INCIDENS
dit aux femmes de notre état, quand elles sont agréables. Monsieur Dacrest était derrière moi , qui m'écontait en soarnois , tandis que l'Anglais me faisait des vers qu'il traduisait en français à l'aide d*un petit dictionnaire de poche. Je l'en remerciai honnêtement. Gela valait bien une politesse. Quand je Yoolus rentrer dan» les coulisses , parce que mon tour de paraître allait venir , voilà que monsieur Ducrest prend sa cravache et me coupe la figure à tour de bras ; tellement que je ne pus paraître, tant je saignais partout. 11 m'emmena en frappant tout le long du chemin comme un sourd. Je me mis au lit avec des compresses. L'Anglais n'avait rien dit du tout la veille , parce qu'il venait d'apprendre , par les coups que j'avais reçus, que j'étais à monsieur Ducrest. Le lendemain , à l'estaminet , monsieur Ducrest lui propose une partie de billard. Il accepte et gagne la première , la seconde ^ la troisième ainsi de suite jusqu'à la huitième. Enfin à une carambole dont monsieur Ducrest était sûr , et qui aurait fait quitte , monsieur Ducrest perd double. 11 se fâche. 11 dit qu'on a poussé le billard. 11 propose à l'Anglais de se battre. Celui-ci veut bien, mais à coups de poing. Monsieur Ducrest consent, et le joli petit jeune homme , mince comme une poupée , jette son ours par teiTe d'un grand coup très - bien donné , à ce que m'a promis tout le monde.Monsieur Ducrest revint en crachant le sang, avec un aumônier du port , un Breton qui le con-. naissait de long-temps , qui s'était battu dans la ré-
244 L£& IHTJMVS.
Tolatîon, et gui tuait quelquefois une domaine d'hommes avec un cracifix ; uo enragé! Voila qu*iU font du punch et parlent de Dieu. A force de parler de Dieu et de boire du punch , en d^tt de oe que je leur disais , ils ont fini par tomber par terre où ils sont restés toute la nuit parce que je aouffrais comme une vierge et martyre , et qu*il avail chassé notre bonne le matin. Le lendemain i'auoiônier a été chercher un médecin t Duci^est avait des convulsions. On Ta saigné à la jugulaire , et il m'a mise à la porte. Je suis rentrée par nne fenêtre. Il y avait des hommes de loi et des capucins qui lui préparaient son testament et Te^iitréme-onction» On a allumé les cierges , taillé les plumes , dit les prières des agonisans, et couché ses dernières paroles sur du parchemin. Il s'est confessé toul haut de choses et d'autres ; puis le délire Ta repris ; alors il a dit votre nom. Il a parié de son fils comme s'il avait un repentir ou une peur. Enfin il a reçu le bon Dieu ; et , comme j*a( cru que cela le galoperait, je me suis présentée à hii. Il m'a donc dit des choses que je ne répéterai pas pour mon honneur. Ainsi il m'a diit de déguerpir , et j'ai déguerpi. Il pilait que les prêtres vont le gruger comme ils en ont rh9d)itude. Et moi je n'ai rien. C'est une indignité! Le médecin , qui me déteste, m'a nsûse à la porte une seconde fois, sans même me donner mon linge, mes bijoux , mon cachemire et mes diamans que j'ai assez gagnés ; car c'était un vilain être. Un petit musicien de ma connaissance à été consulter
INGIDENS. 246
le médecin sans faire semblant de rien , comme poar lui. Il parait que monsieur Ducrest a une constitution de fer et tiendra au moins encore un mois. C'est assez pour que vous Teniez. Hâtez-Tous. Les notaires disent qu'un codicille peut tout dé* truire. Il faut que nous profitions de cela. S'il tous a rendu malheureuse , il m'a faite bien misérable. Ma figure est abîmée , Dieu sait comme ! et mon état perdu , et tout. J'aTais refusé pour lui les propositions d'un Hollandais qui n'était pas si riche , et Toilà comme il m'a récompensée ! Il faut tous hâter au reçu de la présente. Pardonnez mon griffonnage et mon style. Une danseuse n'est pas écri- Tain , et je soufifre d'un coup à l'œil que j'ai une grande peur de perdre. ^
u Je suis avec respect TOtce serTante ,
« RoSEMOnDE. »
LA GLiaMB-MVSBTTB.
PaiHïnt et nulle part !
D'AAX,UtCOO&T.
— Ou est monsieur Charles ?
— Dans son atelier.
— L'avez-Yous vu ce matin ?
— Oui , madame.
— Que fait-il ?
— Il est à mettre du blanc et du rouge sur une grande toile. Il est tellement occupé de son ouvrage que j'ai passé dix fois sans qu'il m'ait aperçue. On n'est pas plus distrait.
— Vous l'êtes parfois aussi , Marguerite. Voilà deux lacets qui cassent dans vos mains , et la troisième épingle que vous m'enfoncez dans le cpu. Vous me coifferez plus tard. Donnez ce chàle.
Et , à demi parée , à demi négligée , coquetterie
mixte qai n'est pas sans charmes , Marielle , le pied libre dans ses pantoufles vertes de Russie , se dirigea vers l'atelier de Charles. Elle poussa si légèrement la porte drapée , retint arec tant de discrétion le frôlement de sa robe de soie , qu'elle ne fut pas entendue. Toute l'attention de Charles était attachée sur une toile , où , entre des couleurs jetées par places comme pour juger de l'effet et des parties non encore couvertes, jaillissaient déjà deux têtes de femmes d'un caractère différent. Ici , des masses brunes de cheveux , onduleases , bouclées , un front spirituel , des yeux noirs ; là , une chevelure presque blonde , un haut de visage calme et réfléchi ; mais hors Dieu et l'artiste , seuls êtres qui sentent dans le chaos toute la portée de leur création , il n'était donné à personne de dire quelles ressemblances Charles avait voulu saisir. La moitié de ces deux figures était encore dans la main , dans le pinceau ou dans la tête du peintre. Marielle crut pourtant com'prendre. Elle s'arrêta à quelques pas de Charles : et , de là , retenant son haleine , elle promena sa contemplation de lui à Toinette , qui , dans une extase dont Raphaël seul a trouvé le secret , suivait de l'ame et du regard les moindres mouvemens du pinceau. Si Charles tendait le cou ^ elle allongeait le sien : s'il s'éloignait pour apprécier l'ensemble , s'il se rapprochait afin de mieux saisir les détails , elle aussi obéissait aux mêmes mouvemens. L'inspiration avait frappé deux âmes , séparées, il est vrai , par l'immense distance de Tétude ,
mais unies en ce moment par riostinct sympathîqae des beaux-arts , unies couune elles le sont dans la prière , dans Tamour, dans la douleur , poésie innée où le travail de la pensée n'a rien .4 voir.
-^ Oh f c'est bien cela ! s'écria Charmas.
-T- Oh I c'est bien ^ I répondait Toi^ett^.
— Qu'eu sais-tu?
— Dame I «t vous ?
— Tu as raison ; mais je ne te croyais pas là. -^ Il y a près d'une heure que j'y suis.
— Tu as bien dû t'amuser.
-«^ Mais certainement , luonsîeur Charles. Je venais aussi...
Charles fit un mouvemeut de tète; il aperçut Marielle, qui, debout derrière la fSemme de Landrûi , était «ncore dans la pos^ .silencieuse qu'elle avait prise en entrant.
— Ah! ma sœur!ilit-il en l'étreifUâ^t Jié^^ère* ment et eu la baisant au front , par où étes^voa» donc venue ? Y a-4-il long-temps que vous êtes là.
^-' Demi-heure à peu près , monsieui* l'iuspiré.
' — £t pourquoi ne rien dire ?
-f^ Je m'en serais bien gftf*dée. Vous éiies sous la puissance du dieu. Laissez-moi donc voir qela ! que je partage ce privilège avec Toinette.
— Je veuK bien. Mais on ne disitingue encore que des intentions vagues. D'ailleurs ce sont des tètes d'étude , deux portraits de Ëtntaisie.
-^ De fantaisie ! pensa Marielle. Et elle se prit à seregarder danslapetiteglace qui surmontait la che-
LA GLIGNE-HUSETTE. 249
minée. Avec ses doigts encore pâles de la nuit , elle écartait les bondes noires de cheveux qui tombaient sur son cou , libre et gf«pciei|sament plissé , lorsqu'elle le penchait sur son cachenyire blanc
— Ah ! monsieur , vous aimez les portraits de fantaisie! C'est votre goût? Très^bîen. Comptezvous en faire tout Je jour ?
— Mais , si la temp9 9st jbe«m , je sortirai vers les cinq heures...
— £t , s'il est mauvais , vous ne sortirez pas du tout? Ces artistes sont capricieux ! Aujourd'hui tout oisiveté , tout plaisir ; à la ri^ie , ai|. théâtre , à la dissipation ; c'est gai comme uq rayon de soleil , vif comme le vent ; demaip le monde n'existera plus pour eux : l'air grave , le front ridé , le foulard h la tête. Ils ne vous entendent pas même eptrer»
— Marielle , épargnez ces pauvres artistes I El comment voulez-Vous qu'il en soit autrement de leur caractère , tantôt en dehors , tantôt réfléchi ? Pensez que la vie du milieu, la vie au pas ordinaire les tuerait. Si des Jiauteurs de rei:is^nce idéale il leur fallait retomber sur les misères dômestiqiaes , leur imagination mourrait.
— Résumons tout, monsieur ! Les artistes sont ex* ensables d'être .capricieux , fantasques , d^ rester chez eux par le pli^s beau temps du monde. You» êtes artiste, con^équemment vous êtes en droit de ne pas sortir ; et , comme je suis artiste aussi , jene dois pas m'en plaindre. C'est à merveille. Adieu !
— Mais sans rancune , Marielle ? -
Marielle était déjà 8ar le palier.
— Je venais vous dire , monsieur Charles , reprit Toinette, qaeyous deviez bien vous ennoyer depuis que madame est absente.
— Tu le vois , je cherche à me distraire.
— Il y en a qui disent que c'est dangereux de laisser un homme seul ; d'autres que le péril est tout aussi grand pour la femme. Moi je suis de l'avis des uns et des autres. ^
— Landrin sait-il où tu es ?
— Oh ! bien oui. Ça l'occupe comme de rien. Â l'heure où je vous parle, il creuse un puits dans le jardin. Ça l'amuse. Depuis trois mois qu'il creuse, il n'a pas encore trouvé l'eau ; mais il prétend qu'il y en a partout , et qu'il ne s'agit que d'avoir de la patience, et surtout de n'avoir pas soif. Ne trouvezvous pas , monsieur Charles , que ces rideaux ne sont pas commodes ?
— Pourquoi cela ? Au contraire , ils laissent passer le jour très*convenablement pour peindre.
— Pour peindre , je ne dis pas ; Inais il me semble qu'ils manquent d'ampleur et qu'ils sont trop transparens. On pourrait voir , n'est-ce pas , de vis-à-vis ?
— Où veut-elle en venir ? Tire-les , pour voir.
— Je n'ose pas. Si les voisins m'apercevaient... Il y a tant de mauvaises langues sur terre.
— On frappe , je crois. — Entrez ! — Ah ! c'est vous , monsieur Feuchères ! Pardon de vous recevou* amsi.
— Vous plaisantez ! mon gendre. J'aime la livrée du trarail : restez comme vous êtes. Et madame Granger ?
— Elle sort de l'atelier, il n'y a qu'un instant.
— Sa santé ?
— Elle est excellente. Avez-vous reçu des nouvelles de Rosalie et de ma mère ?
— Je venais pour ça. Elles sont arrivées à Marseille. Voilà leur lettre.
— Que vous marquent-elles ?
— Rien. Indisposition légère , rhume ; complimens à tous les amis. Vingt-deux sous de port : c'est affreux !... Que fait ici cette femme ?
— Monsieur Feuchères, c'est Toinette Landrin ; elle m'a apporté des fleurs que j'ai l'intention de peindre.
— Ah ! c'est vous , Toinette ?
— A vous servir , monsieur Feuchères.
— Est-ce que vous couchez à Mareil , ce soir ?
— Pourquoi me demandez- vous cela ?
— Parce que , si vous voulez arriver avant la nuit , il est temps de partir. Votre mari peut avoir hesoin de vous. Tirez un peu ces rideaux : j'aime le grand jour.
— C'est que, si monsieur Charles avait eu quelques commissions à me donner, je les am*ais faites.
— Monsieur Charles a ses domestiques , et vous avez cinq lieues à faire. D'ailleurs, ce n'est pas bien
de Be troiiTer seule atec un jenhe faonfme. Tirez donc ces rideaux !
— Monsieur Charles se trouve bien seul arec moi.
— Plaisante raison ! Charles , ayez-yous encore besoin de Toinette ?
— Non pas pour aujourd'hui. Toinette , monsieur Feuchères a raison : il est temps que vous nous quittiez. Madame Granger vous écrira si tous lui êtes nécessaire. .
Toinette ne répliqua rien ; mais , sur sa figure, on lisait du désappointement et de la colère. Elle eï\ voulait h Charles surtout : c'est naturel.
— A présent que nous sommes seuls, mon gendre, concevez-vous Edouard?
— Très-bien , monsieur Feuchères.
— Je vous félicite ; vous êtes plus heureux qne moi. Voyez-vous , on ne me fera pas croire qu'on quitte sa femme , son ménage , sa famille pour aller planter des pieux , tirer des angles et des lignes à deux cents lieues de chez soi, sur le bord du Rhin. Je le boirais plutôt.
— Vous ne boirez pas le Rhin ; n^ais il est trèsvrai qu'Edouard est allé réaliser le plail qui Ta si long-temps occupé dans son cabinet. J'ai vu le plan*
— Je n'ai garde d'en douter ; mais qu'ést-K^e qnel cela prouve? qu'il a fait un plan. Voilà tout. I
— Posé que je mente , ou que je me trompe^ c'est à vous de me dire le motif de son éloigtieaaesti
— Je ne le dirai pas. Mais , puisqu'il l'a ted
LA CXIGNB-HUaETTE. 253
caché , c'est qu'il a cru dan^reux de le confier.
— Pourquoi dangereux? La simple prudence commande la discrétion.
— Prudence et danger, mon gendre : il y a un Élit. Ce fait ne nous est pas connu ; donc il nous intéresse à savoir. Adieu !
— Allons , dit Charles en jetant un regard pen» ftif sur sOn ouvrage , après que son beau - père fitt parti , je ne l'achèverai pas aujourd'hui. Ne soufflons pas sur les cendres de l'inspiration : attendons à demain.
