INCIDENS
rain des menées souterraines , et que tu prennes la nuit pour complice de tes lumières. Te voilà faisant ce que tu blâmais , acceptant la morale relâchée des partis , toi qui croyais n'avoir d*autre parti que celui de l'honneur pur ! Passons ! car tu comptes sur le succès pour t'absoudi^e : moi aussi , je le pense. Mais je t'attends au jour où les victorieux entonneront le chant du triomphe, où les nouveaux venus s'installeront sur l'emplacement du pouvoir précipité : alors viendront les mécomptes ; car , malgré ta qualité de conspirateur, tu es sincère, tu Tas à un but , et tu le veux. Le reste , ceux qui se seront liés à toi dans les ténèbres , qui auront mis en avant ta bravoure , qui t'auront trouvé dans le Trai , tant que tu leur auras été nécessaire , ceux-là te renieront au jour , toucheront les bénéfices de ton courage ; et comme l'œuvre sera faite , ce sera beaucoup si , après les injures , As ne te prodiguent pas les persécutions. Il en arrivera autant à tous les fous de ton espèce.
— Peut-être bien : mais alors, Charles , le secret des forces du pouvoir sera la chose la plus vulgaire ; et s'il faut que je sois dupe dans mon entreprise , victime même , cdmme tu semblés le craindre ; eh bien ! je le serai : je ne le crains pas. Je ne laisserai derrière moi en tombant que des hommes d'un jour, que le siècle brisera , comme ils m'auront brisé.
— Il y a des siècles que l'on tient ce langage sur la puissance des siècles , et que des voyageurs ,
aussi téméraires que toi , courent inutilement après Je feu follet de la liberté.
— Crois- tu , Charles, que ce soit une chiokère?
— Je le ci^ains.
— C'est calomnier Dieu !
Charles se tut ; mais il était évident que sa conviction ne ployait qu'à Tenthousiasme d'Edouard : il resta tourmenté , contraint et silencienx. Edouard ramena la conversation sur Marielle , recommanda vivement à son ami de ne pas la quitter, se plaignit pour la première fois des assuidités de Frédéric de Lannau , bon camarade de goguettes pour des garçons , mais qui , après le mariage , aurait du prendre le parti de restreindre ses visites; enfin il revint souvent sur ce chapitre. Charles vit bien que , dans cette tête de i*épublicain , il y avait de la (rfaoe pour les faiblesses de la jalousie.
Victor, avec une berline de voyage, attendait Edouard. Les amiss'enibrassèrent. Granger recommanda, pour certaines personnes , qu'il «e réservait de désigner par des chiffi*es, certains papiers, qui ne devaient sortir des mains de l'artiste qu'à divers temps , et de J a manièi*e qui lui serait indiquée dans sa correspondance. Il insista surcepoint capital , même quand la voiture partît ; et Charles revint lentement à Boulogne , rêvant , par le chemin désert et sous les arbres couronnés d'étoiles , qu'ime année seule avait changé bien des chose» dans leur vie, et que Tinsouciant Edouard était maintenant à la politique ce que Charles avait été jadis pour les arts. /
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Le matin quisolTit , Charles , qui s'était assoupi fort tard , dormait encore lorsque sa mère entra dans Tappartemeni , embrassa Kosalie, voulut laissei* reposer son fils , et pria sa bru de lui accorder un quart d*beure d'entretien seci*et, La conférence fut longue , car au déjeûner Charles se trouva seul* Marielle , retirée dans sa chambre , écrivait à json mari pour lui démontrer qu'il était un méchant homme, et recommençait yingt fois u^ ïfiU^.
dont ses larmes rendaient l'écriture illisible. L'artiste Yonlnt aller cherchei* Rotsaljis * mais Marguerite avait pour consigne de s'y opposer.
Il travaillait donc , mais négligemment, 4ans son atelier, quand sa mère et sa femme y pénétrèrent; elles avaient sur le visage un air de tïîstf^se 4o]pit il fut profondément alarmé.
