UNE HEURE DE RÉCRÉATION
-^ A la bonne heare ! je n'aime pas qa'on se fâche. Mais Yoilà mon amoureux qui écrit sur la forme de son chapeau. Je voudrais bien savoir ce que c'est. Gomment fera-t-il pour le remettre ? Ah ! si j'étais homme ! . . .
— Prends donc garde! ta t'avances trop ; il va te voir.
— Je le sais bien.
— Mais tu vas tomber, Marielle !
— Dis donc ! dis donc ! voilà l'autre ,^ le grand. II arrive avec une ligne. C'est sans doute la lettre qu'il va nous passer.
— Oh ! mop Dieu ! quelle imprudence ! il y a tant de monde dans la plaine !
— Bah ! pourvu qu'on ne sache pas qui , je ne m'en inquiète guères. Le voilà qui court de notre côté. Rosalie , mon ange , au nom du ciel , reste là. Je te quitte pour un instant. Vois-tu ? si une autre que moi trouvait la lettre , Dieu sait ce qui en arriverait. Je vais descendre : nous en ferons tout ce que tu voudras : mais si tu voyais venir vers cet endroit du jardin , tousse fortement pour me mettre sur mes gardes. '
— C'est bien mal , Marielle ! c'est bien mal !
— C'est convenu , n'est-ce pas , ma bonne Rosalie?
— Mais va donc , il part. Tu ne seras jamais arrivée en même temps.
Cependant Charles avait pris sa course , et brûlait le terrain avec une rapidité sans égale. Rosalie,
pâle et défaillante , n'était Boatenoe an balcon de la terrasse que par la transe de voir l'intrigue qu'elle bitumait se dénouer par quelque incident fôcheux. Marielle escaladait les longues plates-bandes pour abréger son chemin , s'accrochait à un rosier , foulait du pied une touffe de. fraises , et laissait un de ses souliers en route. Quand elle arriva près da mur d'où l'on entendait le pas égal de la course da jeune homme , une petite baguette lui cingla sur les bras , y laissa une trace violette , et une lettre tomba a ses pieds.
Elle trouva son amie à mi-chemin.
— Que font-ils ? demanda-t-elle.
— Ils font semblant de pêcher , là-haut près da champ de luzerne qui est fauché. Qu'est-ce que ta frottes à ton bras?
— C'est ton amoureux qui m'a fait cela. Si j'ai brûlé ton voile à son avantage , il m'a battue poor ton compte : nous sommes quittes.
— Un peu ! Voyons pour qui est la lettre. Les étourdis , il n'y a pas d'adresse. Que faire ? -
— C'est pour toi.
— C'est vrai : le grand n'est que le courrier ; mais le petit frisé est l'écrivain. Après cela, tu dois y avoir ton chapitre. Mais allons au dortoir , et enfermons-nous.
— Et si la sous-mattresse nous surprenait?
— - Au petit bonheur , tu t'embarrasses de toat! Au fait , si nous sommes jolies ce n'est pas notre faute.
UNE HEURE DE KiC&ÉATION. 145
— Oui ! mais si noas avons des correspondances, Jfarielle?....
— C'est un péché que les laides ne commettent jtmais. ,
•*^ Quelle étourdie ! £t moi qui rats avec elle encore!
En dépit de cette exclamation très-juste, Rosalie suivit en effet Marielle. On s'enferma ; puis, à pas de loup , on regarda jusqu'au fond du dortoir : i| n'y avait personne : la lettre fut ouverte. Elle était au crayon , et la sueur des mains de Marielle avait tellement effacé tous les caractères, que la mine de plomb n'offrait plus qu'un indéchiffrable hiéroglyphe.
— C'est bien fait , dit Rosalie de mauvaise humeur ; te voilà punie.
— Et toi aussi , reprit Marielle.
—r Moi , oh ! point du tout.
— S'ils avaient écrit plutôt avec de l'encre, tu la lirais pourtant tout de même. Il faut la leur rejetei*. Ils se raviseront peut-être.
— Oh non ! ce serait trop hardi pour des jeunes filles. £t puis ils pourraient se tromper sur le motif, et croire que c'est parce que nous sommes fôchées.
— Yois^tu bien que tu n'as pas envie de les décourager ?
— Dame ! je n'ai pas à me plaindre d'eux , moi.
— Ni moi , j'espère. Si ce n'est pourtant qu'il n'est pas venu si souvent ces derniers jours que son ami.
— Oh ! il ne s'est absenté qa'nne fois.
— Parles de ce que tu sais ! Tu yoîs monsieur Charles à l'église depuis long-temps tous les dimaur ches ; mais monsieur Edouard , depuis la fête de Saint-Germain, est resté jusqu'à dix-huit jours sans passer par ici : je les ai comptés , et quand je le verrai
— Est-ce que nous les reyerrons jamais , ma petite?
— Je te prie de le croire.
— Mais quand et comment ?
— Ça , je n'en sais rien.
— Et puis , où tout cela nous ménera-t-il ?
— A nous marier, comme dans les romans. Sahr tu ce que c'est que le mariage , toi ?
— Non.
— Il ne faut pas rire , il faut me répondre franchement. Je le sais , moi ! ou du moins je m'en doute. Je l'ai demandé à ma mère : elle m'a donné un soufflet : ce n'est pas répondre. Je l'ai demandé à mademoiselle Monnet : elle m'a dit que ça ne me regardait pas. Bon pour elle peut-être ; mais pour ipoi , c'est autre chose. Toutes ces menaces , tous ces mystères n'y font rien. On a des yeux , des preilles. Les parens ne s'en doutent pas. S'ils font les dissimulés, on l'est autant qu'eux... et plus, parce qu'ils n'ont pas peur que nous les corrigions. J'ai été au spectacle ; il ne s'agit que d'amour. L'amour , c'est de prendre garde à un jeune homme entre tous : on en fait du mariage. Je crois que c'esi
UNE HEURE bE RÉCRÉATION. 147
de s'embrasser devant toat le monde sans gène. C'est agréable ; mais il y a aussi quelque chose de plas. Mon confesseur dernièrement m'a dit une parole qui m'a fait battre le cœur : j'ai rougi, j'ai pleuré. Il est bien laid, cet homme-là. Ce propos-là m'a fait mal. Il m'a parlé de mes rêves. Je ne me suis pas senti la franchise d'être vraie. J'ai dit non de pear de dire oui. Dis-moi donc pourquoi , si le mariage est' un péché à l'église , il est si en honneur dans la société? Je n'y conçois rien . J'y ai songé cent fois. £t puis on veut que nous plaisions ; on boucle nos cheveux , on les parfume. Si ce n'était pas pour les autres , pourquoi ne nous mettrait-on pas en religieuses ? Moi c[ui sais danser , je ne voudrais plus pour tout au monde danser avec des pe-^ tites filles. £t puis s'il vient des jeunes gens , on nous fait baisser nos yeux et nos voiles. Que de contradictions ! Dernièrement ma mère me grondait de me tenir courbée : « Tenez-vous donc, Marielle : on croirait que vous êtes bossue, n Est-ce qu'on ne peut pas être carmélite et bossue? J'avoue que j'aime qu'on me dise du bien de moi. Quand je vois monsieur Edouard me sourire, je souris aussi. Ça part comme un ressort. Ce qu'il m'a dit là-bas me plait encore. Quelquefois il me semble qu'il est là et me le répète : j'ai été flattée de lui voir à la main , hier, le bouquet de violettes fanées que j'avais jeté chez ce paysan où nous avons dîné. Franchement , je voudrais qu'il me demandât en mariage. Risque à dire après, si ce n'est rien : Ce n'est que ça?
148 LES INTIHES.
et avoir l'esprit en repo»« MaU je ne dors ploi : j'ai des impatiences; et si je m'assoupis , je rêve , je rêye.«». C'est confu^^ des idées folles ; et je me réveille avec la fièvre , des frissons. Tiens ^ seulement que de parler, Vois mes mains
— Marielle! nous faisons mal , toi dô me parler ainsi , moi de t'écouter , et le bon Died nous panira.
— Eh bien ! demandons*>lai pardon , et s'il est bon coin me on le dit, il ne nous le refusera pas.
Et les deux jeunes femmes s'agénouillèretit contre la cotiéhette* Rosalie pleurait en remaatit les lèvres t Marielle , plus expressive , murmurait presque à VOIX haute. C'était un spectacle touchant que celui de Ces deux têtes qui formaient un contraste dans deux genres de beauté.
Enfin elles se relevèrent et s'élancèrent dans les bras Tune de l'autre , avec cette effusion naïve de devLt jeunes cœurs qui se comprennent. Elles avaient senti qu'il y allait dé leur destinée dans le sentiment qui s'emparait d'elles , et qu'une carrière inconnue à leur inexpérience inquiète devait être l'inévitable suite de Pincident du voile brûlé dans la cérémonie à l'église d'Essonne.
Elles se rendirent au jardin , non sans passer près de la inuraille : mais alors des enfans et des villageoises portaient aux chaknps la soupe des m'oissolinetirs ; et le sentier du bord de l'eaU , si caltne à toute autre heui*e dé la journée , était mouvant et aniqié comme la grande me. Ni Charles ni Edouard ne se trouvaient plus là.
UNE HEIÎRK m KfiCAÉATION. 149
— * Ih ûAt eu raison , dit en soupirant Rosalie ; on aurait pa les remarquer, et peot-^être que l'on mettrait un cadenas à Tentrée de la terrasse^
— Nous saurions- bien trouver la seconde clef, repartit Marielle.
£t comme elles rentraient sous les (jutnconces des marronniers, la cloche annonça la fin de la récréation. Les groupes d'enfans se désunirent avec regret ; tonte Ja bande enfantine reprit un air morne, se dispersa lentement dn côté des classes , chacune avisant dans sa tête le moyen de voler une minute à la lecture de Thistorien Le Ragois , et aux vérités profondément inintelligibles du* Catéchisme de feu monsieur Christophe de Beaumont , jésuite et archevêque avec cent mille francs d*appointemens, ce qui le mit à*même de trouver un libraire et un imprimeur.
Les grandes demoiselles étaient à peine réunies dans leur classe que la voix de mademoiselle Monnet fit entendre ce cri : Marielle ! Son amie lui serra la main ; la petite brune prit un air'décidé , pensant qu'il lui allait a;Tiver quelque punition. — Pourvu qu'on ne se soit aperçu de rien ! Mais si on me traitait comme un enfant , je leur ferais dire , par Rosalie , de ra'enlever.
C'était sa mère qui la demandait. Elle baisa sa fîUe au front , la trouva fagotée en dépit du bon sens , lui jeta un schall de Ternaux sur les épaules , un chapeau de paille d'Italie sur la tête , la poussa devant elle , salua mademoiselle Monnet d'un air
protecttnr ; et un cocher qaî leur tenait le marchepied d'un fiacre ayant bientôt après remonté sur le siège branlant , et mis ses rossinantes au petit trop ; — Vous ne rentrerez jamais dans cette maison , dit la dévote à sa fille d'un air sec ; et il régna un silence maussade pendant lequel Marielle , lasse de faire des conjectures désolantes à perte de yue, s'adossa philosophiquement contre les coussins et s'endormit.
Elle rêva qu'elle était dans une cellule de religieuse , avec un prie-dieu et un crucifix d'ébène , près d'une tète de mort , et qu'elle mettait le feu au couTcnt.
LA DBMSUHIS Oi'VHB Bl&VO^BS.
C'est pour être dans la méfianca des promesses de IMea « qne les dévots se font un paradis sula terre.
BaocKsm,
Les étoardis , que leur caractère consigne à distance respectueuse d'un oratoire de dévote , n'auront pas à regretter leur matinée , s'ils veulent nous suivre chez l'austère madame Millin ; là , tout est\ mystère , recueillement , silence ; , on n'y voit que dans un demi-jour ; on n'y parle qu'à demivoix. Un bon tapi» , qui prend du palier et se déploie dans les mille et on recoins d^un appartement qui est un vrai bijou , absorbe le bruit des pas ; la porte est double ; les volets des fenêtres sont rembourrés ; nul bruit du dehors ne pénètre au dedans , et les cris sauvages des négocians nomades qui pullulent dans Paris ne peuvent agacer les nerfs. Rien n'est artistement suspendu comme ces
draperies à franges : ce canapé est surmonté d*ane glace qui répète magnifiquement un crucifix en ivoire sculpté , détaché en relief sur un fond de velours noir. Des fauteuils , des bergères , des coussins , sont rangés evec une symétrie éternelle ; les lambris de chaque pièce sont en étoffes cramoisies que rehaussent de blanches mousselines gracieusement relevées sur des mains de bronze ; au chevet d'un lit ,, où Tédredon se gonfle sous le satin , l'indispensable chérubin de marbre, aux ailes déployées , semble boire à même d'une grande coquille pleine d'eau bénite , et le buis verdoyant du dimanche d'avant Pâques ombrage sa tète bouffie et ses cheveux bouclés au ciseau. Jamais Tincrédule Voltaire jii le libertin Parny n'ont déshonoré de leurs vers spirituels et de leurs philosophiques plaisanteries cette bibliothèque de citronnier ou le lalent de Yerrelles à sculpte des arabesques en ébène. Si l'on ne s'épargnait la visite de Toratinre, du cabinet de toilette , d'une salle à manger, e&tguë mais délicieuse , ce serait à n'en plus finir : tout est ravissant dans ces lieux consacrés aux e&tases. Mais un petit office mérite un léger coup d'œil ; c'est là qu'il faut étudier combien les saintes personnes etitendekit, d'une manière tout^a-fatt anglaise , le confortable de la vie. Que de poCs de confitures , de bocaux avec étiquettes où marine ia cerise et fermente la prune de Keine-Ckude ! mus ces planches le raisin muscat se parfatneei sèche à 1 abri de la poussière ^ grâce au double réseau de
LA DEMEURE DUNE DÉVOTE. lS3
gâte ; une magnifique batterie de cuisine étale êon reflet cnirré sur des boiseries de sapin ^ et ie panier de la cave avec ses six cases d'osier, pendu à la poulie du plafond , montre avec orgueil sa base où la terre du cellier souterrain a laissé des empreintes récentes.
Cette transition semi-gastronomique était néces'* saire pour arriver à mettre le lecteur sur la piste d'une énigme. Marielle était sortie saivie de la bonne de madame , et la maîtresse de céans avait pris sur elle les soins d'une réception importante i ce n'était pas moins qu'un jeune séminariste tout récemment débarqué de Montmorillon , avec la science infuse , des joues roses et rondes , et cet air peu dégourdi qu'on regarde comme un brevet de béatitude. Le jeune candidat aux honneurs ecclé* siastiques et la dévote émérite déjeûnaient ensem^ ble ; ils tenaient de saints propos , des commérages édifians que l'on arrosait d'un doigt de madère , le tout saupoudré de pastilles de chocolat de monsieur Debauve , rue des Saints-Péres. Avant de couper des tartines on traçait une croix sur le pain , et l'on dérangeait avec art celles qui pouvaient résulter du compromis d'une fourchette avec un couteau : celles-là portent malheur* Il y avait de la modestie dans l'onction du prêtre adolescent , de Tintérét sur la face de la vieille dame. En échaA-^ géant ties procédés fins et obséquieux , en parlant de rimmortalité future et des prochaines déliceil que Dieu doit en co&ftcîeaoe à ses élus , chacun
d'eux daignait abaisser un regard sur cette vallée de larmes , sur ce siècle qui est la lie des siècles , suivant l'expression traditionnelle des faiseurs de mandemens depuis le commencement du christianisme. L'un ne demandait qu'à faire le bonhear d'un diocèse : l'autre qu'à voir rétablir, dans sa pureté du quinzième siècle , le» bienheureuses règles de saint Benoît à l'égard des monastères de femmes , et l'on soupirait de concert en pensant que la perversité de» jacobins nuirait peut-être à la réalisation du grand œuvre et de ses conséquences. L'échappé du séminaire démontra clairement en jatin à la dame que l'autel était un soubassement trèsr-solide pour le trône ; que Béranger était un insolent , et qu'il faudrait en venir sous peu à firap per des deux mains , de taille et d'estoc , avec le glaive spirituel et le glaive temporel : après quoi il ae rinça la bouche et prit un cure-dent pour se nettoyer les ongles.
