabes et Kabyles de TAlg^rie), sachez bien et soyez pleinement convaincus que je ne viens pas pour vous faire la guerre. Ne cessez point d*tHre en toute sécurité, en pleine confiance, dans vos demeures ; continuez vos affaires, exercez vos industries, en toute assurance. Je vous donne la certitude qu'il n'est personne, parmi nous, qui désire vous- nuire dans vos biens ni dans vos familles. Je vous garantis que votre pays, vos terres, vos jardins, vos magasins, en un mot, tout ce qui vous appartient, d'une importance minime ou considérable, restera dans l'état où il se trouve. Nul d'entre nous n'entravera la jouissance ou l'exercice d'aucune de ces choses, qui resteront toujours entre vos mains. Croyez à la sincérité de. mes paroles.
• Je vous garantis également et vous fais la promesse formelle, solennelle et inaltérable, que vos mosquées, grandes et petites, ne cesseront d'être fréquentées comme elles le sont maintenant, et plus encore, et que personne ne vous empêchera d'exercer votre religion et votre culte é
» Notre présence chez vous n'est pas pour vous combattre ; notre but est seulement de faire la guerre à votre Pacha, qui, le premier, a manifesté contre nous des sentiments d'hostilité et de haine.
» Vous n'ignorez pas les excès de sa tyrannie, la dépravation de sa mauvaise nature, et nous n'avons pas besoin de vous exposer ses mauvaises qualités et ses actes honteux ; cai' il est évident, pour vous, qu'il ne marche qu'à la ruine et à la destruction de votre pays, ainsi qu'à la perte de vos biens et de vos personnes. On sait qu'il n'a d'autre désir que de vous rendre pauvres, misérables, plus vils que ceux que la malédiction divine a frappés.
•» Un fait des plus étranges, c'est que vous ne compreniez pas que votre Pacha n'a en vue que son bien-être personnel ; et la preuve, c'est que les plus beaux des domaines, des terres, des chevaux, des ai'mes, des vêtements, des joyaux, etc., sont pour lui seul.
> 0 mes amis les Arabes, Dieu (qu'il soit glorifié) n'a permis ce
qaialicQ, do la part do votro. inique Pacha, quo par un acte do sa divion bonté envers vous : afin que vous puissiez atteindre une prospérité complète par la ruine de votre tyran et la chute de son pouvoir, et pour vous délivrer des inquiétudes et de la misère qui vous accablent.
I Hâtez-vous donc de saisir Toccasion. Que vos yeux ne soient pas aveuglés à Téclat lumineux du bien-être et de la délivrance que Dieu fait briller devant vous. Ne soyez pas indifierents à ce qui renferme pour vous un sérieux avantage ; éveillez-vous, au contraire, pour abandonner votre Pacha et pour suivre un conseil que nous vous donnons dans votre intérêt. Soyez certains que Dieu ne cherche jamais le malheur de ses créatures, et qu^il veut que chacun jouisse (le la part spéciale des nombreux bienfaits que sa divine bonté a i*épaodus sur les habitants de la terre.
"Musulmans, les paroles, que nous vous adressons, viennent d'une cnUcrc amitié, et renferment des sentiments pacifiques et affectueux. Si vous envoyez vos parlementaires à notre camp, nous nous entretiendrons avec eux. Nous espérons. Dieu aidant, que nos conférences amèneront des conséquences avantageuses et profitables pour vous.
