INT£RPRËTES DE L'ARMÉE D'EGYPTE
Au moment où Bonaparte allait entreprendre sa glorieuse campagne d'Egypte^ il organisa^ à Toulon^ le 20 floréal an YI (9 mai 1798)^ une commission des sciences et arts^ afin d'emmener avec lui tout un corps de savants^ qui devaient étudier^ sur place^ les antiquités^ rhistoire^ la géographie et l'état physique d'une contrée aussi célèbre que peu connue en Europe. Au nombre de ces savants étaient plusieurs orientalistes^ auxquels on donna le titre d'interprètes de l'armée ; c'étaient :
Venture de Paradis.
Amédée Jaubert.
Bracevich.
Delaporte.
Magallon.
L'Homaca.
Raige.
Belleteste.
Marcel.
y enture de Paradis^ attaché spécialement à la personne du général Bonaparte, avait le titre d'interprète en chef de l'armée, position qu'il occupa jusqu'à sa mort, en revenant de l'expédition de Saint- Jean-d' Acre ; il fut alors remplacé par sou élève, Amédée Jaubert.
Le 3 fructidor an VI (20 août 1798), Bonaparte fonda, au Caire, l'Institut d'Egypte. Bonaparte en était membre, et, parmi ses collègues, destinés à laisser un nom scienti* fique ou politique, on distinguait: Fourrier, Monge, Bertholet, Andréossy, Say, Conté, Desgenettes, Kléber, Régnier, Desaix, Geofeoy-Saint-Hilaire, Larrey, Denon, Savigny, Dolomieu, Jomard, et les deux interprètes, Venture de Paradis et Amédée Jaubert (i).
Nous avons trouvé dans la Biographie universelle, de Michaud, des renseignements précieux, sur quelques-uns de ces interprètes, ils méritent certainement d'être placés sous les yeux du lecteur.
VENTURE DE PARADIS (Jean-Michel)
Le doyen des interprètes militaires, naquit à Marseille, en 1742. 11 était fils d'un ancien consul en Crimée et dans d'autres contrées du Levant. Du collège Louis-le- Grand, où il entra d'abord, il alla ensuite à l'école des Jeu/nes de Langue. Il s'y familiarisa si bien avec l'arabe et le turc, qu'il put être attaché, à quinze ans, à l'ambaa-
(1) Voir V Histoire scientifique et militaire de V expédition d* Egypte^ par Jjouis Rcybaud. Pages 51 et 349 du 3« vol. — Paris, Denain, éditeur, 1830-1836.
ttde de France à Consiantinople. Eu 1764^ il alla^ en qualité d'interprète^ à Saïd, en Syrie, et, en 1770, il passa au Caire, comme second drogman. 11 ne quitta TËgypte, où il rendit de nombreux services à la politique et au commerce de la France, qu'en 1776. 11 retourna en France, pour rendre compte, au cabinet de Versailles, de Tétat de choses, dans lequel les divisions, entre les beys, plaçaient rÉgypte. Mais, à peine arrivé à Marseille, il dut accompagner le baron de Tott, chargé d'inspecter les établissements français dans le Levant. Cette mission dura deux ans.
En 1779, Venture partit pour Tunis, où il resta cinq ans, au titre d'interprète - chancelier du consulat de France. De Paris, où il fiit ensuite rappelé, pour y remplir l'emploi de secrétaire-interprète, pour les langues orientales, il fut envoyé à Alger, à l'effet d'y renouveler les traités entre la France et la Régence, et y terminer les différends survenus entre les deux pays. Nous le retrouvons bientôt consul de France au Caire. Il revint de nouveau à Paris, en 1790 ; mais, en 1793, il partit, en qualité de secrétaire interprète, avec l'ambassadeur de France, à Constantinople, Sémon ville. Ce diplomate, ayant été arrêté en Suisse, par les Autrichiens, Venture, qui l'avait attendu à Venise, se rendit à Constantinople, où il l'attendit encore jusqu'en 1797. De retour en France, la même année, cette fois, avec l'ambassadeur Ali Effendi, il y reprit son ancien titre, et, en même temps, professa la langue turque, à l'école spéciale des langues orientales vivantes.
Cependant, l'heure du repos n'était pas venue pour lui ; et, lorsque l'armée d'expédition pour l'Egypte fut formée,
il en était nommé le premier interprète; puis^ il suivit Bonaparte en Syrie. C'était au moment où il venait d'être nommé membre de Tlnstitut d'Egypte, qu'atteint de dyssenterie, pendant le siège de Saint-Jean-d'Acre, il fut soigné par les moines du couvent de Nazareth, transporté ensuite, sur un brancard, lors de la retraite de l'armée, sur r Egypte ; il mourut en route, dans le courant de mai 1799.
Venture de Paradis fut regretté du glorieux chef de l'armée française. C'était, à coup-sûr, un des arabisants les plus habiles que la France ait jamais possédé, et il était, en outre, parfaitement initié aux mœurs et aux usages des peuplades de l'Orient.
Si Bonaparte eut tant de succès parmi les ulémas et les notables du Caire, avec lesquels il avait de fréquentes conférences, pour traiter les questions délicates de la religion, de la politique et de l'administration du pays, une bonne part de ces succès revient à l'interprète Venture, dont la parole séduisante savait si bien rendre les idées de son cJief.
Dans le cours de ses voyages, Venture avait recueilli de nombreux documents sur l'histoire et la littérature ; c'est aux sources originales qu'il avait puisé, pour connaître les annales du pays. Ses publications, ses traductions d'ouvrages orientaux, sont nombreuses . Qu'il suffise de citer les suivantes :
t® Histoire des règnes des kfialifes, des rois et des sultans d'Egypte ; traduction.
2<> Tableau de l'Egypte, ou abrégé géographique et politique de l'empire des Mamelouks ; traduction.
3» Grammaire française et berbère .
4* Dictionnaire français et berbère .
5* Kitab el-Djeman. — Abrégé dC Histoire universelle; traduction .
6* Razaoïoat ou campagnes des deux corsaires Aroudj el Khéir-Eddin, ou fondation de la domination turque en Algérie ; traduction publiée par Sander-Rang et Denis.
Et, enfin, de nombreuses notes (0.
JAUBERT (Amédée)
Interprète de Tarmée d'Egypte, appartenant à cette pléiade de savants distingués, qui, sous Theureuse influence de Silvestre de Sacy, contribuèrent, au commencement de ce siècle, à placer la France au premier rang, dans le domaine de rérudition orientale.