Il sortit de son atelier , assez mal rassuré sur le parti qu'il devait prendre pour terminer une jour* née si heureusement commencée»
Il entra dans le salon , qu'il trouva vide ; dans la chambre de Marielle : Marielle était absente. Il regarda dans le jardin /personne. Il sonna: on ne lai répondit pas. — Ni Marguerite , ni Marielle , dit-il ; informons-nous chez le portier.
Le portier lui apprit que madame était sortie dans la matinée.
— Cinq heures ! dit Charles. Il passa rapide* ment un habit , enfonça son chapeau , et descendit vers les boulevards.
Habitué à toutes les régularités du ménage , il cherchait dans ses souvenirs la trace perdue d'un restaurant , où dîner à son goût , lorsqu'il se sentît £unilièrement frappé sur l'épaule.
— Je t'ai reconnu à cent pas , Charles : devine à quoi ?
— Bonjour , de Lannau...
. — Devine à quoi ?
— Qu'importe ? Je te remercie seulement d'avoir poussé Texamen jusqu'à la certitude.
— A ton chapeau. On peut ne pas suivre les modes ; c'est permis , puisqu'il est permis d'être ridicule en s'y conformant : mais à moins de revenir de la recherche de La Pérouse , il est scandaleux de sortir avec un chapeau si bas , lorsqu'on les porte déjà pointus à Londres.
— Fou que tu es ; sans me croire aussi ridicule que tu le veux bien , avec ce chapeau , je dois t'avouer que je suis sorti si précipitamment que j'ai pris le premier venu.
— Tu as donc tes fuites désespérées , tes colères à exhaler? Est-ce que ta femme n'est pas partie? Celle d'Edouard ne ter chasse pas.
— Toujours une femme à jeter au milieu da moindre accident.
— C'est qu'elles sont en effet partout. -
— Ce n'est rien de cela. Je comptais dîner avec Marielle ; elle est sortie. Où dîner ?
— - Je savais bien qu'il y en avait une dans tout cela. Tu regrettes donc bien le bouillon du ménagé, tnon pauvre Charles? Je n'ignore pas qu'une aimable convive vaut tout un service ; c'est Berchoux qui dit cela : Ne volons pas les pauvres ! mais enfin on peut , dans Paris , trouver de quoi remplacer un dîner réfractaire. Veux-tu essayer de Yéry?
— Va pour Véry.
— A la bonne heure. Je te débauche jusqu'à ce soir. D'ailleurs , j'ai à t'en conter , du nouveau , de l'inattendu.
— Encore quelques nouvelles intrigues.
— Mieux que cela ; je suis ruiné , ou au point de l'être.
— Et tu es content? et tu ris?
— Sais-tu un meilleur moyen pour chasser la tristesse ? A vrai dire pourtant , mes créanciers commencent à me devenir importuns. J'en ai tant que je ne sais plus où contracter de nouvelles dettes ; ce qui est aussi désagréable que d'avoir à les acquitter. Les avocats et les huissiers me devraient quelque répit , car il n'est personne dans la capitale qui leur donne , année commune , plus de besogne à tailler. Mais ils sont aussi intraitables que leurs cliens. La loge de mon portier est trop petite pour contenir les assignations , les jugemens , les protêts qui pleuvent chez moi. J'ai bien essayé de quelque moyen honnête pour me débarrasser des plus tenaces , mais ils n'ont pas accepté. A l'un, par exemple , j'ai donné un soufflet , à l'autre j'ai pris sa femme : les faquins ! croirais-tu que le premier m'a fait des excuses ei m'a assigné pour le paiement intégral des intérêts de son argent , et que le second m'a laissé sa femme et menacé de saisir mon mobilier ?
— Comment t'en es-tu tiré ?
— A merveille ! J'ai mis la femme à la porte , et
256 LES INTISES.
mon mobilier sous le nom d'Agathe. C'est une bonne fille ; elle y a consenti. Me voilà donc logé chez elle. Par cette transaction , mes glaces , mes pendules , mes meubles , sont à l*abri du Châtelet; mais comme on m'estime un pea plus ou un peu moins qu'un meuble , ils n'ont pas renoncé à attenter à ma liberté individuelle. J'ai sur moi trois contraintes par corps. Vois plutôt. Si l'on pouvait t'en offrir une qui te fût agréable ?
-^ Tu n'es plus un enfant , Frédéric ; il fisKidrait songer sérieusement à changer de vie.
— J'ai déjà changé de taiUeur. C'est , un commencement.
^^ Prends un état honorable. \
-^ Di8-»m'en un ?
— Sois avocat.
— Après.
— N'as-tu pas du goût pour les armes?
— Oui , mais la discipline !...
— Elle est partout.
— Merci ! Je ne veux pas me trouver avec die.
— Tu acquerrais en peu de temps quelque grade. Tu es brave.
— C'est possible. Mais je suis nob)e , une distintion ferait suspecter ma bravoure.
— Mais sois rangé au moins ; aïe de la conduite.
— Je ne suis pas assez riche pour qu'on m'en sût gré.
— Mais ta réputation va se perdre.
-*- Il y a dix ans qu'on me le dît. Je m'aperçois
LA CLICXE-MITSETTE. 267
qu'il en reste toujours assex pour réparer ce qu'il y eu a de perdu.
-*- Frédéric , tu méprises trop Topitiion.
— A t^mbien pour cent prête^t-elle ?
•*- Tu re^pardes la vie comme une fête qui ne finit jaoïais.
— Et toi , comme un deuil éternel.
— Les ressources ne sont pas inépuisables.
— Et les amis ?
— Ils meurent ^ ils vous oublient , ils passent.
— Et les femmes ?
— On Tieillit , Frédéric.
— Ëst-oe qu'elles ne TÎeillissent pas aussi? Chaque âge a ses plaisirs et^ses bonnes fortunes. Et le faubourg Saint^Germain ?
— Tu vois donc toujours Éléonore ?
— Est-ce que je ne vois pas tout le monde ? Ai-je jamais quitté, rompu une union? Éléonore, c'est pour la vie. Quelle femme , mon ami , qu'une hôtesse comme elle ! On ne connaît pas encore les hôtesses dans la catégorie des intrigues. La dame de qualitéest exigeante, capricieuse , elle vous veut dans son boudoir, et ne peut vous souffrir dans sa loge à l'Opéra. On n'est que bel homme : ce titre n'en est un que lorsque tous les autres disparaissent. La financière est brutale : elle vous escompte à raison du coffrefart de son mari , et si son mari perd à la hausse , vous n'aurez ni le landau ni le groom qu'elle vous avait promis. Sa générosité d'amante suit le cours de la bourse. D'honneur! les affaires d'Espagne m'ont
aS8 LES INTIHSS.
yala trois chevaux de trait ; Tépoiix avait yenda des cortez ! Je reviens : la dévote a ses intermittences; le carême m'a étéplas d'ane fois funeste : le confesseur défend les œufs , le laitage et Taroant ; elle fait ses pâques , et je suis renvoyé. Mais l'hôtesse , mon ami ! c'est le modèle des femmes ! Elle prend à la ) gaieté de tout le monde , de tous ceux qui décorent sa tahle , un esprit cosmopolite , une égalité inaltérable ; chez elle se trouve le véritable équilibre des passions , recommandé par les sept sages ; et puis , il est glorieux de se dire : De tous. ces courtisans du comptoir , je suis le préféré ! A table , le mot qui flatte , c'est le mien ; la main qui découpe le mieux , c'est la mienne. Fais une hôtesse, Charles; tu t'en trouveras bien. Ah! pardon, tu es marié! mon pauvre ami.
— £t tu peux vivre en menant une semblable existence ?
— Tant d'autres en vivent , que ce serait folie d'j renoncer. Est-ce que tu me quittes déjà? A peine dix heures !
— Oui ! quelques affaires , un tableau à terminer.
— Bah ! est-ce que tu peins à la bougie , mon roman tique?
— C'est un dessin , j'entends»
— C'est donc bien pressé ?
— On doit venir le chercher demain , avant huit heures.
— Allons ! c'est différent. Je vais t'accompagner. Mais qu'as-tu ? on dirait que tu t'impatientes.
— Je crains que Marîelle ne soit encore à m'attendre.
— Parbleu ! tu étais en souci de son départ ; elle peut l'être de ton retour. Je le conçois. Tendresse réciproque.
— Diable ! dit Cbarles en sortant de cbez Véry , nous n'avions pas compté sur la pluie. Où trouver un fiacre?
— Bab ! bab ! un fiacre à cette heure-ci : ils sont à la porte des spectacles. D'ailleurs tu es artiste : la pluie a son cbarme et sa poésie. Le parapluie est prosaïque. Allons à pied !
Charles , qui était tout aussi bien disposé que Frédéric à gagner le logis , se hasarda à braver les torrens d*eau que les nuages versaient dans le rue , tantôt glissant sur les pavés , tantôt enfonçant jusqu'à ini-jambe dans les lacs improvisés par l'orage. Les rues étaient désertes , on n'entendait que le claquement précipité des gouttes sur les devantures de tôle , que le bruit rauque des ruisseaux courans , comme si une pensée les dirigeait. Aux fenêtres , perdues sous les hachures obliques de la pluie , luisaient encore quelques lampes, signaux qui révèlent la coquetterie endormie près de la lampe d'albâtre, la maladie qui compte les heures les yeux ouverts , ou l'industrie qui copie de la musique à deux sous la page.
Charles insista pour que son ami ne l'accompagnât pas. De Lannau n'en 'fit rien. 11 prétendit que , la nuit étant à l'abri des rencontres funestes de ses
mO LES I^TIflOS.
créanciers , il roulait se donner la satisfactieB de passer devant leurs maisons sans les craindre.
On était arrivé. Charles laissa toidber la pesante néd^ose d'airain sur la plaque humide de la porte; ,et le portier , un œil ouvert , un œil endormi , une ^Mtte de quatre jours pUée sous le braa , le chandelier à la main , vint ouvrir , sans préalablemeDt oublier le rassurant : Qui est là ?
-^Dis*moi, mon ami: et madame? à quelle heure est-^lle revenue ? Y a**t<-il longtemps qu'elle est couchée ?
— Si j'étais portier à Boulogne , je pourrais vous le dire....
— Marielle est donc allée à Boulogne?
— Dame I elle m'a dit que vous le* savies de reste. .
— Ah [ quel ouUi I C'est vrai ! hier au soir... Maudite mémoire !
— Voilà donc ce qui te préoccupait tant dans la soirée , mon sage Mentor. Ne vas pas te désoler, an moins. A demain ! bonne chance,!
En entrant dans sa chambre , Charles se jeta dans un fauteuil, et, le front appuyé dans la main, il pensa combi^ Marielle, si délkate sor les convenances, si jalouse de ces mille politesses dont se compose la vie d'une femme élégante , avait dû être blessée de son oubli. C'était peut^re la première fois qu'il se reprochait un tort qu'il aurait jugé léger et sans importance deux mois auparavant. Il est vrai que dans son esprit il s'expliquait
très-bien la différence de position qu'il occapaît auprès d'elle depais le départ d'Edouard. L'amitié la plus intime , la plus sincère , avait confié' à ses soins la conduite d'une épouse, d^une atnie; le trouble qni l'agitait prenait sa source dans cette solidarité délicate et noble , dans cette confiance qui devait se montrer d'autant plus susceptible qu'elle était mieux méritée.
Cependant il étouffait dans sa place. Plusieurs fois il se Içva , alla vers la fenêtre dont il écarta les rideaux de mousseline avec préoccupation, comme si le joar tardait à son impatience ; mais il eût beau coller sa joue contre les carreaux humides , plonger son regard dans l'obscurité , il ne vit passer devant lui que les dentelures indécises de la vigne adossée à sa fenêtre, que la chevelure grise des saules plantés aulonr du bassin. — Le vent sifflait.
— Cette nuit me paraît bien longue , dit-il.
Il regai^da lia pendule de bronze. Deux heures allaient sonner.
— Deux heures ! il n'est jour qu'à six ! Si je me couchais : en dormant les heures passent si vite.
Au moment d'éteindre sa lampe , il fut arrêté par une pensée soudaine. Il se lève, court à son atelier , et jusqu'au jour, à moitié nu, tout humide encore de la pluie de la soirée , il n'abandonne pas les portraits qu'il avait commencés la veille. Malgré la difficulté de peindre à la lampe , Charles , par un instinct qui échappe aux combinaisons matérielles de l'art , avait trouvé sur sa palette toutes
les teintes dont il anima son ouvrage. De ces deux têtefl , vivantes de ressemblance , suaves et £olles d'exécution , une des deux surtout fascinait ses regards, était l'orgueil de sa bouche ouverte d'admiration. Cependant en rougissant et en jetant sa vue sur Tautre, il sVcria : — Ma femme sera contente! c'est une surprise pour Rosalie !
Le jour était venu ; Charles courut à Boulogne. C'était par un beau matin. Il y avait plus de catme dans ses sens. Les arbres commençaient à verdir, la terre était propre de l'inondation de la veille; l'air , diaphane et pur , jetait un glacis tendre et harmonieux sur toutes les figures matinales de la grande route.
Quand il arriva à Boulogne, il ressentit une palpitation d'adolescence , comme il en avait quelquefois éprouvé en Italie , dans la campagne de Naples, à la vue d'une jeune fille, ouvrant avec ses pieds nus un champ de thym mouillé par la rosée. Pourquoi ? Peut-être une odeur de thym venait de le frapper. L'Italie, Naples, la jeune fille, Marielle, avaient répondu à cette sensation.
— £t Marielle? dit-il en entrant à Jélyot qoi jouait avec un gros chien.
— Vous demandez madame ?
— Oui , imbécile.
— Alors , c'est différent. Ici , Fox !
— Où est-elle ?
— J'étais à la même place où vous me voyez, lorsqu'elle est passée. Le chien m'avait mordu,
LÀ GLIGNE-MUSETTE. 263
mais sans me faire de mal ^ comme Toas pensez bien. Entre bétes..., c*est-à-dire entre bêtes et gens , on ne se tue pas. Voilà que madame est descendue; je me sois écarté pour la laisser passer. £iie m'a dit : Bonjour, Jéiyot. — Bonjour, madame , que j'ai répondu. Voilà l'histoire. Ici , Fox !
— Veux-tu bien me répondre , Jéiyot ? madame est-elle ici , ou non ?
— Ça dépend , voyez-vous. Dame ! si elle est allée à Paris , je crois que vous pourriez bien ne pas la trouver dans la serre , ni sous le bosquet ; allez toujours voir.
— Elle est donc sortie ?
— Pour ça , comme je suis un garçon d'honneur , j'en réponds ; et encore qu'elle avait un beau chapeau, une grande robe, avec un beau monsieur qui lui donnait la main.
