V£SQU1S$S
honnêtes s'abattre sar celui qu'elle n'honorait que de sa colère , elle se croirait dépravée de ne point passer de la colère au dédain.
L'ame de Marielle , pendant ce trajet , resta plus impénétrable aux conjectures ; et nous devons dire que près de Boulogne , à la clarté d'un météore qui flamba dans les airs. Charles aperçut une expression d'irouie sur le visage de l'Espagnole. 11 en eut plus tard l'explication dans ce peu de mots , lorsqu'elle lui fit la révérence d'adieu : — Mon Dieu ! mon pauvre Charles ! que vous êtes doue un triste compagnon quand vous n'avez pas occasion de déployer les grâces de votre esprit pour me faire de la peine ! Vous n'êtes supportable que de mauvaise humeur , et j'espère vous donner demain un léger sujet de fâcherie , pour que vous soyez moins avare de paroles.
Charles , qui dans la lettre de Toinette avait vu l'inquiétude des bonnes gens sur sa santé , résolut, dès l'aube du jour suivant , d'aller les tranquilliser , et de savoir la cause de cette manie qui talonnait Landrin d'obtepir une décoration.
Comme il était à l'extrémité du pont de Saint- Cloud , ses yeux se portèrent sur la maison qu'il venait de quitter ; et parmi les sureaux en fleurs et les acacias de la charmille , il aperçut Marielle , eu déshabillé du matin , sous les vitres inclinées de la serre ; il se mordit les doigts de n'avoir pas prévu qu'elle serait levée' de si bonne heure. Le dessin de la veille , la plaisante menace du soir,
lui revenaient à l'esprit. L'occasion de pénétrer le mystère lui parut favorable : il descendit dans une barque attachée près du pont , gagna en ramant le petit bois de peupliers , débarqua sans bruit , et se trouva près de la basse^cour , derrière une haie : Marielle jetait alors du grain à des «pigeons , et grondait Jélyot.
— Il y a six mois , Jélyot , que vous auriez dûen finir ; si Charles ne vous tourmente pas , vous n'en ferez rien. Cette propriété reste ouverte pendant l'hiver , et Ton profite de la glace qui ouvre un accès sur la Seine , pour dévaster l'enclos.
— Bon , reprit Jélyot, monsieur Charles ne s'y connaît pas du tout , et m'a fait un dessin là-dessus où le diable ne connaîtrait goutte : moi encore moins. Landrin me taille des pieux qui feront l'affaire , et quand Marguerite ira ce soir à Mareil , je l'accompagnerai pour voir où en est l'ouvrage , si toutefois madame le permet encore. Madame est la maîtresse et peut avoir des paroles !
— Allez où vous devez aller, et faites ce que vous devez faire^ reprit sèchement Marielle.
Charles , profitant des arbres qui le cachaient, du gazon qui dérobait le bruit de sa marche , parvint en retenant son haleine jusque dans le jardin, gagna le vestibule , évita Marguerite qui chantait à pleine gorge un air de valse en descendant l'escalier , et se glissa dans l'appartement de Marielle.
Le dessin de la veille était aussi terminé qu'il devait l'être : il offrait une caricature assez gaiement
croquée. La jenne fille à genoux, que Charles avait déjà entrevue , tenait les .mains jointes ; des larmes tombaient de ses yeux , des cornets de papier se dressaient sur les oreilles ; et devant elle , debout , le doigt menaçant , un martinet à la main , Charles reconnut de suite son propre personnage , sous la perruque d'un maître d'école en colère. Au bas , on lisait ces mots :, Une autre fois je serai plus sage, mon bon petit maître /
Charles se souvint que Jélyot avait cassé , le matin , en rangeant dans sa chambre , Tanneau d'un cadre où plusieurs dessins étaient arrangés dans un désordre d'artiste ; il ne douta pas qu'on n'eût fait naître ce prétexte pour mettre sous ses yeux , et dans son atelier , l'œuvre de sa contrariante amie.
Cette malignité le fit sourire ; il tira de son portefeuille le portrait de Marielle , et le glissa sous le dessin de l'espiègle , puis se proposa de rejoindre à tout hasard la sortie de la maison sur la rue de Boulogne. Il espérait cacher , en s'esquivant , sa résolution d'escamoter déloyalement le mot de l'énigme.
