TOME
— Je n'en ai pas à vons refuser : je suis à vos ordres.
— £h bien ! montez près de moi , et yeuillez me reconduire.
— Mais, mademoiselle, j'ai quelques motifs de croire que de Lannau ne sera pas très-satisfait de cette usurpation.
— Raison de plus. Nous sommes brouillés, monsieur Bouvet , et à la mort.
— Voilà une expression bien tragique.
— Raison de plus encore : vous ne pouvez me refuser votre protection.
Charles , obéissant beaucoup plus à la répugnance d*étre aperçu avec la danseuse qu'à ses invitations pressantes , s'empara sur-le-champ de la place du groom , prit les rênes , excita le joli cheval , et le tilbury partit comme la foudre.
— Brouillés ! dit-il.
— Oui. C'est un ingrat, un infidèle : il m'a délaissée huit jours , sous prétexte des poursuites de ses créanciers ; j'en ai beaucoup pleuré d'abord , parce que l'on est sensible, puis j'ai pris mon parti. J'étais humiliée de ne plus le voir que dans ses chagrins , et lorsqu'il venait de porter à d'autres la bonne fortune de sa joie : d'ailleurs il est rainé.
— Ruiné !
— Complètement. Il n'avait pas d'prdre, ce garçon-là ; il dépensait de toutes mains. Je prévoyais bien que tout cela finirait mal. Sans ma prudence, savez- vous que j'aurais été obligée de
L^SQUISSE. 327
retournfir chez ma mère ? Qu*est-ce que mes camarades auraient pensé ? Mais un instant , me suis-je dit alors. £t en Térité , monsieur Charles , s'il me reste quelque honnête moyen de figurer décemment dans le monde , c'est que je ne me suis pas endormie.
— Vous avez bien fait.
— N'est-ce pas ?
— Parbleu!... Mais, qu'est-ce que vous avez fait?
— Je lui ai défendu nettement de remettre les pieds chez moi..
— C'est fort bien vu... Et où demeu riez- vous ?
— Chez lui.
Ici la danseuse partit d'un grand éclat de rire , Charles fit de même , et le tilbury s'arrêta dans la rue de Provence.
Agathe insista pour retenir Charles à dîner; cependant, sur un mot à voix basse, de la concierge, elle accepta le refus de l'artiste comme il se résignait à l'invitation. En s'éloignant il put voir , à travers les arbustes et les fleurs du balcon , l'uniforikie argenté d'un officier des gardes-du-corps. ■
Après un repas succinct au café des Anglais, Charles impatient gagna le trottoir de la rue de Rivoli, et pendant près d'une demi-heure adossé à la grille des Tuileries^ il ne cessa de cherchera travers la foule qui se pressait à pied , en voiture , à cheval , la taille svelte et la démarche légère de sa jeune amie.
328 LSS INTIMES.
•— A la bonne heure ! lui dit nne toîx donce, et il reçut une légère tape sur la figure ; mais vous aviez une distraction , et lorsqu'on attend une jolie femme, il ne faut pas lui donner de la jalousie, en s'extasiant pour les autres.
— Marielle , je songeais à vous !...
— Flatteur!... Votre bras, et partons! car en vérité ma mère m'a fait un sermon dont il faut me consoler. Nous avons parlé de vous , monsieur le ponctuel.
— Ah ! j'ai servi de texte à ce sermon.
— Ma mère a des préjugés contre votre personne , et j'ai commis la faute de me charger de votre défense.
— Vous êtes bien bonne!... Mais que disaitelle?
— Des choses qui n'avaient pas de sens : elle vous accuse d'un défaut dont je n'ai pas à me plaindre ; et si vous méritiez ses reproches , nous ne nous disputerions certes pas comme nous le fai. sons depuis quelque temps. Cependant je l'ai rassurée; je lui ai dit combien vous étiez bourru, grondeur , moraliste ; on aime ses défauts dans ceux des autres. L'éloge que j'ai fait des qualités qui vous manquent vous vaudra sans doute ia conquête de ma mère.
"^ Marielle , soyez sûre que le plus vif intérêt seul...
— Taisez-vous ! taisez-vous , moiteur ! Si l'intérêt le plus vif a ces formes désagréables , n'avancez
' L'ESQUISSB. 329
pas dans le sentiment , reculez vers la baine : car; puisque vous m'affligez avec délices par amitié pure , vous ne sauriez moins faire que de me tuer s'il vous prenait de Tamom* pour moi.
— De Tamour, Marielie !
— Quand je vous disais l «Tenez , voilà que vous me faites marcher en dépit du bon sens , et que vous me menez du cùté de la Seine, pour me noyer sans doute, au lieu de- me conduire vers les Français, où je comptais aller voir r Ecole des Vieillards, Ce chemin va droit à l'École de natation ; je vous avertis.
— Marielie , vous me rendez bien ridicule , et vos méchancetés me feront perdre la tête.
— Le grand malheur, Charles ! Je ferai là un terrible miracle , si en même temps vous perdiez cette gravité de magister. Depuis que je suis sortie de pension , tout ^e monde a la manie de me mettre en pénitence ; mais l'écolière n'est pas soumise , et prendra sa revanche. Tenez-vousp-en pour certain , mon maître.