— Un monsieur , dis-tu ? et quel est ce monsieur ?
— Pour le coup je vais vous le dire ; ni trop grand ni trop petit , il avait un habit , des bottes , un chapeau. Avait-il un chapeau ? oui , certainement; que je suis béte! Mais demandez à Marguerite ; elle s'y connaît mieux que moi. Ici , Fox !
— Appelle donc Marguerite , sot que tu es ! moi plus sot de ne pas la faire venir plus tôt l Cours donc.
Jéiyot alla chercher Marguerite, et, selon sa naturelle habitude , il alla partout où elle n'était pas avant de se rendre là où elle était.
364 LES INTIBUS.
Pendant ce temps, Marguerite apprit à Charies que Marielle avait pasaé la soirée à son piano , et qu*à sept heures du matin , c'est-à-dure depuis one heure environ , elle était partie avec monsieur Frédéric de Lannau pour Paris. Elle n'était pas bien sûre du motif de son départ; mais comme madame avait , en déjeûnant , beaucoup causé peinture , et manifesté le désir de voir un tableau nouvellement exposé au Louvre, il était très-possible qu'eUe se fût rendue au Musée avec monsieur Frédéric*
— Au Musée ! Frédéric ! Il se pinça les lèvres. — C'est très-bien , Marguerite ! Savei-vous si madame Oranger reviendra pour dîner ?
— Oui , monsieur Charles ; elle sera ici à quatre heures. Son ordre est de tenir tout prêt. Yiendresvous , monsieur Charles ? faut-il dire à madamf que vous êtes venu?
-*^ Je serai ici à quatre heures. Adieu , Marguerite.
— Bonjour , monsieur Charles.
Charles , mécontent comme il ne l'avait jamais été, rentrait dans Paris, parfois furieux contre Frédéric de Lannau et contre Marielle, parfois aussi contre lui-même.
Arrivé à Paiûs, il alla tout d'un trait siu Musée. Des artistes, dont tous étaient ses condisciples ou ses amis , discutaient sur le mérite du tableau de Géricault. Les uns voulaient que les tons fussent trop crus , que la nature du sujet fût trop nue , trop hideuse. Des hommes verts ! des chairs pourries !
LA GLIGNS-MUSETTE. 265
des reins brisés comme des planches ! da sang noir, Tomi par les bras , par le front , par la booche ! tout un hôpital délayé sur la toile ! Ceux-là avaient des lorgnons en or , des tabatière» d*or , des cannes à pomme d*or, et un rubis au doigt. D'autres auraient donné toute Técole italienne, toute Técole flamande, tonte l'école française , toutes Jes écoles du monde pour une de ces teintes cadavériques. — Raphaël, Rubens , Téniers , peintres d'église , de cour et de cabaret , disaient-ils. Ceux-ci et ceux-là offrirent du tabac à Charles , et lui demandèrent son avis. Il prit à droite et à gauche , et ne répondit pas à la question. Frédéric et Marielle venaient de traverser la première salle pom* se rendre dans la principale galerie ; Charles ne recontra que le regard de Frédéric , qui le salua. — Enfin , je les ai retrouvés ! Puis , se débarrassant du groupe , il entra précipitamment dans la galerie. C'était dimanche ; tous les amateurs encombraient le passage. Un gros de savans discutait chaudement , la queue poudrée à neige , et le jonc indicateur levé , sur la beauté du dessin de David dans le tableau des Sabines. C'était une admiration extatique pour ces formes raides , tendues, ces tètes de femmes qui ressemblent à des hommes , et ces tètes d'hommes qui ressemblent à des femmes ; ils trépignaient , ils pleuraient , ils prenaient du tabac ; et dans les bras de son classique père, un enfant "criait: — Il doit faire bien chaud dans ce pays, papa , qu'ils sont tout nus? — Au fait, il n'y fait pas mal chaud, répondit le papa»
Charles fendît en deux ce premier groupe , et alla se briser contre un second , composé de vieilles femmes qui parlaient à voix basse , et de jeunes filles qui faisaient semblant de regarder plus haut que la nudité poétique d'Ëndymion.
Mais il eut beau pivoter autour de lui-même, il n'apercevait ni de Lannau ni Marielle. Des figares^ stupides , des châles de bourgeoises , des chapeaux blancs de provinciaux , et pas ce qu'il cherchait.
— Si j'allais les perdre !.... Il faut descendre.— Impossible qu'ils soient sortis ! allons attendre à la porte. ^
Demi-heure , une heure s'écoulent^ il enrage. Personne ne paraît.
— Retournons à Boulogne!
En proie à mille anxiétés plus extravagantes les unes que les autres , et sur lesquelles il revenait avec un acharnement que toute sa raison ne modérait pas , il monta dans un cabriolet.
— Voilà bien les tours de Marielle ! me bouder pour un oubli , mettre du calcul dans la vengeance d'une impolitesse , comme on en mettrait à punir une infidélité ; se rejeter sur de Lannau comme pour mieux m'écraser en faisant ressortir le triomphe d'un rival , là où il n'y a pourtant point de rivalité. Ah ! c'est trop faire de la passion , de la femme , de l'Espagnole ! Au reste , il ne serait pas impossible que la compagnie de Frédéric lui fût agréable ; je ne vois pas alors ce qui me reste à faire. Oùcom-
mence mon rôle et où finit-il ? Ah ! Edouard ! Ah ! madame Granger ! . . •
Ce ii'e$t pas seulement en raisonnant qu'on se perd ; Je cocher ne raisonnait guère , pas plus que son cheval: cependant, à Fissuedu bois. à la porte même de Boulogne , une pierre se trouvait d'un côté de la route : il avait plu la nuit passée ; de l'autre , il y avait une ornière. Une roue sauta et mordit la pierre; l'autre, cherchant un point d'appui et ne le trouvant pas , inclina si fort que l'équilibre fut rompu. Le cocher tomba dans le sillon creusé entre le fourré et le chemin ; le cheval s'abattit sous le brancard , et fit son lit dans la boue ; Charles eut le pied foulé par la secousse.
Le temps est passé où il était de bon goût , dans les livres , de tourner en plaisanterie les accidens les plus graves ; scepticisme qu'une entorse dément : personne ne rit. Quelques fermiers d'Auteuil , des blanchisseuses de Saint-Cloud , des bouchers qui allaient à toute bride à Poissy , prêtèrent leurs secours avec toute la promptitude possible. Le cocher, qui avait couru le plus de danger , n'eut «pas la plus légère égratignure ; le cabriolet n'eut que le marche-pied de bosselé ; Charles garda sa foulure. Il souffrait déjà beaucoup : on se remit en route.
A la porte du bois , Charles aperçut Landrin qui regardait à droite , à gauche, dans les fourrés, sous le nez de toutes les personnes , et sans remuer du point d'appui qu'il s'était établi dans la boue. On eût dit un chasseur qui tendait un piège.
— Landrin ! Lafidrin !
— Piait-il , monsieur Charles ?
— Que fais-tu là ?
— Je chercbe ma femme. Mais vous boitez aussi; reviend riez-vous de Log^ono ?
— J'ai versé en route.
— Prenez mon bras , et appuyez-vous.
— Âs-ttt vu madame Granger?
— Non , monsieur Charles. Auriez* vous aperçu ma femme?
— Je n'ai vu personne.
—; C'est comme moi. Au moins , vous , cela ne vous occupe guère ; qu'elle rentre à minuit ou pas du tout; qu'il prenne fentaisicà madame d'aller où bon lui semble, vous ne pouvez pas le trouver mauvais ; vous n'êtes pas son mari. Votre consigne est de complaisance ; vous montez la gai*de par goût. Moi , je suis toujours le soldat du ménage, ma consigne est à la porte et au lit ; et ce continuel arme au bras fatigue diablement. On n'est pas fusillé , c'est vrai , si l'on manque au service ; mais on peut être.... suffit. Appuyez* vous toujours.
— Est-ce que tu serais jaloux de Toinette?
— Pas plus que vous de madame. Mais il faat toujours s'informer où vont les femmes , quand elles n'ont nulle part à aller. Vous sou£frez donc beaucoup?
— Beaucoup, Landrin. Cours à Boulogne, et devance-moi. Procure-toi de l'eau-de-vie camphrée.
— Vous avez une bonne idée* Le sergent me
recx>minandait toujours de l'eau-de^-vie Gamphrée pour les blessures* II n'en a pas moins été tué. C'est qu'il ayait bu Teau-de-yie la reille, et qu'il fitt ete^ porté par on boulet le lendemain.
Charles avait poussé jusqu'à la petite propriété de Boulogne , où il trouva Marguerite qui mettait en ordre les débris du dîner. Deux couverts avaient été disposés. Charles comprit sur*le-champ , et ne s'informa pas si Frédéric avait tenu compagnie à Marielle , pendant le repas.
Marguerite apprit à Charles que madame l'avait attendu jusqu'à quatre heures , et qu'impatientée de ne pas le voir arriver, elle avait ordonné qu'on ne manquât pas de lui dire qu'elle allait aux Italien» avec monsieur de Lannau.
— Monsieur Charles, pas d'eau-de-vte camphrée dans tout le village ; pas plus que dans la Seine*
— C'est bien , mon ami. Marguerite , madame Yoas a-t'clle dit.sielle reviendrait ce soir à Boulogne?
— Âh ! c'est ce que j'oubliais. Oui ; monsieur. Allez-vous l'attendre ?
-— Non , Marguerite ; il faut que je retourne à Paris. Mais je passerai la iluit ici.
— ' Souffrant comme vous-étes ?
Il se leva tout en boitant , prit un bouillon , , et qaitta Boulogne, le front chargé de nuages.
Arrivé à Paris , il va aux Italiens; les Allemands Jouaient. Personne.
Il court aux Français ; on représentant Zaïre. La salle n'était pas même éclairée.
— Elle est donc au Gymnase.
Il court au Gymnase. Marielle est connue de TouTreuse ; il s'informe si elle est venue. "^
— Mais vous avez dû la rencontrer, répond celleci. Elle sort, à l'instant même. Un monsieur l'accompagnait. Ils parlaient beaucoup de l'Opéra.
Voyez-Yous maintenant cette tête qui paraît dans une galerie , s'allonge , cherche ; paraît plus loin , plus haut? c'est Charles, c'est l'Opéra; mais l'Opéra avec la confusion du départ.
Ah ! bien oui ! dans ces nuages de cheyenx , de dentelles , de mousselines ; dans cet arc-en-ciel de diamans, de perles, d'yeux vivans, ouverts, scintillans du feu des lustres , cherchez une tète , deux yeux , quelques cheveux bruns. C'est à en mourir d'impuissance , c'est à en avoir des vertiges.
Debout sui* le seuil de l'Opéra, il cherche vainement l'épouse de son ami dans la foule qui roule de l'escalier comme une nappe d'eau, e^ se déverse bruyamment en équipage/
Pensant qu'elle était déjà rentrée , il cotirnt à la Nouvelle- Athènes. Elle n y était pas. Minuit sonnait.
Alors Charles se posa froidement cette question, et la résolut avec une affectation de tranquillité que son pouls démentait hautement. — Elle ne peut passer la nuit qu'ici ou à Boulogne. Elle n'est pas ici... Donc...
Il est déjà pour la troisième fois à Boulogne, souffrant horriblement de sa foulure , ouvrant un livre et le refermant aussitôt, se couchant sans
pouvoir trouver le moindre repos ; et Marielle n'est pas rentrée ! C'est à confondre toutes les suppositions, à décourager la confiance la plus illimitée. Faadra-t-il confesser à Oranger ces premiers oublis de sa femme? ne vaudra-t-il pas mieux , pour le repos domestique de son ami , qu'il ignore tout ? Mais alors pourquoi s'être chargé d'une responsabilité si délicate? Ne l'a-t-il acceptée que pour être complice? Fier de la conséquence forcée de ce raisonnement, il se disposait déjà à écrire à Granger, lorsqu'il se dit : Mais où est le droit qu'Edouard avait de lui imposer un surveillant , un tuteur, un geôlier? Où est le droit qu'il avait lui-même de ne pas refuser ? Il n'écrira pas à Edouard ; il s'est démontré que Marielle est libre , et que nul , excepté son mari , n'a mission pour observer sa conduite. — Mon rôle est compris, s'écria-t-il. Mon pacte est rompu; je brise le contrat de l'espionnage! Oui , mais celui de l'amitié est - il brisé aussi ? Edouard n'est-il pas mon frère? et sa femme n'esielle pas ma sœur ? Sa famille est la mienne , et l'honneur de nos femmes nous est commun. Je reprends ma charge. Oui , mais ce sera en l'exerçant paternellement , en ne voyant pas de mal où il n'y a que de la légèreté , corruption où il n'y a qu'oubli. — Deux heures pourtant ! et elle n'est pas rentrée !
Mais pourquoi Frédéric , profitant de la présence de Marielle à la campagne , le lendemain même de notre souper, s'est-il rendu à Boulogne? Voudrait-il
jouer ici le rôle de séducteur, me faire jouer celai d'un tuteur de comédie ? Ce serait mal. . . Mais , dans son caractère, le plaisir avant tout, la morale après , s'il y a de la place. Iljusion , de croire à son respect pour la femme d'un ami- absent , pour la position chatouilleuse de celui à qui elle a été recommandée ! Plus il y a de nœuds à rompre , plus il y a pour lui d'habileté, de gloire à en venir à bout. Ma résistance d'ailleurs ne servirait qu'à irriter son amourpropre , et je ne saurais défendre plus mal la cause de Granger qu'en faisa^it des efforts pour éloigner sa femme de Frédéric. Il ira se briser contre la sagesse de Marielle. C'est en elle, comme dans toutes les femmes, à trouver sa force et sa dignité. L'exemple ni la sévérité des hommes ne corrigent rien : et voilà le mérite de l'honneur ; c'est de trouver sous sa main, dans son cœur, une arme, un bouclier, sans aller les chercher au dehors.
Je sais bien ce qu'il en coûte à une femme pour se courber au sacrifice qu'exige la tyrannie de la société* Frédéric est jeune , séduisant ; il apprend dans ses discours à mépriser l'opinion du monde : voilà son thème auprès de toutes les femmes. Marielle va se plaire à cette philosophie caustique.
J'en reviendrai peut-être à ce bon monsieur Feuchères , à son expression brutale , mais juste. Pour être sage , on n'est pas de fer. Oui , on n'est pas de fer dans une intimité étroite , lorsqu'on respire dans le même lieu , qu'on s'assied à la même table , qu'on partage les mêmes émotions.