> Dieu nous donne la confiance que, lorsque vous serez convaincus que notre but unique est votre bien et votre intérêt, vous nous enver- ^z, avec vos parlementaires, toutes les provisions dont notre armée Wctorieuse a besoin : farine, beurre, huile, veaux, moutons, chevaux, orge, etc. Lorsque vos convois nous seront parvenus, nous Vous en remettrons immédiatement, en argent comptant, le prix que Vous en désirerez, et mémo plus encore.
s Mais (à Dieu ne plaise), s'il arrivait que vous agissiez contraire- Hicnt à ce que nous vous avons dit, et que vous préférassiez nous résister et combattre, sachez que tout le mal et tous les désordres, qui en résulteront, viendront de votre fait ; ne vous en prenez qu'à vous-mêmes, et soyez certains que ce sera contre notre volonté. Soyez convaincus que nos troupes vous envelopperont facilement, et (juc Dieu vous mettra bientôt en leur pouvoir. De même que le Seigneur recommande Tindulgence et la miséricorde jiour les faibles
et les opprimés, de même amsl il inflige les plus rigoomx dàmcnts à ceux qui commettent le mal sur U terre et qui niaolB pays et les habitants.
• Si donc vous vous opposez & nous par des hostilités, toqs parez tous jusqu*au dernier.
• Telles sont, Messeigneurs, les paroles que j^ai cru dcToir m adresser. Cest uo conseil bienveillant que je vous donne : ulnogligez pas : sachez que votre intérêt est de Taccepter et de t?s y conformer.
» Personne ne pourra détourner de dessus vous la destrocùoL i vous ne tenez aucun compte de mes avis et de mes menaces. Aji la certitude la plus positive que notre Sultan victorieux et garde pc le Dieu TK*s-Haut ne peut lui-même les modifier, car c'est un rrè du destin, et Tarrét du destin doit fatalement s^accomplir.
• Salut A celui qui entend et se soumet. »
jj; Un Algérien, Hassan ben Mohamed^ devenu plus tari,
S lui aussi, interprète militaire^ rapporte ce qui suit auaijet
#• de la mort de Garouc : « Les Algériens s'attendaient à êtK
Ç attaqués par mer, et à voir le débarquement s'effectuer soi
la plage de rilarrach, comme Tavaît fait Charles-Quint; toutes leurs forces étaient donc conceutrces de ce côté; mais des que le pacha eut connaissance de la descente de l'armée française à Sidi-Ferruch, et du projet d^aborderk ville par les hauteurs, il mit en réquisition tous les habitants d'Alger, pour monter, de la marine à la Casba et «i fort de r Empereur, les boulets et les bombes nécessaires à la défense de ces deux forteresses . Je portais sur mes épaules deux boulets, dans un couffin, lorsque, arrive devant la porte de la Casba, j'aperçus, au pied du mur, le cadavre d'un chrétien décapité. Un sabre planté dans sa
poitrine, comme un clou dans une muraille, retenait un exemplaire de la proclamation des Français au peuple arabe. On me dit que c'était le corps de l'interprète qui avait apporté ces proclamations, que le Pacha avait fait décapiter, en lui sciant le cou contre la piscine de la fontaine de la Casba. »
AYAS (Léon)
Né à Marseille, le 18 octobre 1807;
Guide interprète en 1830 ;
Interprète de 3« classe en 1840;
Interprète de 2« classe en 1845;
Chevalier de la Légion-d'honneur le 25 janvier 1846.
Plus heureux que son collègue Garoué, après la bataille de Staouëli, Ayas parvint à entrer en pourparlers avec les Arabes; il se rendit dans un de leurs douars et en revint, non-seulement sans avoir reçu de mal, mais encore avec des promesses de soumission qui furent loin, il est vrai, de se réaliser . L'interprète Ayas, dans ce voyage, qui n'était pas sans danger, acheta quelques bœufs aux Arabes, à qui il s'adressa. Ceux-ci assuraient qu'ils ne voulaient pas de la guerre, et qu'ils étaient très-disposés avenir approvisionner nos marchés, pourvu qu'on leur promit justice et protection. On doit bien penser qu'Ayas ne négligea rien pour leur faire comprendre qu'ils trouveraient, l'un et l'autre, chez les Français. M. de Bour-
mont^ satisfait de la tournure qu'avait pris cette négociation, se hâta d'annoncer à Tannée, par la voie de Tordre du jour, que nous n'avions plus, sur le sol de la Kégence, d'autres ennemis que les Turcs. Il prescrivit aux soldats d'user des plus grands égards, et surtout de la plus scrupuleuse probité, dans leurs relations avec les indigènes, qui allaient accourir auprès de nous, comme auprès de leurs libérateurs. Une attaque générale vint donner, le 24, au matin, un démenti formel à Tordre du jour du Général en chef. C'était le premier acte de cette versatilité dont les indigènes nous ont donné depuis tant d'exemples.