Jaubert était né à Aix, en Provence, le 3 juin 1779. La carrière, qu'il parcourut si honorablement, se divise en deux périodes bien tranchées : dans la première, voué à la vie la plus active, il prend part à l'expédition d'Egypte ; nommé, à son retour en France, professeur de turc à l'Ecole des Langues Orientales vivantes, il quitte sa chaire à plusieurs reprises, pour remplir d'importantes missions diplomatiques . Dans la seconde, il emploie les loisirs d'une
(1) Voir Michaud, Biographie universelle.
retraite, que lui imposent deux changements de gouvernement successifs, à publier d'utiles travaux, et à se rendre digne, par des études sérieuses, de recueillir une partie de l'héritage du plus habile des orientalistes de l'Europe.
Le père de Jaubert était procureur-général-syndic du département des Bouches-du-Rhône. Le jeune Amédée reçut sa première instruction au collège des doctrinaires. En 1793, lorsque les exécutions révolutionnaires répandirent partout la terreur, il fut témoin des scènes les plus horribles. Son père, qui s'était eflforcé de maintenir le bon ordre dans le département, et de faire respecter les lois, fut dénoncé, poursuivi par une troupe de factieux, venus de Marseille, et obligé de se réfugier à Paris, avec sa famille.
Le hasard voulut que, passant, un jour, rue Richelieu, le jeune Amédée, qui gagnait son pain, en travaillant, comme compositeur, à l'imprimerie des Didot, s'arrêtât devant une grande affiche, annonçant la prochaine ouverture des cours de turc, d'arabe et de persan, à l'Ecole des Langues Orientales, dont la création était toute récente. Venture, Langlès et Silvestre de Sacy étaient titulaires de ces diverses chaires. Amédée Jaubert, qui étudiait déjà l'italien et l'anglais, prit soudain la résolution de suivre les leçons de ces savants maîtres, et ses progrès ûirent si rapides, qu'on le jugea bientôt en état de remplir la place de Jeûna de Langue^ à Constantinople.
L'expédition d'Egypte se préparait alors, et Venture de Paradis, mis dans le secret de l'entreprise, désigna Jaubert comme l'un des quatre interprètes, qui devaient être atta-
chés^ sous ea direction^ à rarmée de Bonaparte. La flotte française appareilla le 19 mai 1798.
Âmédée Jaubert, parti de Paris trop tard, n'arriva en Egypte qu'après la bataille navale d'Aboukir. Dès qu'il eut rejoint Venture, interprète en chef de l'armée, dont la santé dépérissait chaque jour, il resta au quartier-général, et se trouva chargé des travaux les plus importants. Lorsque l'expédition de Syrie fiit résolue, il accompagna, seul, le général Bonaparte, et rendit d'éminents services, en traduisant les pièces oflBcielles, rédigeant les capitulations, et surtout, en traitant avec les Druses et les tribus du Liban ennemies de la Porte, qui nourrirent l'armée française, pendant toute la durée de la campagne. On ne lui laissait pas un instant de relâche, et c'est là qu'il apprit à vaincre les diflScultés, que présente la lecture des pièces officielles, émanées des chancelleries de l'Orient, science dans laquelle il n'eut jamais d'égal, et qui offre souvent un dédale inextricable, par la multiplicité des ligatures et des ornements, dont chaque caractère est entouré. — D ne faut pas oublier, qu'après la bataille des Pyramides, il avait été envoyé auprès de Desaix, qu'il rejoignit dans la haute Egypte ; il se plaisait à raconter des traits de caractère de ce général, nommé par les musulmans eux-mêmes, le sultan juste ^ et qui savait allier à une énergie peu commune, une douceur et une simplicité, dignes des temps antiques. — Pendant que l'armée française faisait d'inutiles tentatives pour s'emparer de Saint- Jean-d' Acre, Venture succombait à la maladie de langueur, dont il était atteint, et Jaubert, à son retour au Caire, le remplaçait comme interprète en chef. Jaubert traduisait aussi à
Bonaparte les journaux anglais^ que Tamiral Sidnej Smith s'était fait un malin plaisir de lui envoyer, et qui contenaient le récit des désastres du Directoire. — C'était quelques semaines après la bataille d' Aboukir, où Jaubert avait failli perdre la vie : au moment de Taction, son cheval s'emporte, et, dans sa coui-se eflfrénée, a les deux oreilles emportées par un boulet de canon. A peine, Bonaparte eut-il appris les événements qui venaient de se passer en Europe, que sa résolution fut arrêtée, et le 22 août 1799, il s'embarquait, avec Lannes, Berthier, Murât, Bertholet, Monge et Jaubert, pour retourner en France, à travers mille dangers . Le 9 octobre, il abordait à Fréjus . Bonaparte voulait partir le jour même pour Paris, mais on manquait de voitures . Jaubert écrivit aussitôt au maire d'Aix, qui, redoutant une mystification, soumit la lettre du jeune interprète à sa grand'mère maternelle. Celle-ci reconnut récriture de son petit-fils, et trois voitures, attelées de quatre chevaux, vinrent prendre Bonaparte et sa suite. Le général, en passant à Aix, rendit visite à la vieille dame, lui adressa ses remercîments, et l'embrassa.— Le 18 brumaire, c'est-à-dire, trente jours après, Bonaparte était à la tête du gouvernement.
A partir de ce moment, Jaubert obtint du chef de l'État des marques d'une bienveillance qui ne se démentit jamais. Il fut appelé, dès l'année 1800, aux fonctions de secrétaire-interprète au ministère des affaires étrangères, et remplaça Venture, comme professeur de turc, à l'École des Langues. £n 1801, Jaubert était envoyé à Marseille, avec le général Berthier, pour recevoir les débris de l'armée d'Egypte, que la capitulation d'Alexandrie rendait à
la France . An mois de septembre de la même année^ il accompagnait le colonel Sébastiani^ chargé de visiter Tripoli, rÉgypte et la Syrie, et d'établir des relations de commerce ayec les habitants de ces contrées ; mission pleine de dangers, surtout, lorsque Jaubert eut le courage d'aller s'aboucher avec le farouche et sanguinaire Djezzar, pacha de Saint-Jean-d' Acre . En 1804, ce fut Jaubert que Napoléon choisit, pour transmettre la nouvelle de son élévation à l'empire au sultan de Constantinople, SélimlII.
Deux ans plus tard, il partait pour la Perse, avec des instructions secrètes, afin d'engager le souverain de cet empire dans une politique favorable aux intérêts de la France. Nous ne rappellerons pas en détail, les incidents dramatiques de ce voyage à travers TAUemagne et la Turquie. Tout le monde sait, qu'ayant ensuite échappé aux attaques des Kurdes, il tomba entre les mains du pacha de Bayazid. Jeté au fond d'une citerne infecte, où il resta près de huit mois, il ne dut sa liberté qu'à un hasard providentiel. La peste frappa le pacha et son fils aîné ; une femme, parente du gouverneur du château, émue de compassion, avait fait parvenir, en Perse, un billet du pauvre prisonnier, qui fut enfin réclamé par la cour de Téhéran.