LA GLiaN£-MUS£TT£. 273
£t tout le jour arec elle , à déjeuner , dans se» -courses , au spectacle y partout !
Ma foi , si Edouard boude , tant pis. Je le renverrai à monsieur Feuchères \
Enfin le jour se fit. Il y avait de la pâlear sur le visage de Charles.
Découragé , malade , il alla chez: Frédéric , qu'il trouva téte-à-tête avec Agathe. Celle-ci lui reprochait amèrement d'avoir rompu avec Éléonore , avec Tailuable hôtesse de la rue de Richelieu. Sans s'apercevoir du malaise et du désappointement de Charles, Frédéric l'engagea à écouter cette page embrouillée de son roman.
— Tu as tort, mille fois tort, disait Agathe ; crois-tu que dix mille francs se trouvent dans le bas de soie d'une danseuse ?
— Je n'ai jamais prétendu cela, répondit Frédéric ; mais que pouvais-je faire ? Elle me demande ses lettres pour suivre^ avec intérêt, toutes les phases de notre passion et voir si ma tendresse pour elle n'a jamais subi une variation décroissante. Je les lui donne , et j'y joins une dernière lettre plus amoureuse , plus brûlante que les autres , afin de solder, en une fois, tout l'arriéré de la correspondanpe ; voilà que, lorsqu'elle les tient, elle me remercie ; je veux m'expliquer : *elle sonne ; je réplique : un garçon me présente la carte. Savez-vous une ressource à cette défaite , gens habiles ?
— Non ; mais tu devais auparavant lai montrer plus d'amour, ne pas te reposer avec autant de se-
curité sur son aveuglement. Sa rupture a une cause ; cette cause c'est ta froideur. Voilà ta fortune encore renversée. Nous avions déjà de si jolis meubles.
— Nous n'aurons pas de tilbuiy.
— C'est ce qui te trompe , Frédéric. Je me le suis dit, là : et j'en aurai un. Aglaure, Frédégonde , Virginie , qui certes n'en sont encore qu'aux premiers commis de ministère , ont des tilburys depuis deux ans.
— Nous verrons cependant , dit Frédéric.
— Tout est vu , répondit Agathe. Et elle se jeta sur une ottomane où étaient éparpillés quelques gravures de modes , et plusieurs volumes d*un roman très en vogue : car il avait la couverture tendre et glacée , et le titre était écrit en gothiques illisibles.
— Frédéric , dit Charles en prenant un air indifférent, où diable as-tu passé hier après notre rencontre au Louvre avec Marielle ?
— Mais nous sommes allés t'attendre, tont-à-fait au bout de la galerie , sous les tableaux de l'écOle de Perugin.
— Et de là?
— Et de là , nous avons été dîner à Boulogne où tu ne t'es pas trouvé , malgré ta promesse.
— Ensuite ?
— Ensuite, nous nous sommes rendus aux Italiens , où tu seras allé probablement , sans nous y rencontrer.
Toutes ces questions, faites d'un ton de voix beaucoup moins direct que le fond du dialogue , suffirent à Charles , qui ne poussa pas plus loin ses recherches. Restait encore le mystère de la nuit. Il prétexta quelques courses pour quitter Frédéric , et se rendit à sa maison de la Nouvelle- Athènes.
Là , il apprit que , la veille , l'Espagnole était rentrée de TOpéra dix minutes après lui , fort étonnée de l'absence de Charles. Pour le moment, elle était allée déjeuner chez madame Millin.
Charles respira.
En trois sauts , il fut chez madame Millin ; elle était sortie ; elle était chez la famille Feuchères.
Chez madame Feuchères , il apprit de sa bellemère que ces dames étaient, à Saint-Roch , où un abbé , monsieur Severin , devait prononcer un sermon sur le désintéressement.
Charles entra dans l'église , lorsque le prêtre prononçait ces mots : Premier point. Notre artiste eut un serrement de cœur ; mais il s'assit. Dans le premier point, l'abbé Severin prouva que tout était à Dieu ; dans le second , que les pauvres étaient enfans de Dieu ; dans le troisième , que les prêtres étaient bien pauvres. Le sermon dura deux heures. — Quelle pitié que cette religion ! disait-il en Toyant une foule hébétée venir apprendre ses devoirs lorsqu'elle les connaît , lorsqu'elle sait son impuissance à les suivre. Et puis , du dehors entrant au dedans , des cris de marchands d'habits ,
de Tendeurs de peaux de lapin , de ramoneurs ^ interrompant l'orateur sacré au milieu de la péroraison.
Cependant Tabbé Severin donna la bénédictioa à ses ouailles ; elles sortirent toutes émerreillées du sermon sur le désintéressement , promirent de se corriger, tant qu'elles virent le prêtre , qu'elles entendirent l'oi'gue , qu'elles respirèrent l'encens ; mais au grand air, mais une fois dans la rue Saint* Honoré , celui-ci alla prêter à dix , cet autre alla surfaire la pratique avec l'aune ou les ciseaux , et les pauvres qui attendaient sur les dalles glacées de Saint-Roch le résultat de l'éloquence sacrée n'eurent pas un centime à se partager.
Charles a enfin rejoint madame Millin et Marîelle ; pas encore de reproches , mais des politesses bien froides , bien mesurées. Un déjeuner les attend. C'est jour maigre ; des légumes , des œufs , de la crème. Au sortir d'un sermon, on ne pouvait moins faire.
Électrisée par la chaleur théologique de l'abbé , madame Millin , aussi , se mit à prêcher contre la légèreté du siècle et la frivolité du temps. Les yeux fixés sur Marielle , elle parla beaucoup contre les femmes qui vont à l'Opéra , où Satan tient arsenal de séduction. Ensuite les tournant du côté de Charles , elle ajouta que la complaisance avait ses dangers , et l'amitié de perfides conseils ; que la conduite personnelle était déjà bien difficile à diriger, sans qu'on se chargeât de la éonscienee des autres.
LA GLIGNË-JKUSETTE. 277
— Je ne tous parlerai pa« , continua-t-«lIe , du frein de la religion ; mais en pi'enant ma morale dans ce monde corrompu , «croyez qu'il est des yeux qui suivent les pas de la femme égarée , des oreil^ les qui entendent la voix qui la séduit , h défaut du prêtre qui la proscrit et de Tanathème qui la damne.
Charles , qui ne comprenait pa^ le moins du monde la portée de cette sortie catéchisante, se tourna en souriant vers Marielle, comme pour provoquer de sa part un autre sujet de conFersation.
— Ma mère a raison , dit sur-le-champ la malicieuse Espagnole ; c*esl un devoir d'éviter avec soin tout ce qui donne naissance au scandale près de certaines gens. Si l'objet de séduction est à la ville , celai qui craint d'être séduit doit rester à la campagne ; si l'un va au théâtre , l'autre doit se fouler la jambe pour rester sur un fauteuil , et s'arranger si bien et feindre si peu de mémoire qu'on arrive à ce point, de considérer la politesse du monde comme une vaine illusion , et l'exactitude a se rencontrer quelque part comme Un péché mortel.
— Voilà , ma fille , la pratique de ma théorie. J'aime à voir que vous la comprenez , ajouta ma-^ dame Millin , qui n'avait pas compris du tout.
Enfin, prenant en pitié la contenance suppliante et embarrassée de Charles , Marielle se leva pour partir, embrassa sa mère , et demanda à Charles s'il voulait aller à Boulogne ou s'il ne préférait pas retourner à la Nolivelle-Athènes.
* Da fond de son fantenil , madame MîUîn envoya nn salut moitié poli , moitié fâché , à Charles , qui ne se sentit pas d'aise lorsqu'il fut débarrassé de l'atmosphère de la dévote ; l'air de la rue lui fit du bien.
Soit que Marielle craignît de trop peser sur le bras de Charles , soit qu'elle redoutât , pour l'acquit de sa conscience de femme fâchée , de rétablir trop tôt la familiarité par une pression pins intime , à peine si ses doigts l'effleuraient. C'était à qui éviterait de se parler* On monta en voiture ; mais le même respect , la même solennité régna des deux côtés le long du chemin.
Au souper on sentit de part et d'antre qu'une explication valait mieux qu'une bouderie. Un léger cri que poussa Charles en voulant faire changer de position à son pied servit merveilleusement Marielle pour commencer l'attaque.
— Vous souffrez donc toujours? Aussi verser en cabriolet : c'est très-gi*ave ! L'exactitude aura désormais ses martyrs.
— Je me féliciterai d'être du nombre , pourvu que je ne sois pas en compagnie de ceux qui en mettent trop.
— On ne saurait être trop exact. £n France c'est un devoir.
— C'est peut-être une tyrannie en Espagne. L'inquisition brûle-t-elle les gens oublieux ?
— Non , mais elle voit d'un mauvais œil ceux qui manquent à leur parole.
; LA CLIGNE-MUSETTE. 27i)
— Il serait plus généreux de la leur rappeler.
— Yeus étiez si absorbé par vos^portraits de fantaisie que toute ma réalité n'aurait pu rompre le charme où vous étiez suspendu. Il a fallu se rési» gner à l'oubli. L'artiste avait oublié le monde , et malheureusement j'en fais partie.
— Par mes courses à perdre haleine , de Paris à Boulogne et de Boulogne à Paris, il me semble que je suis assez puni d'une négligence dont je vous demande d'ailleurs pardon.
— Pas si vile ! — Au lieu de retourner comme un écervelé à Paris , pour m'épier dans un Musée , car je vous ai aperçu et n'ai pas voulu voir ; pourquoi ne pas rester , ne pas attendre mon retour ici? Vous vous fussiez épargné votre chute , trois voyages inutiles et deux sermons.
— £t vous , Marielle , pourquoi quitter Boulogne à sept heures quand vous deviez penser que je serais rendu ici dans la matinée ? pourquoi ne pas attendre après votre dîner, au lieu d'apporter une précipitation calculée à vous rendre sans moi au spectacle ?
-—Je ne vous avais rien promis à cet égard. Si sans vous j'ai été au Musée , aux Italiens , au sermon , chez me mère , c'est que je n'avais point compté sur votre complaisance. £lle s'est trop alarmée ; et , comme vous , j'aime à croire qu'il en est comme de l'exactitude ; il ne faut pas en avoir trop.
— Il est Trai, répliqua brusquement Charles
fatigué de porter sur les lèrresie root qui lui pesait, que monsieur Frédéric m'a gagné de TÎtesse , que dix minutes d'avance sont incalculables dans les> bonnes grâces d*une femme, et surtout auprès de celle qui a à se venger d*un oubli.
— Vous en voulez donc bien à ce pauvre monsieur Frédéric ? c'est votre ami pourtant ! Ne me Favez-vous pas fait connaître? n'est-ce pas vous qui l'avez introduit chez nous ? D'ailleurs , gardezvous de croire que je vous en fasse un reproche ; monsieur de Lannau gagne à être connu , et je pense ne rien lui faire perdre. On se plaît à sa- conversation , et incelante d'esprit , au tour original qu'il donne à ses observations sur la société , aux anecdotes qu'il raconte.
— Vous a-t-il raconté les siennes?
— J'y prendrais un plaisir très-grand , si elles ont autant d^intérêt que celles qu'il ma déjà dites.
— Alors y madame , je me félicite d'être pour quelque chose dans les distr^cictions que vous vous donnez pour chasser l'ennui causé par l'absence d'Edouard.
— Vous dites cela comme si tous en étiez fâché. On n'a jamais eu plus mauvaise grâce en obligeant. Monsieur Frédéric a mis moins son esprit à la torture , lorsqu'il m'a parlé de vous. Votre éloge , il l'a fait avec franchise , et si souvent que j'ai été forcée de lui dire : Asseï!
— A son égard jje vous épargnerai cette injonc^ tion.
— Quelle injustice ! Lui en voudriez -vous parce qu'il m'a accompagnée, parce qu'il m'a évité l'ennui d'une journée ? A vous aussi peut-être? De vrais-je pas lui défendre ma porte , comme coupable d'avoir fait votre devoir ?
— Je ne dis pas de le renvoyer.
— Mais de ne plus le recevoir , n'est-ce pas ? Fi du jaloux !
— Ah! Mariellé !...
— Oui , jaloux , jaloux du plaisir des autres. C'est un vol qu'on vous fait que quelques plaisirs pris en courant , qu'une politesse banale qu'on doit au moins à qui n'est pas tons-à-feit étranger à la maison? Allons, boudeur, prenez ce bras, et allez vous coucher.
Charles se leva , et traîna péniblement sa jambe endolorie jusqu'à sa chambre , en s^appuyant sur Mariellé. Quand il l'eut quittée , il revint encore sur le palier, et, courbé sur la rampe, il suivit long-temps de l'œil cette tête si gracieuse , que le flambeau , porté par Marguerite , tantôt éclairait à moitié , tantôt enflammait comme une création de Rembrandt ; enfin l'escalier allongea son squelette de fer sur le mur , l'ombre s'amassa au fond de la rampe , quelques bruits de clefs se firent entendre ; pais le silence régna. Mais Charles ne put dormir.
LBfi PB.OVB&BBS.
Plus d'niw liaison dunUe est née d'ane &pute : je ne connus rien qui mette les gens it bon accord comme d'avoir pass^ oonveubkment la fantaisie de se battre en duel.
Pawxk>Wskz.
— Ëh bien ! monsieur, comment avez-voos passé la nuit?
— Très-mal, Jélyot, très-*mal. Ouvre un peu les volets , et viens voir mon pied.
— Qu'est-ce donc que vous y avez , monsieur?
— Il paraît que cette entorse de l'autre jour a sin^lièrement empiré.
— 11 ne fait pas négliger les entorses , monsieur; je ne connais rien qui fasse souffrir davantage ; si ce n'est , toutefois , les maux d'oreilles , qui , après le mal de dents , sont ce qui je sais de plus cruel au monde ; sauf quand on se brûle. Est-ce que vous n'f mettez rien?
— Ça se passera peut-être.
— Monsieur, la soif se passe en buvant , et Tappétit lorsqu'on mange. Il faat servir quelque chose à la douleur, ou c'est une gourmande qui vous mord.
— Peut-être bien , Jélyot.
— Il n'y a pas de peut-être bien , monsieur , Charles. J'ai été au service d'un colonel du 6^ de ligne , qui , sauf le respect que je voas dois , était butor comme un dindon ; il me donnait des soufflets à poing fermé, qoej'en ai renoncé au service. Tant que ça a duré , enfin pendant trois ans , je mettais sur ma tête en me couchant un cataplasme de la première chose venue , et le matin j'avais la tête de la grosseur oi*dinaire. Heureusement qu'il est mort, le pauvre cher homme ! £h bien ! c'était comme un guignon , j'avais déserté la veille. '
— Sais-tu la première chose venue que je pourrais mettre là-dessus ?