On avait médit des libéraux , entre la poire et le fromage, parce que les libéraux ne sont pas du prochain. On se mit à causer d'affaires au café. Avant d*étre archevêque , notre modeste tonsuré voulait obtenir l'honneur de baiser les mains de celui de Paris. Avant de se faire supérieure des bénédictines , la dame espagnole ' entendait assurer ses rapports avec les piliers de la foi. La mondainéité de ces petits calculs respirait toujours un parfum d'ascétisme , une bonne odeur de sacristie , et les intérêts du ciel figurèrent à merveille dans le
double plan de conduite qu'ils soumirent, pour plus ample informé , à la révision de leurs anges gardiens. L'esprit saint fut remercié de ses conseils, et Ton prît de la crème de Moka , qui délie la langue après déjeûner.
— Mon père , dit la vieille dame quand ils eurent passé dans Télégant oratoire , je vois que vous êtes d'excellent conseil ; et j'ai \k vous consulter sar une affaire qui m'est toute personnelle. Ce rayon de soleil vous blesse; mettez-vous plus à votre aise.
— Je suis parfaitement bien , ma sœur, répondit le jeune prêtre , et vous pouvez parler ; puisse saint Severin , mon patron , vous répondre par ma bouche.
— J'ai un doute , mon père ; et j'ai une fille...» -— En légitime et religieux mariage, cela va sans
dire. J'ai un sermon foudroyant contre ceux qui regardent la loi civile et l'autorité en frac comme la seule sanction vraiment indispensable. Je vous le lirai, si vous désirez.
— Ce me sera 'un vif plaisir. J'ai donc une fille
— J'ai déjà lu mon discours à deux personnes sur lesquelles il a produit on grand effet.
— Je m'en doute bien , et vous parlez comme un livre. Ma fille donc...
— Il y a livre et livre , ma chère madame Millin , et sans vanité (la vanité étant un péché capital), je crois qu'on saura faire une distinction entre ce
156 LES lOTIMES.
que j'écris et ce que tant de méchans auteurs publient.
— Mon dessein n'éUit nullement de comparer, comme tous pensez bien.
— Je le crois. J'ai des crampes d'estomac.
— Voulez-vous du curaçao ?
— Non 9 cela se passera. Vous disiez donc...
— Que ma fille a dix-huit ans.
— Ce n'est pas un péché.
< — Non ; mais c'est une charge bien lourde pour une pauvre veuve... Mettez ce coussin de velours sous vos jambes... Pour une pauvre veuve , qui, sans la bonté d'une auguste princesse...
— C'est vrai qu'elle est la charité même. J'ai aussi un sermon sur la charité ; mais je ne suis pas bien content d'un certain passage.
— Vous le retoucherez , mon père { On me la demande en mariage.
— Le parti est-il bon ?
-n- Mais.. . . le prétendant a de trente à trente-cinq mille livres de rente.
— Ce n'est pas un archevêché ; mais c'est bcmnéte. Quel homme est-ce ?
-*-Un châtain.
— Je ne vous deinande pas la couleur de ses cheveux , mais celle de ses doctrines.
— Je ne sais pas. Cependant il m'a beaucoup parlé du pape , qui lui a donné une audience secrète.
«^ Eh ! mais... le parti me semble très-recevable.
— N'est-ce pas ?
— Tout-à-fait. Aqaand la noce? II fant que je les marie. Ce sera ma première messe de mariage , et je leur ferai un petit discours approprié à la circonstance.
— Mais, mon père, j'ai un scrupule. Des gens bien situés m'avaient conseillé de la faire religieuse. Vous savez ce que cela signifie,
— Très-bien ! C'est un ordre. Refusez le châtain , ma flceur ! refusez*le !
— Comme je lui ai donné , en me privant de toute douceur, tous les maîtres d'agrémens possibles, maître de chant , de danse , de dessin , on m'a dit que ce sacrifice ferait un efiiet inoui , et qu'il en serait parlé quelque part.
— Ceci est raisonné supérieurement , et ce qu'on T0U9 a dit est bien dit.
— La petite ne sait rien encore.
— Cela se trouve a merveille. Si je savais le jour où elle prendra le voile , on pourrait faire en chaire quelque chose qui vous fût agréable.
— Vous êtes trop bon , mon père ; ce n'est pas de refus... Vous avez eu tort de ne pas prendre un verre de curaçao. Vous souffi'ez de l'estomac?
— Point du tout. C'est que j'ai le bras tout endolori , et je le détirais.
— C'est peut-être un vent qui vient de la porte : la voilà fermée... Pour en revenir , j'ai pensé au bon effet que cela ferait par l'éclat ; mais si on parle de tout , on n'oubliera pas le chapitre de la dot pour ta communauté.
— Cela Ta sans dire.
— Je sais bien ; mais je n'en ai pas à lui donner.
— Ah ! voilà qui change la thèse ; cela gâterait d'une main l'avantage que l'on retirerait de l'autre. Il ne faut pas se fourvoyer. Gomment ! vous ne pouvez rien faire, ma sœur?
— Voilà dix ans, mon père, que cet enfant me ruine , et je ne pourrai jamais me résoudre à me séparer d'elle , s'il doit m'en coûter quelque chose. Avec cela , je n'ai qu'elle au monde.
— Le ciel est indulgent , ma sœur ; il faut ployer quand il Texige. Mariez-la avec le châtain , et désignez-lui en revanche un confesseur prudent, ami de la famille , que vous estimiez. Est-elle jolie ?
— - Elle a un peu de mes traits ; mais j'ai plus de force , plus de caractère. Son père avait une figure un peu efféminée...
— La beauté, ma sœur, est .un dangereux présent , un piège du démon. Il faut à votre fille un guide spirituel....
— Ce sera vous , mon père.
— Un médecin de l'a me qui se jette incessamment à travers les occasions du péché... ; c'est un texte magnifique sur lequel je parlerais dix jours de suite.... Avez-vous encore de ces pastilles?
•— Voici ma bonbonnière.
— Les maladies du corps ne tuent que le corps ; celles de l'ame tuent l'ame... et... le... le...
— Qui vous empêche d'achever, mon père?
— Je ne sais ce que je sentais là... : c'était l'étui
LÀ DEMBURE D'UNE DÉYOTE. 159
de vos loDettes sur leqnel j'étais assis. Or , quand on a tué son ame , Dieu , ou plutôt son fils qui est mort pour nous sur la croix , peut exiger un compte terrible de ce suicide.
— Elle ne tuera pas la sienne , mon père, je tous le promets ; je lui ai donné de trop bons principes. .
— La chair, a dit saint Paul , est fragile.
— Vous la fortifierez contre le péril.
— Le mariage lui-même a les siens. La volupté , ma sœur , est adroite , et plus d'une femme , d'abord exacte dans ses devoirs de piété , s'est refroidie dans son zèle , sous prétexte des fraîcheurs qu'on peut gagner dans une église après avoir eu de nombreux enfans.
— C'est possible. Je dirai la chose à mon gendre.
— On ne saurait trop insister là -dessus, ma sœur. Je me propose de faire insérer mes réflexions sur ce point capital dans VAmi de la religion.
— Et vous ferez bien.
— J'en demanderai trois cents exemplaires pour le répandre. Vous en aurez un.
— Bien obligé , mon père.
— Il faudra en parler un peu , de votre côté. Ah ' ça ! ce brun , ce châtain , dont je ne sais pas le nom...
-— M. Edouard Oranger.
— Soit. Il la prend donc sans dot ?
— Oui , mon père. /
— C'est fort bien cela ; c'est généreux. Est-il de la paroisse ?
160 LES IHTIMESI.
— Non.
'— S'il n'a pa« de confesseur, dîtes-lai de Tenir me ti^uver : je lie serais pas fàçhé de faire con-naissance avec lui. C'est un beau trait.
— Vous Tons retirez , mon père ?
— Oui , ma sœur. Il doit y avoir un débutant à la chaire de Saint-Sulpîce ; il traitera des devoirs du prêtre , et le mten est de me faire voir là, parce qu'il y aura toutes les puissances. On pourrait me remarquer si je ne m'y trouvais pas.
Un6 heure après cette sainte conférence , et dans le même lieu , la mère et la fille se trouvaient réu* nies. Il y avait un ensemble solennel dans l'air, la tournure et le geste de madame Millin« Sa tête uil peu brune, emprisonnée dans la dentelle noire, était empreinte d'un caractère de virilité dont elle savait tirer avantage. L'éclat du soleil de la Galice étincelait dans ses yeux ; la dame espagnole abais* sait fréquemment les paupières, comme pour adoucir cette etpression. Quelque chose la gênait et gênait ses interlocuteurs dans ce clignement perpétuel ; aussi quelquefois elle considérait, et comme par un tic de personne préoccupée d'une pensée en en disant une autre , le poli de ses ongles arrondis le matin par la lime et la carnation rosée de ses doigts , les plus potelés du monde.
Sur un geste muet de sa mère , Marielle s'était assise. Son sein haletait encore , non de crainte , mais de joie ; elle avait mis à profit la liberté du matin , octroyée par la dévote , pour se rendre au
magasin de madame Feuchères , rue Saint-Honoré, et de la sous les (n*mes et les tilleuls des Tuileries* €es milliers de parures , ces équipages armoriés , ces danses d^enfans sur les débris des premières feuilles que détachait de leurs rameaux le souffle du Tent dl'octobre : tout cela , c'est mieux que de la poésie lorsqu'on a dix-huit ans ! Puis, des jeunes regards l'avaient suivie ; des exclamations délicieuses l'avaient rendue folle de bonheur ; car une robe exacte , des souliers de prunelle , une coiffure toute citadine apprennent le matin dans la glace , à plus d'ane écolière de cet âge , que c'est un meurtre de votdoir se donner à Dieu.
—Ma fitle , lui dit madame Millin en déposant un baiser bien sec sur un front de satin vous , Bavez si je vous aime , et combien je me suis pltt à préparer pour vous un raisonnable avenir. Les sacrifices ne m'ont pas codté : vous m'en avez payée par quelques succès. Mademoiselle Monnet vous a rendu jnstîce ; c'est une digne personne. Toutefois , «lie ne m'a point caché que, abusant de votre promptitude même, vous vous êtes laissé aller parfois à des étourderies, soit dans l'exécution de vos devoirs, soit dans l'obéissance que vous dévies à celle qui , dans mon absence , représentait naturellement l'autorité maternelle. Je suis lasse de vous prêcher à cet égard. Mariellè , il faut faire une fin ; il est temps de montrer de la raison. Vous êtes sans fortune , et je n'ai strictement que pour vivre; je lis dans vos regards que ces vanités qui nous entourent vous don-
nent une idée contraire à celle que j'exprime. Dés« abusez-vous : ceci est de Tordre et non de la richesse. Je n'ai, ma pauvre enfant, que le plas strict nécessaire ; et , pour tout dire , la pension de veuve que Tétat me paie est plus un acte de bonté de notre roi que de sa justice. Si l'on me l'enlevait, je serais sans ressource , et je ne puis me dessaisir de ce modique revenu poui* votre établissement.
Marielle baissa les yeux , sa poitrine se gonfla. Les murs froids des monastères du Ferrol, leur calme de sépulcre , les cierges à la nuit des caveaux quand on fait la prière en silence , puis la cloche qui dit qu'une ame s'en va , les soupirs furtifs sous les cordelettes de la discipline , - et le cilice , et la paille, et Vin-pace qui s'ouvre humide et infect pour des riens , toute cette fantasmagorie monacale tra* vei*sa vivement sa pensée. Elle sentit comme l'acier des ciseaux religieux qui touchaient aux cheveux de son cou.
— Ma mère ! s'écria-t-elle en joignant les mains.
— Vous n'êtes plus un enfant', Marielle ; il faut vous résigner. J'ai trop abusé d'une auguste princesse pour risquer un reste de crédit en l'exposant à des refus. La prudence a ses lois. Si monsiem* Millin n'avait pas péri pour la cause de l'usurpateur, nous aurions des droits à faire valoir auprès des personnes considérables qui nous accordent quelque intérêt. Songez-y bien. Ma piété seule a protégé votre jeunesse , après que les folies et les coupables écarts d'un père nous eurent rendues ,
moi veuTe, yous orpheline. Des gens qui se plaisent à tout calomnier sont venns en vain m'exciter après sa mort à crier vengeance ; ils m'ont dit que Millin avait été lâchement égorgé par les royalistes du midi. Tout ce qu'on voulait , c'était de faire du scandale ou moyen des larmes d'une jeune femme, et sur le berceau d*un enfant. Les penchans à la révolte, les opinions libres de votre père expliquent assez sa fin , et je bénis le ciel d'avoir mis sur ma route un confessionnal d'où sortirent la vérité qui m'éclaira et le vertueux personnage qui m'empêcha de devenir l'instrument des jacobins. La générosité royale est venue à moi ; et ces mêmes personnes, qui auparavant m'accordaient une feinte pitié, se démasquèrent en m'accusant de recevoir le prix du sang de mon mari et de mendier les indemnités des bourreaux. Je les ai laissés dire. On ne désabuse par ceux qui détestent : la haine est aveugle! Je suis restée sourde à leurs cris. Dieu m'a prêté son appui fort, l'église son bras secourable, l'eucharistie ses mystères d'espérance.
Ici la fille et la mère firent un signe de croix.
— C'est toujours là qu'il faut en venir, Marielle ; mon tort fut de ne pas m'y prendre assez tôt. Que ceci vous profite : les fautes mènent loin. £t plût à Dieu que j'eusse péri vierge et martyre de la foi avant la première invasion des Français en Espagne! Ce fut alors que je connus votre père , et dans une triste circonstance. Les soldats de Buonaparte inondaient nos provinces ; nos monastères étaient des
casernes , nos églises des écuries ; tout ce qui poi^ tait l'habit ecclésiastique se Toyait en proie à la dérision de leurs généraux et de leurs subordonnés. Mes frères indignés quittèrent la Galice , et nous entâmes avec nos mulets dans les gorges des Ster« ras y en emportant nos madones miraculeuses et les vénérables reliques de saint Jacques-le-Majeur, dont les hérétiques s'adjugèren^le trésor. C'était une désolation générale. J'avais alors de l'enfance dans le caractère : la bravoure, toujours prêle au péril, de ces régimens ennemis ; la gaieté que ces jeunes officiers français portaient à table , à la danse , à la bataille; ces rians uniformes; je ne sais quelle in* définissable politesse qui leur est natui*elle , vive et respectueuse à la fois, galante, mais réservée ; puis mon ignorance des choses : cela fit qu'ils ne m'inspirèrent pas d'horreur. Les cavernes me furent insuppoï*tables ; et tandis que , dans le creux des ravins profonds , les moines pâles , et le crucifix à la main , faisaient jurer aux braves bandes de Gastille de semer sur notre sol les ossemens de leurs spoliateurs , moi j'allais ,' je gravissais les rochers et les collines poUr aviser au loin dans l'horizon quelque régiment, avec sa bannière aux trois couleurs, son aigle d'or et ses fanfares. Mes frères virent bien qu'il fallait m'éloigner. En voulant me préserver, ils me perdirent.
Ma vieille nourrice fut chargée de me conduire aux lies Baléares. On nous abrita dans un hameau de Majorque, à un quart d*heui*e de chemin de
LA BEHEimS D'tJlCI DÉVOTE. 1Ô5
Palûka. J^y vécctfl six: mois fort heurease. J'eus l'înef^ fable joie d*y toucher trois épine^^e la cparonne qui blessa le front du Sauveur, et j'admirai le travail des six flambeaux démesurés de la cathédrale, dont un groupe de satyres sculpté eu argent sup-^ porte les caikdelabfes. La forteresse avait alors pour commandant le major Ridding , Suisse d'origine , avec quelques militaires anglais en nombre suffissant pour garder la citadelle* £n ce temps , arriva la défaite des hérétîqaes au pont de Baylen, et Ton transporta les prisonniers français aux Baléares. Les uns furent jetés sur un rocher (celui de Cabrera), où la malédiction du ciel et la famine les exterminèrent* Les autres , en petit nombre , eurent la ùi-^ tadelle pour dépôt , en attendant qu'on les trans* portât en Angleterre sur les pontons.