Ayas s'est signalé, durant sa carrière, par de nombreux faits de guerre; — réputation de bravoure justement acquise dans les expéditions de la province d'Oran ; — plusieurs blessures; — capture d'un lieutenant d'Abd-el- Kader.
1845. — Combat contre Bou-Maza. Rapport ofl&ciel :
« Je signale encore à toute votre bienveillance M . Ayas, interprète, qui, constamment à mes ordres, a fait preuve d*une bravoure vraiment remarquable, en tuant cinq Arabes, dans le moment le plus difficile de l'action, qui, je vous l'assure, l'îtait exti'émcmcnt chaude et vigoureuse, ainsi que le prouve le chiffre de nos pertes compaa'à notre effectif.
Colonel Mellinet. »
L'interprète Ayas, blessé grièvement d'un coup de feu à la cuisse, dans un combat contre Bou-Maza, mourut, en 1846, des suites de cette blessure.
BRACEVICH (Louis de)
Né à Raguse, vers 1772.
Noos avons déjà vu son nom figurer dans la liste des anciens interprètes de Tarmée d'Egypte; il reprit son service en 1830.
Le Fort-r Empereur, qui domine la ville d'Alger, venait de sauter, et nos troupes en occupaient déjà les ruines encore fumantes. Le comte de Bourmont y était à peine établi avec son état-major, qu'un parlementaire, envoyé par le Dey, se présenta aux avant-postes. C'était Sidi- Mustapha, premier secrétaire de Hussein. Le Général en chef le reçut au milieu même des décombres. En arrivant auprès de lui, l'envoyé Turc se prosterna, à la manière orientale ; mais M . de Bourmont le releva avec bonté, et un interprète ftit chargé de traduire ces paroles :
» .... Hussein Pacha baise la poussière de tes pieds,
» et se repent d'avoir rompu ses anciennes relations avec
« le grand et puissant Charles X. Il reconnaît, aujour-
» d'hui, que, quand les Algériens sont en guerre avec le roi
^^ de France^ ils ne doivent pas faire la prière du soir
^ avant d'avoir obtenu la paix (i). Il fait amende hono-
(1) Cette recommandation, que la tradition locale attribue à Barbo rousse, était, dit-on, écrite et déposée au kiosque de la marine (l^amirauté), afin que les corsaires s'en souvinssent. Us Tout parfai-
te.
» rable pour Tinsulte commise sur la personne de so » consul, il renonce, malgré la pauvreté de son trésor, » ses anciennes créances sur la France ; bien plus, il paier » tous les frais de la guerre. Moyennant ces satisfactions » notre Maître espère que tu lui laisseras la vie sauve, 1 » trône d'Alger, et que, de plus, tu retireras ton armée d » la terre d'Afrique, et tes vaissaux de ses côtes . »
Ce langage fut loin de satisfaire le général en chef. - » Monsieur Bracevich, dit-il, en s'adressant à son intei » prête, recommandez à ce parlementaire de rapporte; » fidèlement à son maître la réponse que je vais faire à » ses propositions : »
» Le sort de la ville d'Alger et de la Kasba est entre » mes mains, car je suis maître du Fort-l'Empereur et de )) toutes les positions voisines. £n quelques heures, les » pièces de canon de l'armée française et celles que j'ai » enlevées aux Algériens auront fait, de la Kasba et de » la ville, un monceau de ruines; et alors Hussein -Pacha » et les Algériens auront le sort des populations et des » troupes qui se trouvent dans les villes prises d'assaut. » Si Hussein veut avoir la vie sauve, pour lui, les Turcs » et les habitants de la ville, qu'ils se rendent tous à » merciy et remettent, sur le champ, aux troupes françai- » ses la Kasba, tous les forts de la ville et les forts ex- » teneurs. »
En entendant cette fatale réponse, une tristesse profonde se répandit sur la mâle et belle figure de l'envoyé du Dey; il parut consterné, et déclara que sa bouche n'o-
serait jamais transmettre à Hussein-Pacha de si dures conditions. H fidlut^ pour le décider^ que M. de Bourmont les fit rédiger et apposât son cachet sur cette pièce officielle.