—-Je vas vous arranger la chose de sorte que vous en serez content. Dame ! vous souffrirez , c'est sûr ; mais si on était sûr de la santé en sou£frant un tantinet , jarni ! je voudrais être malade toute ma vie pour être bien portant après. C'est agréable , de se bien porter : on rit, on boit, on s'amuse...
— Ne t'amuse pas , mon garçon : car j'ai comme let fièvre.
— J'y vas, monsieur, et je suis ici dans la minute ; vous pouvez être sûr que je ne fais qu'un bond. J'étais connu pour ma vivacité au régiment ; j'entends celle des jambes , car j'endurais tout. Il faut être bon camarade.
284 LES INTIITES.
La miimte de Jélyot dura deux henres , parce^ qu'il te mît à raisonner ainsi : — D*aboh) je sellerai le cbeval, on va plus vite : ensuite je passerai chez le pharmacien ; delà , pendant qne Je garçon pilera les ongfuens dans son mortier , je défilerai à travers les Inzern es jusque chez Landrin. Toinette est une petite femme très-sensible, et Landrin a du bon yin dan» sa care ; j'aime le vin ; pendant que Landrin et moi nous en boirons une bouteille , sa femme passera ane r€l>e« Il n*y a que Marguerite Hérin à Boulogne; elle est gentille et très-gentille ; maisje ne me soucie pas qu'elle reste auprès de monsieur Charles qui ma lair diantrement dégourdi l Madame Oranger est une trop grande dame pour avoir sbin de ses amis : ça ne serait pas dans Tordre. Il faut pour ça des gens de notre espèce. Toinette est de mon espèce : elle a un bon petit cœur ; je la mettrai en croupe sur mon cheval , nous reviendrons k travers les luzernes ; elle pourra soigner monsieur Charles , et du même tour de chemin nous rapporterons ce que je vais commander à Saint- Cloud.
Ce plan était bien conçu ; seulement en traversant les luzernes il fut arrêté par deux gardes-chasse, et contraint de laisser son cheval en fourrière, pour garantie de quinze francs d'amende. Par suite de ce retard , il ne parvint à Mareil qu'après le départ de Landrin ; il ne but pas , et Toinette se trouva toute prête h partir , parce qu'elle faisait toujours , comme on sait , sa toilette dès le matin ; puis , pour
ne pas paryer encore (Jninze francs , il fut contraint à on long détour ; de plus , à Saint-Gloud , la pharmacie était fermée parce qu'il j arait fête dans un village des environs, et qae les malades n'ont besoin de rien qnand les gens en bonne santé s'amusent. Enfin , an retour , madame Granger mettais un Uniment sur le pied de Charles , qui , souffrant comme un damné , avait fini par appeler Marguerite.
— Eh bien ! mon ami , vous sentez-vous un peu soulagé ?
— C'est une autre angoisse pour le moment , Marielle; mais c'est t'efiet inévitable.
— Puîs'je TOUS gronder maintenant ? car vous le méritez bien ; s'estropier si cruellement , et n'en rien. dire ! être maussade après avoir été si complaisant ! me mettre en colère , moi qui aurais été au désespoir si j'avais su combien le mal était grave !
— Je porte ma punition, il faut me pardonner.
— Je ne sais trop si je le dois , mais je me sens bonne ; embrassez-moi , et qu'il ne soit plus question de rien... Et l'autre joue ! mieux que cela ! Voyez^-Tous monsieur qui boude encore ? Toinetfe, mon enfant , est-ce que , s'il t'embrassait d'un air si ridicule , tu ne lé croirais pas lâché ?
— Oh ! madame , il ne m'embrasse plus maintenant , parce que je suis mariée.
— C'est bien , Toinette : il ne faut pas trop leur faire voir qujon a de l'amitié pouf eux. Dites-moi , Charles , cetle fois vous êtes prévenu , n'allez pas
VOUS casser l'autre jambe ; je vais à GorbeU , c est la fête, et...
— Vous sortez encore ? vous allez au bal ?
— Je sors , je vais au bal ; il ne faut pas essayer pour cela de danser sur votre fauteuil , coronie si vous entendiez le bruit des violons ; je n'ai pas bonne opinion d'un cavalier qui pour souliers de bal a des serviettes dans les pieds, et très-certainement je ne vous emmènerai pas : à quoi réflécbissez-vous ?
— A rien.
— Si fait , vous réfléchissez !... Je vous laisse à vos méditations , car je n'ai qu'une heure pour être prête , et mademoiselle Monnet , qui compte sur moi* avec mes amies , ne me pardonnerait pas delà faire attendre.
— Ah ! ce n'est qu^avec des demoiselles que vous allez !
— Il y aura des jeunes gens aussi. De leurs si* gisbés , je crois bien , et...
— Franchement, Marielle, trouvez-vous que cela soit bien?
— Pourquoi pas. N'est-ce pas ainsi que j'ai commencé ? N'est-ce pas ainsi que vous avez commencé, Toinette ?
— Oui , madame , mais maintenant c'est fini.
— Adieu , grave penseur , dit Marielle en faisant la révérence à Charles , et tenez-vous tranquille pour être prêt une autre fois à perdre encore la mémoire de vos promesses.
-— Jélyot , mon ami , dit Charles après le départ
de Marielle , va prendre une des deux roues du ca^ brîolet.
— Laquelle , monsieur ?
— Celle que tu voudras , et puis porte-la dans l'atelier du charron.
— - 11 n'y a que sa vieille mère à la maison , monsieur.
— C'est égal ; et si on te dit d'atteler le cabriolet. . .
— J'irai la rechercher.
— Non ; tu diras qu'elle est à raccommoder.
— Oui , monsieur. Mais je vous jure qu'il n'y a rien à faire, et que, si le charron y touche, il pourra bien la mettre en mauvais état ; sauf votre respect, c'est comme «si on mettait un cataplasme à votre jambe bien portante.
— Maudit bavard ! il n'y touchera pas du tout , et c'est comme cela que j'entends.
— Je comprends bien , monsieur ; mais je ne conçois pas la nécessité...
— Je n'ai pas besoin que tu la conçoives , mais que ta m'obéisses.
— Et si madame Granger veut aussi que je lui obéisse , il faudra bien qui jela remette , cette roue. Ça me fera perdre du temps pour l'aller chercher.
— Tu lui feras un mensonge , et je te donnerai dix francs.
~- Monsieur, j'en ferai tant que vous voudrez. Vous n'en avez pas d'autre à me commander pour le quart d'heure.
— Dépêche-toi , nous verrons après !
— Conceyez*vou8 ça madame Landrin ? envoyer à l'hôpital une roae en bonne santé. Ces gens de Paris, ça a diablement d'esprit, tout de même; mais on va me traiter d'imbécile si on me rencoetre.
— Vous ne voyez pas , reprit Toiaette arec humeur, que c'est pour empêcher Paotre de sortir; imbécile !
«-— Merci , s'<écria Jélyot en saluant , ça ne pouvait pas me manquer.
Et en chemin 11 se dit à lui-même : — Parblen! je serai bien surpris si elle sort avec un cabriolet qui n'a pas de cheval et qui n'a qu'une roue , à moins pourtant qu'elle ne marche sur les pieds , et qu'elle ne le tire par les brancards.
Marguerite , qui venait prendre un fer à papillottes au foyer de la cuisine , lui demanda ce qa'il faisait là.
' — Rien. J'emporte la roue du cabriolet.
— Pourquoi donc ?
— Monsieur Charles veut qu'on la raccoBunode.
— Qu'est-ce qu'il y a de cassé ?
— Ma foi ! il a oublié de me le dire ; mais je vab aller le lui demander si tu veux.
— Gomment ! est-ce que tu ne peux pas voir toimême ? ^
— Écoute donc : je ne suis pas dans soo secret, moi.
— Et tu ne vois pas , imbécile , qu'il veut te faire aller?
— Au fait , ça se pourrait bien ; car il m'a promis
LE» PROY£RB£$. 389
dix francs : do reste, Biadame ne poui'ra pas sortir tout de mêine , puisque j'ai laissé le ohevai en fourrière , et q«^ je ne puis pas l'avoir aujourd'hui sans deux léuftoin» patentés , quand il n'y a que Pierre au yillage qui le soit , et qu'il faudrait le* trainev dans le cabriolet , vu que le bonhomme est paralytique* La difficulté est la même pour lui que pour elle : sauf pourtant qu'elle fasse atteler le chenal de charrue àa fermier voisin qui le prêtera si je le lai demande. Je vais voir et je revi«Bs.
Et il partit comme un trait* Marguerite , en sei*mettant les cheveux de sa maîtresse à l'aeCiott du fer à papillottes, lui conta cet incident et les paroles? de Jélyot. Marielle était très-vive, elle bondit sur sa chd4se , se fit brûler au front , demanda si elle était esclave chez elle et voulut aller cbeat Gharle» s'expliquer avec colère. Un Eiioment après elle se calma, sourit à part elle-méoie, bassina la brûlare^ et acheva sa toilette. Jélyot fut bientôt de retour h la maison* avec un pesant liolonier, à l'encolure normande , deux fois trop large de l'arrière-lraio pour entrer dans les brancards ;• et comme son industrie était prodigieuse , il allait se décider à en aller ehercher un second pom^ les atteler to^9 deux en dehors , quand Marguerite lui vint ordofuÉew de taoniev chez madame*
Marielle fit tout conter au jardinier, trouva' tout cela très-drôle , lui donna vingt francs , et voulut qu'il cachât une des roues dans un lieu qu'elle lui dit tout bas. Elle lui enjoignit aussi de mentir à mon^
TOHB I. 25
— Allons , voilà que tu pleures encora. Il n'arait pas d'intention , je te le jare.
— C'est. . . qae c'est. . . comme une. . . p^^écation générale de..,, m'empédier d^avoîr . ... de ramitié poar vous... et vous-même...
— Mais , Toinette , tu es désolante avec tes larmes. Te voilà les yeux rouges... tu étouffes... tu te fais mal... il faut te desserrer ^ voilà justement des ciseaux.
"^ Je voudrais éti^e morte... Ah ! ah !
— Mon dieu ! mon dieu ! Et la sonnette qui est loin de ma main. Si j'avais de l'eau de Cologne à ma portée ! Toinette ! Toinette !
— Laissez-moi ( c'est vous qui en êtes cause.
— Elle a la tête , . . . c'est comme un feu ! Ëh bien, mon enfant , comment es-tu ? maintenant tu peai respirer...
— Vous ne 'm'avez donc pas oubliée tout-à-fait, Charles ?
— Qui peut te faire croire que je t'ai oublié ? Landrin et toi , vous êtes de mes meillaurs amis.
— Ah ! je sens que je vais m'évanouir. . , . Charles ! Charles!...
A cette crise , qui menaçait d'être plus forte que la première , Charles triomphant de la faiblesse de ses jambes engourdies , tint Toinette d'un bras , se leva , saisit l'espagnolette de la croisée qn'il ouvrit , puis cria de toute sa force : — Jélyot ! Marguerite !
Soudain le rideau de la chambre de Marîelle se
souleva , et FËspagnole lai fit signe ; une minute après , on était après de Toinette qui reprit enfin ses sens.
— Aussi , dit Charles , tu m'emprisonnes par une belle journée de mai ; c'est le défaut d'air qui t'a suffoquée : moi-même , si j'avais l'appui d'un bras, j'irais respirer au jardin.
— Voulez-vous le mien, Charles, dit Màrielle, et celui de Marguerite ?
— Je craindrais de peser sur vous : mais Jélyot.
— 11 n'est pas rentré, dit Marguerite.
— C'est , ma foi , un garçon fort habile , et capable de passer une tortue à la course ; il a manqué sa vocation; il serait boa estafette.
— • Est-ce que vous l'avez envoyé en course? dit Màrielle d'un ton désintéressé.
— Mon dieu , non ! Et comment allez-vous donc faire pour aller à Corbeil ?
— J'ai changé d'avis. Sans cela , vous devez bien penser que je serais partie depuis long-temps. J'aurais eu le loisir de faire deux fois le chemin.
— Vous n'y allez pas ?
— Non. Qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire?
J'ai compris que vous seriez seul, et vous veillez, sur moi avec tant de soins que je vous dois une revanche.
— 11 y a de la méchanceté dans ce que vous dites là.
— Mais non ! Je ne dois pas m'amuser loin d'ici, quand vous ne pouvez me suivre !
A cet instant on entendit les aboiemeos de Fox, la voix de Frédéric de Lannaa qui l'apaisait , et un grand bruit sur les escaliers , comme de plusieurs personnes qui montent à la fois.
— Entrez , mesdemoiselles ! Entrez, messieurs! Souffrez que je sois votre introducteur et que j'embrasse mon ami en votre nom pour la galanterie qu'il nous a faite. — Vraiment , Charles , c'est fort aimable de ta part , et tu ne pouvais en vérité choisir un plus aimable secrétaire. Ah ça ! tu es donc aussi blessé à la main ? Non. Tant mieux ! Mais c'est que , en recevant l!avis de ta petite fête par une aussi jolie écritui*e de femme , j*ai cru un instant que tu t'étais également dfinné une entorse au poignet. Eh bien ! mon garçori , nous t'apportons tontes les joies de Gorbeil. Ces demoiselles ont quitté tout en ton honneur. C'est beau, cela l J'étais décidé à employer au besoin la violence ; mais ta volonté est un charme , un talisman. Si tu ne peux figurer comme acteur , tu seras au parterre et tu siffleras la comédie dans le cas où elle serait mauvaise. Tu ne serais pas le premier paralytique qui se serait permis de critiquer la danse. Mais sommes^nous en retard ? et quelle mine fais-tu là ? Tu allais descendre , je crois ? Je te servirai de jambes. Cela rappellera tout-à-fait les pèlerinages du prophète Balaam .