Une nuit je fus réveillée par un bruit prodigieux. Notre demeure était isolée, et jusqu'alors, sauf quelques pâtres qui conduisaient quelquefois avant l'aube des troupeaux dans les plaines de Fîle, pareille rumeur n'avait eu lieiK Je me mis à la fih nêtre : des feux étaient allumés de toutes parts et des cris remplissaient l'espace. Puis sur le route , an bas de notre demeure , passaient , par groupes de Tingt et de trente , des habitans de la plaine , avec le chapeau rand sans résille , la tunique maure qu'ils ont gardée depuis un temps immémorial , et des faulx , des frondes , des b&tons ferrés , des espingoles. Tous se dirigeaient vers Palma, et semblaient correspondre par leurs cris. C'était
166 LES INTIHES.
une féerie pour moi. Une curiosité ardente me saisit, rextraordinaîre exalte. Je m'habillai; je suivis leur route , en évitant de me mêler à eux. J'entendis proférer d'horribles blasphèmes, des imprécations contre les Anglais; on désigna plus d'une fois quelques vaisseaux à l'ancre , stationnés en pleine mer , et dont les lanternes brillantes au sein des flots , se reflétaient en tremblant de yagae en vague jusqu'au rivage, comme une épée de chérubin. On fit halte au pied de la fortîeresse : des bivouacs furent improvisés, et aux sourds murmures de vengeance succédèrent des chants sauvages, qui se répétaient en chœur. On dansait en cercle à la lueur des foyers. Je sentais qu'il se préparait une grande catastrophe , et je voulais tout voir. Enfin quand, aux premières lueurs crépusculaires , Palma, ses clochers , ses créneaux, ses monastères et ses dômes , eut l'air de sortir du, néant , je reconnus que les bâti mens qui tenaient la mer étaient anglais : ils saluèrent la citadelle, qui s'enveloppa d'un turban de fumée et répondit coup pour coup. Je regardai la foule campée sur le rivage : j'en fus efirayée. Des milliers d'hommes armés la composaient , et se tenaient sur plusieurs lignes comme pour parodier l'ordre militaire. Quelques-uns , c'était le plus petit nombre , brandissaient des haches ou de simples couteaux. Tous avaient des traits animés d'une expression ardente. Des femmes les encourageaient par des cris et des embrassemeus , et je crus un instant que l'Angle-
LÀ BEHEUBE B^UNE BÉVOTE. 167
(erre ayait cessé d'être FalKée de l'Espagne , tant ces femmes hurlaient avec frénésie : — Mort aux Anglais ! L*ane d'elles m'apprit enfin l'objet de ce rassemblement. On venait chercher les prisonniers français pour les transporter sar les côtes britanniques, et les peuples des campagnes avaient juré que les sicaires de l'usurpateur Napoléon ne sortiraient pas vivans de leur cachot. — C'est pour leur vendre la liberté que ces négocians de la Ta-> mise viennent les chercher , se disait-on. — Les misérables font commerce de tout , et trafiquent de notre vengeance comme si nous la leur avions cédée. — Du sang pour du sang ! — Mort aux Français athées ! — Mort à ces héi'étiques d'Anglais ! — £t les rangs se mêlaient , se divisaient çà et là , puis se reformaient comme un vaste cordon pour cerner le rivage. Des canots anglais mis à la mer furent obligés de rétrograder à force de rames , sans que les officiers qui s'avançaient avec un drapeau de parlementaire pussent parvenir à se faire entendre.
Cependant sur les créneaux de la forteresse j'aperçus le major Ridding qui, blessé au bras depuis long-temps , pâle , mais ferme , jetait un regard de pitié à cette populace en furie. La multitude lui dépêcha quelques hardis parlementaires, pour qu'il livrât les Français à la colère du peuple. Il s'y refusa , et les partis restèrent en présence. Les insurgés ne se dissimulaient pas qu'ils étaient entre deux feux , et que l'artillerie les écra-
168 LES INTIMCS.
serait •! les vaisseaux et le fort tiraient de conoert : aussi le long du rivage et sur les fossés des tours il amoncelèrent de la paille mouillée , et bientôt d'immenses tourbillons de fumée traversés par des bouffées d'étincelles prêtèrent au secret de leon manœuvres le secours d*un double rideau.
Voici ce qui se passait dans la citadelle. Hidding avait assemblé les soldats et les officiers. On résolut de tenir quatre jours ( il n'y avait de vivres que pour deux ) , et , après avoir défendu rhonneor de rhabit mintaire , de faire sauter le fort , si les trois bâtimens anglais qui croisaient à la côte ne pouvalent tromper la populace. Jusque-là, et tant qu'on ne ferait pas feu sur le fort , la résistance devait se borner à s'opposer à toute escalade. Des patrouilles furent faites , et Ton jeta dans les cachots ceux des insurgés qui s'acharnaient à gravir le mur avec des échelles. Enfin un officier anglais déguisé, trouva moyen de venir lancer dans une embrasure une lettre d'un capitaine de frégate. U donnait le conseil de tenter ja sortie par un endroit du fort 01^ il n'y avait pas d'issue, et par conséquent pas de foule. U fallait pour cela détacher avec des leviers les pierres énormes qui se trouvaient à la base d'un mur de près de soixante pjeds. La niasse n'en souffrirait pas, et, grâce à cette ouverture, les prisonniers français pourraient être évacuée sur la frégate.
On alla vérifier l'observation. L'immensité du circuit des remparts favorisait la tentative. Mais le
peuple avait placé quelques Bentinelles : il s'a^rlssail de le9 dépisler, et nul moyen proposé ne sembla praticable. Le temps pressait. Aiddin|^ se rendit enfin dans les souterrains du fort où les Français étaient entassés au nombre de près de trois cents. — La mort çst inévitable , leur dit-il , inévitable pour tous , pour vous , les miens et moi» Mes quelques hommes et trois vaisseaux mal armés , mal pourvus, peu préparés contre ce qui arrive, ne peuvent espérer de lutter. La ruse nous reste. Mais pour épargner le sang il faut qu'il y ait du sang versé. Qui veut être victime pour sauver ses compa^ioBS ? — Moi I s'écrièrent tons ces braves d'une voix unanime.
Kidding consulta le sort , il en désigna douze. Votre père était du nombre, Marielle;... il leur donna des poignards pour vendre chèrement leur vie ; et tandis que Ton sondait un mur à sa base intérieure , pour créer une porte artificielle , Bid-*^ dirig s^avança sur les remparts au milieu du bruit et de la fumée : il dit au peuple , qui se tut aussitôt , que les Français venaient de briser les portes des cachots , de saisir des armes , et qu'ils allaient o^ér&r en masse une sortie désespérée. Des accla* mations retentissantes saluèrent cette nouvelle. Tout le monde courut se grouper sur le passégo des Français; et les haches , les frondes , les cou* teaux , les bâtons armés de clous , les barres de fer furent suspendues comme pour frapper, tandis que la foule, formant un large cercle autour de la
170 LES INTtnS.
marge du pont-levis , attendait impatiemment qu'il s'abaissât pour livrer les adversaires attendus.
Les douze victimes étaient dévouées. Chaque Français , en guise d'arme défensive , serrait autoar de son bras gauche un oreiller , un lambeaa de couverture. Ridding les embrassa , et q[uand on craignit qu'une, plus longue attente ne trahît ce généreux mensonge et n'intimidât les marins de la frégate qui longeaient la côte , alors la porte s'ouvrit et le pont s'abaissa lentement. Un cri , un seul cri , mais qui me glaça , qui me fit tressaillir; un cri que je crois encore entendre , mélange de celui des corbeaux et des tigres , éclata comme une bombe dans les airs.
Puis succéda tout-à-coup le silence , puis le glas dés cloches d'alentour , une vive odeur d'encens , des chants religieux répétés par mille voix, le i*etentissemént alternatif des chaînes d'argent de l'encensoir ; et la population stupéfaite se trouva divisée subitement de tous les côtés par des files de prêtres en surplis blancs. Toutes les têtes des révoltés se courbèrent : au dessus d'elles flottaient, avec leurs bandetoUes blanches et roses , les bannières des différentes congrégations de Palma; chacun s'inclinait sous la main des lévites qui tenaient leurs bréviaires et leurs chapelets. C'était comme un rêve. Puis venait , au milieu des moines augustins et de leurs cierges , le pesant reliquaire incrusté d*or de la bienheureuse Catherine Thomasa , sainte et patrone de la ville. Enfin il sem-
blait qn'à l'aspect de ces rîngt convens apparas et déployés avec lenteâr comme par miracle au sein da tumulte , les Majorquins cassent été foudroyés. Les plus furieux tombaient à plat yentre , répondant avec respect au verset sacré; mais toutefois soulevant encore la tête pour jeter sur les Français nn regard étincelant , et les menacer de leurs couteaux.
Ce que je vis alors ne se comprend que lorsqu'il bout du sang espagnol dans les veines. Retenus par la religion, afifamés de vengeance, quelques-uns hésitèrent , et levaient leur carabine : mais aussitôt les doigts du prêtre les forçaient de se prosterner. D'autres s'étaient élancés , après un signe de croix , vers les prisonniers , qui , sûrs de périr , frappaient de droite et de gauche , s'ouvraient un large chemin à travers les armes à feu que les Majorquins n'osaient plus tirer , puis trébuchaient sur des cadavres , et se relevaient pour tomber enfin frappés d'un coup mortel. Un vieil officier, blessé par vingt poignards au visage, vint expirer à mes pieds , et son corps fut mis en lambeaux. Un second , jeune homme aux cheveux d*un blond ardent , fut renversé d'un coup de crosse dans les fossés de la citadelle , où je le vis se débattre quelques minutes. Les autres étaient écrasés sur des itionceaux de Majorquins expirans. Un seul fut sauvé. L'hostie sainte, symbole du salut promis dans l'autre monde , fut le sien dans celui-ci. Il saisit le Saint- Sacrement. Les armes s'abaissèrent, et les reli-
172 LES IKTinS.
gieiix , dont Fifitervention pacifique n'avait pu détarroer les yengeances , retoamèrent , avec le malheureux qu'ils ayaîent sauvé, dans Tenceintede leurs monastères. L'infortuné n'en profita pas. La nuit il eut un transport : il se précipita d'une fenêtre et se tua.
— Et mon père? s'écria Marielle.
— Vous allez savoir le reste , ma fille. Pendant que ces événemens se passaient à la porte de la citadelle , la frégate s'était avancée par un long dé* tour sur le point abandonné. Tous les canots avaient été rois à la mer, et comme il suffisait d'élargir simplement une embrasure de soupirail, les Français gardés par Ridding et quelques aoldats montèrent dans les barques. Mais ce n'était que pour changer de captivité ; aussi un morne découragement se lisait sur leurs figures , car les cris lointains de la mêlée venaient à eux , et la honte de n'avoir pas été désignés par le sort les Élisait frémir. Oh ! c'est une bien brave nation que la France !
Des femmes les aperçurent et poussèrent des cris. La foule y courut ; car elle avait vu les puissantes traverses du pont-levis remonter dans les airs : elle voulait trois cents victimes : elle n'était pas rassasiée. La haine trompée detine promptement. Mais déjà les canots remplis s'éloignaient sur les vagues. Les Majorquins erraient à pas précipités sur la grève , comme des animaux carnassiers qui voudraient s'élancer par leurs barreaux de fer. Les
plus ardene mirent leurs sabres , leurs couteaux , leurs poignards entre les dents , et se jetèrent à la nage. Chaque flot roulait une tête , et les bras sortaient tour a tour de la mer avec plus de vÎTacité que le lourd aviron des marins. GeuK qui tenaient des fusils s'aventuraient dans les sables et ajustaient aussitôt que le flot venait battre jusqu'à leurs épaules. Plus d*un éclat de rire frénétique circula dans la foule à la suitct d'une explosion. J'en comptai huit.
Le soleil en s'éteignant dans la mer vint mettre fin à cette journée. De tels crimes ne se châtient pas sur la terre. Les émeutes populaires régnent un jour et abdiquent. Les pouvoirs humains s'y résignent : c'est dans Tordre, il n'est donné qu'à Dieu de punir les masses.
Une belle nuit succéda. Il semblait que le calme voulù4 prendre sa revanche. Seule peut-être je ne dormis pas dans l'île. Je pensais à ce malheureux tombé dans le fossé de la citadelle , et ce fut une inspiration qui me mit en tète que sa chute dans la vase ne pouvait avoir été mortelle. Les cris des Majorquines sur le rivage avaient détourné l'attention des insurgés , et ceux qui se disposaient à l'ensevelir sous un amas de pierres furent des premiers à se mettre à la nage pour chercher à faire chavirer les canots. Je me décidai. Ma vieille nourrice fut du complot Nous bravâmes les rencontres , les ténè*bres, la pensée de la mort. Marielle , ton père vivait !
Marielie se précipita dans les bras de sa mère et la pressa en pleurant.
— Je me mariai avec lui en France , et je n'appris que par ses refus d'aller à Téglise qu'il était protestant. J'en eus quelque peine, puis cela passa; car la jeunesse est inconsidérée. Enfin on me donna l'heureuse pensée de le convertir, et mon zèle ne s'y épargna pas : tout fut vain. ,Mon ame se fortifiait dans ses devoirs pendant qu'il s'endurcissait dans son erreur. Je vis qu'eu prenant un mari à la légère une jeune fille compromettait sa destinée, et dans les mortifications de la pénitence j'entrepris d'effacer les doutes que ses paroles.séductrices avait gravés dans mon esprit. Aux cent jours , il voulut suivre la cause de celui qu'il nommait toujours son empereur ; mais la légitimité refleurit à Waterloo. Le peuple retomba sous le joug et son idole dans la poussière. Mil lin n'écouta pas les conseils qu'on m'avait donnés. Dieu, en me Tôtant , me laissa la force de survivre à sa mort qui devait être ma ruine. Bénissez donc lacléniencedu roi , mon enfant : car il n'a pas poursuivi le coupable dans sa postérité. Dieu et lui doivent être tout pour> votre cœur. Le reste n'est rien.
A ces derniers mots , qui rappelaient la crainte du voile des sœurs dans son imagination , la pauvre enfant sentit tous ses membres frissonner , et ses bras qui s'échappèrent lui donnèrent tout le maintien d'une victime résignée.
— Marielie , la dévotion doit être votre senti-
LA DEHEURE DTNE dévote. 175
nelle : confiez-lui le soîn de vos verias. Ne m'a-telle pas préservée de la plus grande infortune, celle d'être enveloppée dans la disgrâce de monsieur Millin ? Que de fois depuis cet avertissement , depuis cette révélation d'en -haut, tremblante sur votre sort futur , et vous souhaitant les plus riches destinées , n'ai-je pas abaissé mon front de mère sur les marches de Tautel , et conjuré Notre-Damedes - Sept - Douleurs , par les angoisses qu'elle éprouva pour le fruit de ses entrailles , de faire qu'un jour aussi je pusse être fîère de vous î Toutes les nuits de l'anniversaire où vous êtes venue au monde , les chapelles étaient lumineuses. Des cierges se sont trois fois consumés tandis que j'étais en prières , et mes genoux se sont glacés aux dalles des parvis. J'ai prié au Calvaire. J'ai prié le matin et le soir , et vous avez été la préoccupation de mes songes. Si de bonne heure j'avais été mise à même d'être pieuse , comme cela vous est arrivé par mes soins, je n'aurais certainement pas pris un mari... Elle s'interrompit pour exhaler un soupir.
— Non , certainement , je n'aurais pas pris un mari à la légère. Celui que je vous destine , Marielle...
Marielle trouvant, même à ce mot,. quelque chose de mystique , tourna un regard douloureux vers le crucifix d'ivoire.
— Il n'est peut-être pas si beau qu'était Millin. Marielle n'y était plus du tout*
— Mais la beauté est peu de chose , et cela passe.
Il est riche , et vous sarez qae je ne le suis pas. Je n'ai rien à lai donner , si ce n'est votre vertu que j'ai, faite , vos talans qui sont mon ouvrage. Ils ont épuisé mes ressource^ : faites que je ne me le reproche pas. Ce luxe apparent qui m'environne et les qualités que je vous donnais étaient un innocent calcul de mère pour accomplir votre établissement dans le monde. Votre figure a tout fait. N'en soyez pas fière. Vous serez mariée sans doute en même temps que mademoiselle Feuchères , votre aînée en âge et en fortune. Ceci est un grand point dans le monde.
— Le grand point , pensa Marîelle , est de savoir avec qui.
— Et plus richement , car monsieur Grango* est plus riche que son ami.
La poitnne de Marielle fut soulagée d'un poids énorme.
— Il faut accepter les richesses , Marielle ; mais avec la conviction de leur néant, et ne pas en faire un emploi désordonné.
— J'aurai une chambre dans le genre de celleci , pensa gaiement l'écerveléc.