11 ne sortit de cet affreux souterrain, où sa santé avait reçu de rudes atteintes, qu'avec les plus grandes difficultés . Ce fut ail milieu de ces épreuves, que se développèrent, chez Amédée Jaubert, ces sentiments de piété éclairée, qu'il conserva jusqu'à sa mort. — Tout n'était pas terminé ; il fallut l'intervention de la diplomatie
pour qu'il luifut permis decontinuer sa route. 11 arriva enfin à Téhéran^ où le schah lui fit de grands honneurs^ Tassura de ses bonnes dispositions pour la Franoe^ et lui fit don de plusieurs manuscrits, conservés aujourd'hui à la bibliothèque de Paris.
Jaubertprit congé du souverain de la Terse, et atteignit Constantinople, en 1806 . 11 y fiit rejoint par l'ambassadeur persan, Mirza Khan. La bataille d'iéna avait mis un nouveau royaume aux pieds de Napoléon. On apprit bientôt que le vainqueur était à Varsovie. Jaubert et l'envoyé du schah de Perse firent route vers cette ville, et l'empereur les reçut le 26 avril. Il accueillit Jaubert avec le plus vif intérêt, le complimenta sur le succès de sa mission, et, remarquant l'altération profonde que les souffrances du voyage et les mauvais traitements, subis à Bayazid, avaient imprimée sur ses traits, l'engagea à se rendre à Paris, et à s'y reposer de ses fatigues.
Dès le 9 janvier 1807, il l'avait nommé membre de la Légion-d'Honneur ; le 11 mars, par un décret, daté du camp de Finkenstein, il lui accorda une pension de 4,000 francs, que, par une honorable exception, les chambres législatives maintinrent, dans la loi du 25 mars 1818. Là, ne se bornèrent point les faveurs de l'empereur. Jaubert était nommé auditeur au Conseil d'État, le 9 juin 1807, mïutre des requêtes, le 7 novembre 1809, et, plus tard, président du Conseil du contentieux des douanes, institué par décret impérial du 31 août 1810, et composé de sept membres.
Vers le môme temps, il recevait le titre de chevalier, avec constitution d'un majoratde4,000 fi:ancs de rente en Ulyrie.
Ârriyé à Paris^ au mois de mai 1807^ Jaubert fut le héros du jour. Le public avait appris^ en même temps^ par le Moniteur, et le but de sa mission en Perse^ et sa dure captivité. La société parisienne lui fit une véritable ovation. L'impératrice Joséphine le reçut à la Malmaison ^ et les cachemires, qu'il avait rapportés de Perse, excitèrent Padmiration de toute la cour. Deux ans plus tard, il épousait la fille aînée de M. Bouchet, un des plus honorables banquiers de cette époque . Dès-lors, le bonheur du courageux interprète voyageur fut assuré pour le reste de sa vie, et les événements politiques vinrent seuls le troubler en 1813 et 1814.
Depuis son mariage, Amédée Jaubert avait poursuivi son honorable carrière, sans incident remarquable. C'était à lui que le gouvernement avait recours, lorsqu'il arrivait, à Paris, quelque envoyé des souverains de TOrient. Déjà, en 1808, il avait été chargé de faire les honneurs de la capitale à l'ambassadeur persan, Asker-Khan, et ses rapports avec l'ambassadeur ottoman étaient journaliers. Tous les documents que recevait le ministre des affaires étrangères, lui étaient aussitôt soumis, et il en faisait la traduction. Au milieu de ses nombreuses occupations, il déployait une activité rare, et suffisait à tout. Eu 1814, il assistait à la bataille de Paris, comme chef de bataillon de la 2^ légion de la garde nationale, et montrait ce sangfroid, ce courage, dont il avait donné tant de preuves, dans sa mission de Téhéran. Sous ses ordres, se trouvaient de Gazes, Roy, Horace Vernet, qui l'a placé près de Dupaty, dans l'immortel tableau consacré à rappeler le souvenir de ces journées mémorables.
La première restauration laissa Jaubert maître des requêtes, en service ordinaire; mais^ pendant les Cent- Jours, un ordre de Napoléon Tenvoya à Constantinople, comme chargé d'affaires . Nommé le 18 avrils il part le 19^ et retenu à Toulon jusqu'au commencement de mai^ &ute d'un bâtiment de transport^ il n'arrive à sa destination que le 9 juin.
Le sultan refuse de le recevoir^ nrais il arbore la cocarde tricolore, fait rétablir l'aigle impériale sur la façade de l'hôtel de l'ambassade française, et résiste à toutes les injonctions de la Porte, qui ne partageait pas sa confiance dans les hautes destinées de l'empereur.
La nouvelle de la bataille de Waterloo décida son retour en France. Le Midi était en feu. Jaubert était désigné comme bonapartiste, et pouvait partager le sort du maréchal Brune. Débarqué à Toulon, il se rendit à Paris, avec un faux passeport, sous le nom de Leblanc. M. de Gazes était alors préfet de police ; il lui recommanda de ne point se montrer, et l'assura qu'il ne serait pas inquiété. La position d'Amédée Jaubert était bien changée; il supporta la mauvaise fortune avec résignation ; mais les souvenirs du passé l'oppressaient: il manquait un aliment à son activité naturelle. Aussi, en 1818, saisit-il avec empressement une occasion, qui se présentait, de retourner dans les contrées orientales. Il s'agissait d'aller à la recherche de cette race de chèvres, dont la laine sert à fabriquer les tissus de cachemire . Il conclut, avec le célèbre manufacturier Ternaux, et le duc de Richelieu, ministre des affaires étrangères, un traité, qui mettait à sa disposition les sommes nécessaires pour atteindre le but proposé.
-sali se rendit d'abord à Odessa^ par la Russie, à Tiflis, à istracan. Dans TOural, le succès le plus complet répondit à ses espérances ; il put acheter près de 1,300 chèvres, de Tespèce la plus rare, les ramener, par la Crimée, sur les bords de la Mer Noire, les embarquer à bord de bâtiments russes, et atteindre Marseille, au mois de mai 1819, sans avoir éprouvé d'accident grave. Les cachemires français rivalisent aujourd'hui, grâce à Jaubert, avec les diâles de Tlnde.
Cette mission, entreprise sous les auspices du gouvernement, amena quelques changements dans la position d'Amédée Jaubert. Dès le 25 mars 1819, il avait été rétabli sur le cadre des maîtres des requêtes en service extraordinaire, et, le 1 6 novembre, on lui rendit sa place de secrétaire-interprète pour les langues orientales.