— Il était trop tard. Marielle , penchée sur la rampe , à quelques pas de la porte appelait alors sa camériste. Charles , incertain , revint sur ses pas ; il pensa qu'à l'extrémité de l'appartement un cabinet isolé , sur le pavillon du jardin , lui permettrait de sauter par la croisée ; il s'y réfugia et tira la porte. Un rapide examen des lieux le mît dans un nouvel embarras. C'était une chambre exi-
guë , mais jolie : un tapis die paille tressée s'étendait sur les dalles du parquet ; les lambris étaient revêtus de ce stuc poli que Ton veine au besoin comme du marbre; un tuyau de cuivre, terminé en cou de cygne , s'arrondissait sur une baignoire pleine d*eao ; et vers la base de cette baignoire, un four garni d*une porte de fer, exhalait une chaleur vive qui faisait monter dans l'atmosphère, en brouillards légers , Teau bouillonnante de la cuve. Les croisées , par leur élévation , ne pouvaient pas être facilement atteintes. Il n'y avait pas d'armoires, et le seul meuble qui , avec une glace, des rideaux rouges et la baignoire , complétait l'ornement de ce lieu , était un divan massif, qui ne pouvait cacher personne.
Ces préparatifs de bain le jetèrent dans le trouble quand il entendit le pas de Marguerite se diriger de ce côté : — Que pensera-t-on ? J'ai eu tort ! Marielle compromise , et aux yeux de ses gens ! Toutà^rheure je pouvais avouer mon indiscrétion I Étourdi !
Et avec cet instinct qui délaisse rarement dans les momens critiques , il s'élança derrière le rideau rouge à demi -protégé par un séchoir d'osier , sur lequel étaient déployés quelques habîllemens de femme.
Marguerite entra , palpa la température du bain , pendit au cou de cygne en cuivre , un tube de fer-blanc pour empêcher l'eau du réservoir de mugir en tournoyant avec force sur les parois re-
tentissantes de la cuve : et tout en promenant sa main pour mêler les ondes fraîches aux ondes dont le feu rendait la masse brûlante , elle soutint avec sa maîtresse un dialogue que Charles écouta , ne pouvant se boucher les oreilles.
— Aussi vrai qu'il n*y a qu*un Dieu , je ne puis vous avouer cela , madame , sans faire un mensonge.
— C'est bien fort , Marguerite : à moins que Je* lyot ne soit entré ici ; mais quand ?
— Vous savez bien , madame , qu'il était au jardin dès le petit jour, suivant vos ordres , et vous le quittez à Tintant. Il faut donc que ce soit monshear Charles.
— Mon enfant, cela ne se peut. D'abord , il ne le ferait pas, il n'entrerait pas ici. Et puis nous l'avons TU partir. Allons ! avouez , maligne béte , que ▼eus êtes du complot. C'est le plus simple et le vrai. Je me vengerai , je vous avertis , si vous faites la mystérieuse ; et tenez ! vous ne sortirez pas aujourd'hui comme vous vous le proposiez.
— Oh ! alors , madame ! je vais dire tout ce qu'il vous plaira. — Votre bain est prêt.
— Quelle contrariété , de ne pas savoir comment ce mauvais sujet de Charles s'avise de me jouer des tours !
— C'est un tour bien supportable • madame ; et s'il vent m'en jouer un pareil , je le ferai mettre dans un beau cadre ponr me consoler tout de suite. Il ne faut pas , madame , que je sois punie de ce
qu'il vous a représentée sî jolie. C'est votre faute. — L'eau est bonne maintenant.
•— Ah ! Marguerite , c'est pour avoir tes vacances ce soir que tu me flattes. Vous vous entendez toas pour me tromper parce que je suis bonne ; mais Charles paiera pour tous. Il ne s'attend pas à ce que je lui prépare.
— Il vous le rendra , madame. — Votre linge est sur le séchoir.
— C'est bon... Laisse-moi... Je te sonnerai.
Charles entendit Marguerite s'éloigner, puis chanter dans la chambre voisine , et enfin ouvrir une porte qui retomba.