— Du reste , venez verser désormais vos pensées dans mon sein. Je vous y i^cevrai toujours avec joie. On n'a jamais de meilleure amie que sa mère ; et j'ai prouvé , vous en seriez la preuve au besoin , vous le seriez toujours sans doute , que je ne manquais pas de tact pour me conduire. N'imi< tez pas tous les enfans qui rompent avec leur fa-
mille. On a besoin , quand on est sans expérience , de se fier à celle de ses parens. Qae votre mari s*habitQe de bonne heure à vous consulter. Mon amitié ne tous délaissera pas. Voyez surtout mon exemple. Je n'avais pas apporté non plus de patrimoine à monsieur Millin, mais je sus me garantir de toute liaison inutile. En ce genre^'H n'y en a que d'onéreuses, quand elles ne deviendraient même pas funestes pour l'ame. Les intimités ne valent rien. On doit se méfier de son cœur et pécher par méfiance plutôt que par confiance. L'économie est une règle qui s'applique à tout. L'amitié ne doit pas plus s'éparpiller que l'or ; et songez bien que , si vous n'êtes pas favorisée des biens de la terre, que le hasard dispense , vous en avez un qui les vaut tous : l'innocence du cœur est la plus belle dot d'une femme.
Après cet magnifiques leçons d'égoTsme , débitées avec toute la solennité nécessaire à la circonstance, madame Millin se leva , se fit baiser aux joues par sa fille , et lui dit d'un ton plus guilleret :
— Nous allons sortir , mon enfant ; qu'on voie que vous avez du goût. Allez mettre une robe plus échancrée.
BOVLOOITB.
Jésus avait nne telle horreur du divorce , qn'îl vécut dans le célibat
Le peu't Père'Asowki.
On était au commencement de novembre* C'est une triste saison pour les pauvres diables ; adieu le beau soleil , qui les récréait dans leurs travaux à l'air , et le vert des prés , et le vol désordonné de l'hirondelle ! Les brouillards s'emparent des campagnes ; tristes avant-coureurs des frimas de l'hiver , autre espèce de juif^-errant en voyage , que les faiseurs d'allégories ont bien raison de nous représenter avec des haillons chargés de neige , une peau tannée et des doigts couverts d'engelures. N'a pas alors un rechaut qui veut. Et déjà les heureux de ce monde sortent du hangar la berline avec ses stores et ses glaces , pour fuir la désolation qui va ravager la corbeille des champs. Paris les attend
avec ses bals à la liteur des bougies , ses cercles où Ton s'ennuie avec élégance , et le Gymnase où l'on bâille du bout des dents.
Cependant, sur la rive de la Seine qui fait face aux délicieux coteaux de Bellevue et au solennel parc de Saiut-Gloud, dans une maison hérissée d'un para tonnerre, isolée parmi de tristes chaumines et jQanquée d'un petit bouquet de peupliers, on entendait de joyeux rires, le choc du cristal et des y oix qui se heurtaient. C'était une noce ; la double noce d'Edouard et de Marielle , de Charles et de Rosalie. Le manœuvre solitaire qui mangeait en marchant pouvait voir, par la grille de la i*ue , une file de joyeux convives, hommes et femmes , occnpant une table qui ne tenait pas moins que l'espace de trois croisées sur cinq. Les fleurs , l'or , la dentelle et la soie brillaient * sur toutes ces têtes, et les épaules satinées de ces femmes étaient encadrées par des tentures rouges à franges , par des livrées de laquais qui se tenaient prêts à obéir au moindre coup d'oeil. Sous cet étage, au vestibule où venait aboutir la rampe d'acajou de l'escalier, passaient et repassaient les domestiques , rangeant sur de larges plateaux des liqueurs , des porcelaines, des pyramides de biscuits et des fruits dedessert; le punch échevelé pétillait dans les coupes d'argent, et quelquefois le chef de l'office , avec sa gaine au tablier et son bonnet de coton sur l'oreille, venait jeter à un gros dogue de Terre-Neuve, enchaîné près de la grille, des quartiers de volaille, ou* les débris d'an filet de cheyreuil que l'animal dédaignait.
180 LES INTIHSS.
Quand la faim , qui pendant les cérémonie» religieuses et civiles du matin avait talonné nos convives 9 eut été vaincue par une bataille d'extermination livrée aux plus riches produits gastronomiques des quatre parties du monde, monsieur Feuchères, voulant d'ailleurs échapper aux sarcasme» de Frédéric de Lannau , qui figurait en qualité de témoin parmi les convives , proposa de parcourir le jardin , tandis que Ton servirait dans le salon le café et les liqueurs. Ce fut le signal d'une levée en masse. Les femmes s'éclipsèrent pour aller visiter tous les étages de cette maison. Edouard Oranger avait pour ce beau jour ménagé une surprise à tout le monde. L'édifice avait été acheté en secret , étendu , embelli par ses soins ; et quand , au sortir de l'église , chacun vit prendre aux équipages ie chemin de Ghaillot, on fut intrigué de savoir où se passerait la noce. Charles lui-même était désorienté, car il ne connaissait pas de propriété à son ami dans la campagne. Monsieur Feuchères , affamé, trouvait cette locomotion tout-à-fait inquiétante.
L'exclamation de joie fut universelle, lorsque, dans la petite maison de Boul<^ne , on se yit reçu par Landrin et sa femme chamarrés de rubans et de fleurs. On descendit dans une petite cour, entre deux rangées de marronniers frêles qui &isaient galeries devant des écuries et des remises; et le £aâm générale ayant pris ie pas suif la curiosité , le^ dames , en dépit de l'envie de tout examiner en détail, cédèrent à la supplication intéressée du chef d'of-
ficc , qui tremblait de roir l'édifice de se» BOtifflés pâtir du retard d'une minute.
Mais lorsque les trente convives rassasiés purent s'éparpiller à leur aise , chacun sur les indications complaisantes du jardinier et de la camériste future des nouveaux mariés , de Landi in et de sa femme ; alors on scruta tout , on se répandit dans le jardin, à la serre , à la basse-cour , au pavillon, dans le petit bois ; et l'on cueillit des roses du Bengale , des soucis, et quelques grapillons de raisins laissés aux treilles, entre les statues de terre cuite qui font peur
aux oiseaux* ^i i * u <
Edouard , en ce moment, saisit Charles a bras-lecorps et l'attira dans une embrasure de croisée. — Ta es ici chez toi. Je suis ici chez moi. Cette maison est à nous deux. Tu y as ton logis dans une aile ; j'y ai le mien dans Fautif. J'entends que ce soit ainsi. Nous ne devons pas nous séparer • Si tu fais une seule objection , je me brouille.
Charles le pressa vivement sans mot dire, et Oranger prit la main de sa femme et de sa belle-mère , tandis que son ami le suivit avec Rosalie et madame Feuchères. Autour d'eux se pressèrent en foule les jeunes élèves de mademoiselle Monnet , qui ellemême avait déserté Essonne ce jour-là , grâce a la dialectique caressante d'Edouard. On parcourut pas à pas tous les recoins de la maison ; chacun disant son mot sur la beauté de l'ameublement , l intelligence des distributions locales, le choix des tableaux et rexquise délicatesse que le maître avait déployée
dans rornement de cette charmante propriété. On ne tarit pas en éloges sar le bon cœar de monsieur Oranger, quand Charles eut rindiscrétion de révéler la décision de vivre en commun , dont son ami venait de lui faire part ; et la vénérable vierge d'Essonne, en essuyant son nez barbouillé de larmes et de tabac , souhaita de vivre assez pour élever les enfans d*un si cordial et généreux ami. De jolies et nubiles demoiselles, sans se rendre bien compte de leurs sentimens à Taspect de ce luxe, et en prêtant Toreille à ce qui se disait, laissèrent exhaler quelques soupirs. Enfin , et comme pour échapper aux malices de Tenvie , elles se prévinrent du coude qu'il serait peut-être convenable de laisser les époux en famille. On courut , on dégringola les escaliers , on s'élança sur le sable des allées, on s'aventura sur la pelouse avec un tumulte décent et un désordre de bon goût. Frédéric de Lannau , qui par méchanceté tenait dans ce moment le bras de monsieur Feuchères, en lui soufflant à la figure la fumée d'un cigarre, s'empressa de quitter ces deux distractions impolies , pour se mêler à la bande enjouée qui \ folâtrait en se jetant des fleurs. Il accepta le rôle de
\ Colin-Maillard , et , aux éclats de rire universels ,
erra long-temps sur le gazon circulaire qui faisait ^ face au perron du jardin. Landrin , qui n'osait, quoique vieux troupier , se mêler à toutes ces beautés de satin , de mousseline et de velours , riait lourdement de ce gai spectacle , et se tenait immobile sur sa base trébuchante , le cou dans les épaules ,
les oreilles dans son col de chemise , lustrant avec le poignet les manches de son habit d'Ëlbeuf , riant de manière à laisser compter combien il avait de dents jaunes au< râtelier de sa mâchoire. Toinette Landrin, qui était maussade , mais qui voulait le cacher, s'était pendue au bras de son mari, et riait d'un petit rire perçant chaque fois que Frédéric saisissait un buisson ou se heurtait contre les statues, avant que les espiègles lui criassent: cassecou! Soudain, par uubond, traître et inattendu, le rusé camarade enlaça la taille de Toinette ; et Landrin, que le poids de sa très -légère femme tenait au moins en équilibre, tomba par terre comme une masse.
On rit : on se tordit les côtes , on- se pâma dans les bras l'une de l'autre. Monsieur Feuchères relevait Landrin , et lui donnait des coups de mouchoir pour ôter les feuilles et les brips d'herbe. Toinette, fichée , les larmes aux yeux, se défendait de mettre à son tour le bandeau , disant qu'elle n'était pas du jeu ; et quand , par suite du silence général qui se fit pour écouter sa petite altercation avec Frédéric, les mamans et les maris se mirent aux terrasses qui donnaient sur le jardin et couronnaient le second étage des deux ailes du bâtiment , la pauvrette se résigna de mauvaise grâce ; d'autant que Landrin, que la risée n'intimidait pas , le lui ordonna d'une voix ferme et qui ne permettait nullement de réplique. Ceci glaça la joie. Monsieur Feuchères attira Landrin qui souriait à tout le monde , et alternati- ,
▼emeat remuait la tète d'nn air œurroucë vers sa femme. Le mercier l'entraîna vers le petit bois de peupliers , et lui soutînt avec bon nombre d*argamens qu'il ne fallait jamais contrarier sa femme devant le monde ; qu'il valait mieux la pincei* en riant que de la vexer à voix haute ; que resseniiel était de sauver les apparences et de feindre le bon accord , sauf à prendre sa revanche en tète-à-^téte. Landrin convint qu'il avait eu tort, et par-là se mit dans les bonnes gràoés de soii interlocuteur ; ils s'assirent sur la pelouse dans un rond taillé en manège. Là , Landriu tira une blague de sa poche, une pieiTC à fusil , de Taïuadou et une pipe ; puis en fumant un mauvais tabac de capor^ » d<Hiit l'odeur faisait tousser monsieur Feuçfaères , il laissa discourir notre honune tout à son aise , eo inclinant la tête et en crachant toutes les fois que le mercier demandait plutôt une approbation qu'on avis.
Pendant ce temps-là , plusieurs eovpleadesaaris et de femmes qui ne savaient trop quoi se dire, d'amoureux et d'amoureuses qui brûlaie&t de conter des choses en foule , faligués de se porter dans les allées étroites sous les vitres étonfiantes de h serre chaude ; las de jeter des biscuits aux po«ftles , et de caresser en tremblant le gros dogue étalé au soleil , le muffle entre les pâtes , s'étaient dispersés en éventail dans la plaiae , au dehors. Quelques jeunes politiques , très au courant des alEaires «k comité directeur et des projets de la sainte alliance,
avatest été &ire une partie de bîlbrd en passant le pontiiie Saînl>-Gk>iid, bien que leur hôte en eût un magnifique^ Marielle , redescendue ao jardin avec sa demoiselle d^honnear , partagea entre ses compagnes ces fleurs d'oranger à fil d^argent qui sont un symbole d'inoocence et qui sont artificielles. Gonflée déplaisir d'être la reine de ces> lieux , de se ▼oir la principale pet*sonne du cercle, elle en faisait les honnem^sairec un sentiment de grâce fine et d'adroite modestie , qui prêtait à son œil demi^-Yoilépar des cils noirs , à sa taille {urtive, à l'empire de son maintien , une grâce sur laquelle Frédéric se perdit en fieux communs galamment tournés, en éloges où son caractère perçait malgré lui-même.
Madame Millin causait cependant arec Marguente, jeune Alsacienne attachée par Edouard au service de Marielle , et Toyait avec plaisir qu'elle saurait au besoin boucler avec art la chevelure de jais de sa fille et donner de la tournure à une toilette du matin» Les principes de religion étaient peut-être un peu- faibles dans cette camériste , mais il y avait de l'étofife , et tout en causant chiffons , bons principes et confitures , la dame espagnole promit à l'Alsacienne ses conseils et sa protectioo*
Pour Edouard , il ne prenait pas de repos : sans cesse il appelait l'intelligent Victor , qui se multipliait pour répondre à l'activité de son- maître, et on ne pouvait trop admirer son agilité merveilleuse pour s'élancer d'un étage à l'autre , courir au bout
186 LES INTmES.
da village porter un ordre , le toat sans jeter personne à la renverse et sans casser autre chose cp^nne pendule de prix et trente assiettes de porcelaine ; encore fut-ce pour éviter de marcher sur les pieds de madame Miilin, qui ne se dérangeait pas.
Madame veuve Bouvet était auprès de Rosalie, qu*une couturière maladroite mettait en ce moioeot au supplice pour agrafer une robe de bal : quelques légers sourires, un intérêt doux et empressé étaient les seuls signes de satisfaction que pût montrer cette mélancolique femme ; car son imagination , aigrie par le malheur , tournait dans un cercle d*allasioDS fatales , et sa longue habitude d'étudier la douleur la rendait à elle-même son mauvais génie. Sa position au milieu de tout ce monde lui semblait négative , et parmi les fleurs , la joie et les parfums , elle soupirait après sa mansarde et le silence de sa solitude. Pour madame Feuchères elle était rayonnante, et pensait, en baisant le cou si blanc, le front si pur et les yeux de sa filie^ qu*elle acquérait un ami de plus dans la personne de son gendre.
Charles , qui s*était vu bannir de ce lieu de toilette, qui pestait contre Tair affairé d*£douardet contre ses réponses biscornues, lesquelles prouvaient qu'on ne Técoutait pas du tout, se trouvait le seul désœuvré : il allait cà et là, baillant au nez du jardinier en lui demandant l'heure , au nez de Victor qui passait comme la foudre, au nez deloinette dont il faisait la rencont1*e à chaque pas? depuis qu'à force de tourner sans attraper personne»
en avait dégagé les yeax de la dolente joueuse de rinsQpportable bandeau.
II y avait un triste sourire dans le visage de Toinette ; elle effilait le coin de son tablier et jetait au vent la pulpe cotonneuse qu'elle en détirait ; puis elle regardait monsieur Charles qui voulait manger et n*avait pas faim , boire et n'avait pas soif, tiraillé <)u'il était parmi tous à ne savoir que faire de luimême*
— Toinette
— Monsieur Charles !
— Va dire à Frédéric que je veux lui parler.
— Je n'ose pas.
— C'est bien ! J'y vais moi-même. ,
— Vous ne rae parlez donc plus, monsieur Charles ; est-ce que vous m'en voulez ?
— Pourquoi t'en voudrais-je ?
— Vous savez pourtant bien que c'est vous qui me l'avez conseillé !
— Je t'ai conseillé quelque chose ? ça ne m'arrive pas souvent. Qu'est-ce que c'est ?
— Mon mariage avec Landrin.
— J'ai donc bien fait. Il a l'air d'un bon garçon ; tu dois être heureuse avec lui. Mais où. donc est-il ? Je ne le vois pas ; à peine si nous nous sommes dit bonjour.
— Maintenant vous cherchez tout le monde excepté ^oi, monsieur Charles. Ce n'était pas comme ça autrefois.
— Eh bien 1 eh bien ï qu'est-ce que c'est ? Ne vas-tu
18$ L£S lifTIMIS.
pas t'avûer de pleoirer ? SI on nous Toyaît, on croî* rait vraiment. . . Ton mari serait jaloux , mon en&int!
-^ Qh ! monsieur ChadttSr, il l*est...
-pp Comment il Test? et de qui donc à présent...?
— De tout le monde*
— Cestbien de la besogne, Toinette. Jeijçe veux pas: lui en donner dayantage.
£t il s'élança comme un éclair dans le jurdin , se croisa dans sa course avec Frédéric , et tou» deux compromis dans leur équilibre touraoyàrent sans pouvoir se décider à tomber.
— Parbleu, je te chei^hais, dît Frédéric.
— Moi aussi.
— Ça se trouve bien ; sais-tu.ce que j'ai à te dire?