A partir de ce moment, il se livra tout entier à ses études de prédilection, et ne les interrompit plus qu'une seule fois, pour revoir Constantinople. C'était en 1829 ; la guerre avait éclaté de nouveau entre les Russes et les Turcs. Amédée Jaubert, envoyé auprès du sultan, contribua puissamment à la conclusion du traité d'Andrinople; il devait en même temps régler les affaires grecques, faire cesser la persécution des catholiques arméniens, et ses efforts furent couronnés de succès.
La révolution de juillet le surprit au milieu de ces
négociations, et il eut l'honneur d'arborer de nouveau, à
l'ambassade française, le drapeau tricolore. A son retour
en France, il fut nommé conseiller d'État en service
extraordinaire ; le 25 décembre 1841, il était élevé à la
dignité de Pair de France, et, jusqu'à ses derniers jours,
il ne cessa de servir son pays^ avec le zèle le plus ardent.
Telle fut la carrière politique d'Amédée Jaubert^ carrière des plus honorables et des mieux accomplies. Nous allons le suivre^ maintenant^ comme professeur et comme savant^ dans un autre ordre de travaux . Partageant les loisirs^ que lui laissait la Restauration, entre sa chaire de turc à r École des Langues et la rédaction d'ouvrages utiles et intéressants^ il publia^ dès Tannée 1821^ la relation de son Voyage en Arménie et en Perse ; en 1823, ses Éléments de grammaire turque ; en 1825, NoHces d'im m,an/mcnt Pure ; en 1826, Voyage d'Orembourg à Bokhara ; en 1827, Tradtùction d'un ouvrage en caractères ovUgours.
Il était membre de Tlnstitut royal de Hollande et de rinstitut royal de Belgique, correspondant de la Société des Sciences d' Aix et de la Société des Antiquaires, membre de r Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. La noblesse de ses sentiments, la variété de ses connaissances, son éloignement de toute coterie, et cette incomparable modestie, qui le portait toujours à s'effacer devant ses confrères, lui assignèrent une place à part dans cette compagnie, dont il fut un des plus précieux ornements. En même temps qu'il remplissait scrupuleusement ses devoirs d'académicien, il ne négligeait rien pour mettre en relief deux sociétés savantes, à la fondation desquelles il avait contribué : nous voulons parler de la Société de Géographie et de la Société Asiatique de Paris. Dans la première, il se faisait remarquer, dès 1821, par la multiplicité de ses communications, tantôt sur le mille-
mèfa^ arabe^ sur des manuBorits en langues orientales^ on sur des missions lointaines. En d'autres circonstances^ il s'attachait à éclaircir Vhistoire des divers peuples dé TAfrique. Déjà, à Tépoque de Texpédition d'Egypte, il avait recueilli les matériaux d'un intéressant travail sur .les Tribtis arabes de F Isthme de Suez, qui a été imprimé dans le grand ouvrage de la Commission d'Egypte.
En 1825, il donnait quelques renseignements sur le Sennaaty et publiait la RelaUon de Ghana y par un Arabe de Tunis . £n 1824, il avait fait un rapport sur un Traité de géographie y par le frère Tordonni .
En 1828, il annonçait à la Société qu'il avait découvert un manuscrit arabe d'Edrisi, beaucoup plus complet que toutes les copies connues de cet ouvrage. Il consacra huit années de sa vie à la traduction de ce monument inestimable de la science arabe .
La Société asiatique ne lui fut pas moins redevable. En 1827, elle obtenait communication de sa lettre au sujet de l'édition du texte, en turc, de V Histoire généalogique des Tatcêts ; du récit de Texpédition de Djeurès-Khan ; d'une note sur le Traitement de la peste chez les Arabes d'Afrique, etc., etc.
A la mort de Silvestre de Sacy, Amédée Jaubert se trouvait naturellement désigné pour une partie de son héritage. Il fut nommé, le 23 mars 1838, membre du comité des impressions gratuites, et inspecteur de la typographie orientale ; le 25 avril, président de Técole spéciale des langues vivantes; le 13 mai, professeur de langue et de littérature persanes au Collège de France. Il devenait, en même temps, président de la Société asiatique
Cette même année^ il était élu membre honoraire de la Société asiatique du Bengale^ et il recevait^ du sultan^ la décoration du Nichan Iftikha/i^ . Déjà, le schah de Perse lui avait envoyé l'ordre du Lion et du Soleil, et le roi de Prusse, longtemps auparavant. Tordre de l'Aigle- Rouge. U ne fut nommé oflBcier de la Légion-d'Honneur qu'en 1845.
Au milieu des nombreuses fonctions dont il était revêtu, Amédée Jaubert déployait un zèle et une activité très-remarquables . Il faisait exactement ses deux cours de turc et de persan, et, s'il se fit quelquefois suppléer par Bianchi, Sédillot, Garcin de Tassy, ce ne fut que pour raison d'Ltat, ou à l'époque de ses missions en Asie.
Ses élèves ont conservé un pieux souvenir de l'intérêt qu'il leur témoignait, et de ses constants efforts pour les mettre à même de vaincre les difficultés d'études trèsardues et très-ingrates. Placé, comme administrateur, à la tête de TÉcole des Langues Orientales, il s'efforça de rendre à cet établissement son ancien éclat, et il commença, avec les plus faibles rassources, une série de publications importantes. Sous sa direction et par ses soins, dix-huit ouvrages ont été successivement imprimés, et constituent la base d'un excellent recueil de textes ou chrestomathies, dans les différents dialectes de l'Asie et de l'Afi-ique. Partout où il y avait quelque bien à faire, on était sûr de trouver Amédée Jaubert. Aimant la science pour elle-même, passionné pour l'astronomie, attachant le plus grand prix à la pureté du langage, et constamment occupé d'études grammaticales, il recherchait les travailleurs, les encourageait^ leur marquait la sympathie la plus vive. Toujours prêt à obliger, il offrait à ses élèves les se-
cours dont ils avaient besoin^ et mettait à leur disposition sa vieille expérience.
Pour terminer la notice des travaux d'Amédée Janbert, nous n'avons plus qu'à mentionner les discours qu'il pro* nonça, en 1835, comme vice président de la Société de Géographie, et, en 1838, sur la tombe de Silvestre deSacy, comme président de la Société asiatique.
Amédée Jaubert expirait à Paris, après une courte maladie, le 27 janvier 1847, au milieu de sa famille, à laquelle il léguait une renommée sans tache, de nobles exemples, et la mémoire d^un homme de bien. Il était & peine âgé de 67 ans .