— Quelque nouveau malheur ? demanda-t-il en courant à elles.
— Non , mou ami , reprit Rosalie ; mais nn devoir, un impérieux devoir , force ta mère , pour, quelque temps , de quitter Pari^.
— Quitter Paris !
— Oui , mon enfant. Des affaires m'ap^peUent à Marseille. Je suis souffi*ante ; mais seule , je puis maintenant accomplir ce devoir. Rassiu*e-toi. Le médecin m'a ordonné les bains de mer : j*en profit^-" rai. Ce que j'ai à te demander maintenant te coûtera peut^tre beaucoup. ..., et cependant
— Parlez , ma mère ; il n'est rien qui puisse coûter à votre fils quand vous le priez.
— Ta mère Tondrait m'em mener avec elle, Charles , ajouta Rosalie.
— Pourquoi n'irais-je pas avec vous ?
— Il faudrait , Charles , répondit madame Bouvet en baissant les yeux , me laisser le secret de cette fantaisie.
-~ Je crois , ma mère , que vous ne faites rien sans motif et rien qui ne soit à faire ; mais est-il absolument nécessaire que Rosalie... ?
— Absolument , dans ma pensée.
— Et sans doute il ne manque à cela que mon approbation , Rosalie ?
— Nous venons te la demander , mon ami.
— Il faut bien que je donne à ma mère cette preuve irrécusable de ma condescendance à ses moindres volontés. C'est le sacrifice le plus grand que je puisse lui faire. Mais Rosalie , toi qui semblés savoir si je dois contredire vos projets ou m'y conformer , n'est-ce pas à ta bouche de me dire ce
-que je dois prononcer.
— Je suis prête à partir, Charles.
Ainsi tout fut décidé.
A quatre heures du soir, Toinette , informée du départ de monsieur Edouard et de celui qui se préparait , arrangeait des malles avec Jélyot qui lui avait porté les deux nouvelles. Toinette , ce jour-là, chantait comme un rossignol , et brodait des passages avec une voix qui faisait doublement damner Marielle , quand Frédéric, l'air grave , les sourcils froncés , entra dans le salon au moment où Char-
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les , sortant de ,1a chambre à coucher d'Edouard , suppliait la bergère de Mareil de moduler ses joies sur une gamme moins déchirante.
— Te voilà , Frédéric ?
— Chut !. ne crie pas si haut ! répondit celui-ci d'un air mystérieux.
— Pourquoi ? reprit Charles en baissant la voix.
— Nous allons jouer un tour qui fera merveille. Si celui-là ne produit pas efïet , l'hypocondrie est incurable.-
— * De qui parles-tu ? Je ne te comprends pas !
— Tais-toi donc , et sois à la riposte.
Puis il reprit tout haut :
— J'ai un duel , mon ami,
— Vraiment ? reprit vivement Charles.
— Parole d'honneur !
— Et avec qui donc ?
— Un fat! un drôle, ce petit Fleuriot, capucin converti...
— Notre ancien camarade de rhétorique !
— Précisément : il m'a donné le plus beau soufflet que j'aie jamais accepté de ma vie...
— - Et tu Tas reçu ?
— Puisqu'il me l'a donné , c'était difficile de ne pas le recevoir. Je suis généreux : je lui en ai donné quatre. C'est un usurier qui place à intérêt.
— Mais à propos de quoi ?
— Ah ! Ta propos ! Il y en a mille. On s'en veut pour une chose , on se bat pour une autre. C'était sur la littérature , le classique et le romantique.
— Qa'est-ce qae ta y connais ? »
*^ Rien du tont , ni lui non pins. Aussi nous
noas sommes fôobés tout de suite. Je défendais le Parnasse et l'Almanach des Grâces de la présente année que je n'ai pas la. Il m'a parlé de Victor Hugo : j'ai ri ; de Lamartine : j'ai ri. II m'a trouré l'air d'un imbécile : je lui ai dit que c'était un reflet ; et il m'a donné un soufflet.
— Voilà une fâcheuse affaire.