— Pas encore ; mais av«c de la patienœ...
— Sais-tu que- toutes, ces femmes aont' char* mantes ?
— Et la. mienne , Frédéric ?
— Les femmes de mes amis ne sont jamais chac" mantes pour moi : je les estime, je les respecte; mais je ne les aime jamais» Voilà mon principe.
— Conserve-le. Sais-tu , moi , ce qui m*est venu dans l'esprit ?
— J'ai aussi de la patience. Va toujours.
— Que tu. devrais te > marier,
— C'est ton avis ?
— Certainement.
— Ce n'est pas le mten.
— La raison ?
— Il 7 en a mille ; une seule les vaut toutes :
c'est qae je veux TÎTre sans soucis , qu'une femme m'ennuierait, que des enfans me casseraient la tête , et que je ne pourrais pas mettre tout ce bagage à la porte, lorsque j'en aurais par-dessus les oreilles ; au lieu qu'Agathe par exemple...
— Il faudra pourtant faire une fin.
— Ce que j'aime le mieux , c'est le commencement.
— Cependant si dans ces demoiselles de notre connaissance se présentait un bon parti pour toi ?
— Je serais un fort mauvais parti pour elle.
— Je le crois bien avec ces doctrines-là.
— Mes doctrines forment avec ma personne un tout indivisible.
— Je t'en fais mon compliment.
— Et je le reçois. Fou que tu es ! tu me jettes dans ua cercle de quinze filles à en nrionrir de volupté, souples, frêles, ravissantes : et tu me conseilles de n'en prendre qu'une : de glaner quand la moisson est là : de ne m'approprier qu'un épi dans la gerbe ! Si c'est de la raison , Charles , elle t'est venue bien vite ; si c'est de la folie , je préfère la mienne.
— Tu es un extravagant.
— Et toi une dupe.
— Me blàmea-tu de m'étre marié ?
— C'est selon ! la chose est bonne en so» quand on vaut quelque chose, détestable quand on ne
vaut rien. Par exemple Mais non, je ne veux
rien dire.
190 LES INTIHES.
— Va toujours.
— Ëh bien ! qu'est-ce que tu disais dans Tinstant tn éme à la petite Landrin ?
— Toujours tes suppositions ridicules .
— Veux-tu que je te mette à l'épreuve? Laissemoi lui parler comme je voudrai et quand je vendrai.
— Tu feras quelque bêtise , et Landrin est jaloux.
— Libertin ! dit Frédéric en frappant sur répaule de Charles et en riant.
— Tu crois peut-étre que je suis jaloux , moi ! et deToinettef
— Chut ! pas si haut ! Sois jaloux si tu l'es , mais ne crie pas à tue- tête.
— Tu es un brise-raison : on ne peut pas parler trois minutes avec toi.
— Il est donc convenu que tout ce que je pourrai lui dire , tu ne le considéreras pas comme un braconnage ?
— Eh ! que m'importe !
— J'ai le permis de port-d'arme , droit de chasse , et cœtera.
— Frédéric , où ton pareil se trouve-t-il ?
— Mon pareil ? Il a le cou pris dans ta cravate. Tu ne l'éviteras pas , il te suivra partout. Moi , je me sauve. Tu sais ce dont nous sommes convenus?
Et ayant , par la percée du vestibule , avisé Toinette , qui s'était mise à bouder contre la grille d'en* trée de la rue , notre écervelé s'élança comme un trait de. ce côté-là ; saisit la pauvrette par les cou-
des , et lui demanda bien pardon de l'avoir prise le matin en jouant à GoUin- Maillard. Il la fît ensuite marcher tout doucement aux alentours , en lui demandant la cause de ses yeux rouges ; il voulut les essuyer avec un mouchoir de soie, devina que Landrin était jaloux , brutal ; la plaignit avec l'accent le plus sincère, et le circuit de leur promenade ayant été borné par le rivage de la Seine , il lui proposa de revenir en bateau chez Edouard : on débarquerait au petit bois de peupliers qui s'avançait jusque sur le rivage , entre une haie vive de framboisiers et de sureaux. Elle accepta. En route , il glissa entre deux phrases d'aborder dans l'île Séguin. Elle y consentit.
M. Feuchères las , pour la première fois , d'avoir quelqu'un qui fût toujours de son avis , et ne pouvant empêcher l'ennui de le gagner, bien qu'il parlât tout seul , s'aperçut enfin que le gazon de novembre est un siège assez froid ; et se leva. Landrin se leva aussi et secoua sa pipe , à, laquelle monsieur Feuchères attribua le mal de gorge pour lequel il but toute la soirée de l'eau et du sucre. Us se rendirent au jardin et ne trouvèrent personne ; au salon, à la salle à manger, personne encore ; dans la cour et au dehors, même solitude. Fox, notre beau dogue , y veillait seul et se dressa sur ses lourdes pâtes , en arrondissant la queue pour faire amitié à monsieur Feuchères , qui ne s'en souciait pas du tout. Heureusement la jolie Alsacienne Marguerite, qui se trouvait dans Técoiûe avec Jélyot le jardinier,
petit frisé at^ traits de sapajbn, sortit brasqnement^ et nos chercheurs de gens trouvèrent à qui parler. Landrin , très-caustique de sa nature , dit à Toreille de Marguerite quelque chose dont elle rougit beau* coup : elle porta la main en arrière avec une épingle pour rattacher la pointe de son fichu , jeta sar tout son costume un regard rapide ; et mdusienr Feuchères lui tourna le dos , parce qu'elle répondait à ses questions d'une manière fort embrouillée.
Jélyot répondit à Landrin qu'il y avait une cloche , que quatre heures et demie vénitien t de sonner , et qu'au signal attendu tout le moi}de se rénnirait pour le bal ; d'autant plus que les musiciens, arrivés depuis une heure à l'auberge de la Télé- Noire f qui se trouve au bout du pont de Saint- Cloud, devaient avoir dîné, et que leurs instruroens pourraient bien marcher en désaccord si on lear laissait la faculté de boire outre mesui*e. Ce qni parut très-rationnel à Landrin. Et il se mit à sonner la cloche à toute volée.
Alors de toutes parts et dans toutes les directions on vit des gens accourir : lés jeunes , comme l'éclair, les autres , comme des crabes. On levait les mouchoirs en l'aîr^ les cris se répondaient ; on se parlait contre le vent ; on ripostait à ce qui -n'avait pas été dit ; les chapeaux de femmes étaient sonlevés par la rapidité de la course, et les robes froissées contre les flancs ; les mousselines délatrices, les taffetas qui prennent le» contours impatientaient les jolies demoiselles en faisant rire les garçons
égrillards. Enfin , mariés , témoins , amis , papas ^ mamans , masiciens , domestiques , suants de cou* rir, rouges de joie , tout entra péle-méle en riant , chantant , contant de gais propos , des projets de s^amuser toute la nuit : et dans ce tumulte plus d'une taille fut prise qui s'y attendait, plus d'une main fut pressée qui répondit à l'étreinte.
Frédéric et Toi nette ne rentrèrent pas en même temps que les autres.
Le soleil s'éteignait dans un incendie, quand ils débarquèrent aux peupliers. Ils cheminèrent un instant en silence sur le petit bord où le flot de la Seine lavait le sable. Large de ce point , le fleuve , en courant sur leur droite , formait des remous capricieux , et semblait rester immobile au milieu des arbres , des rives , des édifices qui vacillaient et fuyaient à l'œil sur la gauche. Au bas de la terrasse et du parc de Saint-Gloud , sous les palais noircis par l'ombre , sous les masses -arrondies et sombi^s des arbres , les voitures , avec leurs lanternes , roulaient dans la poussière, et les jantes. des roues rayonnaient dans cette vapeur comme des épées au soleil. Tout cela était renversé dans l'eau qui charriait des nuages. Une suave odeur de goudron se mêlait dans l'air aux émanations de la verdure , plus vives quand la rosée tombe. Quelques sillages d'argent se traçaient dans le cours de la Seine, produits par une barque qui paraissait aller seule , et par le train de bois que lançait avec force sous les arches du pont un marinier qui posait en chantant.
Frédéric et madame Landrin , avant d'entrer dans la fraîche allée , sous les arbres , jetèrent an regard vers nie qui s'avance en pointe sur la rivière avec sa fabrique verdie par les flots , ses saules qui pleurent , et son calme qui est une harmonie de plus.
Toute la nuit , quand la terre fît silence , il y eut des rires , des chants , des danses , de la musique à Boulogne : le malheureux souffrit des joies du riche ; enfin , sur les cinq heures du matin tout sembla redoubler. C'était la fin : on sortait : les femmes demandaient leurs pelisses, les hommes s'engouffraient dans leurs manteaux. Les recommandations, les adieux, les rendez-vous, mêlés de ces paroles gaies qu'on croit spirituelles , bourdonnèrent encore quelque temps : puis des fouets claquèrent , des chevaux partirent, la terre résonna. Boulogne retomba dans le calme , et quelques gens qui n'avaient pas maiigé , dormirent.
SOZ& BT MATIir.
La raison dans la bouche des sots est une chose insupportable.
Un samedi de décembre , sur les deux heures , Edouard , qui rentrait avec Charles au quartier de la nouTelle Athènes ( c'était toujours leur demeure de la Tille), arrêta son ami sur le seuil de la porte.
— tPai un fôchenx pressentiment pour demain.
— Tu ne dis pas cela d'un air assez tragique.
— Je crois que la bonne madame MilHn nous prépare une visite. Elle n'est pas toujours amusante , madame Millin !
— Elle est assommante. Et tu voudrais la dépister ?
— Juste. Écoute; rien là*dessus à Rosalie ni à Marielle. Il gèle à pierre fendre : c'est vrai ! Mais
nous ayons des witchouras et des pelisses pour les femmes. Victor m'a parlé de traîneaux pour glisser sur la Seine, qui est prise. Il neigera cette nuit. C'est beau à voir. Faisoqs agréer la partie à nos dames , et la dévote ira conter son martyre à d'autres.
— Je descends dans ton ayisypedibus etmanibus, comme on dît en rhétorique. Va pour le traîneau, la neige et Boulogne.
Ce qui fut dit fut fait. Une heure après toute la famille était à la campagne et réunie autour d'un dîner simple improvisé par Rosalie , que Marguerite aidait avec beaucoup d'intelligence. Victor était resté à Paris pour qu'on amenât de bon matin les traîneaux : puis il devait passer chez Corcelet au Palais-Royal , faire une commande à la modiste de madame Oranger, et prendre chez Giroux des crayons pour, madame Bouvet la jeune , qui , folle de tableaux depuis qu'elle était la moitié d'un artiste , voulait apprendra à dessiner le paysage sous la direction de son mari.
Après dîner on fit venir Jélyot , espèce de petit drôle qui savait un peu de jardinage et qui faisait l'etitendu ; Edouard lui détailla le plan d'une fortification en planches à l'efifet que les gamins de Boulogne ; Saint-Cloud , Bellevue et autres lieux circonvoisins ne profitassent pas de l'absence de clôture autour de son petit bouquet de peupliers , et ne vinssent pas s'ébattre dans son jardin pour le gaspiller. Monsieur Jélyot donna préalablement son approbation au projet , mais il démonti*a qu'il
était mal conçu. Alors- Charles , qui avait dessiné ridée de son ami , jeta le tout au nez du critique , et lui dit de faire eomm« il l'entendrait. Ce que fit iBonsienr Jélyot.
Tandis que le bois pétillait dans la cheminée , que les vilres suaient sous les rideaux et que la neige s*én allait dolemment dans l'espace , pouJrant à blanc la terre voilée d'un ciel gris , les deux amis , les deux amies , appuyés sur la table à la clarté d'une lampe sous sa prison de cristal dépoli , se disaient ees mille et une choses que n'avaient pas encore tari deux mois déménage : des riens, de la gaieté, de ces mots qui vont à leur adresse et qui font parfois allusion à ce qu'on a librement pensé dans le téte-à-téte : chapitres si doux , qu'on les radote encore lorsqu'on a des rides , le dos voûté , les paupières rouges et la bouche sans dents. Le cœur vit de passé quand on vieillit , d'avenir quand on est jeune. On parla d'avenir.
— Moi, dit Edouard, je me reproche quelques années perdues dans de frivoles occupations. J'ai négligé ce que mon père m'avait appris : mais maintenant je suis un homme et je serai bientôt père, sans doute : n'est-ce pas, Marieile? Il ne faut pas baisser les yeux , ma bonne amie ; il faut
s'attendre à ce bonheur-là tôt ou tard Me
voilà donc citoyen , et citoyen actif : devant , ou peu s'en faut, un exemple à ma famille...
— Tu supposes ce qui est en question , objecta gaiement Charles.
— Je le suppose , parce qu'à cet égard je crois bien que tu n'en es aussi qu'aux suppositions. Moi, mon ambition , et elle est légitime autant qu'honorable , c'est d'exercer un jojir ma part d'influence à la tribune pour mes compatriotes. De quoi ris-tu ?
•— Je te vois déjà député , les fleurs de lis an collet , et quelque portefeuille sous le bras.
— Il n'y aura peut-être pas éternellement que des fleurs de lis en France ; et pour faire prévaloir quelques idées généreuses, le titre de ministre n'est pas si nécessaire que tu le penses.
— Bien ! mais l'âge ?
— L'âge!... Oui, c'est vrai! c'est une barrière à briser : à briser , n'importe comment. On y viendra ; car ces liens factices , cette fiction de la loi qui met des millions d'hommes en dehors de leurs affaires, qui ' dérobe le grand nombre au profit de quelques familles , sont des germes qui porteront leurs fruits. Je ne crois pas aux sociétés bâties sur le vol politique : les exclus sont des ennemis. Autant vaudrait me vanter Rome avec ses quelques grands propriétaires; et puis, en bas, dans l'oubli , lesclavage et la poudre , ses prolétaires à la merci du patron , ses afifrancbis onéreux en dehors de la puissance , et enfin les esclaves qu'on jetait aux viviers pour engraisser des murères , ou qu'on livrait aux griffes des lions pour consoler la canaille de ses misères et les voluptaeu blasés de l'ennui qui rongeait leur ame.
— Est-ce que tu serais encore républicain ?
— Ma mère a les républicains en horreur, dit timidement Marielle.
— C'est possible , Marielle. — Oui , je le suis , mais dans un sens. A qui est le monde? A toi, à moi. C'est bien! mais il faut nous entendre pour vivre en paix ; et voilà la république.
— Mon avis étant de vivre en paix, reprit Charles, va pour la république. Mais ( peut-être ai-je mal lu ) comment se fait-il que pas une de ces admirables sociétés , ainsi décorées du beau nom qui te séduit , n'ont pu subsister que par la conquête : puis sont mortes un beau matin dans la guerre civile ?
— Pourquoi ?. . . . Comment ? tu me fais cette question , après ce que je viens de te dire?
— Oui , pourquoi ?
— Premièrement , parce que tu es un imbécile 'qui ne sais pas lire; secondement , parce qu'elles
étaient fondées sur le vol politique , sur la spoliation des facultés individuelles , sur l'accaparement enfin des droits qu'on apporte naturellement à la masse sociale en venant en partager les charges.
— Tes deux raisons sont excellentes , la première surtout. En conséquence , allons nous coucher, car voilà ta femme qui bâille.
— Ne le crois pas, Edouard, et continue; ceci est nouveau pour moi. Il me semble qu'on a tort de ne pas donner aux femmes quelque teinte des choses graves ; elles en profiteraient pour occuper leurs
pensées , influei: sur leurs eiifans , et les former de bonne heure à devenir des hommes.
— AB ! dit Charles avec vivacité , si vous voulez former les hommes , vous attenterez bientôt au gouvernement.
— Pourquoi pas ? reprit en riant Rosalie.
— Bon ! reprit son mari ; pare-moi cette botte-là, républicain.
— Je déclare, dit Edouard , que ta prétention formelle à l'autorité dans une femme lui ôterait à mes yeux son plas grand charme.
— Voleur politique ! murmura Charles. Et n'apportent-elles donc pas dans l'ordre social des dk*oiCs en venant en supporter les charges , comûne tu le faisais sonner si haut tont-à-l'Keure ? Les femmes des Spartiates étaient citoyennes , et tu veux réduire à l'esclavage les femmes françaises. Tire-toi de là , mon vieux.