MABC£L (Jean- Joseph)
Interprète et directeur de Pimprimerie de Tannée d'Egypte, était né à Paris, le 24 novembre 1776. Il était petit-neveu de Guillaume Marcel, qui exerça, pendant le XVIP siècle, dans le Levant, les fonctions de consul-général, pour la France. Marcel resta orphelin de bonne heure, et fut élevé par sa mère, qui lui fit faire de bonnes études à l'Université de Paris. Les traditions de sa famiJle l'appelaient à l'étude des langues orientales, qui, dans le principe, n'étaient guère cultivées, en France, que par ceux qui se destinaient à la carrière consulaire dans le Levant. Dès 1790, il s'était initié aux éléments de l'arabe et de l'hébreu. L'École des Langues Orientales vivantes faisait partie de l'ensemble des établissements
nouveaux, créés parle régime républicain. Ihnid assidûment les leçons de Silyestre de Sacj et de Yi de Paradis, qui en occupaient les chaires, et, an où s'organisa Texpédition d'Egypte, il fut jugé avancé, par son maître, Venture, interprète -en M Tarmée, dans la connaissance de Farabe, pour èbe gné comme directeur de Timprimerie qui devait pagnerPexpédition. Mais, par un noble trait de ressèment, il refusa de cumuler le traitement, qaiUi attribué en cette qualité, avec celui de membre è Commission scientifique, et en abandonna à ses cand les émoluments.
Marcel apporta, dans Texercice de ses fonctios directeur de Timprimerie, la prodigieuse activité, était un des traits principaux de son caractère. Cest môme qui composa, à bord du vaisseau VOrient, It mièrc proclamation du général Bonaparte, destiiM Être répandue en Kgypte, au moment du débarquei Mais, lu h&te avec laquelle il avait procédé à Ven lage de tout ce qui était nécessaire aux travaux ( Commission, n'avait pas permis d'empaqueter com blement les caractères destinés à T imprimerie. Quan ouvrit les caisses, on trouva que toutes les 1( avaient été culbutées et confondues . — Marcel ne se I pas décourager p^r ce contre- temps ; il se mit à Tœ et, aidé de soldats mis à sa disposition, il parvint tablir le tirage de la lettre, et s'acquitta de son r« compositeur. Arrivé en Egypte, il installa ses press elles ne tardèrent pas à fonctionner avec une telle vite, qu'on en vit bientôt sortir le Cou/rrier de VÉgyp
Hicade Égyptienne, les Rapports de l'Institut d'Egypte, enin, les rapports et les proclamations^ en langue arabe^ torque et grecque^ qu'on lançait chaque jour dans la contrée. Tout en dirigeant l'imprimerie nationale de l'armée, l'interprète Marcel se livrait à des recherches d'archéologie, de littérature et d'histoire ayant trait à l'Egypte ; il recueillit un nombre considérable de documents de toute espèce, réunit, pour la Bibliothèque nsr tionale, des manuscrits hébreux, arabes, turcs, persans, coptes, arméniens et éthiopiens. Il fit prendre les empreintes d'une foule d'inscriptions, qu'il copiait parfois lui-même, suspendu, non sans danger pour sa vie, à une corde, ou grimpé sur un frêle échafaud; il ramassa nombre de médailles, de pierres gravées et d'antiquités égyptiennes, et remplit ses cartons de dessins et de croquis. On lui doit notamment l'empreinte de la célèbre pierre de Moselle, qui devait inaugurer, pour les études égyptiennes, une ère si glorieuse. Afin de populariser la connaissance des caractères orientaux, et de la répandre, surtout chez les ouvriers, qu'il dirigeait au Caire, Marcel fit imprimer, dès son arrivée, en l'an VI (1798), un alpluibet arabe, turc et persan.
Ses services furent dignement appréciés par Bonaparte et les généraux qui lui succédèrent. Marcel était incontestablement un des membres de l'Institut d'Ëgjrpte les plus instruits et les plus laborieux. Il fit paraître, au Caire, des Exercices de lecture d'arabe littéral, à l'usage des commençants, publia des Mélanges de littérature orientale, donna une édition arabe et française des Fables de Loqman, qu'il réédita en 1803, en y ajoutant quatre fables
inédites, tirées des manuscrits. 11 donna les premières feuilles dune Grammaire arabe vulgaire, & Tusage des Français et des Arabes, dont l'impression fiit interrompue par suite de l'évacuation de Tannée française ; enfin, il fournit un assez grand nombre d'articles sur Thistoire, la géographie et la poésie des pays orientaux, dans le Courrier de l'Egypte et la Décade égyptienne, qu'il dirigeait avec Desgenettes .
De retour en France, Marcel fut naturellement désigné comme Pun des rédacteurs de la Description de l'Egypte^ ouvrage destiné à renfermer tous les travaux de la Commission scientifique, qui avait accompagné Tannée sur les bords du Nil . Il a donné, dans ce magnifique recueil, la Description historique et paléographique des Mequios de Roudah et la Description de la mosquée de Touloun, au Caire. C'est aussi, sous sa direction, que fiirent exécutées une partie des planches du même ouvrage . Marcel communiqua, au livre de Breton sur l'Egypte et la Syrie, un grand nombre de notes et une histoire abrégée des événements accomplis en Egypte, depuis T évacuation française. L'intelligence que Marcel avait déployée, comme directeur de Timprimerie du Caire, appela sur lui le choix de Napoléon 1°', pour la direction de Timprimerie impériale. Il occupa ces fonctions de 1804 à 1815, et Ton doit à son administration, aussi zélée qu'intelligente, les nombreuses améliorations introduites pendant ce laps de temps dans Tétablissement. Il compléta la collection des caractères de tous pays. En 1805, il oflrait au pape Pie VII, lors de sa visite à Timprimerie impériale, V Oraison dominicale, traduite en cent cinquante langues. Cette curiosité polyglotte
fnt imprimée presque en un jour ; chacune des presses de Timprimerie tirait^ au ftir et à mesure^ devant le pape^ une feuille séparée^ composée avec les caractères particuliers à chaque idiome. Fie YIl^ en passant devant chaque pressier^ recevait de ses mains la bonne feuille. Quand le Saint- Père tilt arrivé à la dernière presse, le tirage du livre était terminé, et, lorsqu'il entra dans Tatelier de reliure, le volume fut relié presque instantanément, par un procédé particulier, en sorte que le Souverain Pontife put lui-même emporter cette merveille typographique, exécutée sous s^ yeux.
Tout en présidant à la direction du magnifique établissement placé sous son autorité, Marcel poursuivait la série de ses publications sur les langues sémitiques, publications qui témoignent encore plus de son ardeur que de sa force comme philologue .
La chute de l'empire vint enlever à Marcel une position qu'il avait légitimement conquise, et à laquelle il s'était donné tous les jours des droits nouveaux^ La Restauration ne vit, dans la direction de l'Imprimerie impériale, qu'une place de faveur, dont elle disposa pour un de ses serviteurs. Marcel, en dépit de ses services, fut destitué, et le désintéressement, comme aussi l'imprévoyance avec lesquels il avait usé de sa fortune, le jetèrent dans une gêne qui ne fit que s'accroître avec les années. Il n'en poursuivit pas moins, sans relâche, pendant près de quarante ans, ses publications, essayant d'en tirer des ressources, qui lui faisaient de plus en plus défaut.