Sidi Mustapha avait demandé deux heures pour rapporter la réponse du Dey ; il retourna au quartier général avant qu^elles fussent écoulées^ accompagné de deux autres maures^ les plus riches d'Alger^ qui avaient voulu se rendre auprès du Général en chef^ pour le prier de bien vouloir adoucir les conditions qu'il voulait imposer. Déjà les janissaires^ assemblés^ avaient décidé de décapiter le Dey, croyant, par ce meurtre, être agréable au vainqueur. Hussein-Pacha, de son côté, était, par son exaltation religieuse, disposé à se porter aux dernières extrémités. Si on lui imposait des conditions trop dures, il pouvait fort bien faire sauter la Kasba, comme il avait fait sauter le château de TËmpereur.
Sidi Bou Derba, Pun des députés maures, contribua à applanir les difficultés.
Bou Derba fit aisément comprendre à M. de Bourmont qu'il fallait abandonner cette demande de reddition à merci ; car elle n'était propre qu'à exaspérer les hommes barbares qui^ n'ayant jamais épargné un ennemi vaincu, verraient toujours, dans cette clause, la mort en perspective. En effet, les premières conditions dictées par M . de Bourmont avaient causé une grande fermentation dans Alger, ainsi qu'à la Kasba. On ne se faisait point une idée juste de ce que le général entendait par ces mots : se rendre à discrétion ; on pensait que les Français avaient l'intention de se livrer aux actes les plus barbares. De là ces accès
de rage et de fureur. Il était donc indispensable de surer les esprits de développer les articles de la capitulation^ et de les faire expliquer au divan par un interprête de Tarmée.
M . de Bourmont rédigea une nouvelle convention^ en ayant soin d^adoucir les conditions qui avaient jeté tant d'alarmes parmi les populations de la milice algérienne. Puis il remit cette piëce^ revêtue de sa signature^ aux envoyés d'Hussein ; mais en même temps et pour être plus sûr que son ultimatum serait fidèlement traduit au Pacha^ à qui ses secrétaires, tremblant toujours pour leur vie, pouvaient craindre de faire connaître la vérité, le comte de Bourmont proposa au plus ancien des interprètes, Bracevich, de se rendre à Alger et de lire au Dey les conditions qui lui étaient imposées . Bracevich avait fiiit, trente-deux ans auparavant, la campagne d'Egypte, en qualité de premier interprète de France ; il avait été honoré de Testime de Eléber, et avait connu Mourad Bey, qui lui donnait le nom d'ami. Sans se dissimuler le péhl qu'il allait courir, il accepta la mission qui lui était confiée.
« Étant dans un âge avancé, dit-il dans la lettre ûù il raconte lui-même ces détails (1), je désirais vivement terminer ma carrière
(I) Cette lettre était adressée au prince de Polignac, ministre des affaires étrangères, et datée du quartier général éPAlger^ U G juillet 1830. Nous la transcrivons sur la copie conforme, écrite de la main de Bracevich lui-même, et transmise, le 12 juillet, au comte de Bourmont. En la soumettant ainsi au contrôle du général en chef, Bracevich lui a donné la valeur d*un document authentique. (A. Nettement, p. 428).