Hosalie et Marielle firent un murmure d'approbation. Edouard était sur dés charbons ardenis. Avec des hommes , il eût dédaigneusement écarté l'objection sans se soucier de la résoudre ; avec des femmes , et de jeunes femmes , il fallait se tirer de là tant bien que mal sans les blesser, ou bien s'attendre à l'insurrection de leurs vanités. Il prit prétexte d'un tison qui venait de rouler dans les cendres et jusque sur le garde-feu pour se remettre et tâcher de suivre dans ce labyrinthe une route logique. Le trouble de son esprit le fit tomber dans un fossé.
— D'abord, je nie que les femmes ^ supportent toates les charges de la société : ton syllogisme tombe; elles ne sont ni soldats, ni
— Halte! dit Charles : dans ta république nous devons avoir la paix.
— Sans doute ! mais tant que tout autour de nous on aura des gouvernemens spoliateurs des droits de l'homme , intéressés à entraver la marche progrèssive de la civilisation , il faudra se préparer à des lattes. Les antipathies sont nées pour le duel , les similitudes seules peuvent vivre en paix.
— De mieux en mieux. Voilà bien de l'ouvrage et des gibernes sur les bras de ta république , et sans doute aussi rhérjtage à tes futurs enfans d'une guerre qu'ils légueront aux leurs; ainsi de suite ^ JQsqu'à ce qu'ils aient formé un désert tout autour d'eax. Par quoi , si tu veux de ton vivant assister à une page historique de ton système , je te conseille d aller tout simplement aux États-Unis.
Edouard fut étourdi du coup ; il n'avait pas dit ce qu'il roulait dire f un maudit respect humain le liait. Il passa donc sa mauvaise humeur sur le gouvernement, les chambres, la cour de Charles X, dont il fit une silhouette rapide et amère ; il dit également l'histoire des répugnances publiques , des causes qui les accéléraient , et voyant la France désarmée d'institutions , objet de l'envie de tous les «iseurs de coups de main, il en conclut qu'un sublime aventurier comme Napoléon , dans l'énergie de la conduite duquel éclaterait le symbole de la
force qui en réalité n'était alors nalle part, rallierait vite autour de son drapeau ces volontés errantes, lasses du vague où le cycle des événemens avait laissé la France. A ce compte , au 28 juillet , les ouvriers de Paris furent tous des Napoléon. Reste à savoir si leur courage aura fondé des institutions, si la municipalité germera libre et forte d^ns leur sang.
Charles n'eut pas la plus petite objection à faire à tout cela ; seulement de temps à autre il baisait les mains de Rosalie pour la distraire de la grave attention qu'elle prêtait au discours d'Edouard; alors la petite femme souriait , ou faisait une moae mutine pour que son libertin de mari ne troublât pas le colloque.
Pour Marielie , ces démentis aux doctrines de sa mère, le nouveau point de vue sous lequel sa jeaoe intelligence entrevoyait les choses , la conscience qui s'exprimait avec chaleur par la bouche d'Edouard , étaient autant d'éclairs sur l'horizon de ses idées , et le fantôme de son pè/e qui s'élevait ensanglanté , le drapeau tricolore à la main , le poignard d'un verdet dans le flanc , jetant un coup d'œil sombre sur le dôme des Tuileries , plaidait pour la première fois la cause de la patrie contre lès enseignemens maternels. Aussi dévorait-elle son mari des yeux , et restait-elle comme suspendue à ses lèvres.
— Quoi qu'en ait pu dire Charles , reprit enfin Edouard , je ne me crois pas déshérité d'un avenir
prochain. II y a partout, en Italie même oà ta n*as songé qu*à récorce , à ces arts sans postérité , à ce ciel qui seul est poète parmi ces Italiens sans poé* sie; il y a partout, dis-je , en France et alentour, une y'te populaire qui ya bouillonner et franchir des digues sans réalité, sans consistance. De minute en minute la compression en devenant plus forte bâte rinstant de l'explosion. Il ne faut qu'une minute pour mettre un siècle au monde , et chaque heure perdue dans une lâche indifférence arrache à Toisif un grand rôle qui va lui être offert.
— ËsUce donc pour cela , mon cher Edouard , que tu nous as proposé une partie en traîneau pour demain , et parce que les siècles changent de relais devons-nous donc nous mettre à glisser sur la rivière ? Tiens , Edouard , tu m'appelais exagéré quand la flamme des arts , qui réchauffe et ne brûle pas , qui unit ceux que la politique divise , m*em« portait jusqu'aux nuages comme une montgolfière, et te voilà rêvant la popularité de Lafayette , les politesses de l'histoire et le néant du tapage. Tout cela, mon ami, n'aboutira qu'à tuer ce qui faît le charme de la vie. Tes républiques sont fort aimables dans les éphémérides. Je les aime étonnamment de loin. Elles sont superbes pour les médaillers ; mais , si elles passaient dans la rue , je leur jetterais ma boîte à couleurs sur la tête : d'autant que tout cet attirail serait de liïxe, et qu'alors on se soucierait de poésie et d'art moins que de discuter, à en périr d'ennui , sur la coupe
d'un amendement , le style d'une loi et la sculpture des banquettes où se camperaient les mandataires du peuple souyerain. Faites donc des tableaux pour ces Spartiates qui mangeraient du brouet noir, et, le coude percé , viendraient rugir sur les lacunes de la constitution !
— L'artiste déprave Thorame dans ce que ta dis là , Charles ! Rassure-toi cependant , chaque âge a ses pages sublimes. Si par l'inexorable loi du progès, Futile détrône le beau , si l'Egypte est morte dans st>n génie quand celui de l'Angleterre plane sur le monde, si le confortable a tué le grandiose, c'est que les arts ont passé du plaisir aux affaires, du cercle étroit des coursdans la sphère de l'humanité. Leur vol était resserré dans l'enceinte des royales demeures : maintenant il s'abat sur les chaumières où l'éducation pénètre avec l'aisance, et le goût aTec le repos. Vous autres , petits raisonneurs , tous frémissez de voir Fartiste suivre dans ses spéculations l'instinct commercial , et d'illuminé devenir négociant. Je m'en réjouis pour ma patrie et le monde. Il faut mettre l'indispensable à la portée de tous , et ce projet exige plus de profondeur que d'accabler d'un luxe d'agrément une foi*tiine privilégiée. Il y a plus de braves gens qui manquent du nécessaire que de riches qui songent au superflu.
— Courage , Edouard , réduis-nous à des chiffres; trace l'art au compas; soumets le génie à l'arithoiétique. Étreins le talent, dis-lui de peindre des rosaces sur la porcelaine , de décalquer une gravure sur
verre , de sculpter des sifflets d'enfant et d'écrire des almanachs où il sera dit quand ou doit senîer ' le chanvre et se rogner les ongles.
— Le génie est solitaire , Charles ; c'est sa nature. Mettons-le hors de cause. Il a pour flatteurs une populace qu'il sait tenir à distance. Favorisé du ciel, il va où il peut. 11 n'a pas son secret: son secret le possède. Pour lui je ne sais pas de guide : il vit trop haut pour qu'on l'atteigne et qu'on le détourne de sa route. Son instinct secret est sa boussole. Alors, quels que soient les temps, les lieux, les idées régnantes , les préjugés reçus , sa mission destructrice ou salutaire s'accomplit. Il jette à la terre les germes qu'il a reçus de Dieu , et- ces gei^ mes fécondent. Mais il est solitaire , Charles ; il est voué à la gloire , à ses charmes inconnus du vulgaire, à ses périls au sein de la foule qu'il blesse: on le lapide , et les générations suivantes viennent enfin s'agenouiller à son tombeau.
— Voilà qui n'est pas encourageant.
— Il faut exception ; c'est ce que je voulais te dire : et la tourbe des imitateurs accomplit l'œuvre auquel il est venu présider , le mystère social dont il était le révélateur. Il est l'architecte. Les autres sont les manœuvres.
— Parbleu ! mon cher architecte , dans le choix de tes métaphores ta avais oublié celle-là.
— Situ as du génie
— Comment si j'en ai ? je t'en recéderai quand in voudras.
— Tu tue ferais plaisir. Si tu as du génie , dis-je, et je n'entends pas celui dont nous venons, de parler , 'dont les types sont Moïse , Jésus-Christ , Mahomet , Napoléon ; c'est-à-dire si tu passes par la yie avec un certain talent , une honnête supériorité , quelque chose enfin qui te donne une popularité de carrefour, d'arrondissement, de pays même ; et qu'à cela tu joignes une aisance quelconque , le désir d'être d'une académie , le temps de rêver à ce qu'il te convient de faire , sans que le besoin te cloue au travail et que le coup de sonnette d'un créancier puisse suspendre les concepts de ton intelligence , alors fais du beau , de l'art; bâtis des choses de géant en additionnant tes idées , ce sera bien vu. Tu es libre. Et moi, je bénirai le besoin qui rend industrieux, les chaînes de la misère que rompt l'homme utile , la montagne qui pèse sur l'Ëncelade populaire ; car il a fallu des milliers de bras ; des instrumens à créer en foule , des creux à percer dans le globe: équarrir le cèdre, tisser le chanvre ; déformer , triturer , parcourir le monde: enfin optsrerdes merveilles, sur chaque échelon de l'échelle des êtres , seulement pour te mettre un pinceau à la main et des couleurs sur ta palette. Aie du génie après cela , sans te piquer de recoo' naissance pour le genre humain dont tu es Tœuvre de prédilection , sans lui rapporter ce qu'il t*a si généreusement donné.
— Ne te fâche pas , Edouard ! Parbleu , je suis très-reconnaissant de ma nature : mon embarras
estdesayoirquoi faire poar le remercier poliment. Tu m'as tellement rabattu dans mon infiniment petit que les moindres herbes m'écrasent et que j'ai peur de me noyer dans une goutte de pluie.
— Ce que dit Oranger me semble très-juste , interrompit Rosalie , et vous êtes de mafuvaise foi , mon petit mari; tous riez quand on parle raison.
— Charmante raisonneuse , reprit Charles , sans doute il a parlé d'or, mais où conclura-t-il ?
— C'est Jà ce que j'attends , ajouta Marielle.
— Je conclus que nous sommes sur terre pour accomplir une loi de réciprocité. Que je me dois , que nous nous devons à nos semblables , et qu'en rompant par l'indifférence cette vaste chaîne qui unit l'individu à la famille et la famille au monde, nous sommes coupables de désordre.
— Il veut à toute force être député ! dit Charles ; mais moi! artiste, fou , écervelé , car je ne suis que cela, que serai-je au milieu de l'ordre social , s'il te plait? J'ai bonne envie de ne pas me conduire plus bêtement que ta grandeur, autant du moins que me le permettront mes petites capacités. Cependant je ne voudrais pas gonfler des bouteilles à Sèvres , aller chez les Lapons à la chasse des martres zibelines pour que mes camarades aient des pinceaux: , ou demander des couleurs brutes aux entrailles des carrières.
— Reste à ta place ! qui te dit d'en changer? L'historien des peuples est utile aux peuples. Il les éveille sur l'avenir en recueillant les annales du
passé. Fais de même. Sî les nations sont t>én8sabtes, tâche à tout hasard de vÎTre autant qu'elles ; qae ton pinceau soit populaire. Le serment du Jea de Paume immortalisera David. Va ! tes contemporains t'offriront plus de pages que tu n'en» pourrais conlier au chevalet.
— Nous aurons donc une révolution? repartit Charles ; eh bien , j'y réfléchirai. *-
— Dieu nous en préserve l s'écrièrent à là fois Marielle et Rosalie.
— Dieu nous l'envoie promptement! ripostèrent Edouard et Charles.
y ' — En attendant , reprit gaîemeot Edouard , il faut régler notre vie. Tous les matins des travaai; mais francs , consciencieux : puis le soir parfois le spectacle : rarement, car lés chefs-d'œuvre sont ^ares ; des ami^, peu , mais à nous , et non à tout le monde. Rosalie , vous êtes notre tête sage : la présidence de la communauté ménagère vous, sera dévolue. Marielle aime les arts et les connaît : elle aura dans son département l'emploi du terops consacré au plaisir. Tantôt un petit bal en famille : puis des parties dans la campagne. Je me range, et je me range sous vos lois. Après le travail da cabinet , après nos soins à quelques affaires qu'il ne faut pas laisser languir, Charles et moi nous serons tout à vous. Les comptes et l'argent vous regardent: ce sera votre grande affaire ; la nôtre est de non» débarrasser, avec toute confiance en vous , de tout autre souci que celui d'être laborieux. Notre repu-
SOIR ST MATm. 20Ô
Mqite sera nomade : ici , si vous le voulez ; k Parb, à TOtre choix : voas déciderez. La vilte a son agrément^ la campagne ses attraits , et je suis flexible : votre satisfaction décidera la mienne. Bonne mine et bon cœur, c'est tout ce que j'exige; et je ne crois pas me tromper en comptant sur mes bons amis, eomme ils peuvent faire fonds sur moi.
— Quand tu ai^as des enfans, Edouard, dit Charles en jetant un petit coup d'œil à Marielie, quand ma bonne Rosalie m*aura rendu père , je les élèverai à peindre , à faire des armes. Nous ne les jetterons pas sur les bancs d'un collège pour apprendre des langues mortes. Nos femmes les nourriront , pour que nous ne commencions pas à les aimer lorsqu'ils aimeront déjà une étrangère ; et tu achèveras d'en faire des hommes lorsque le lait de leurs mères et de salutaires exercices en auront fait des enfans robustes.
— Mais si nous n'avons que des filles ! reprit Macielle.
— Par ma foi ! je n'y pensais pas.
— Les mères y pensent , dit Rosalie.
— Alors, reprit Edouard, vous unirez vos qua- Ktés pour les perfectionner de commun accord...
— Et si Dieu nous les donne de sexe différent , dit impétueusement Marielie , nous les marierons ensemble !
— Souhaitons que la coqueluche n'emporte pas les futurs époux ! ajouta Charles en se levant ; et puisqu'aussi bien nous avons tant de prévoyance
is.
pour nos enfans , il me semble qu'à minait il est temps de se retirer.
— Minuit ! s*écria Edouard. C'est pourtant vrai!
^— Tu ne t'ennuyais pas : tu parlais tout senl.
Un quart d'heure après tout reposait dans la maison ; les lumières étaient éteintes ; et il n'y avait dans les plaines d'alentour que de la neige, da calme et de l'ombre.
Préoccupé de pensées bien moins sérieuses qoe la veille , Edouard , qui s'était levé de bonne heure, revenait à travers son jardin après avoir été donner un regard à l'ouvrage de Jélyot. Le jardinier avait déjà mis quelques fortes planches goudronnées contre les troncs des peupliers pour former la clôture sur la Seine. Il triompha quand monsieur Oranger convint que le travail du domestique valait mieux que le dessin du maître. Charles courait voir si la Seine était favorable à la partie en traîneaux, quand il recontra son ami à moitié chemin.
— - La perfide dévote est arrivée, lui dit Edouard. Notre innocent calcul est brûlé ; mais ce n'est pas tout : nous sommes menacés de la visite de ton beau-père ; j'ai ouï cela par la cloison au moment d'entrer dans la chambre de ma femme. Par bonheur, Marielle me croyait occupé, et l'a dît à sa mère. Je me suis esquivé. J'allais chez toi pour te faire perdre une heure au moins sur les causeries du bonhomme : c'est toujours cela de pris sur fennemi. Victor est arrivé , et les traîneaux sont là. Nous les essaierons tandis que nos -femmes sup-
porteront le premier choc de cet ouragan de paroles qui fond sur nous de Paris.
£n disant ceci il entra dans la resserre.
— Qu'est-ce que c'est ? dit-il après avoir franchi le seuil.
— Tu dis?
— J'entends des pas dans le jardin sur la neige.
— Malédiction! c'est M. Feuchères , et il m'a vu.
— Keçois-le ; mais , au nom du ciel ! emmène-le YÎte et ne me trahis pas.
Et Oranger ferma la porte de la resserre.
Charles , immobile , vit arriver à lui le terrible mercier , empaqueté dans sa houppelande de mole ton couleur de brique , le nez rouge , la face dans un capuchon de tricot de laine , poudré au chapeau , sur les épaules et les souliers comme si on lui eût versé un sac de farine sur la tète : une expression maussade et des gants de buffle complétaient cette moderne personnification de l'hiver.
— Quand on quitte Paris le dimanche, dans cette saison , on ferait bien de prévenir les gens.
Ce fut sa première parole.
— £h ! monsieur Feuchères , quand on prévient les gens le samedi , on n'est pas exposé à ce mécompte. Voulez-vous que je réveille Rosalie ? •
Non. Laissez-la reposer. Je suis venu pour vous. J'ai trouvé là-bas ce petit drôle de Victor prêt à par»tir à cheval, et qui m'a offert de me prendre en croupe. Comme j'aurais eu bonne grâce par le verglas qu'il fait et ne sachant pas me tenir !