De 1817 à 1820, Audran, son ancien professeur d'hé-
breu; le choisit pour son suppléant au Collège de France^ et^ pendant cet enseignement intérimaire^ Marcel fit imprimer^ pour Tusage de ses élèves^ des Leçons de langues bibliques. Rendu à lui même^ il fit paraître, chaque année, de nouveaux ouvrages et de nouvelles traductions . D sollicita vainement et à plusieurs reprises les suffirages de TAcadémie des inscriptions et belles-lettres ; la seule récompense qu'il obtint fut la croix d'officier de la Légiond'Honneur, que le roi Louis-Philippe lui conféra en 1838; il était chevalier depuis la création de Tordre.
£n 1821, Marcel fut au nombre des savants qui fondaient la Société asiatique de Paris, et il appartint à son conseil jusqu'à sa mort. Dans les dernières années de sa vie, atteint de cécité et de nombreuses infirmités, on le vit encore, grâce au dévouement de sa femme qui lui servait de secrétaire, poursuivre l'impression de l'Histoire de Tunis et du Dictionnaire arabe- français, des Dialectes vulgaires africains, ouvrage qui a été si utile à nos arabisants algériens, au début de la conquête.
Il s'éteignit à Paris, le 11 mars 1854, laissant la réputation d'un orientaliste exercé et laborieux, d'un promoteur laborieux des lettres orientales, et une connaissance assez approfondie des difficultés de l'arabe littéral, pour pouvoir nous en livrer sans alliage tous ses trésors . D'un caractère affable et doux^ d'une grande sûreté de mémoire, il mettût libéralement son savoir à la disposition de tous ceux qui le consultaient (i).
(i) Micbaud, Biographie universelle.
BELLETESTE (B.)
Né à Orléans^ en 1778, suivit Tétude des langues orientaleSj et partit, en 1798, en qualité d'interprète de Tarmée d'Egypte, avec Venture, 3on professeur. Il déploya autant de zèle et d'intelligence dans les emplois qui lui furent confiés que de bravoure dans plusieurs combats où il se trouva, et où, de son propre mouvement, il exposa souvent ses jours. Il reçut même deux graves blessures à la tête.
A son retour, il fut attaché au ministère des relations extérieures, comme secrétaire-interprète, et cultiva la littérature orientale avec une nouvelle ardeur. Les finits de ses travaux sont :
1^ Une traduction française d'un recueil moral et politique écrit en turc et intitulé les Quarante vizirs ;
2* Une autre traduction du Traité des pierres précieuses^ composé en arabe.
Belleteste mourut à Paris, le 17 mai 1808. Sa fin prématurée l'empêcha de mettre la dernière main à ces deux ouvrages. Ce jeune savant a, en outre, rendu des services à la Commission d'Egypte, dont il était membre, par la correction des cartes géographiques et la composition de quelques mémoires qui ont paru dans le grand ouvrage que cette Commission avait été chargée de préparer.
Ce fut aussi Belleteste que le gouvernement chargea de traduire en turc les bulletins de la grande armée pour les campagnes de 1805, 1806 et 1807.
Nous aurons plus loin à reparler des interprètes de Tarmée d'Egypte, Bracevich et Delaporte, qui, plus tard, ont encore servi en Algérie. Quanta Magallon, THomaca et Baige, nous n'avons pu, malgré nos recherches, rien retrouver sur leur compte.
Nous savons seulement que Magallon avait été consul de France au Caire : homme supérieur, dit Ryme, dans son Histoire d'Egypte, qui connaissait à fond TOrient, car il y avait résidé presque toute sa vie. Il adressa de nombreux mémoires à Bonaparte avant qu'il n'entreprît sa campagne.
£n outre des interprètes militaires dont^ nous venons de parler, partis de Toulon avec le corps expéditionnaire d'Egypte, plusieurs autres furent recrutés dans le pays même après que Bonaparte en eut fait la conquête. A leur tête nous remarquons Elias Pharaon, de Balbek, qui, en récompense des utiles services qu'il nous avait rendus durant la campagne, reçut plus tard le titre de comte Elias, nom sous lequel il est désigné dans l'histoire de Napoléon. Rentré en France avec les débris de notre armée, il lut nommé consul général des Sept Iles, à Marseille, position que la Restauration lui conserva jusqu'à sa retraite. Louis XVIII lui avait accordé le diplôme de grande naturalisation. Nous verrons plus loin son fils Joanny
l?baraon et son petit-fils Florian Pharaon servir brillamment comme interprètes de Tarmée d'Afrique.
Un autre Égyptien^ également attaché à Tarmée de Bonaparte^ était ËUious Bocthor. Il revint aussi en France avec ceux de ses compatriotes que leur dévouement pour notre cause avait forcés d'abandonner leur pays. Sur les rapports qui furent faits au duc de Feltre^ ministre de la gaerre^ des connaissances de Filions dans la langue arabe et de son goût pour Tétude^ ce ministre lui permit^ en juin 1812, de venir se fixer à Paris pour s'occuper de traductions d'arabe en français.
EUious fut d'abord employé au Dépôt général de la guerre, à traduire des pièces arabes qui faisaient partie de la correspondance de Tarmée d'Orient. Ses services ne furent pas non plus inutiles aux personnes qui dressèrent la grande carte d'Egypte. Bientôt il fut attaché au Dépôt en qualité d'interprète. Il travailla alors avec ardeur à la confection d'un dictionnaire français-arabe, dont l'utilité était vivement sentie et dont la classe d'histoire et de littérature anciennes de l'Institut avait signalé le besoin dans un rapport adressé à l'Empereur le 20 février 1806.
Réformé en 1814, replacé en 1815, réformé de nouveau en 1817 etreplacé en 1818, avec son ancien traitement de 2,000 fi-ancs à titre d'encouragement pour l'achèvement de son dictionnaire, EUious fut enfin nommé professeur d^arabe vulgaire à l'École royale des Langues orientales vivantes, près la Bibliothèque du Roi, en janvier 1821.
Il mourut au mois de septembre de la même année, à peine âgé de trente-sept ans, laissant le manuscrit de son dictionnaire achevé et mis au net.
M. le marquis Amédée de dermont-Toimerre, c
d'un noble zèle pour les progrès des études onot et désirant que oe travûl important ne fât point p pour la France fit Facquisition du manuscrit et m de le &ire imprimer.