Ils se trouvèrent sous le péristyle des Français , nez à nez contre monsieur et madame Feuchères. La conversation prit un autre tour.' Monsieur Feuchères fut installé , bien en dépit de lui-même , dans une loge d'avant-scène où l'éclat de la rampe lui blessait les yeux ; il disserta tout le-long de la soirée sur la sottise des gens de bon ton , qui se placent de manière à ne pas embrasser la scène , à être gênés par les quinquets des coulisses , la voix
du soufSeur et les groupes de sapeurs -pompiers assis près des décors ; de sorte qu'on ne voit tout juste que ce qu'il ne faut pas voir , que Ton entend deux fois la même chose , et que les figures des actrices paraissent plus hideuses sous la couche énorme de fard qui les couperose, Charles fut de son avis , et reconnut à Tavant-scène qui faisait face dé Lannau qui souriait.
Dans un des entr*actes , en se rendant au foyer, il se croisa , dans Tétroite galerie des Bustes , avec Agathe sous le bras du garde-du-corps ; elle lui sourit : puis avec de Lannau , qui s'arrêta comme pour déchiffi*er sous le marbre de Gresset quelques lignes creusées au ciseau. Charles, avec la même discrétion , ne fit pas mine de l'avoir aperçu ; mais en revenant sur ses pas , il trouva Frédéric et ïft garde-du-corps , tous deux pâles , parlant à voix basse ; et à la poignée de main significative qu'ils se donnèrent d*un air sombre , il était à prévoir que ces superbes rivaux auraient une rencontre en l'honneur de la belle Agathe : celle-ci jetait alors en arrière un regard sur la glace , pour juger combien était pittoresque la draperie que son cachemire formait sur ses épaules.
A son retour dans la loge, la conversation roulait sur Frédéric ; et monsieur Feuchères , qui trouvait de plus en plus ingénieux qu'il y eût des stores de taffetas aux avant-scènes , pour ne pas voir la salle quand le rideau est tombé , se vengeait de son ennui par une vigoureuse attaque sur de Lannau.
dont la gaie MarieHe prenait malignement la défense.
— Il s'est présenté chez moi, eayalièrement, pour des emplettes ; mais Feuchères n'est pas un sot, et je lui ai poliment fait comprendre que j'étais son très-humble serviteur : c'est un drôle qui ne me dupera pas comme les imbéciles qu'il tourne à sa fantaisie ; j'espère- le voir un jour à la vitre de mon magasin demander l'aumône pour s'être permît de mettre des lettres de change en circulation. Beau négociant ! Si je ne vais plus vous voir , madame Oranger, c'est qu'il va chez vous. Un brave commerçant eut mal vu de ses banquiers , quand il souffre les familiarités de ces aigrefins qui n'ont que le vol et le vice pour tout patrimoine. La morale du théâtre sur les créanciers n'est pas si noire que la mienne ; mais je ne prends pas mes maximes dans les friponneries de Scapin ; l'avarice d'Harpagon est une vertu à côté de ce plaisant code sans gène , dont trois ou quatre petits roués à la' mode mettent à cœur de répandre l'immoralité de bon ton. Les marquis de Régna rd ne sont plus du monde ; il faut refaire le répertoire. Où cela mènet-il ? au mépris , à Sainte-Pélagie , à l'hôpital.
Tout cela fut débité par soubresauts , de temps à autre, à travers le drame de Casimir Delavigne ; et cette comédie, du fond de la loge, împortuna fort madame Feuchères. L'éloquence se pressait snr les lèvres de monsieur Feuchères, qui voyait soui*ire Charles. Ce rire faisait sur les flots de bile
S82 LB8 INTinS.
de rhonnôte mercier Teffet an yeni septentrional qui poasse la Neva sur les quais de Saînt-Péters* bourg , et il ne cessa de gronder que lorsque , à la porte de son magasin , Charles et Marîelle se séparèrent de lui.
Le soir était magnifique; le brait décroissait dans la ville, et déjà chaque maison deven^Mt sombre. Au bout des allées touffues , sous les massifs noirâtres des Champs-Elysées, à travers k pâle clair«ob$cur de Thorizon éteint , se dessinaient çà et là quelques ombres furtives.^ De minute ea minute leur nombre allait diminuant. Tout allait être bientôt désert , et le velours des pelouses frémissait à peine sous les pieds. Dans les interstices du feuillage brillait parfois au ciel une étoile avec son feu qui rayonne et sa clarté qui tremble. Ce silence invite au silence. Ce calme est riche d'émotions. Marielle sa taisait; Charles se taisait aussi, car il était heureux d'avoir à ne plus parler à son amie de Frédéric. Monsieur Feuchéres , avec sa brutalité caractéristique, en avait assez dit à cet égard pour débarrasser Tesprit de Tartiste de toute crainte : Marielle ( cette persuasion le charmait ) ne pouvait jamais être tentée de pardonner à cet homme dangereux , car on venait de Tenlaidir en quelques mots plus que Charles n'aurait essayé de le faire. Si une femme est encore indulgente pour l'audacieux qu'elle a su réprimer , pensait-il , c'est par le sentiment de puissance qu'elle accorde à ses atti*aits; mais lorsqu'elle voit le mépris des gens