Charles comprit alors qu'il avait lutté contre plus fin que lui. Il s'inclina vers Marielle , qui riait aux larmes. Jélyot , resté derrière tout le monde , son
ebapeau à la main , faisait d'incroyables efforts de finesse pour conserver un air stupide ; et mademoiselle Monnet se confondait, en salamalecs si profonds , que Charles eût été par trop ridicule s'il n'eût pris le parti d'être gai. 11 accepta donc tout l'honneur de l'invitation. On le descendit à trois ou quatre ; il fut campé au bas du perron sur un canapé , entre Toinette , qui portait une carafe de tilleul , (lu sucre et un ^verre ; mademoiselle Monnet , qui posa majestueusement près de lui ; et un monsieur, sorti du lycée à l'âge de vingt-quatre ans , espace de géant en bourrelet , d'enfant de six pieds , grammairien profond et logicien subtil. Tandis que les rieurs et les rieuses s'éparpillaient en courant sous les peupliers , se poursuivaient , s'atteignaient et se sauvaient avec des cris à fendre le ciel , qui n'est pas encore fendu , le monsieur savant se moucha , ouvrit la bouche comme une porte cochère , démontra en trois points , et par des syllogismes irréfutables, que l'on devait préférer l'ancien système orthographique à la nouvelle méthode de monsieur Marie : l** parce qu'elle déroute les étymologistes ; 2*^ qu'elle enrichit le vocabulaire des calembom*gs; et â° enfin , qu'elle menace d'anéantir, à la grande douleurs des descendans de Cadmus , le Q ou le K, signes alphabétiques prodigieusement agréables , comme chacun sait.
Tpinette s'endormit au premier point : mademoiselle Monnet au second , et Charles s'endormit au troisième , quand Frédéric , qui venait de conduire
sar l'eau toate cette folle baode déjeunes gens et de jolies filles, revint mouillé des pieds à la tête parce qu'on l'avait aspergé avec des bouquets de feuillage trempés dans la Seine. 11 réveilla mademoiselle Monnet , qu'on appelait depuis une demiheure, pria l'assommant grammairien d'aller tenir sa place et laissa dormir Toinette, dont la bouche, qui souriait, et la respiration douce, mais intermittente, trahissait les rêves heureux.
— Tu nous invites h rire, mon pauvre Charles; mais tu n'as pas l'air gai !
— C'est que je réfléchis sur toi.
— Sérieusement ! Parbleu , c'est alors un soin dont tu me dispenses. Je t'en remercie. Serait-il indiscret de m'informer de ce qui me concerne , des projets graves que ta sagacité mûrit pendant que ces dames veulent bien prendre la peine de m'arroser? Je suis un heureux mortel. Je fais penser les uns et rire les autres.
— Ta gaieté me peine , Frédéric.
— Ta gravité m'amuse , Charles.
— Mais où vas-tu ?
— Parbleu , où tu vas toi-même. Quand on fait la culbute au bout du fossé , qu'importe par quel chemin on y est venu.
— Mais quelle mémoira |aisse*t-on?
— On n'en laisse pas , c'est vrai. Mais c^est tant mieux ! Cependant tu en aurais encore pour moi , et le souvenir de ce que je fus te fera sourire quelquefois quand je n'y serai plus, u Ci-g^t un écer-
Telë. » Voila mon épitaphe. Je ne yeux pas d'autres honneurs pour ma mémoire.
— Tu as pourtant des qualités , Frédéric.
— C'est que Ton ne peut avoir tout. Si je cumulais tous les défauts , je ferais trop de jaloux.
— li ne faut pas te plaindre du partage.
— Je ne me plains de rien, pas même de ta morale. Elle m'amuse parce que je suis bon joueur, que la discussion est un volant, qui ne tombe jamais à terre que fante de bonnes raquettes. A toi !
— Je sais bien que tout ceci est une comédie et que c'est moi qui vous amuse; mais si tu croîs que, pour être berné , je doive devenir compère , tu te trompes.
— Fais-moi le plaisir de parler chinois , je te comprendrai mieux.
— Bien joué , Frédéric ! bien joué ! Tu feins de ne pas saisir le sens de mes paroles avec Tintelligence la plus rare. Il y a de-la naïveté dans Fexpression de tes yeux. Je le donne au plus rusé à s'y méprendre. '
— Il faut qu'il y ait en effet une comédie. Je cherche à me rappeler si j'ai pris un rôle : cela rae reviendra plus tard sans doute. Car pour le moment je n'y suis pas du tout. Mais je te crois.
— Quels incroyables efforts tu fais pour être naturel I
— ^'Ne m'en parle pas. Je suffoque et je vais prendre un verre de tilleul. Cela m'éclaircira peut-être l'intelligence.
-— Je me flatte que ta pèseras dans ta conscience chacune de mes paroles.
— Je n'aurai garde d*y manquer ; elles doivent valoir leur pesant d*or.
— Il n*est même pas mal , comme tu le devines sans doute , de ne pas s'expliquer davantage.
— D'autant que tu m'embrouilles de plus en pins.
— Je compte ne pas être mis dans la nécessité de me répéter.
— Dieu m'en garde! Car celle-là je la donnerais au sphynx lui-même , et il serait bien sûr de figurer demain à la porte d'un traiteur en vogue, comme un chevreuil écorché vif. Mais je suis bien bon de rester là ! Je suis venu pour faire enrager des femmes charmantes et non pour prêter l'oreille aux logogryphes d'un invalide. Adieu , Charles.
— Adieu , Frédéric. Dis-moi , as-tu sur toi la lettre que je t'ai fait écrire par Marielle ?
— Oui vraiment! Est-ce une seconde finesse que cette question?
— Peux-tu me permettre de la relire ?
— Vingt fois! cent fois! à ton aise. Tiens, la voici. Je te laisse, on m'appelle, et ton style ne vaut pas que j'en subisse une seconde lecture, malgré la main dont tu t'es servie.
Charles lut donc cette lettre , et resta convaincu que Frédéric n'était, comme lui, qu'un acteur dans la comédie dont Marielle avait tendu les fils. Ce petit mot griffonné à la hâte semblait n'avoir été dicté que par un malade. L'artiste se reprocha
d'avoir mis à l'afiut par des paroles énîginatiqnes le génie contrariant de Frédéric, bien sûr que cela ne pouvait qu'exciter la verve d'un tel étourdi.
C'est ce quine manqua pas. DeLannau fut trouver Marielle , et lui conta le tout avec assaisonnement de gaieté. La figure riante de Marielle lui parut une énigme plus gaie que la figure soucieuse de Charles. On lui dit le mot. Il y cloua un commentaire, voulut finir par la complicité le rôle qu'il avait accepté d'abord ingénument , et mit sur le tapis une mystification que la compagnie entière serait chargée d'exécuter, et que trois personnes seulement pourraient saisir, Marielle , Charles et lui.
On avait dans la bibliothèque d'Edouard les Proverbes de Théodore Leclercq : scènes charmantes, pleines de sel, de nature et de vérité, que des profanes ont tenté quelquefois de travestir en vaudevilles : comme si le vrai s'emprisonnait dans un canevas de mesquine intrigue et de couplets mal rimes, chantés avec refrain et d'une voix fausse par des comparses. Il faut de l'air au talent , ses coudées franches, sa voie large et libre, loin de la susceptibilité d'un parterre qui ne veut pas qu'on lui dise ses vérités , et des petites conventions scéniques, dont la poétique est un patron banal, obligé, connu d'avance.
On prit le proverbe de la Flèche du Cloclier, Il s'agit d'une dépense à faire dans un village. Les femmes veulent qu'on s'y résigne : les hommes , non. Il y a conflit, rumeur, bataille, et la tête
forte da pays est une madame Ledm. Elle mène tout le monde : ooenace, cajole , flatte et s'emporte, puis réussit ; et une petite fille qui se nomme Julienne , et dont le mariage était suspendu par toutes ces intrigues qui se croisent , vient à la fin dire avec joie : Ce que femme veutj Dieu le "veuU Marielle se chargea, et pour cause, de ce personnage.
Les rôles distribués , appris et répétés , le tout en une demi-heure , on exécuta le Proverbe sur la pelouse, non sans que le grammairien , transformé en souffleur, ne souffrît beaucoup pour l'auteur des entorses qu'on donnait par ci par là au style. Les spectateurs applaudirent beaucoup à Frédéric, habillé en madame Ledru, avec sa barbe à la Henri III, sous le bavolet de village et des bottes que trahissait un jupon de caleroande rayée.
Le tout fut suivi d'un goûter en plein air ; et Marielle, dans son costume de paysanne, qu'elle n'avait pas quitté, vint apporter des biscuits à Charles. La sueur inondait ses bras et son cou , sa physionomie était maligne et rayonnante. Elle était à ravir.
— Nos efforts pour vous amuser ont-ils été heureux? lui dit-elle.
— Vous avez parfaitement atteint votre bat, reprit-il avec un petit ton de voix altéré qui cherchait à saisir le diapason du désintéressement.
— £h ! mon Dieu ! fit-elle tou4 ébahie , de quel air froid vous me dites cela ! Voudriez- vous qu'on recommençât ? £t , en conscience , ai-je eu tort, q^and vous faites le sournois au lieu d'aller franc
LES PHOTERBSS. 301
J€;a, d^ prendre ud pende plaisir à me Tenger? Charles, celai qui commence a tort; et st vous non» désarmez db la seide artillerie qui soit dans l'arsenal des femme», la malice, qu'au moins nous sa* chions clairement s'il faut nous jeter par la fenêtre OQ subir vos lois ; et c'est une alternative assez cruéUe.
L»eonversalioD allait prendre une tournure quîntessenciée , car Toinette était là écoutant avec ses grands y«ax ouverts , sa bouche fraîche qui laissait vmr des dents superbes. Frédéric , l'éternel tour* meot de Charles , venait d'illuminer tout le jardin et de déterrer un aveugle qui racla du violon au miliea des éclats de rire. On donna le signal , et la troope, frénétique de danse, organisa des rondes sar des rondes j glissant toutes en sens inverse les unes des autres , ce qui formait un chaos de têtes dont les cheveux volaient , et d'écharpes transparentes aux lumières. Tout cela par un ciel pur qui mettait pe« à peu sa parure d'étoiles sur le deuil de la nuit , am brises du soir parfumées de la senteur des arbres et de l'arôme des lilas en fleurs. Four Toinette, elle suivait d'un œil de jalousie* Maliêlle , frémissante ^ plaisir, belte de joie soos ce eostxwae simple de la campagne; et la villageoise se disait qu'elle voudrait bien au contraire se trouver aceablée de denleOes , d'or, de soie et de bracelets. Enfin , l'aigreur se mêlait à ces divers sentimens, et elle se demandait pour la quatrième fois s'il était i>ieD de se livrer avec tant de satisfaction à la danse
quand on est loin de son mari : Landrîn loi mît la main sur Tépaule.
Charles profita de cette nouvelle yisîte pour remonter dans sa chambre. Il remercia bien affectueusement ses bons amis de leurs soins , et Toinette en particulier. Il s'opposa à ce qu'elle veillât près de son lit , se trouvant mieux ; pria qu'on fermât ses volets , ses rideaux , et qu'on le laissât à lui-même , ce qui fut fait; Jélyot , qui était un bon diable , résolu de veiller toute la nuit dans la cuisine , dit à monsieur Charles : — Il faudra me sonner si pendant votre sommeil vous avez besoin de quelque chose.
Charles Bouvet , enveloppé dans- ses rideaux , se retourna long- temps. L'archet désordonné de l'aveugle , le bruit des chants et des cris joyeux se mêlèrent à une idée fixe autour de laquelle son imagination courait dans sa tête. Enfin l'Atalante du cerveau saisit avec force la coureuse, et dès lors Charles se laissa emporter dans le sommeil comme un ballon dont les cordes sont coupées.
£n se levant le lendemain , à l'aide de Mai^erite et de Jélyot , il se trouva , malgré l'avis de ce dernier, assez ferme pour sortir : Jélyot eut toutefois raison, et Marielle insista pour que Charles depfieurât au moins vingt-quatre heures encore en paix. Il se résigna; Marielle lui tint compagnie, fit de la musique, chanta, parla des arts avec grâce et enthousiasme , mais pas un mot ne fint dit , de part et d'autre , sur la journée de la veille. Tous
deux , par ce silence mutuel , comprirent que la guerre des ruses devait continuer des deux côtés. Charles , qui avait un mot à écrire, se traîna sur le bras du jai'dinier dans son cabinet. Il y avait sur son bureau une des roues du cabriolet.
— Qu'est-ce que cette plaisanterie , Jélyot ?
— .Ce n'est pas une plaisanterie, monsieur Charles. Je ne me permettrais pas cela. Bon pour les maîtres de rire de leurs gens. C'est bien ! s'ils se fâchent on les met à la porte , et mal notés encore, sans certificats. Mais les gens n'ont pas cette fa* cul té-là vis*à>vis de leurs maîtres.
— Alors , pourquoi ceci ?
— C'est que madame Oranger m'a dit que celui qui connaissait la maladie devait être le médecin , et que, puisque le charron n'y avait que voir, sans doute vous seriez plus heureux. Je n'ai fait que suivre ses ordres.
— C'est une femme de sens , et elle a raison. Ouvrez la fenêtre , et jetez cette roue dans la cour.
— Voici , monsieur.
— Maintenant portez-la chez le charron et me laissez. . .
— A la bonne heure ! dit Jélyot , c'est plaisir que d'avoir à la porter maintenant chez le médecin. Mais s'il la guérit je le tiens pour un habile homme.
Après avoir écrit quelque temps , il retourna en boitant près de Marielle ; on causa , on rit , les épigrararoes roulèrent , mais pas une seule ne frôla le
aoi LES urnns.
moins du monde les contestations précédentes. U était dair qu'on éTÎtait les explications pow Eure durer la bataille. A part cette réserve , ils passèrent une soirée si amusante qu'il sembla que la cordialité la plus vive en eàt £iit les frais. Toinette vint un instant avec Landrîn, visita la jambe de Charies, marmotta des prières en lui posant un iiniment plus frais , et se chargea de porter à la poste une lettre qu'il lui remit.
Le lendemain , vers les dix heures du matin, un grand jeune homme , dont la claudication marquée alourdissait un peu la démarche , se trouvait sur le chemin qui traverse le bois de Boulogne et court jusqu'à la barrière de Passy. Un foulard sous une casquette de chasse entourait sa tête un peu pàlf , et sa main s'appuyait sur un maigre bambou. Auprès de lui trottait lourdement un gi^os chien de Terre-Neuve que la conscience de sa force rendait insensible aux aboiemens des roquets. L'animal levait la tête vers son maître , et passait toujours da côté des voitures lancées au galop et des charrettes qui revenaient de la ville. Aussi les cochers donnaient un à gauche ou un à droite pour se conformer à cette sorte d'invitation tacite du formidable gardien. Un cabriolet ne put l'éviter pourtant : car l'animal remplit l'air de joyeux hurlemens , et fit caracoler le cheval en bondissant devant lui.
— C'est Fox , dit une voix.
— C'est Frédéric , dit en s'avançant Charles. £t le groom reçut ordre de se tenir à la télé da
cheval , tandis qae les deux amis se promèneraient en cassant parmi les touffes de chênes et les buissons fleuris de fougères à papillons jaunes.