d'uoc manière honorable et donner une marque éclatante de mon dévouement au meilleur des rois, La fortune m'a souri, elle m*a procuré ce bonheur. Après avoir recommando ma famille au général en chef, pour le cas où je sems victime de mou dévouement, je suis monté à cheval, à six heures du soir, accompagné d'un seul Turc, et, avec œ modeste cortège, je suis entré à Alger, et je me suis présenté au Dey, que j'ai trouvé entouré de plusieurs centaines de ses miliciens. Le moment était critique. Ce n'était pas du Dey, c'était plutôt des janissaii*es qui ne résonnent pas et sont toujours prêts à se révolter, que j'avais une juste appréhension. Pendant que je lisais à haute voix les conditions fatales qu'on leur imposait, le Dey restait impassible ; mais les miliciens ne cessaient de me lancer des regards effrayants.
» J'avoue, Monseigneur, qu'il y a eu des moments où je voyais rouler ma tête avec celle du Dey lui-môrae. Heureusement la Providence en avait autrement ordonné. Après la lecture et Texplication des ailicles, le Dey flt retirer tout le monde. Je suis resté en conférence près de trois quarts d'heure avec lui, et, à la nuit tombante, j'ai rejoint seul les avant-postes français, qui étaient bien charmés de me revoir. »
La mission de Bracevich, en eflFet, n'était pas sans dangers . Les longs rapports qu'il avait entretenus avec les Orientaux, pendant la campagne d'Egypte, étant interprète de Bonaparte, lui avaient appris ce qu'un parlementaire peut redouter de la colère des Turcs, lorsqu'il est porteur de dépêches contraires à leurs idées et à leurs intérêts. Pour compléter ce qui précède, nous allons consi'gner ici les curieux détails de ce qui se passa ensuite, d'après le récit qu'en fit M. Bracevich lui-même à son ami M. Merle, secrétaii'e de M. le comte de Bourmont. Pour éclairer le lecteur, disons-lui que cette conversation
avait liea dans les galeries de la Easba^ aussitôt après que Tarmée française s'y fikt installée W .
« Parmi ceux qui se promenaient dans la galerie était 9 le vieox Bracevich^ premier interprète de Tarmée, » qui avait partagé mon logement à Torre-Chica. Je le n trouvai changé ; ses traits^ si calmes quand je Pavais n » la première fois^ avaient pris une expression d'exal- » tation que je m'expliquais pas ; il y avait^ dans toute sa » personne^ quelque chose de convulsif^ qui devait être x> causé par une grande irritation nerveuse .
» Vous êtes étonné, me dit-il, de me voir en cet état; » c'est la suite de l'émotion profonde que j'ai éprouvée » dans la journée du 4. Vous ne savez peut-être pas que 9 c'est moi qui ai fait la capitulation, au péril de ma ^e. » J'étais auprès du général en chef, dans raprès-nudi, » quand Bou-Derba et Sidi-Mustapha vinrent lui demander » à traiter au nom du Dey. On ne s'accordait pas sur Vuli> timatum du général en chef; il fallait quelqu'un, qui se x> dévouât, pour aller l'intimer au Dey au milieu de son » divan . Si c'eût été une mission militaire, on n'eût pas » manqué d'officiers pour la solliciter ; mais il fiiUait un » interprète, et personne ne s'offi:tût : on jouait sa tête
(i) M. Merle, secrétaire particulier du général de Bourmont, a publié, sous le titre d'Anecdotes historiqiLes sur Us conquêtes d'AIgtr en 1830, un livre plein de documents authentiques. Au camp de Sidi-Fcrrucb, il partageait la tente de BracxîTich et de Zaccar, tons deuK interprètes du général en chef. — Lies renseignements historiques de M. Merle ont été reproduits par la plupart de ceux quioot écrit sur la conquête d'Alger ; mais plusieurs ont le tort de ne pas indiquer la source à laquelle ils avaient puisé.