Il se consultait encore sur le parti a prendre, quand un pas timide, comme celui d'un pied nu, frôla le tapis de paille ; le calme de l'eau fut un instant troublé. Le métal de la baignoire eut une suite de répercussions sonores , et quelques soupirs libres et prolongés sortirent de la poitrine de la baigneuse. Puis il n'y eut alors d'autre bruit dans le cabinet , que la stillation de Feau qui filtrait goutte à goutte par le tube de cuivre , en traçant des cercles sur l'eau fumante , ou le froissement d'un livre dont Marielle tournait les feuillets de minute en minute. Enfin , la liseuse posa son livre et le silence régna. A l'accentuation distincte d'un soufile régulier comme le balancement du pendule, Charles comprit bientôt que Marielle dormait, et pensa 'qu'il était libre. Il releva timidement le rideau et jeta les yeux vers la sortie. De suite , il comprit
qae la plas légère tentative pour s'échapper ne saurait réussir. Sa présence dans un tel lien , en un pareil instant , ressemblait trop à de la témérité , pour avoir l'excuse de Tespièglerie. La prudence lui fit une loi de rester. Ses regards , comme à son insu , s'arrêtèrent sur la dormeuse et ne se détournèrent plus. Les longs cheveux de la délicate Espagnole se déroulaient en boucles faciles sur ses épaules. Leur jais chatoyant reflétait la pourpre des rideaux et l'argent de l'eau tremblante où se brisait un rayon du soleil. Son bras gauche , d'un dessin correct , accoudé sur le rebord de la baignoire , était d'une carnation vigoureuse et ferme , et les jolis doigts que Charles avait embrassés si souvent, quand au soir il lai disait à demain, soutenaient une tête à demi renversée en arrière ; ses cils abaissés , ses joues ardentes , ses dents d'émail sur de fraîches gencives , ce velouté de la peau qu'une chaleur moite rendait plus transparente au coloris légèrement bleu des veines , et cette innocente sécurité du sommeil, tout faisait d'un tel spectacle un péril pour celui dont l'ame eût été de marbre et le sang de neige. Il y avait du feu dans Charles , des tremblemens dans tout son être ; car la témérité de ses regards allait plus loin que celle de notre plume , et son immobilité contrainte n'était pas un rempart à la pudeur de celle qui ne le savait pas là. Sous les nappes claires et frissonnantes de l'eau qui se ridait à chaque bulle échappée du robinet en cuivre , il n*y avait sans doute à
340 LES INTinSS.
saisir que des formes indistiDctés et des contours brisés; mais le sentiment de Part devait recomposer de pied en cap la pureté de ce voluptueux ensemble , en dépit des illusions de Toptique.
Aussi le sang de ses artèi*es battit à ses oreilles comme des ailes d^oiseau. Une vapeur incendiaire effleurait ses joues. Ses mains étaient en sueur; mais il ne bougeait pas et semblait craindre que le tumulte de ses émotions secrètes ne fit succéder à la moroe paix de la salle de bain une scène qu il prévoyait avec l*inslinct du péril et des remords confus.
Une longue demi-heure s^écoula dans ces transes indéfinissables qui ne s'expriment pas , mais se comprennent , surtout quand le coupable n'est pas un de Lannau , et que la femme qui repose dans ce péril est pure de tout reproche , et déplus la femme d'un ami dévoué.
Enfin , par un mouvement insensible , Marielle dégagea ses doigts des tresses de sa chevelure, étendit le bras que cette pose avait engourdi , releva la tête , ouvrit avec difficulté ses ^ yeux chargés par la pesanteur du sommeil , et laissa errer sur ses épaules et son sein, ce sourire de coquetterie dont, en secret même , une femme ne se défend pas à l'aspect d'un désordre qui lui sied. Charles , prévenu par les premiers symptômes du réveil , s'était réfugié sous les plis du double rideau.
— Gomme il fait sombre ! s'écria la baigneuse.
Et soudain , les rideaux glissèrent avec rapidité sur les tringles de fer.
L'ESQUISSB. 341
Marielle poussa. un cri. Charles, immobile et. pâle , mais les regards arrêtés sur Marielle comme par l'effet d'une fascination , ne pat dire un mot. £lle était alors debout dans sa baignoire^ les yeux hagards , ti*emblante , incapable de le reconnaître, et de trouver le cordon de la sonnette pour appeler au secours ; puis un frisson universel la pi^it , elle voulut d'un pied mal assuré franchir la baignoire; ses dents claquèrent avec un horrible bruit ; soa cou , sa gorge , sa figure devinrent livides. Elle tomba.
Charles l'avait saisie. Il la porta sur le divan y frappa dans les mains qui se tordaient avec énergie, glaça d'eau froide un linge dont il lui bassina les tempes, les bras, la poitrine, et l'enveloppa religieusement dans un peignoir qui se trouva sur un poi^te-manteau voisin. Enfin, le coloris reparut sur les chairs demi-mortes ; les bras furent moins en proie à des spasmes, la gorge se souleva plus librement , les yeux se rouvrirent , mais inondés de larmes , et la voi\ , entrecoupée de sanglots heurtés , s'ouvrit un pénible passage entre les dents, qui s'entrechoquaient encore.
— Ah !.... Charles !.... c'est.... c'e^t vous. Quelle. . . quelle horrible. . . plaisanterie ! Lais. . . laissez-moi !