Cet ouvrage^ confié à M. Caussin de Perceyalfils,] des corrections et des augmentations — et le dictkHi d'EUious Bocthor est encore aujourd'hui en usage | les orientalistes et nos interprètes.
nqTERPRËTES DE L'ARB|ÉE D' ALGÉRIE
Organisation pow VexpéditUm JC Alger en 1830
Le 30 avril 1827^ le souverain d'Alger^ Hassein-Facha^ recevant en audience solennelle les représentants des nations européennes, qui, selon Tusage, venaient le complimenter à Toccasion des fêtes musulmanes, frappait au visage le consul français Deval, avec le chasse-mouches qu'il tenait à la main. U serait superflu de rappeler ici les causes bien connues du conflit et de Pinjure, à la suite de laquelle notre consul se retira, et les relations furent rompues.
Blanchi, secrétaire-interprète du roi, chargé, deux ans après, d'accompagner le comte de la Bretonnière, envoyé en mission à Alger, pour obtenir une réparation, nous a laissé le récit détaillé de cette démarche pacifique et de la nouvelle insulte subie par notre vaisseau la Provence qui, malgré son pavillon parlementaire, et au mépris des principes les plus vulgaires du droit des gens, essuya le feu des batteries de la ville.
La France, ayant donc à venger sa dignité doublement outragée par un repaire de forbans, résolut d'entreprendre la glorieuse campagne qui devait affranchir les nations chrétiennes de Thumiliant tribut, payé, depuis trois siècles, aux pirates d'Alger. Le gouvernement ne négligea, dans la composition de son armée de débarquement, rien de ce qui pouvait contribuer au succès de l'entreprise. Se reportant àTexpédition d'Egypte, il comprit combien leconcoursdes interprètes devenait indispensable, tant pour le service habituel de la correspondance arabe que pour nouer des relations avec les indigènes et guider au besoin les troupes en pays inconnus é II appela, par conséquent, à lui, afin de remplir ces délicates et importantes fonctions de confiance, quelques orientalistes distingués, des élèves de l'Ecole des langues, et tous les ofiiciers de mameloucks de l' ex-garde impériale, comme il T avait fait naguère lors de la campagne de Morée. De cette réunion d'hommes honorables, signalés, les uns, par leur haute instruction, les autres, par leur éclatante bravoure, on créa, à la suite du corps royal d'état-major, celui d'interprètes militaires de l'armée d'Alger.
Quelle que fut la précipitation avec laquelle eut lieu le choix des personnes qui devaient former le noyau de ce nouveau corps, toujours est-il que nous voyons, d'après sa composition et son organisation, arrêtées au ministère de la guerre, au mois d'avril 1830, que l'on dut garder certains ménagements envers tous ses membres, et assurer une situation convenable à des individualités d'élite, occupant déjà, pour la plupart, des positions lucratives, que Ton allait déranger de leurs travaux ou de leurs habitudes, pour entrer en campagne.
Le colonel d'état-major marquis de Clermont-Tonnerre^ avait été chargé par le ministre de la guerre de préparer les états nécessaires pour l'expédition d'Alger. La connaissance de la langue arabe rendait ce travail plus facile au colonel. Ses relations avec les habitants du midi de la France^ qui comptaient parmi eux beaucoup de marins ayant fréquenté les côtes d'Afrique^ les communications gracieuses de plusieurs consuls^ les renseignements fournis sur le pays par divers Algériens, venus, pour leur commerce, à Marseille, lui permirent d'achever rapidement l'étude du terrain qui environne Alger.
Vers le mois de janvier 1830, M. de Clermont-Tonnerre était autorisé à former, au ministère de la guerre, sous la haute direction du général de Loverdo, un bureau spécial ponr l'exécution des cartes et plans de campagne, ainsi que pour le recrutement du personnel devant composer la brigade dite des interprètes et guides. Si partout, dans l'armée, on était plein d'ardeur pour faire partie du corps expéditionnaire d'Afrique, l'émulation n'était pas moins vive parmi les orientalistes auxquels on venait de faire appel. Leurs demandes affluaient : Bracevich, l'un des interprètes de Bonaparte en Egypte, accourait, des premiers, au ministère, et, pendant que Silvestre de Sacy, l'illustre maître de l'Ecole des langues orientales, faisait inscrire le nom de ses meilleurs élèves, Jacob Habaïby, dernier colonel des mameloncks de l'ex-garde impériale, se présentait lui-même avec les survivants de ses anciens compagnons d'armes, offrant, les uns comme les autres, de servir en qualité d'interprètes de l'armée.
C'était la troisième fois que le gouvernement avait be-
soin du concours des interprètes : pendant la campagne d'Egypte, lors de l'occupation militaire de la Morée, et aujourd'hui, enfin, pour Texpédition d'Alger. Dans ces trois circonstances, ces agents indispensables dépendaient toujours du ministère de la guerre.
En Egypte, ils n'avaient pas eu de grades militaires, parce
qu'ils faisaient tous partie de la Commission des Sciences et
Arts, quelques-uns même de VinsUtut d'Egypte, dont
Bonaparte était membre.
Pour l'occupation de Morée, on s'était surtout servi d'officiers de mamelouks, en retraite ou en demi-solde, assimilés, pendant cette campagne, au grade qu'ils avaient acquis sous l'empire.
Quant aux interprètes de l'expédition d'Alger, nous allons entrer dans quelques détails sur la position qui leur fut attribuée.
Au mois de mars 1830, le lieutenant-général Desprès^ chef d'état-major général, et le marquis de Clermont-Tonnerre avaient désigné, au ministre de la guerre, les interprètes et guides qui seraient attachés à l'armée d'expédition d'Afrique. C'étaient:
5 interprèles de 1" classe
MM. Gérardin et n' Aubignosg. — Ces deux interprètes avaient déjà reçu une mission diplomatique dans les Etats Barbaresques, avant le départ de l'armée.
Le Père Charles Zagcab, prêtre catholique syrien.
M. Bragevich, ancien interprète de Bonaparte, en Egypte.
M. Jacob Habaïbt, ànoien oolonel des rmameloaksy en retraite à Paris.
3 interprètes de 2"' classe
M. Vincent, élève de TÉcole royale des langues orientales, à Paris.
M. MuLLER, ancien secrétaire-interprète.
M. ËusÈBE DE Salle, élève de F École royale des langues orientales, à Paris, docteur en médecine.
7 interprètes de 3"** classe
M. Abi Tebal, natif de Gibraltar, recommandé par M. le B*" Haussez, ministre de la marine, parlait Tarabe, l'anglais, l'espagnol et le français.
M. BoYER, chef de bataillon, ancien élève de TÉcole des langues.
M. Abdelal, recommandé particulièrement par M. le général duc d'£scars.
M. Abd-Allah d'Hasboune, ancien chef d'escadron des mamelouks.
MM. DuMESNiL, Gauthier et Bourcet, orientalistes.