— Tu vas à Boulogne?
— Oui et non. J'y passerai. Mais toi?
— Je me promène : la maison m'est insuppor* table.
— Il n'y a personne donc ?
— Quand il y aurait du mondé, elle ne serait pas plus gaie pour moi. Je suis las d'être de planton , comme un factionnaire , auprès d'une évaporée qui croit être spirituelle parce qu'elle rit de mes scaffrances et me regarde uniquement comme l'espion de son mari.
< — Allons donc , Charles , il ne faut pas lui garder rancune pour cette plaisanterie de l'autre soir. Parbleu! tu dois avoir la poitrine assez robuste pour recevoir en plein des allusions de femme.
— Oh! bien, Frédéric! s'il n'y avait que des balles de coton dans ses pistolets , comme tu voulais faire avec Fleuriot , je m'en raillerais. Mais il y a autre chose : je ne suis ni borgne ni louche ; j'ai beau ne pas désirer voir, je sens que je me trouve trop près pour ne pas être témoin , et trop susceptible pour ne pas souffler un mot. Après cela être vrai , vrai comme je pourrais l'être , tu sens que cela me répugne vis-à-vis d'une femme.
— Quel diable de baragouin parles-tu depuis avant-hier.
— Un baragouin que tu comprends de reste.
a06 LES INTIMES.
Mais saffît ! tu veux garder ton secret , et dans Tintérêt réel que je porte à des choses de cette nature, je ne donnerais pas un fétu de paille pour te délier la langue. Parlons d'autre chose.
— Du tout , du tout ! parlons de cela.
— Sais-tu une petite maison de campagne dans ces environs ou ailleurs.
— Ne changeons pas la conversation , s'il te plait.
— Pourvu qu'il y ait un atelier et un jardin.
— Gomment , tu veux quitter Boulogne ? A présent!
— Je suis sorti dans l'intention de trouver , sans plus de retard , une biscope, une chambre ou deux, n'importe! un pied-à-terre provisoire enfin. Tu viendras me voir , et nous rirons ensemble de tout ce qui nous passera par la tête. Bonsoir !
— Gomment ! comment ! Bonsoir! Je n'entends pas te quitter ainsi.
— Tu vas te faire attendre.
— Quand cela serait, mauvais plaisant, ne le mérité-je pas ?. . . Quelles sont donc les choses d^une certaine nature sur lesquelles tu me crois la langue liée ?
— Veux-tu bien me laisser tranquille avec tes Hsibles questions ?
— Bépondé , Gharles ; je ne te quitterai pas qae tu ne l'aies dit.
— Eh bien! tu n'es pas lié.,., il n'y a rien!... ce n'est pas ce que j'ai voulu dire ! Ne vas-tu pas
me casser la tête de tontes ces choses-là et te donner le plaisir de me faire jaser sur des des
— Des qnoi?
— Pourvu que je me taise , que veux-tu davantage? faut-il absolument que je me fasse votre complice sans nécessité?... Tiens, laisse-moi, tu me fais jaser plus que je ne le voudrais.
— Mon pauvre Charles , jusqu'ici tu es singulièrement dans Terreur.
— Jusqu'ici , tant mieux ; mais , alors , il est temps que je m'éloigne et tu en conviendras. Car s'il revenait , lui...
— Eh bien ?
— Eh bien ! tu traites tout cela avec une légèreté !.. Moi je ne serais pas à mon aise comme toi. D'ailleurs je suis marié aussi , et ce spectacle n'est pas pour me faire plaisir. Si sa présence ne te gène pas après l'événement , tant mieux pour toi ; mais moi...
— L'événement? Semblerait-il pas qu'il est rare? D'ailleurs il n'y a pas d'événement. Mon impétuosité n'a pas la fougue de ton imagination. Ah I mon ami , si les préliminaires te font déjà divaguer, je vais rebrousser chemin, car tu serais épileptique ce soir.
— Voilà ce que je craignais ; ton indiscrétion ! Et maintenant, Frédéric, la main sur la conscience , ferais-je bien de consentir à ces mystères , d'y donner par ma présence un encouragement à tes yeux ? Ne suis-je pas trop instruit pour ne pas me sentir
308 LES INTIHSS.
coupable auprès d'Edouard en consentant à rester sous le toit de sa femme jusqu'à ce qa'ilreTienne? Car, en son absence , je suis défenseur né de Marielle... si toutefois elle ne dédaigne pas de recourir à moi en qualité d*ami de la maison. Je puis être son protecteur, mais tu ne me conseilleras pas d'être son complice.
— Il y a du vrai dans ce que tu dis. Je suis charmé , du reste , que tu ne m'en veuille pas.
— Moi, t'en vouloir! ah bien!.... En bonne morale , ta conduite est mauvaise ; mais je suis persuadé que la facilité des femmes fait plus de séducteurs que le mérite de ceux qui en gagnent le nom.
— Tu en sais bien aussi quelque chose , mon vieil ami.
— J'ai vécu , Frédéric.
— Et tu as deviné !
• — Et voilà pourtant , Frédéric, comme on nous fait des réputations d'habileté et de perfidie , tandis que nous nous laissons aller au fil de l'eau qui nous emporte. Tu lui as donné un rendez- vous ?
— Non , Charles , je n'écris jamais. Un billet se perd, puis se trouve.... et....
— C'est donc elle! Peste ! c'est bien hardi !
— Tiens , tu connais son écriture. Il n'y a pas même d'initiales ; mais quand une fois on l'a Tue !
— Ce n'est donc pas la première ?
— De ce style-là , c'est la première : mais jeudi matin j'ai reçu celle qui m'avait été , du moins je
le croyais alors, adressée dans ton intention, et j^aî oatre c^ela un antre billet d'une ligne pour me remercier d'une carte de Musée , que j'avais obtenue pour sa mère.
— Voyons 1 lîs^moi ces pâtes de mouche.
-^ On "ifoudtait parler à Monsieur Frédéric de Lannau en secret. On pense qu'il deuinera le lieu et la personne,
— Ma foi ! c'est fqrt habile à toi , qui dois avoir par milliers de lettres de femmes , d'avoir deviné la source de celle-ci , sans plus ample indication qu'une prétendue similitude d'écriture. Il faut solliciter une place d'écrivain expert !
— La difficulté n'était pas grande , car elle n'a pas déguisé sa main. Et puis , je n'ai pas tant d'autographes qu'il te plait de le dire dans ma collection. Quant aux autres indices qui , sauf l'écriture, me mettaient suffisamment en éveil , j'en avais qui m'eussent conduit droit à Boulogne , en dépit de la plume , eût-elle été détestable , et du scribe, se fûtil efforcé de rester anonyme.
— Je ne te les demande pas !
— Maintenant je puis te les dire. Tu lésais, elle est joueuse , elle rit volontiers , elle aime le plaisir. Ce n'est pas tout. Avec moi, je l'ai toujours trouvée d'un abandon que les femmes n'ont jamais sans une certaine arrière-pensée. J'ai redouté quelque temps les illusions de ma fatuité natui^elle. La lettre d'aujourd'hui a résolu tous mes doutes là-dessus. Je conçois d'où venait sa grande sécurité : ce n'était
310 LES urriMEs.
qa'un calcal de coquetterie. L'opinion d*an homme sur une femme se forme , tu ne Tig^ores pas , de mille nuances; mais ce n'est seulement que lorsqu'il y en a une de décisive qu'il se hasarde à interpréter ces divers symptômes. Une seule preuve ôte à tous les autres incidens passés et suspects ce qu'ils offraient encore de conjectural. Et, pour bieu dire, l'événement, comme tu le disais tout à l'heure avec assez d'énergie, est ce que je sais de plus probant.
— C'est bien parlé , et je te conseille d'attendre.
— Attendre ! soit ! Mais , mon ami , le petit mot est une lettre de change payable à vue. Après cela , dans l'histoire de mon bonheur je te dois en conscience quelques bagatelles , et il Êrat payer ses dettes de reconnaissance. Ta mauvaise humeur d'Argus a singulièrement aidé les choses; car on est souvent complice , mon pauvre Charles, sans le vouloir, et précisément parce qu'on ne le veut pas.
— Eh bien ! dit alors Charles avec force , et en changeant tout-à-fait le ton insoucieux qu'il avait affecté jusqu'alors , c'est ce qui t'arrive, Frédéric: car tu viens de me dire tout ce que je voulais savoir , que tu n'avais reçu d'avances formelles que par écrit. Or cette prétendue lettre de change est d'un faussaire : elle est de moi.
— De toi !
— Voilà ton château de cartes démoli.
— Mais qu'a-tu voulu par cette feinte ?
— Te rendre la monnaie de ton proverbe. Nomme celui-ci : A bon chat bon rat , ou Ne vendez pas la peau de l'ours aidant de Valoir mis par terre y ou Rira bien qui rira le' dernier. Je te laisse le chojx. Ah ! mes bons amis , vous me jouez des comédies ! vous faites une fête pour me rire an nez ! et tous croyez que je n'aurai pas ma reyancbe ! Un artiste a ses rubriques qui valent bien les vôtres.
— Parbleu ! Charles , ne serait-ce pas maintenant qae ta commences à vouloir me tromper: car, à force de dissimulations mutuelles , nous arriverons en vérité au point de ne plus discerner la limite où commence la franchise et s'arrête l'invention.
— Ce billet est de moi , te dis-je , et je t'en donne ma parole d'honneur ! Or ( et tu me comprei^dras ) je sais maintenant ce que je voulais savoir, tes dispoMtions à l'égard de Marielle ; et je ferai tout pour les contrecarrer, jusqu'à lui conter , s'il le faut , et dans ses moindres détails , ce que nous venons de dire , en nous promenant.
— - Je t'en crois incapable.
. — Je te jure que je le ferai , si de ta part tu ne cesses entièrement tes poursuites. Frédéric ! Marielle a toute mon estime , et je ne te conseille pas de mériter ses mépris.
Frédéric garda long-temps le silence ; il se mordait lèvres , déchirait ses gants , et hochait la tête en souriant avec dépit.
— - Allons ! allons ! il n'y a rien à répondre. Je suis complètement battu; j'ai trouvé mon maître.
812 LES INTUIES.
Je me méfierai des artistes une autre fois. Ta as été parfait, sur ma parole : et il faut .que tu pousses la mystification jusqu'à me donner à dîner, car j'ai perdu tout mon aplomb. Je sens que je ne pourrai plus mentir avec la même intrépidité, si je ne me retrempe tout le reste du jour à la vapenr de ton génie. Ah ! ah ! quand je pense ]à noa sottise, à mon impertinence , à ton sang - froid , il me prend des envies de chercher, dans ce triste bois de Boulogne, un arbre assez fort pour me soutenir par le cou dix minutes de suite. Quant à toi , la victoire te fait du bien. Tu étais pale tout-à-l'heure, en m'aboBpdant comme par hasard , et te voilàk rose de plaisir, pourpre de mon imbécilité.
Frédéric , le long du chemin , revint souvent sur sa dupeine , en rit de fort bonne grâce , et pendant le repas s'arrangea de sorte qu'à chaque réponse qu'il faisait à Marielle il y eût quelque allusion voilée à son aventure , pour^ égayer Charles^ TcHit > fâcheux pressentiment était disparu de la pensée de celui-ci , sur le compte de la femme d'Edouard* Et après le dîner, il alla sans- méfiance dans son cabinet , chercher les. diverses épreuves qu'il avait laborieusement dessinées , pour simuler adroitement l'écriture de Marielle : il les mit dans le fond du chapeau de Frédéric , qui était s«rti du salon.
Enfin, ennuyé de la solitude où il se trouvait, il demanda à Marguejûte ou. était sa, maîtresse , et elle lui désigna le jardin, où il se rendit avec peine,
L£S FROYSRBaSS. 313
car )a fat^e de ton expédition an ddiors m fakaît alojis aentir à aco pied malade»
£n arrivant près d'une charmille dani^ le petit bois de peupliers , il entendit la Toix de Marielle plus véhémente que d'habitude.
— Je croyais , monsieur, en vous disant que je n'avais pas compris , vous mettre à même de reculer devant une insulte. Qu'ai -je donc pu faire de si hasardé , qu'un homme , doué de quelque usage du monde, pousse jusqu'à ce point la hardiesse?
La réponse ne parvint pas aux oreilles de Charles.
— Ah ! monsieur, vous me faites horreur ! reprit avec explosion la voix de Marielle.
Charles pesa de tout son poids sur la charmille , qui s'ouvrit brusquement sous la pression de ses deux bras. Il la franchit en foulant aux pieds quelques branches, et se trouva entre Marielle, debout, indignée, la flamme dans les yeux, le mépris sur les lèvres , et Frédéric à genoux qui se releva pâle et troublé.
Il y eut un silence de quelques secondes.
Les traits de Charles étaient défigurés par une expression terrible : il essaya de parler, ne le put , et frappa du pied la terre. Alors Marielle s'élança yers lui , prit son bras , s'y pendit avec force , et jetant un regard de pitié vers de Lannau , poussa Charles en lui disant : — Je vous ordonne de me suivre , et je vous défends de me venger.
Quelques minutes après ^ Frédéric , tournant une frêle cravache dans ses doigts , passa en riant dans
le Testîbnle, prit la taille de Margaerite, l'embrassa sans qu'elle eût le temps de s'en défendre, lai dit : — Adiea , petite , se jeta dans son cabriolet , et partit. -
L'homme se mëprencl yolontien sar l'adiitië qn'il éprooTe pour une jobe femme : c'est du platonisme en attendant mieux.
DiDSaoT.
— Vous avez raison , madame Landriu , et votre mari a tort , parce qu*oa ne peut avoir raison tous deux quand on n'est pas du même avis. Je tous donne ma voix : donnez-nous à boire !
— Dans tout Mareil et aux alentours ça ferait un fier effet , monsieur Jélyot.
-^ Ce n'est pas qu'après tout, madame Landrin , un bout de ruban à la boutonnière vaille devLX. doigts de vin du crû, ou même un doigt de la main ; et si j'étais que de vous , puisque votre mari est boiteux, je préférerais lai voir un pied bot de deux pouces au talon que de lui savoir deux sous de moins pour un petit ruban. Quand il porterait la croix , cela lui ferait-il une belle jambe?
316 LES IirriHES.
— Il y en a qui en portent qui ne Font pas mérité comme lui , monsieur Jélyot.
— Je ne dis pas non. Enfin, puisqu'il y consent, que vous le voulez et que je m'en charge , si monsieur Charles s'en mêle, et que le ministre l'accorde, ca ne fera pas un pli. Je remettrai donc à monsieur Bouvet cette lettre : ce sera à lui de voir.