3» dans cette ambassade. J'avais traité avec Mouradbey^
1» dans la campagne d'Egypte^ je trouvai piquant de
» traiter avec Hussein^ dans celle d'Afrique ; je m'ofiEris,
» et on m'accepta. En arrivant à la Porte-Neuve, qu'on
» n'ouvrit qu'avec beaucoup de difficultés, je me trouvai
» au milieu d'une troupe de janissaires en fureur. Ceux
» qui me précédaient avaient peine à faire écarter devant
» moi la foule de Maures, de Juifs et d'Arabes, qui se pres-
» saient à mes côtés, pendant que je montais la rampe
» étroite qui conduit à la Kasba ; je n'entendis que des
» cris d'eflfroi, de menaces et d'imprécations, qui reten-
» tissaient au loin et qui augmentaient, à mesure que
9 nous approchions de la place. Ce ne fut pas sans peine
» que nous parvînmes aux remparts de la citadelle. Sidi
» Mustapha, qui marchait devant moi, s'en fit ouvrir les
» portes, et elles furent, après notre entrée, aussitôt re-
» fermées sur les flots de la populace qui les assié-
» geait.
» La cour du divan, où je fus conduit, était remplie de « janissaires ; Hussein était assis à sa place accoutumée ; » il avait, debout autour de lui, ses ministres et quelques » consuls étrangers. L'irritation était violente. Le Dey p me parut calme, mais triste . U imposa silence de la » main, et tout aussitôt me fit signe de m' approcher, avec » une expression très-prononcée d'anxiété et d'impa- » tience. J'avais à la main les conditions du général en chef, » qui avaient été copiées par M . Denniée, sur la minute » du général Desprès, écrite sous la dictée de M. de I) Bourmont. Après avoir salué le Dey et lui avoir » adressé quelques mots respectueux sur la mission dont
^ j'étais chargé, je lus, en arabe, les articles suivants, » avec un ton de voix que je m'efforçai de rendre le plus » rassure possible:
» 1® L'armée française prendra possession de la ville » d'Alger, de la Kasba et de tous les forts qui en dépen- » denty ainsi que de toutes les propriétés publiques^ demain » 5 juillety 1830, à neuf heures du matin (heure fran- » çaise).
» Les premiers mots de cet article excitèrent une ru- » meur sourde, qui augmenta, quand je prononçai les mots » àneufhev/res du matin. Un geste du Dey réprima ce » .mouvement d'humeur.
» Je continuai : 2° La religion et les coutumes des Algé- » riens seront respectées; aucun militaire de l'armée ne » pourra entrer dans les mosquées. Cet article excita une » satisfaction générale. Le Dey regarda toutes les per- » sonnes qui Tentouraient, comme pour jouir de leur » approbation, et me fit signe de continuer.
» 3® Le Dey et les Turcs devront quitter Alger dans Icf fi plus bref délai. A ces mots, un cri de rage retentit de » toutes parts. Le Dey pâlit, se leva, et jeta autour de lui » des regards inquiets. On n'entendait que ces mots, ré- » pétés avec fureur par tous les janissaires : El moût ! el » moût! (la mort! la mort!) Je me retournai au bruit » des yatagans et des poignards qu'on tirait des fourreaux, » et je vis leurs lames briller au-dessus de ma tête. Je » m'efforçai de conserver une contenance ferme, et je re- » gardai fixement le Dey. Il comprit l'expression de mon
» regard^ et, prévoyant les malheurs qui allaient arriver, » il descendit de son divan, s'avança d'un air furieux » vers cette multitude effrénée, ordonna le silence d'une » voix forte, et me fit signe de continuer. Ce ne fut pas » sans peine que je fis entendre la suite de l'article, qui » ramena un peu de calme : On leur garantit la conserva- » lion de leurs richesses personnelles; ils seront libres de » choisir le lieu de leur retraite.