— Et des Toitores ?
— Des voitures ! voil^ bien parler. Je ne mets jamais d'argent sur moi quand je sors. Laissons cela , et tournons dans le jardin pour causer.
— Par le froid qu'il fait ?
— Le froid me convient.
— Vous avez le nez gelé.
— 11 se dégèlera. J*ai un rendez- vous au Palais- Royal à midi , et tout au plus deux minutes à perdre.
— Souffrez que je dise à Victor d*atteler le cabriolet.
— Non ! non! non! Dussé-je me rompre le cou , je m*en irai comme je suis venu. Dites-moi , mon gendre ? est-ce que ce beau projet de communauté , dont ma femme m'a parlé le jour de vos noces , est une chose sérieuse ?
— Aurait-il le malheur de n'avoir pas votre approbation ?
— Ni celle de toutes les personnes sensées.
— Pourquoi cela?
— Parfce que...
— C'est une raison ;^ mais si vous et vos gens sensés n'en avez pas d'autres...
— J'en ai mille , monsieur mon gendre. On n'est pas venu à mon âge , sans se rendre raison d'une foule d'incidens , dont les jeunes gens ne tiennent pas compte. Ah ! ah ! ne hochez pas la tête.
— Je ne hoche rien. J'écoute et j'attends.
— Je sais bien que vous allez vous écrier : Nous sommes des amis d'enfance. Nous avons été élevés
ensemble an collège. Nous àVCDM YéctL qaîme atis eôte à côte. Noas sommes intirties comitie tes deux doigts de la main.
— C'est vrai ! eh bien ? •
— £h bien ! toat cela et rien , c'est le mén^e chose. Moi qui tous parle , voyez-rous?... quand j'époOsai madame Feuchères , je cessai de tofr tous toes amis. Je rompis de manière ou d'autre. Elle fit de même , et fit bien.
— Comment t Tonlee^yotisque je rùt brouille... ?
— On ne se bat pars. Je ne parle pas de saisir dÊls pistolets ou de se donner un coup d'épée dans lé ventre t Vous avez une maniée d'interpréter lei . choses. ••
— C'est que tous avez «ne manière de tes dire. . .
— Je les dis comme je le sens et comiiiè je té sais. Et je vous prédis. . .
— Pi*enez garde : il y a là un tonneau dont le couvercle est perfide.
— Et je vous prédis...
— Mon bon monsieur Feuchères , nous prédirions plus à notre aise devant un bon feu et en prenant qudqae chose de chaud.
— Je ne veux rien prendre de chaud et je
vous prédis.... Vous ne m*écoutez pas?
— Parbleu , je gèie !
— Et moi aussi , je gèle ; mais je parle... Et je vous prédis que tous ces projets de fous sont des contes en l'âir , des balivernes dotit vous aurez à VOUS repentir plus tard. Je ne crdils pas à la durée
de ces beaux sentimens. J'ai tonjours tu que cela tournait à mah Vous vous mordrez les doig^, monsieur Bouvet , vous vous mordrez les doigts.
— En ce moment , je les ai transis.
— Faites comme moi , soufflez dessus. Si toos aviez été en Russie , donc !
— Vous avez fuit la campagne de Moskoa , mon* siçur Feuchères ?
— Votre monsieur de Lannau , par exemple , < antre écervelé , qui vous donne à réfléchir deux heures de suite , sur des paroles où il n'y a ni quene ] ni tête : grand diseur de babioles qui embrouillent ; l'esprit quand on a la bêtise de l'écouter : rieur , ; coureur , conteur de sornettes et de drôleries ; qui . a tons les défauts , qui fume , a des maîtresses , et ^ coupe sans cesse une conversation grave par une pasquinade et un calembourg...
— Vous n'aimez pas les calembourgs , monsieur Feuchères ? i
— ... Qui chante , rit, pirouette, tranche tout, sans rien savoir...
— le portrait n'est pas flatté.
— N'est-ce pas ?.... Eh bien ! si vous continuez ■ à le recevoir , je ne réponds de rien. |
— Allons donc !
— Il n'y a pas d'allons donc !
— Vous plaisantez, monsieur Feuchères.
— Je ne plaisante pas , monsieur Charles. Les femmes ne sont pas de fer. Et ma fille...
— ,.. A d'excellens principes. Je suis étonné d'avoir à vous l'apprendre.
— Eh! sans cloute; mais ce n'est pas une raison^
— Par exemple !
— C'est comme je vous dis. Vous , monsieur , qui traitez si lestement ces choses, comprenez-yous rien aux femmes ?
— Mais...
— Alors, je vous en fais mon complimen|. Moi, je n'y comprends rien du tout.
— On le voit bien.
— Elles aiment les bêtises , monsieur. Elles aiment les bêtises.
— Monsieur Feuchères , vous vous en faites accroire.
— Et toutes ces mines d'évaporés, ces familiari^ tés qui précèdent l'impertinence , ces intimités qui mènent on ne sait où , sont pour elles un bouquet, un parfum...
— Vous allez tomber, monsieur Feuchères : cette échelle...
— Sije tombe, je me relèverai. Souvenez- vous de ce que je vous ai dit. Je le pense de tous les amis en général, de monsieur de Lannau en particulier. Et en vous donnant ma fille , je n'ai pas abdiqué le droit d'exprimer avec sincérité mon avis sur sa conduite et même sur la vôtre. Gravez mes prédictions dans votre esprit. Vous avez des oreilles : c'est pour entendre.
— J'ai aussi une langue pour répondre ; mais vous ne m'en laissez pas l'usage.
— Qu'est-ce que vous pourriez dire ?
— Faites-moi le plaisir de me dire ce que tous pourriez répondre.
— Monsieur Feuchères, je me tais : tous êtes né pour prédire, et j* userai de tos préjugés *d'almanach. Savez- vous que dans le quinziènXe siècle on To^s eût brûlé vif en Europe ; et que , si voas battiez souvent les cartes à tirer de tels horoscopes, vous ne feriez pas fortune mainlenaut ?
— Qu'est-ce que cela prouve ? Que les fous sont en grand nombre et les sages en très-petit. Non, monsieur, jfs ne tire pas les cartes; je dis les ckoses comme elles sont ; et mes préjugés , comme vous dites, se bornent à croire qu'une glace que Ton brise porte malheur, lorsqu'il faut en indenmiser le possesseor. 4^près tout, j'ai fait mon devoir. C'est à vous de faire le vôtre. ,
— Oui , monsieur Feuchères.
— Je me lave les mains de tout ce qui peutarri?er.
— Oui , monsieur Feuchères.
— Souvenez-vèus de mes paroles. Vous u'aurez p^ été pris au dépourvu.
— Oui , monsieur Feuchères.
•—Riez, frottez- vous les mains, prenez un air goguenard; vous avez tout l'esprit, et je ne suis qu'un radoteur..*
— Ah ! monsieur Feuchères.
— Mais vous n'aurez pas à dire, si voua manquez de prudence , que mes ooaseila vfMis auroot manqué.
— • Monsieur Feachères..«
— Je vous ai pris à part, sans témoins, avec intérêt et amitié. Je suis vif peut-^être ; mais le sentiment qui me pousse doit être mon excuse.
— Monsieur Feuchères...
- — Vous verrez ! vous verrez, mon gendre! J'aurais pa dire tout devant votre femme , qui aurait senti ce que vous ne voulez pas avouer; mais j'ai pour principe que le mari doit éti*e la tête , le cœur et le bras du ménage; et pour avis de rester de mon avis.
•*-' Pourquoi voulez-vous donc que jç ne sois pas du niien?
Ici monsieur Feuchères garda le silence , cassa d*nn coup de pied un cerceau qui s'était pris dans ses jambes , s'arrêta , comme empêtré dans son ar^ gtiment favori ; puis prenant dans ses gros gants la main de Charles :
— Adieu , mon gendre, lui dit-il.
— ' Mais déjeunez avec nous.
-^ Je ne puis.
— Au moins , voyez Rosalie «
— Dieu m'en garde ! Si je n'ai pas assez d'influence pour vous persuader, j'espère au moins que TOUS lui tairez que son père s'est mêlé fort inutilement de venir ici parler pour son bonheur! Adieu. Kestez là. Pas de vaines cérémonies. J'aime mieux la docilité des gens que leurs politesses 5 et vous ne me donnez celle-ci qu'en me refusant celle-là. J'ai anssî le drmt de vous refuser quelque chose. Bonjour, bonjour.
Et il 8*en fut en trottant lourdement , pour frapper ses pieds engourdis.
Sur la porte , monsieur Feuchères fit une rencontre; mais avant d'en parler, rentrons chez Marîçllequi avait eu la visite de sa mère.
Madame Millin avait Tair calme, important , un peu aigre; mais elle écouta patiemment et avec une sorte d'intérêt tout ce que Marielle put avoir à lui dire; approuvant quelquefois par monosyllabes, et parcourant avec les muscles de sa physionomie tous les tons des diverses gammes qui peuvent se trouver entre le diapason de l'humeur contrainte et celui d'une attention distraite.
Marielle lui parla de son mari , de l'égalité de son caractère , de quelques traits qui peignaient sa fermeté dans le bien , sa flexibilité à se détourner d'une fausse route ; mais elle glissa sur le chapitre des mœurs politiques , et fit un à gauche pour ne pas souffler mot sur l'église qu'Edouard ni elle n'avaient visitée depuis les deux mois du mariage.
£t ces gens qui sont ici? demanda la dévote
d'un ton bref.
— Quelles gens ? reprit Marielle.
. — Ces mariés du même jour que vous.
.*— Ah! vous voulez dire monsieur Charles et Rosalie i n'est-ce pas , ma mère ?
— Qu'en- faites-voua?
Vous me dites cela d'une manière! Mais vous
connaissez Kosalie , maman ; elle est toujours la même ; et monsieur Charles est gai , grand dispu-
SOIR ET JÊ/LTIS. 219
tenr avec Edouard , qui rit , raisonne , discourt et travaille avec lai. Je n'ai jamais tu se quereller du meillear accord et s'accorder si bien pour ne pas s'entendre. Je les écouterais tout un jour. Il y a vraiment à profiter dans leur conversation.
— Est-ce qu'ils se sont casernes chez vous à tout jamais ?
— Mais , ma mère , ils sont chez eux.
— Sous le même toit?
— Puisqu'ils possèdent la moitié de la maison.
— Gela ne leur a pas coûté cher. £t tous donnet-on la moitié de la maison que monsieur Feuchères possède du côté d'Essonne?
— Oh! si Rosalie la possédait, je jurerais bien...
— Ne jurez pas ! C'est une mauvaise habitude , et vous vous tromperiez à coup sûr. C'est donc pour Tétemité qu'ils comptent vivre côte à côte, user de votre table, se servir de tos domestiques...
— Tout efit en commun , ma mère , et jusqu'à présent je n'ai pas à m'en plaindre.
— Jusqu'à présent... Je le crois !
— Et pourquoi voulez-vous que cela change?
— Ce n'est pas moi qui le veut, c'est le bon sens. Deux femmes ne peuvent pas vivre ensemble , je vous avertis , qu elles se corrompent réciproquement. Ennemies ou complices ; voilà tout ce qu'elles peuvent être. Il y en a une qui doit tromper l'autre , et le plus souvent elles se trompent toutes deux. La société d'une femme est pour une autre femme plus dangereuse que celle de dix Ubertins.
290 LE» INTIBIES.
— Mais TOUS voyez souvent madaioo Feaohèn», maman?
— Nous nous voyons : mais nous ne nous aimons pas.
— Rosalie m'aime beaucoup et me témoigne une affection très-vive.
— £n ce cas, tant pis pour vous. Vous êtes dupe.
— Mais, ma mère, expliquez-vous, je vous prie.
— <- Comment votre mari est-il avec elle ?
-^Mais très-bien; comme monsieur Charles avec moi.
— Qu'entendez-vous par très-bien ?
• — Mon Dieu ( ce sont de ces choses qui ne se définissent guère : des attentions , des respects ! Une foule de légères prévenances, de... de civilités , comme tout le monde I
— Rien de plus ?
-— Que je sache ! Vos questions?..,
— Défiez- vous.
— De quoi voulez-vous que je me défie?
— De votre ombre même. Un roi de France a dit avec sagacité que , si son bonnet de nuit savait ses secrets , il le jetterait au feu.
«*-* Moi , je n'ai pas de secrets, et je me fierais à Rosalie.
-^ Le mariage change les femmes, et vous changerez» Vous avez encore vos idées d'enfant. Admettre des étrangers dans son intimité, c'est se donner des tyrans, des espions, et quelquefois pis.
•> — Mais ils ne aont pas des étrangers pour nous.
— Vous rae faites pitié. Vous raisonnez comme... on ne raisonne pas* Un autre / à votre place , aurait dit à son mari ; u Attendons , mon ami. Ne nous hâtons pas, » et serait venue trouver sa mère. Mais je ne suis plus rien* Vous voîlà émancipée ; les grands parens sont lourds «ur les épaules : on s'en débarrasse avec plaisir, et les premiers vends...
— Mais, ce ne sont pas des premiers venus.
— £n ce cas , regardez bien cette maison !
— Eh bien?
— £h bien ! craignez d'en être les premiers partis! Votre Charles , je n'en dis trop rien. Mais Ro^ salie, c'est une hypocrite...
— Ah ! ma mère !
— Je ne m'y fierais pas pour tout au monde.
Elle doit bien vous dire du mal de moi.
— Ah! ma mère , nous ne nous occupons*. •
— Pas de moi.*. J'en étais sûre! Au fait, qu'estce qu'une mère?
< — Je n'ai pas voulu dire...
— Une mère qui s'est sacrifiée pour vous !..*
— Mais...
— Qui a tout fait pour ¥0tre éducation !..* ' «I e. . .
— Qui s'est privée pour vous mettre à même de faire un bon établissement. Et que fait^elle , cette Rosalie que vous me préférez? Quels sont ses soins , ses occupations?
— Je ne vous la préfère pas du tout, je vous assure.
— Voilà des traîneaux que votre jardinier emporte par là-bas. C'est sans doute pour s'amuser. S'amuser un jour saint ! £t vous ayez une parure de folle ! Des pierreries au cou , des bracelets , des diamans aux bras, aux doigts... Moi, j'ai communié ce matin ! Sans doute vous alliez avec elle... Que je ne vous dérange pas... Je me retire.
— Ma mère...
— Voilà monsieur Charles qui vous attend aa jardin!... Je m'en vais.
— Mon Dieu ! mon Dieu !
— Priez-le bien ! car votre conduite ToSense, et vous m'avez blessée.
— Quoi ! maman , parce que nous prenons nn peu de plaisir ? Ne faut-il pas que des jeunes gens s'amusent ?
— Vous avez raison : et moi je suis vieille ! Je vais prier.
£t , sans écouter d'autres paroles , remuant la tête , écartant sa fille , la veuve Millin s'en alla d'an pas ferme , tira la porte sur elle , descendit rapidement ; et quand Marielle , qui se précipita sur ses traces , voulut la rappeler, elle la vit au loin dans la neige, appuyée au bras de monsieur Feuchères^ que son grotesque déguisement ne lui permit de prendre que pour quelque cocher qui l'aidait à se diriger vers les petites voitures ; conjecture qui sembla se confirmer quand le mercier et la dévote montèrent dans un coucou»
urciiiBvs.
Adores l'écho , disait Pythagore : en politique et en fortune, on sait bien au juste ce que l'on sacrifie pour les semailles ; mais on ne peut jamais dire si la récolte indemniiera le laboureur.
Sauf quelques yisîtes du bon et grondeur monsieur Feuchères , et quelques paroles disgracieuses que madame Millin avait Fart de n'épargner à per^ sonne , six mois s'étaient écoulés depuis le mariage sans que rien troublât la paix de la communauté. Charles, devenu très-laborieux, avait commencé de nombreux travaux et se délassait des uns par les autres. Sa petite femme gi4£fonnait toujours près de lui beaucoup de vélin , gâtait force crayons h saisir le feuille des arbres , à dessiner la figure d'après le buste assez laid , mais si facile à saisir , du philosophe Socrate. Elle recommençait vingt fois et jetait au feu ses essais qui faisaient la joie de Marielle et l'admiration de Landrin. Le troupier en saura
mêmeqnelques-ans des flammes pour les clouer dans sa chambre entre les enluminures d'un marchand de cantiques et quelques saladiers de cette faïence grossière , à peintures bizarres , qu'il gagnait au tir de Tarbalète les dimanches. 11 faut convenir que la fumée et la poussière leur donnèrent un beau lustre : et Toinette acheva de les enjoliver en y suspendant tous les soirs les quinze oa vingt épingles qui sont indispensables pour une toilette de villageoise. Pauvre Socrate , après avoir bu la ciguë !