Guides-interprètes
M> Salem, déjà employé comme guide en Morée, présenté par M. le marquis de Clermont-Tonnerre.
M. Mouty-Nathan, Algérien, ancien mamelouk.
M. Joseph Habaïbt, fils a!né du colonel, déjà employé en Morée.
M. Daoud Habaiby, neveu du colonel Habaïby.
M. SoLDUN^ ancien officier des mamelouks de la garde.
M. AzÂRiA^ ancien officier des mamelouks de la garde.
M. DB SouTZOS^ ancien officier des mamelouks de la garde.
M. Abd-el-Malek^ ancien officier des mamelouks de la garde.
Quant au traitement à allouer à ces interprètes et guidesinterprètes^ la commission avait été d'avis de le fixer sur les bases ci-après :
Interprètes
De !'• CLASSE. — Traitement de 500 finncs par mois, avec les rations de vivres et chauflfage accordées aux officiers du grade de colonel <Pétat-major.
De 2°* CLASSE. — Traitement de 300 francs par mois, avec les rations, vivres et chauffage du grade de chef d'escadron.
De 3"** CLASSE. — Traitement de 150 fi*ancs par mois, avec les rations, vivres et chauffage du grade de capitaine.
GuideS'interprètes
Traitement de 100 francs par mois et les rations de vivres et chauffage du grade de lieutenwnt.
Il ne devait être alloué des rations de fourrages aux interprètes et guides qu'autant qu'on reconnaîtrait ultérieurement la nécessité de les monter, et, dans ce cas^ des
cheyaux leur seraient fournis par les soins de Tintendant en chef.
Mais la commission pensait qu'il convenait d'accorder à chacun d'eux, pour frais de voyage jusqu'à Toulon, la double indemnité de route du grade auquel ils étaient assimilés, et de surseoir à toute fixation d'indemnité à titre de gratification d'entrée en campagne, jusqu'à ce qu'il eût été statué sur le costume que devraient prendre les interprètes et sur la question de savoir si l'uniforme serait fourni en nature aux guides-interprètes.
Uniforme des Interprètes et Guides
attachés à far niée expéditionnaire dC Afrique
(Décision miDîstérielle du 3 arril 1830, lithographiée et remise aux interprètes atec leur bretet)
Habii. — De drap bleu de roi, boutonnant droit sur la poitrine, au moyen de 9 gros boutons et de 9 boutonnières; collet en velours noir, montant et échancré par devant; parements en velours noir, ouverts en dessous et fermant au moyen de deux petits boutons et de deux boutonnières ; poches^ cachées dans les plis ; basques, à pans carrés, sans retroussis.
Boutons. — Dorés, sans légende, ayant au milieu une fleur de lys seulement entourée d'un filet et surmontée d^une couronne.
Gilet. — Bleu ou blanc.
Pantalon. — Demi large, en drap bleu, sans passepoil.
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■■\.: iv «l'h-» .»\vh> >'ju? .a liiciiii.
KUanu Paris, le 5 arril 1830.
Avis de sa nomination, comme intermrèis de \^ dasse, à formée expéditionnaire dAfirique. ^ ^ Charles Zaccar, prêtre attaché à l'égUse
K* 606 St-Roch, à Paris.
Monsieur, j'ai l'honneur de vous prévenir que, par décision du 3 avril courant, je vous ai nommé interprète de 1^^ classe, à Tarmée expéditionnaire d'Afrique. Vous jouirez en cette qualité, à partir de ce jour, d'un traitement mensuel de cinq cents francs. Vous recevrez, en outre, à bord des bâtiments de l'État et à l'armée, le nombre de rations de vivres et de chauffage, qui est alloué, par les tarifs, à un colonel d*état-major. Si le général en chef jugeait convenable de vous Cûro Ibomir un cheval, vous recevriez alors les rations de fourrages des magasins de l'armée.
Vous devrez être rendu à Toulon pour le 25 de ce mois, au plus tard, et il vous sera alloué, pour ce voyage, dix francs par journée d'étape, c'est-à-dire la double indemnité de route du grade auquel vous êtes assimilé pour los rations de vivres et de chauffage. Il vous sera payé, sur mandat de M. le directeur de la comptabilité générale et des pensions, un mois de traitement, à titre d'avance.
J'ai l'honneur, etc., etc.
Pour 8. B. :
Le Maître des requêtes^
Signé : Martinbau (1).
Au l**" mai 1830, tous les préparatifs de rexpédition étaient achevés; les troupes des trois divisions, qui devaient en faire partie, réunies autour de Toulon et de Marseille, attendaient, avec impatience, le signal de l'embarquement.
(1) Pièce retrouvée dans les papiers laissés par le père Zaccar.
Le lieutenant-général Desprès, chef d'état-major- général^ ayant sous la main le personnel composant la brigade des interprètes, avait déjà procédé à leur répartition .
Bracevich et le père Zaccar étaient attachés à la personne du général en chef; le colonel Jacob Habaïby et les commandants Abd-AUah d'Hasboune, Chahin et Boyer, à rétat-major-général, de même que Gérardin, d' Aubignosc et Raimbert, aussitôt qu'ils seraient revenus de leur mission à Tunis et à Tripoli.
Chaque lieutenant-général eut deux interprètes ; les maréchaux-de-camp, un, et on décida bientôt qu'un guideinterprète serait mis à la disposition de chaque colonel de régiment et de chaque chef isolé de détachement.
Mais une fois cette répartition opérée sur le papier, on constata que l'eflfectif de qiui/rante interprètes et guides-interprètes, tel qu'il avait été arrêté au ministère, dans le courant du mois d'avril, serait insuflBsant pour subvenir à tous les besoins. Il fut, un instant, question d'appeler les interprètes employés dans les consulats de Syrie, d'Egypte et de Barbarie; mais ce projet présentait deux diflBcultés sérieuses : le manque de temps d'abord, puis le consentement d'hommes qu'il fallait déplacer et dont on changerait peut-être toute la carrière. Cependant les interprètes et guides ne manquaient pas ; à ce moment, en effet, Toulon et Marseille pullulaient de jeunes Levantins et indigènes algériens, accourus à la nouvelle du prochain départ de l'expédition, et qui assaillaient T état-major de demandes d'emploi. Le général Desprès, autorisé par le comte de Bourmont et le ministre, qui ne reculaient devant aucune augmentation de dépense, pourvu que diaque
service ffit assuré, enrôla un certain nombre de ces solliciteurs pour les mettre^ avec le titre de guides, à la suite des hommes de choix déjà désignés. Les lettres de service, délivrées à ces guides-interprètes par le général Desprès, sont datées de Toulon, le 11 mai 1830.
Le cadre des interprètes, d'après les états arrêtés au moment de rembarquement, se trouva donc constitué de la manière suivante :