— Marielle ! ma pauvre amie...
— Lai... laissez-moi! monsieur!
— Si vous saviez...
— Je... je... je ne veux rien savoir... Sortez !
— " Yods allez me croire coapable , et...
— Oh ! mon Dieu ! dit-elle en jetant sa tête sur sea deux poings fermés. Oh ! mon Dieu ! sais-je assez punie ( Puis se levant avec fierté , d'une main croyant cacher son désordre et de l'autre désignant la porte : — Faut-il donc , monsieur, que je vous le répète, et ne m'avez* vous pas comprise! Quoique femme , je n'ai pas peur d'un homme. Je ne crains rien de celui qui se cache ; et je devine aussi bien le fat qui veut séduire que le lâche qui vent surprendre.
Charles frémit et voulut parler, les trépîgnemens de Marielle qui foulait alors son peignoir aux pieds avec une espèce de fureur , lui donnèrent à craindre un éclat terrible pour tous deux ; il obéit. Un verrou fut poussé quand la porte retomba.
Charles s'en fut au jardin. D'abord, et pendant plus d'une heure , il se promena d'un pas insensible^ puis plus vite , puis accéléra de plus en plus sa marche , sourit avec colère , rougit , se mordit les doigts , brisa du pied ce qu'il faisait tomber sur son passage , avec des exclamations sourdes et comme un homme qui vient de sortir d'une situation difficile , avec un désavantage complet. Cela dura toute une partie du jour.
Jélyot , avisant monsieur Bouvet qui se démenait comme un énergumène , vint se jeter à travers les évolutions de l'artiste.
— Monsieur Bouvet ! (Il est sourd.) Hum ! hum! monsieur Charles ! (Il ne fait pas attention à moi.)
Dites donc ! (S'il casse tout comme cela, j*aurai de la besQgne. Oh ! Tenragé ! mes pauvres giroflées seront belles !) Écoutez-mot un instant ! ( C'est quelque futur tableau qu'il médite ! Ces artistes n'en ibnt jamais d'autres. Oui \ ^casse ! brise ! Qu'est-ce que ça me fait ? Ce n'est pas moi qui paie. ) Monsieur Charles , avez-vous vu Landrin ?
— Landrin est un imbécile et toi aussi.
Je le sais bien , monsieur Charles. Dame !- nos parens n'ont rien fait pour nous donner de l'éducation. Sans cela, je saurais dire des sottises aux domestiques ,. tout comme un autre. ( Âh ouîcheF il ne m'entend pas seulement. )
— Jélyot ?
— Monsieur.
— Veux-tu me faire un plaisir ?
— Quatre , si vous l'ordonnez.
— Eh bien, va-t-en au diable !
— Merci de la commission. Donnez-vous un pour boire?
— Drôle ! je t'apprendrai à faire le raisonneur. Et un soufflet tomba sur la joue de Jélyot , qui
crut rêver.
— Ouais ! ces artistes , toute de même , ça ne vous a pas trop la main légère. Qu'est-ce que tu viens chercher, Marguerite?
— Monsieur Charles ! le dîner est prêt. Je vais servir, et nous partirons ensuite.
— Est-on de bonne humeur , de l'autre côté ?
— Chez madame ? Oui ! Pourquoi ?
— Où est mon oeil , Marguerite ?
— A sa place , parbleu!
— Il tient bon , alors , et j'en suis content ; car j*y tiens aussi , moi ! Mais je n'en réponds plus si monsieui* Charles recommence. Tu as vu tout-àl'heure!
— Dame! tu auras dit quelque bêtise.
— C'est possible ; mais si on perdait un œil poar cela > il y aurait bien des aveugles et pas un borgne pour mener le royaume.
Charles se latssa pousser par l'Alsacienne vers la salle à manger. Marielle s'y trouvait. Tous deux essayèrent, en présence de Marguerite ,» de tenir une allure aisée, mais ne purent s'adresser la • parole. Dans les intervalles du service, quand la femme de chambre s'éloignait , le silence n'était pas interrompu. Us mangeaient cependant à peine. Cette renconti'e était de la part de chacun un calcul pourne pas donner l'éveil à des soupçons autour d'eux, et pour qu'une sorte de mésintelligence ne parût pas devant les domestiques , si cruellement experts dans l'art de deviner ce qu'on ne se sottcie Jamais de leur dire. Marguerite , endimanchée , était sur les charbons ardens de la lenteur que ses maîtres semblaient manifester ce jour-là , pour la retenir à la maison. Jélyot sifflait , toussait, faisait aboyer le chien , pour avertir TÂlsacienne qu'il était temps de partir.
