XXIV I
Pas. d'Interprétation véritable et complète, sans con- 1 naissance simultanée du mot qui exprime la chose, de b chose exprimée par le mot, des mœurs et des usages, tant f
de la langue à laquelle appartient ce mot que de Thomme qui parle cette langue.
« J^avais beau parler, lire et écrire couramment le grec et le turc, me disait un voyageur, qui avait parcouru toute TAnatolie : j^avais à toute heure besoin d'un drogmanpour traiter entre Turcs et Grecs. »
Identification du son à Tidée, de la parole à la pensée, de la lettre à Fesprit, de la forme au fond, Tlnterprétation est cela ou rien.
Greffier et interprète, — quelle diflFérence ! Une main qui écrit; une intelligence qui*pense ; une plume qui trace des caractères, une pensée qui reproduit d'autres pensées. Là un logographe esclave, ici un noographe en même temps esclave et libre.
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Oui, qu'il parle ou qu'il traduise, Pinterprète est libre et esclave, dépendant et indépendant, soi et autrui, automate et autonome ! Cette parole, ce mot qui n'est point à lui, il s'en alimente, il en vit, il se l'assimilé, il se l'incarne. — Il copie, et vous croyez qu'il crée; il porte une chaîne, et vainement voudriez- vous en entendre le bruit.
0 interprètes ! concevez la grandeur de votre mission 1 vous surtout qui parlez la langue arabe, pauvre malgré sa richesse, stérile malgré sa fécondité, pleine de mots susr
ceptibles de sens divers 6t même opposés^ embarrassée d'idiomes variés comme le pays où elle est née et où elle s'est imposée avec la victoire.
De vos lèvres intelligentes ou ignorantes, sincères ou déloyales, ardentes ou glacées, passionnées ou indifférentes peuvent descendre, à votre gré, des arrêts sévères ou indulgents, des sentences d'acquittement ou de condamnation, des oracles dévie ou de mort. Une nuance, un rien par vous, librement et sans contrôle, reproduit ou non reproduit, et c'est assez !
Sondez vos cœurs et ceignez vos reiris. — Êtes-vous instruit, honnête, moral, doué des connaissances spéciales? C'est ce qu'attestera votre examen.
Que me font ces habits et ces grades militaires on civils ? Ce que je veux de vos examinateurs> c'est la science théorique et pratique de la langue arabe ; c'est l'amour de la justice, une impartialité à Tabri de soupçon, une intelligence distinguée, Tétude approfondie des élémente constitutifs des connaissances particulières dont doit être doué un interprète .
Que, chaque année, tous les interprètes, et principalement les interprètes judiciaires, soient tenus de subir un nouvel examen !
Dans la voie de l'Interprétation, ne pas progresser, c'est reculer.
Est-ce assez des cléments de Législation musulmane? Nullement ! Quoi donc encore ? Les éléments de la Législation française. Si on ne désire pas ce qu'on ignore, on ne parle que de ce qu'on connaît.
Ecole de mousses, école d'arts-et-métiers, école de droit, etc.! partout des études préparatoires! Est-ce que Tlnterprétation en serait dispensée ?
Que d'interprètes à remplacer ou à créer ! Cour d'Alger, tribunaux de première instance, justices de paix, bureaux arabes, et cette multitude d'administrations* qui, au lieu d'interprètes officiels, n'ont que des chaouchs, dont l'ignorance, pour ne rien dire de plus, jette tant de discrédit sur les véritables interprètes! Que l'État ait donc sous la main une pépinière de candidats dignes dô le devenir !
Allez aux Assises ! Que de pièces à traduire, de procèsverbaux à analyser, de dépositions à résumer, de nuances à saisir, de restrictions mentales ou vocales à signer ! Et tout cela, les interprètes le feraient, grâce à une science instantanée et infuse ! !
Ouvrez pour eux une Ecole-modèle, oii, chaque jour, l'élève de Tintei-prétation apprenne, entr' autres choses, la
science^ et avec la science^ la langue du Droit français et musulman.
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Ne me parlez ni d'à-peu-près, ni d'équivalents I La vérité est absolue ! Elle est ou elle n'est pas.
Connaissez-vous le Pyxy cet admirable instrument de vérification de la forme^ du poids^ de la nature et de la valeur des monnaies d'Angleterre ?
L'examen des interprètes doit être ce Pyx, et leur école, la préparation à cette décisive et solennelle épreuve.
Les noms sont les nombres des idées. Un et un ne font ni un ni trois. Soyez donc exacts et précis ; avant tout, le mot propre et juste ! Il n'y en a qu'un seul.
Comme Phaëton, n'allez ni à droite ni à gauche. La vérité est entre le Serpent et l'Autel.
Parlez, lisez, traduisez et retraduisez. Pour être un instrument de précision, une langue a besoin d'être, de toutes les façons et sous tous les rapports, maniée, polie, exercée.
Arrectis auribus et oculis! — Lisez et écoutez avec une
attention religieuse ! Quand elle y a intérêt, la pensée est, pour tout interprète, même le plus intelligent, un iusaisissable Protée.
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Que rinterprète judiciaire fréquente assidûment, pendant un an au moins, les cours des medersa^ et les audiences du Cadi, les uns, pour y apprendre le droit, les autres, pour y apprendre la jurisprudence de Tlslaml Je prévois le jour où Tassesseur musulman, près les tribunaux français, sera remplacé par l'assesseur français près les tribunaux musulmans, et, sauf peut-être pour les questions d'État, ne sera plus qu'un souvenir.
En même temps que votre intelligence, cultivez votre
mémoire. Un mot, une idée oubliés, c'est peut-être le trait principal d'une pensée qui vous échappe.
Pourquoi des interprètes-traducteurs et des interprètes proprement dits? L'interprète qui sait traduire par la parole, ne sait-il pas, en général, traduire par la plume, et réciproquement?
J'en ai connu (heureusement fort peu) qui ne savaient pas lire, et savaient à peine signer. — Mais le temps en a eu raison .
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Aujourd'hui, lire, écrire, parler, trois choses qui commencent à être, et finiront bientôt par n'être qu'une seule et même chose.
Que rinterprète qui écrit et l'interprète qui parie soient donc un seul et même homme ! La réunion^ sur une seule tête, de Tinterprétation écrite et de Tinterprétation onde sera pour tous une garantie de plus — d'intelligence, de savoir théorique et pratique, de crédit, de considération et de dignité.
L'interprète militaire parle et traduit. Et l'interprète civil? Pourquoi non?
Oui, dans les petites villes, près des tribunaux autres que ceux d'Alger, d'Oran, de Constantine — mais près de ces derniers ? — Oui encore 1 Les procureurs impériaux ont des substituts ; les cadis, des naïbs ; les juges de paix, des suppléants ; les greffiers, des commis-greffiers ; les interprètes titulaires de l'armée, des interprètes auxiliaires. — L'interprète judiciaire ou civil ne pourrait-il pas avoir, lui aussi, un suppléant ? 11 n'a pas le privilège de l'ubiquité .
La suppléance de T interprète titulaire répondrait aux besoins du service, épargnerait des frais à l'État, servirait de noviciat aux candidats de l'Intei'prétation.
LU
Un interprète ne s'improvise pas d'heure à heure comme
nn scribe. Le juge souvent contrôle récriture de celuici ; mais la traduction ou le langage de celui-là, comment les surveiller ou les contrôler?