A Boulogne , comme à Paris , Charles avait son atelier ; et suivant que les caprices- de Marielle , r^pilateur supi*éme des stations à la ville et à la campagne , allaient et venaient comme la balancier d'une pendule , il travaillait aux dessins d'un dictionnaire d'anatomie, ou aux vignettes d'un ouvrage classique. U avait à faire en outre, pour un pair de France de l'opposition , la fameuse séance où monsieur Foucault empoigna ( suivant son expression énergique ) le député Manuel ; et le grand conseil de Berne venait de lui commander le tableau d*un fait célèbre des annales de THelvétie. C'était Thistoire de ce seigneur qui osa , dans la cabane d'un vassal , cracher sur la soupe du prolétaire : à quoi le paysan répliqua , en lui plongeant la tête dans la terrine : Puisque tu as salé la soupe, mange-la !
Ces travaux le préoccupaient. , Son avenir en dépendait , sans cela il se fut aperçu plus tôt des distractions d'Edouard. Celui-ci , depuis près de
six semaines, quittait rarement son cabinet, recevait beaacoupde lettres, rendait beaucoup de visites, et passait quelquefois des nuits à écrire. Il fallait que Marielle, en déshabillé de nuit et en papillottes , un boageoir à la main , et quelquefois boudeuse , vint l'arracher à diverses reprises de son bureau. Puis c'étaient de doax reproches : il se fatiguait la tête j on doit prendre son repos , il serait assez temps de-^ main ; et enfin l'argument décisif, un baiser qu'on demandait et qu'on rendait avec usure. Chaque soir même refrain. A table on le persécutait pour lui faire desserrer les dents. S'il répondait , il n'était point àla conversation: et parfois, frappé d'une idée subite, il se levait comme un fou et se sauvaitdans sa chambre, dont il poussait le verrou. Cette conduite dura si longtemps que chacun se mit à faire des conjectures. Monsieur Feuchères dit à madame Millin , avec le rire fauve d'un faiseur de prédictions fâcheuses et qui les croit sur le point de se réaliser, que tout cela rentrait dans ce qn'il avait annoncé ; que le froid se glissait entre les amis, et qu'on en était a la veille d'un éclat, dont on aurait prévenu les suites si ses avis eussent été écoutés. Madame Millin, partant de cette donnée avec une joie qui tremblait sur ses lèvres et brillait dans ses yeux, s'étonnait de la patience de Charles, et déclarait qu'elle avait le cœur trop haut placé pour persister a peser sur les gens de la sorte à l'aspect d'une si mauvaise mine. Landrin s'intrigua même de n'être plus le plastron des railleries de monsieur Granger, et disait à sa femme qu'il serait
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pmdent de ne plus aller dans une maison où on ne leur faisait qu'un accueil très-poli. Toinette haussa les épaules , et Landrin ne comprit pas.
Gomme la face de Granger restait inaltérable et raide comme un roc , malgré le torrent d'impertinences dont Frédéric lâchait les écluses , ce fat de ce côté que les attaques commencèrent. D'abord, Frédéric lui frappait sur les épaules et le faisait courir dans le jardin , ou tirait des coups de fusil sous ses fenêtres , pour le distraire ou l'excéder. Rien ne prit. Si Granger enrageait , il défiait par le silence les tours et le génie de son persécuteur. Alors Marielle s'inquiéta , et prit à part Rosalie. Madame Feuchères , à l'instigation de son mari , Tint demander à Charles ce que cela voulait dire , et eut beaucoup de peine à faire comprendre à l'artiste que le silence de son ami déplût à des bavards. Il consentit à s'adjoindre à la coalition qui grossissait de jour en jour ; et le ton presque insolent de madame Millin , son rire de pitié lorsqu'il donnait d^ interprétations plus ou moins vraisemblables à la morosité d'Edouard , la persuasion dont elle ne faisait pas mystère que monsieur Bouvet savait au fond de l'ame à qupi s'en tenir sur tout cela , finirent par mettre martel en tête à l'artiste.
Frédéric disait que le meilleur moyen était de le rendre jaloux , et qu'Edouard reviendrait rapidement au monde réel si madame Granger Toolait permettre qu'un mauvais sujet lui fît la cour. Â table il ne manquait pas de. mettre cette théorie en
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pratique , aux grands éclats de rire de Charles , de Marielle même, et de Kosalîe qui poussait Oranger du coude , et lui dénonçait tout haut les folies de son rival simulé. Alors l'architecte faisait un léger sourire , prenait sur lui , mais avec un effort visible, d'être au cercle quelques minutes ; et , l'instant d'après , semblable au nageur qui se débat sur un fleuve avec une pierre au cou , il retombait dans ses méditations.
Charles fit observer à tout le monde que l'appétit d'Edouard ne baissait point , ce qui était un bon signe* Il le fit même éclater de rire un jour en lui prenant le pouls d'un air doctoral : les pulsations comparées à l'aiguille des minutes étaient dans un équilibre très-vital ; quand on a le pouls régulier et que l'on rit , c'est bon signe. Il pria Rosalie de demander quelque chose à Marielle : Rosalie, rouge comme une cerise, parla bas à l'oreille de son amie qui ne put retenir un sourire , et Charles s'écria qae c'était un bon signe. Madame Millin et Feuchères restèrent convaincus qu'ils avaient mis le doigt sur la vérité ; car lorsqu'on se porte bien e| qu'on est maussade six semaines de suite , c'est que c'est par système , et pour dire aux personnes que l'on voit tous les jours : — Rendez-moi ma gaieté en déguerpissant au plus vite. £n conséquence , ils vinrent exactement tous les jours eux-mêmes, pour ne pas perdre le spectacle d'une scène violente ; ce qui , vu l'intimité des amis , ne pouvait ni se faire attendre ni se terminer sans mort d'homme. Gran-
ger ne faisait pas un monvement pour prendre son mouchoir on ponr découper une yolaîlle, qu'ils ne s'attendissent à yoir une bouteille voler à travers la table , ou rinstrument gastronomique disparaître jusqu'à la garde dans la poitrine de l'artiste.
Aussi , en retournant à Paris , ils charmaient la solitade et l'ombre du chemin par des récits qui faisaient peur h madame Feuchères. Madame Millin savait beaucoup d'histoires : toutes avaient une similitude effrayante avec les événemens qu'ils espéraient. Elle les racontait avec tant de grâce, qu'en arrivant à la rue d'Argenteuil, monsieur Feuchères se surprenait sur le point de dire ; ^— Encore une, madame Millin !
Cette mélancolie, qnî semblait être devenae l'état normal d'Edouard , cessa un soir après le départ de madame Millin et de monsieur Feuchères. Les quatre amis se trouvaient seuls. Voilà qu'Edouard se met tout-à-coup à battre un entrechat , prend vivement la main de Rosalie, celle de sa femme , donne un coup de pied dans un carton que Charles tenait sur ses genoux dans l'intention de montrer à Rosalie la manière de marquer le Irait ; il Tinvite à faire comme lui ; pais , tous formant un cercle autour de la taUe, Edouard chantant une ronde populaire, les autres répétant le refrain en chorus , ils se mirent à tournoyer en bondissant sur le parquet , et de toute leur force , tant que les porcelaines frémissaient sur les plateaux, les vitres dans les montans des fenêtres, et que du
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tapis, tnalbattn par Jélyot, s'éleva toute nne atmosh phère de cendres , qai les fit tousser avec des éclats de rire, et se pâmer en rendant Pâme.
A ces cris , à ces efforts de poitrine , au tremblement de la maison qui semblait devoir crouler sur sa base, Toinette et Landrin, qui étaient venus s'informer à l'office delà santé de monsieur Edouard , accoururent avec Marguerite et Jélyot; Gomme d'indiscrètes paroles du père de Rosalie et de la mère de Marielle avaient propagé des conjectures sinistres jusque dans les causeries de l'antichambre, ces bonnes gens pensaient en être quittes à1)on marché , s'ils ne trouvaient que trois morts sur le champ de bataille.
— Jélyot ! vous battez fort mal ce tapis. — Toî , Landrin , bonjour ! commence par te mettre à le déclouer avec ce lourdaud. Vous serez deux pour * le battre. — Marguerite , desserrez le corset de ma femme , parce qu'elle étouffe de rire. — Toinette , donne tin verre d'eau à Charles qui tousse. — £t voas , Rosalie , ouvrez la fenêtre : car je veux être pendu si je puis me bouger de ce fauteuil , tant j'ai dansé de bon cœur ; ce qui n'est pas une raison pour digérer un quintal de poussière.
Ces divers ordres donnés avec une précision qui paraissait tenir du prodige, furent exécutés à la lettre. On emporta le tapis, l'air purifia la chambre. Marielle , tout en désordre , jeta un châle sur ses épaules et vint s'asseoir sur les genoux de Granger, tandis que Rosalie ôtait la cravate de son mari , et
qae-Toînette , tout émue , laissait rouler sur sa robe le verre d'eau qu'elle tendait à monsieur Charles, dans une soucoupe tremblante.
Quand les premiers résultats de cet accès de gaieté eurent tranquillisé les commensaux du logis, et qu'Edouard eut assez dit de folies pour démoatrer qu'il avait la tète saine , on laissa les amis ensemble.
— Ah ça I puisque j'y pense , mes enfans , dit Granger , vous avez dû sans doute avoir du souci de me trouver si ridicule.
— De quel époque parles-tu? reprit Charles.
— Je parle du temps que j'ai mis à rêvasser , écrire , me promener , me taire. Tout cela comme une ame eu peine , qui attend des prières dans le purgatoire. Que pensais-tu de cela , Charles ?
— Je pensais que tu ne pensais pas à nous , et que tu faisais quelque plan de tragédie ou de maison de campagne. Mais les femmes s'inquiétaient déjà ; et si monsieur Feuchères et madame Millin avaient eu voix délibéra tive , tu n'aurais exécuté ta ronde que dans un cercle de fous, et sous lesdoa-
hes d'une maison d'aliénés.
— J'espère , monsieur , reprit Marielle en frappant son mari sur les joues , que vous nous êtes rendu tout-à-fait, et que vous apporterez désormab moins de distraction à table , quand il j aura des convives , et que nos parens nous ferons le plaisir de dîner avec nous.
— Mon dessin et mon porte-crayon sont dans on
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bel état , dît Rosalie en relevant le carton et les crayons en mille morceaux.
— Écoutez-moi, dit alors Edouard. Voici ce que c^est. On m'avait envoyé du ministère de l'intérieur le plan d'un canal sur la jonction du Rhin et de la Méditerranée. J'avais démon côté un ancien projet de mon père, sur un système de routes plus économique pour les terrains , et plus avantageux enfin que celui qui est suivi par l'administration , avec des plans qui pussent moins les dégrader en temps de pluie. J'ai vu le moment de faire triompher quelques idées justes ; et la fièvre d'utilité publique m'a pris comme un coup de foudre.
— Si tu savais que de suppositions désagréables ma mère a faites sur tes bouderies pour nous? reprit Marielle.
' — Il faut nous les taire , reprit Edouard en la baisant au front. Mais je ne vous ai pas tout dît. Mes travaux sont finis ; mes tr.avaux de tète , j*entends ; et maintenant, ma bonne petite femme
— Tu vas partir? interrompit Marielle avec explosion.
— Par exemple ! reprit Charles.
— Quelle nécessité ? ajouta Rosalie.
— Il faut que je préside à une foule d'opérations. Moi seul , comme agent responsable de l'entreprise, je puis expliquer sur le terrain une foule de difficultés que ne manquerait pas d'élever l'ignorance. Un mois y ma petite femme , un mois entier
— C'est nn siècle, dît-elle en pleoraot.
— Noas allons tous être des corps sans ame pendant ton absence , reprit Charles avec humeur.
— £h ! bon Dieu! ne Toilà*t-il pas tantôt six semaines que je suis moi-même une ame sans corps? j'avais l'esprit en Alsace quand j'étais près de toi». Je TOUS tiendrai fidèle compagnie par mes lettres. — Enfant , qui sanglote ! et que serait-ce donc si j'avais à faire le tour du monde ?
— Vous ne parlez pas de m'emmener?
— Ce que tu me proposes est impossible , boime amie. Des terrains à acheter, à visiter de pas en pas, avec une foul^ d'entrepreneurs , d'ouvriers, d'agens ; toujours dehors, à pied , à cheval , obsédé nuit et jour par le premier venu ! Autrement, j'en aurais pour des années. Ce ne sont pas là des fêtes, ni un voyage d'agrément* Il faut que je parte seul, ou que je ne m'en mêle pas. Décide , pourtant! et si tu veux , je resterai.
*— Oh I oui , oui « reste Edouard !
— Et l'on dira que je me suis refusé à des devoirs sur une larme ; que Granger est un excellent mari , mais un mauvais citoyen.
— Pourquoi donc me tromper, en me disant d'ordonner ce qutpeut me plaire?
-*- C'est que je veux, Marielle, que tu apprennes à choisir, et que tu saches désormais vouloir ce qui est bien , m'indiquer ce qui est honorable.
Ce débat dura quelque temps encore. On jeta hauts cris lorsqu'il annonça que la place était
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rçCenae poor le lendemain, qu'il allait partir à rinstaat mém^ pour Paris , que Charles le suivrait pour lies arran^mens particuliers , et qu'il était forcé de faire ses adieux à Tinstaut même. MariellA» loi reprocha son calme , sa résolution , et jusqu'à ce qu'elle afipela de l'hypocrisie, c'est«à-dire le long silence qui avait précédé son départ soudain. Enfin, après beaucoup de larmes , d'embrassemeas , de promesses recommencées vingt fois, minuit sonna, et Charles se trouva sur la route de Paris, seul dans les ténèbres avec Edouard.
— Ne dissimule pas avec moi , lui dit alors Char*les : les femmes ne «ont plus là , et ton voyage est bâti sur une billevesée trop évidente pour que je sois aussi ta dupe ? Puis-je être ton complice ?
-^ Je t'en crois dig^e , Charles ; mais j'ai besoi«n d'être sur que Marielle sera tranquille , et que , si ma téte courait quelques dangers , tu protégerais la sienne.
•^ Ainsi j'ai deviné , reprit amèrement Charles^
— Tu as deviné f mais tu t'exagères tout. Écoute, mon apni ; il y a une raison suffisante pour que tôt ou tard le fléau de la guerre civile se répande sur le territoire. Je sais que les gouvernemens tombent plutôt par leur faute que par le fait de leurs adversaires. Mais., dis-moi , qui régularisera ce mouvement désordonné ? car ce n'est pas tout que ^e vaincre , il faut organiser la victoire. Quand , au palais des Bourbons , l'horloge aura sonné l'heure oùt dans leur aveuglement , ils signeront la perte d'un
trône et fot|leront sous les pieds la garantie qai les protège , alors ils seront vomis hors de la France comme la bombe qae le mortier rejette. Mats je ne m'abuse pas : tout peut être submergé dans le flot populaire , tout ! Eh bien ! moi qui sais le témoin de la guerre qui se prépare , moi qui la Tois dans tous les yeux , la lis dans tous les cœurs , en recueille les symptômes dans toutes les bouches , je resterais dans un lâche sommeil ! Et ne Toîs-tu pas que cette torpeur serait le plus puissant auxiliaire de nos éternels ennemis ? Ils savent fuir , et leurs relais sont toujours préparés sans doute ; mais là où l'organisation qu'ils auraient rompue ne se referait pas aussitôt , ils rentreraient par la porte que le désordre leur ouvrirait. Il faut poser des pierres d'attente : le jour est encore incertain où l'énergie qui leur fait peur leur paraîtra nécessaire pour ne point paraître lâches. Il faut que la guerre civile n'ait lieu que contre les premières forces qu'ils mettront en campagne, et que soudain apparaisse une administration vitale, énergique^ des centres autour desquels se grouperont les patt*iotes ; ceci sauvera tout : car telle foi*te que soit la secousse, quelque ébranlement que le commerce et le crédit puissent en ressentir , avec du temps et des points d'appui , nous pourrons rentrer dans la voie des améliorations légales et des concessions nécessaires. — Edouard ! je ne te demande pas le fonds de ton secret. Sans doute , tu te le caches à toi-même ; mais je m'étonne de ce que ta loyauté s'égare sur le ter-