— D'autant plus que me Toilà forcé de le tuer pour le mal qu'il a dit des jésuites. Il est en bas arec ses témoins. J'ai compté sur vous, et je viens te cbercher avec Edouard.
— Edouard?
— Oui , Edouard.... Dis donc , Éd
Frédéric ouvrit brusquement la porte de la chambre à coucher : il ne vit que Marielle , Rosalie et madame BouVet. Il s'inclina, et repoussa le battant avec discrétion.
— Je le croyais là , reprit-il Un peu décontenancé.
— U est sur la route de Strasbomig. .
— Vraiment? Et tu me laisses débiter tout cela sans m'avertir ? Tu es un joli garçon !
— Où est le mal , puisque c'est un fait ?
-^ Oh ! tête lourde ! tu ne m'as donc pas compris ? C'était un conte , une comédie montée pour briser la glace du glacial architecte , le faire sortir de son cabinet et de sa tristesse.
— Eh bien ! il a pris les devans, mon cher Fré-.
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dérîc , et d'après sa. belle humeur, si le rire augmente par la distance , il doit en être au rire inextinguible àn\^tk Homère.
— J'en suis fâdbé , car c'était bien imagitié : des balles de coton pour charger les pistolets ; un mort pour rire , c'était moi ; la gendarmerie qu'on avait fait prévenir pour se portei^ sur le terrain ; des dépositions chez le juge 2 et puis j'aurais joué lererenanl , je serais tenu lui tirer les rideaux , lui dire des choses d'un autre monde... J'è suis pour mes frais d*imagthation !..b Q*est-ee dotic que cei malles que l'on fait?
— Celles de maieihnie qui se rend à Marseille. >— Ah ça ! tout lé khonde part donc? Mais j'ou-*
blie que les autres m'attendent. A demain. Je vien-^ drai te voir.
— Merci de l*aYertis&etlieilt , pensa Charles ; il n'y aura personne.
— Et quand je voudrai faire de l'esprit , je m'y prendrai toujours de la teille.
Puis il fit une révérei^ce malicieuse à Toinette et dispaiiit.
Ici notre i*oman présenterait utte fôchèusé lacune si l'éditeur consciencieux n'avait loué pendant un mois un cabriolet , à la charge des auteurs , pour retrouver une certaine lettre autographe dont le Contenu n'est pas fort intéressant ^ mais que nous donntferons ici, telle quelle , pour expliquer le mys" tère du départ de madame Bouvet et de sa bru.
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« Marseille \ et i6 aTiO 1817.
u Madame ,
u Je sais sans doute bien osée d'écrire à une honnête femme : c'est la misère qaim'y force. Je vous en demande un million de pardons. Si nionsieur Granger vous a dit les choses , et il vous les aura dites, car c'est un galant homme. Vous savez que, du temps du pouvoir de la pauvre Rosemonde sur monsieur Gustave Ducrest , elle s'est mise en quatre pour vous rendre un petit service. Si vous pouviez me rendre la pareille je vous serais obligée. Je ne me suis pas épargnée quand il a s*agi de dire à ce mauvais père que son fils était son fils , et que c'était ulie indignité d'avoir un grand garçon dans le monde sans lui donner un morceau de pain quand on est riche. Enfin , ça lui saignait le cœur au vilain d'être poli pour la première fois de sa vie et de faire une bonne action ; de même , ça m'a coûté bien de la peine pour lui faire débourser cinquante mille écus. Il me disait toujours qu'il voulait m'épouser : je n'en ai jamais eu envie, comme je vous le jure sur l'honneur. Il aurait fallu pour cela être la dernière des dernières et n'avoir pas de sentiment. C'est une chose que mon état ne m'a pas ôtée : ceux qui me connaissent me rendront cette justice. Si j'étais plus avantageusement connue de vous , madame , vous verriez que j'ai du bon sous mou écorce. J'en viens au sujet de ma lettre. Un jour, au foyer, il y avait un monsieur anglais, gentil comme un cœur , qui me disait des choses qu'on