— Dites -lui bien surtout que, si nous ne le voyons pas demain , mon mari m'enverra chercher la réponse après-demain.
-^ C'est dit, madame Landrin. Il faut talonner les gens pour en obtenir quelque chose : il n'y a que les honteux qui perdent. En tous cas , vous me verrez demain de bonne heure ; et , s'il n'y a rien de nouveau , je vous le dirai.
Après avoir vidé son verre, Jélyot secoua le poignet de Landrin, qui fumait sa pipe en fronçant les sourcils, et qui ne desserrait pas les dents depuis près d^une grande demi -heure. Le vieux soldat cherchait dans les ténèbres de son imagination à deviner pour quelle raison suspecte Toinette s'était si obstinément éprise de l'idée de lui voir au collet de l'habit une distinctioifi spéciale. Il imagina une foule de raisons, et ne devina pas; car il partait de la chose obtenue sans songer aux prétextes que fourniraient les démarches poar l'obtenir. Le résultat de ses réflexions fut donc tout a l'honneur de sa femme : il ôta sa pipe pour embrasser madame Landrin , jeta sa pioche et sa bêche sur son dos , et s'en fut à l'ouvrage , murmurant à part lui et
arec une sorte de satisfaction : -^ Ma foi, vivent les femmes pour songer à tout! Il y a des railleurs qui me demandent comment j'ai reçu ma blessure? le petit ruban sera une sorte de certificat que je ne l'ai pas reçue en tournant les talons.
Tandis que Jélyot, chargé du petit billet deToinette , fouettait son cheval , Charles venait de recevoir une visite du libraire qui l'avait chargé d'une foule de vignettes. Cet honnête homme avait couru de droite à gauche , tantôt à Paris', tantôt à la campagne, sans jamais rencontrer Charles ni en entendre parler. L'ouvrage en élait au même point , c'est-à-dire qu'il n'était pas commencé. Le visiteur dit , avec encore plus de raison que de dureté , à l'artiste, qu'on ne laissait pas compromettre de Joards capitaux ; que l'on n'avait l'excuse de maladie que lorsqu'on était cloué dans une alcôve ; que la vie nomade des grands chemins n'était pas un régime d'artiste ou de malade , et qu'il «était prêt à résilier toute convention. Charles ne se le fit pas dire deux fois , et son maussade visiteur s'en alla en promettant de s'adresser à Ml fiouvet, s'il se faisait une réputation d'exactitude.
Hien ne rend humoriste comme une leçon , moraliste comme la contrariété. £n décachetant , au déjeûner, la lettre de Toinette , en ordonnant à Jélyot de le priver de son bavardage, Charles fit un salut des plus secs à Marîelle ; et son air réfléchi , ses impatiences mal réprimées , annoncèrent une bourrasque prochaine. Enfin Marguerite5ervitlecafé,etse retira.
318 LES INTIIHES.
— Ma chère amie ! s'écria Charles , je ne tous ai rien dit hier, parce que le fait était assez éloqaent de lui-même : j*ai voulu tous laisser à tos réÛexions. Je voudrais être assez heureux aujourd'hui dans le choix de mes paroles pour vous donner à comprendre , sans vous blesser, une vérité que je vous dois , et qui, si vous en aviez été persuadée plus tôt, eut prévenu toute impertinence de la part de ce Frédéric.
— Voilà , Charles , si je ne me trompe , un sermon que vous me préparez : est-ce en punition de celui que ma mère et moi nous vous avons fait subir à Saint -Roch ? Dites cependant ! et surtout apprenez-moi comment je suis coupable de l'insulte d'un mauvais sujet : je suis prête à faire pénitence pour les gens que j'ai traités en amis parce qu'ils étaient les vôtres.
— Il s'agit moins de pénitence que de réserve , Marielle! aussi...
— Aussi , Charles , j'imagine que vous en saurez mettre dans vos discours.
— Si la cordialité , Marielle , n'a pas ses privilèges , si mon langage de frère vous déplait , je me tairai ; mais , permettez-moi de le dire , je pouvais croire que le mien , quel qu'il fût d'ailleurs , était de beaucoup plus admissible que celui dont vous avez eu à vous plaindre , car l'intention vicie ou épure ; et quand les galanteries d'un fat vous ont révoltée , je pense que vous ne refuseriez pas quelque égard aux reproches d'un véritable ami.
y£SQUISS£. 319
— Je pourrais réclamer conti*e l'un et l'autre. Après cela je n'ose refuser un chagrin que vous semblez prendre plaisir à me donner. Je vous écouterai, sauf à n'en agir qu'à ma tête.
— Voilà l'humeur qui s'en mêle. Je me tais.
— Mais cela n'est pas bien , Charles , puisque je me résignais à vous écouter I Savez- vous bien que TOUS n'êtes pas facile à vivre ?
— Savez- vous, Marielle, que vous êtes ingénieuse à voir des offenses où il n'y en a pas ?
-^ Ajoutez : Et à me complaire dans une frivolité de conduite qui les engendre ; car je vous devine.
— Je n'ai pas dit que ce fût un plaisir pour vous.
— Et quoi donc ?
—•Mais... qu'il y avait une innocence de sécurité dans votre manière d'être dont vous avez enfin pu découvrir le péril.
— Eh bien ! si je l'ai découvert , qu'avez-vous à me dire que je ne puisse me dire à moi-même ?
— Mais vous le direz-vous , Marielle ?
— Décidément vous êtes insupportable , et vous ne m'avez jamais parlé sur ce ton-là.
— C'est que je n'en avais pu saisir l'occasion.
— De mieux en mieux ! Monsieur m'a vu faire beaucoup , mais beaucoup d'étourderies ; et c'est au moment de mon humiliation qu'il vient me mettre sur mes gardes ! il vient me prophétiser le passé , me raconter de l'histoire ancienne !
— L'histoire ancienne est excellente, Marielle , et le passé ne saurait être indifférent pour l'avenir.
"^ Faites-moi grâce de vos lectures et de cette ëruditiofi philosophique ! J'ai déjà vu cela quelque part.
— Y a-t-il long-temps, Marielle?
— J'admire ma patience et votre gravité : elle vous sied a merveille, malgré votre âge à peine d'homme et votre figure encore d*en£int.
— N'est-ce pas , Marielle ? Mais votre ressentiment contre des paroles de honne amitié a aussi son charme ; et Ton n'est pas plus jolie dans la dignité.
— Ah ! nous voilà dans l'ironie : c'est fort loin de la morale. Buvez votre cafê, monsieur le précepteur.
— N'aurait-il pas mieux valu... ? Marguerite n'a pas mis de sucre sur la table !
— Si fait, grand moraliste ! Vous êtes tellement préoccupé que vous ne voyez rien.
— N'aurait-il pas mieux valu... ? Je ne sais plus ce que je disais.
— Ni lîioi.
— Ah ! j'y suis.
— Tant mieux. Dites-moi ; parlerez- vous longtemps ? car j'irais chercher quelque broderie.
— Je ne le ferai qu'autant que vous le voudrez.
— Vous savez certainement que non , puisque vous avez abordé ce sujet- là.
— £h bien ! soit : n'en parlons plus , puisque vous voulez rester aveugle sur les causes qui nous ont amenés à toucher cette question délicate...
— A la bonne heure !
— Puisque, dans ma sollicitude pour vous, il n'y a qae les formes blessantes qui vous préoccupent... .
— C'est dit.
— Et que vous redoutez plus mes instances sur un canseiî nécessaire que le retour du fait qui l'a si fortement molivé... N'en parlons plus, puisque...
— Oh ! Vous allez mettre deux heures à me dire que vous ne m'en occuperez pas une seconde , employer toute la journée à me jurer que vous serez taciturne aujourd'hui.
— Je ne 4e veux être qu'avec votre assentiment.
— Je vous le permets.
— C'est un ordi'e, Marielle.
— A la fin je respire ! et vous voilà comme je désirais : Tair sombre, les sourcils froncés , passant votre colère sur votre tasse , rongeant votre morale entre vos dents ; bien renfrogné, bien sévère... Ne riez pas i vous allez arrêter mon pinceaji !
— Croyez-vous , Marielle , que la vie soit uniquement faite pour rire d'un bout à l'autre...
— A la bonne heure ! vous voilà comme je voulais!
— Qu'il ne faille pas en consacrer quelques heures à des pensées d'avenir et de prudence?...
— Allez toujours : je vous admire !
— Et qu'il n'y ait qu'à jouer comme avec des épingles sur les choses qui tiennent à la considération?.*. '
— J'étais sûr qu'il y reviendrait !
— Si TOUS m'ayiez écouté de sang-froid , Marielle, au lieu de tous fôcher, de lutiner et de rire tour-à-tour, nous nous serions facilement entendus.
— Et croyez-TOus que je n'entende pas ? Ces hommes sont bizarres ! Eh bien , quoi ! je suis rieuse , n'est-ce pas ? où est le mal ? Ma gaieté me fait passer pour coquette : voilà ce que vous alliez me dire ! C'est une imprudence près d'un mauvais sujet. Eh non ! c'est , monsieur , une occasion , c'est la meilleure de toutes , de le discerne^* et de le chasser. Dois-je pas prendre le deuil et un air lugubre pour apprendre aux gens à vivre? et sais-je, moi , quelles sottises peuvent traverser l'esprit des fous ? C'est à eux de se réformer, et non à moi : j'y perdrai , et ils y gagneront. Que ce soit un inconvénient de leur laisser des conjectures à former, je le veux bien ; mais alors , si la considération d'une femme est a la merci du premier fat qui papillonne autour d'elle , je n'en vois pas une jolie qui puisse traverser le monde sans risque ; et il n'y a qu'un recours : c'est de . lui couper le nez et les oreilles.
— Comment! vous pensez que ce soit le seul moyen , Marielle ?
— Oh ! il y en a d'autres et que je sais parfaitement : c'est de recourir timidement à un défenseur quand on sait se défendre soi-même, etd^ remettre à un duelliste tout l'honneur de sa propre résis-
tance ; de la sorte , personne n'osera souffler mot à une femme. Tenez , Charles , j'en veux à Edouard de ce qu*îl m'a rais dans le cas de courir un péril par son départ, et surtout pour ne ra'avoir laissé d'autre lui-même , en cas d'insulte , qu'un boudem* qui m'a si méchamment £3iit un crime de l'abandon où il m'a laissée.
— Pour le coup, Marielle, je ne vous le fais pas dire ; et c'est en cherchant le plaisir de vous venger d'un oubli fort involontaire de ma part que vous avez conduit Frédéric à se méprendre si désagréablement sur vous.
— £h bien ! Charles , si cela est vrai , j'ai plus de tort que vous ne supposiez tont-à-l'heure ; et je ne me le pardonnerai pas, puisque je ne m'y serais exposée que pour vous !
La dispute , tantôt moqueuse et riante , tantôt Téhémente et sophistique , roula long-temps sur ce point. Enfin Marielle se leva et dit avec un malin sourire : Mon grave mentor, soyez sûr que cette séance n'aura pas été perdue pour votre écolière. Je consignerai sur le papier les observations qu'elle m'a mise à même de faire , et vous en serez juge.
Charles resta rêveur. Il fut à son atelier, feuilleta ses dessins , retrouva deux essais à l'aquarelle , le portrait de Rosalie et celui de Marielle. Peu à peu notre artiste se passionna tellement après cette occupa^tion , qu'il fallut que les rayons du ciel vinssent frapper d'aplomb sur son ouvrage pour l'arracher à ses pinceaux. *
Jamais rien d'aossi frais n'était sorti de sa main : c'était Marielle avec ce rire malicieux qui reposait toujours sur ses lèvres effilées , ses yeux dont l'expression avait tant de vivacité , ses cheveux d'on noir méridional , et ce nez aquilin qui donnait à l'ensemble de ses traits quelque cbo/se de l'aigle. Charles pensa , ' en regardant son ouvra^ , que la protection ofii*e bien d'antres dangers qu'un duel, lorsque le protecteur est un artiste enthousîate et que la protégée est une jeune étourdie à laquelle le simple titre d'ami n'impose que le freîa d'une tutelle assez légère.
Il descendit chez Marielle* Ma^^guerite s'était assoupie en brodant à quelques pas de sa niaîiresse, très-afifairée à son pupitre et jouant du porte-crayon sur un papier. Charles fut , à pas de loup , re^^arder par dessus l'épaule ; mais le pied du visiteur ne fut pas si discret qu'on n'eût le teaq)a de se lever pour dérouter l'indiscrétion ; de toute l'esquisse , il n'aperçut qu'une jeune fille à genoux ; il comprit , au regard de Marielle , au soin qu'elle prit de jeter son mouchoir sui* ce dessin , qu'on lui voulait cacher quelque chose , et qu'il serait mieux de dissÛMiler pour s'en éclaircir plus tard ; aussi proposantr-il à Marielle de venir à Pai*is , poiitr la £ftire courir à son cabinet de toilette.
Mais notre étourdie ne se laissa pas prendre au piège , et le sourire sur les lèrres, immobile à la place qu'elle occupait, elle se contenta de tirer l'Alsacienne de son sommeil. La camérist^ s'empressa
d'obéir aux ordres de sa maîtresse. En un clin d'œil , un joli chapean couronné de plaraes blanches et un ricbe cachemire français, qui faisait honneur aux ate]iersdeTernaux,complétèrentsa parure damatin.
Ils montèrent sur le bateau à Tapeur qui stationnait en face de Boulogne , et la rapide embarcation glissant sur les vagues de la Seine à travers les tles et les rives parfumées de verdure , avec sa colonne au chapiteau de fumée , ses cordages frêles et ses passagers bruyans , Jes eut bientôt déposés près du pavillon des Tuileries. Ce ne fut qu'à la rue d'Argenteuil , à la porte de madame Millin , que Charles et Marielle se quittèrent , non sans que la malicieuse femme eût à plusieurs reprises fait promettre à Tar* tiste qu'il n'aurait pas de distractions , comme à son ordinaire , et qu'à six heures il se trouverait exactement sur le trottoir de la rue de Rivoli pour conduire sa compagne au théâtre Français.
Charles se dirigea vers la Nouvelle- Athènes pour aller donner quelques ordres au gardien de la maison. Comme il traversait le boulevart des Italiens , un léger tilbury s'arrêta tout-à-coup ; • son nom &t prononcé par une voix de femme : il reconnut la belle Agathe qui , penchée intrépidement presque au dehors du tilbury, avec la témérité d'une danseuse , se souciait peu de paraître appeler les gens avec tant de liberté.
— Bonjour, mademoiselle.
— Monsieur Bouvet , j'ai une grâce à vous demander.