» Des groupes se formèrent à l'instant dans la cour du
» divan. Des discussions vives et animées avaient lieu
» entre les officiers turcs : les plus jeunes demandaient à
» défendre la ville. Ce ne fut pas sans peine que Tordre
» ftit rétabli, et que l' Agha, les membres les plus influents
» du divan, et le Dey lui-même leur persuadèrent que la
» défense était impossible, et qu'elle ne pouvait amener
» que la destruction totale d'Alger et le massacre de la
» population. Le Dey donna l'ordre que les galeries de la
» Kasba fussent évacuées, et je restai seul avec lui et ses
» ministres. L'altération de ses traits était visible. Sidi
» Mustapha lui montra alors la minute de la convention,
^ que le général en chef nous avait remise, et dont presque
» tous les articles lui étaient personnels et réglaient ses
^ affaires particulières. Elle devait être échangée et rati-
* fiée, le lendemain matin, avant dix heures. Cette con-
» vention fut longuement discutée par le Dey et ses mi-
» nistres ; ils montrèrent; dans la discussion des articles
» et dans le choix des mots, toute la défiance et la finesse
» qui caractérisent les Turcs dans leurs transactions. On
I) peut apercevoir, en la lisant, les précautions qu'ils
» prirent pour s'assurer toutes les garanties désirables ; » les mots et les choses y sont répétés à dessein et avec » affectation; et toutes ces répétions, qui ne changent » rien au sens, étaient demandées, exigées ou sollicitées » de la part des membres du divan .
» Sidi Mustapha copia en langue arabe cette conven- » tion, et la remit au Dey, avec le double en langue fran- » çaisé, que j'avais apporté. Comme je n'avais pas mission » de traiter, mais de traduire et d'expliquer, je demandai » à retourner vers le général en chef, pour lui rendre » compte de l'adhésion du Dey, et de la promesse que » réchange des ratifications serait fait le lendemain^ de » grand matin. Hussein me parut très-satisfait de la coo- » clusion de cette affaire. Pendant que ses ministres » s'entretenaient entre eux sur les moyens à prendre pour » l'exécution de la capitulation, le Dey fit apporter, par » un esclave noir, un grand bol en cristal, rempli de » limonade à la glace ; après en avoir bu, il me le pré- » senta, et je bus après lui. Je pris congé : il m'adressa » quelques paroles affectueuses, et me fit conduire jus- » qu'aux portes de la Kasba par le bachi-chaouch et par » Sidi Mustapha, son secrétaire . Ce dernier m'accompa- » gna, avec quelques janissaires, jusqu'en dehors de la » Porte-Neuve, à peu de distance de nos avant-postes.
» Je revins au quartier-général avec une fièvre ner- » veuse, suite des émotions violentes que je venais d'é- » prouver pendant plus de deux heures, et je ne fus pas » du nombre des personnes qui se rendirent, le lendemain » matin, à sept heures, à la Kasba, pour prendre les der- » niers arrangements sur la reddition des portes de la ville,
» des forts et de la citadelle. Cette mission fut confiée à » M. de Trélan, premier aide-de-carap du général en chef, » et à MM. Lauxerrois et Huder, interprètes. On leur » adjoignit le colonel Bartillat, qui remplissait les fonc- » tions de commandant du quartier-général .
» Ce bon Bracevich était encore fort ému, en me racon- » tant tous ces détails, quoique les dangers, qu'il avait » courus, fussent passés depuis plusieurs jours. Je crus » deviner que ce qui augmentait surtout son irritation, » c'était la contrariété, qu'il éprouvait, de se voir, en quel- » que sorte, oublié. Il avait vu organiser tous les services » à Alger, sans qu'on eût songé à récompenser son zèle » et son dévouement dans la journée du 4. Le chagrin » s'empara de lui et vint augmenter l'intensité de la né- » vralgie; il succomba quinze jours après son acte héroï- » que, dans un hôpital, oublié et presque sans secours. »
Au cimetière de Bab-el-Oued, dans le carré dit des CinimlSy on voit encore, ombragée par un myrthe, une tombe, sur laquelle on lit cette épitaphe, grossièrement gravée sur une dalle de marbre :