— Qu'est-ce qui siffle comme cela dans la cour?
— Je ne sais pas , madame. C'est Jélyot peut-être.
—Dites-lai qu'il me fatigue.
— Jélyot , tu fatigues I notre maîtresse.
— Bah ! elle ne me voit pas. -
— Elle t'entend , c'est tout de même. Ton sifflement Timportune. — Vous n'avez donc pas faim , madame ?
— Si , mais ce poulet n'est pas mangeable ! — Est-ce que Jélyot est enrhumé ?
— Il paraît que oui , notre maîtresse.
— J'ai mal à la tête ; il devrait aller tousser ailleurs !
— Jélyot , madame voudrait ne pas t'entendre tousser.
— C'est bien facile , je ne tousserai plus.
— Il a le rhume complaisant, lejardinier! Pourquoi se gêne-t-tl, 'puisqu'il doit sortir?
— C'est qu'il m'attend , parce qu'il veut bien me donner le bras pour me reconduire un bout de chemin.
— Vous allez donc sortir , Marguerite ?
— Madame me l'a permis ce matin.
— L'ai-je permis? — Dites donc à Jélyot de laisser Fox tranquille ! Les aboiemens de cet animal sont à ne pas s'entendre.
— Jélyot , laisse le chien en paix.
*— C'est que cette bête me voit devant la porte , et s'imagine que je vais l'emmener. — Quand tu voudras , Marguerite : moi je suis prêt ; dis à madame que je m'en irai quand tu pourras. Ne vas-tu pas de mon côté ?
— Oui , un bout de chemin. — Ayez-vous encore besoin de moi , notre maîtresse ?
— C'est à peine si tous nous donnez le temps de dîner, Marguerite.
— Ce sera comme vous voudrez , madame.
— Vous pleurez !
— C'est que je vais manquer la fête ; et il y a deux grands mois que je n'ai sorti. Les gens qui servent sont bien à plaindre.
1 — Est-ce que je vous le défends ?
— Oh ! que madame est bonne. — Jélyot , me voici.
— Merci, ma bonne maîtresse. — Ne t'impatiente pas , Jélyot ! — Je rentrerai de bonne heure* je vous assure.
Et la pétulante Alsacienne roula plutôt qu'elle De descendit l'escalier. Marielle et Charles se trouvèrent seuls.
Marielle ouvrit la fenêtre qui donnait sur la rue , et se mit à broder.
Charles joua Ion g- temps avec son couteau sur une poire qu'il pela si minutieusement , qu'il n'en resta rien. 11 se lassa de ce rôle , se leva , jeta un regard vers Marielle , et la voyant actionnée , à sa broderie, se promena doucement dans la chambre, en comptant les petits carreaux noirs entremêlés de dalles blanches. Cela l'ennuya, il regarda ses dessins qui tapissaient les lambris , et les trouva stupides. Il ne savait qu'imaginer pour avoir une contenance.
Jamais Marielle n'avait eu les doigts plus agiles : raaissafigare était d'un morne de glace.Gharles, sans Ja regarder, ne la perdait pas de Tue ; enfin il s'arrêta près d'elle , en silence , puis il lui prit la main qu'elle voulut dégager sans mot dire : il tint ferme.
— Marielle ! vous m'en voulez?
— Non, monsieur! mais ne tenez pas ma main.
— Pouvez-vous croire qu'une préméditation coupable.... ?
— Il ose m'en parler encore ! quelle audace ! Ah ! n'ouvrez pas la bouche s'il vous reste quelque sentiment d'honneur , monsieur. Laissez-moi.
— Vous refusez donc de m'en tendre?
— Quand je songe qu'il se permettait de me donner des leçons !
— Marielle!
— Qu'il voyait un crime dans une gaieté^ du désordre dans un sourire !
-^ Je vous jure que le hasard seul...
— Le hasard ! De quel front il me dit cela ! Jamais l'hypocrisie ne fut plus audacieuse ! Charles , retirez-vous ,je le veux. Oh ! lorsque Oranger vous confiait la garde de sa femme , il ne savait donc pas qui vous étiez. Quelle épreuve pour lui ! quelle leçon pour moi ! Votre conduite manquait à vos discours. Éloignez- vous , je ne vous pardonnerais pas d'ajouter un mot.
Charles porta les mains à sa tète avec rage, et sortit à pas précipités. Arrivé dans son atelier, il se jeta sur une chaise, riant de temps à autre de ce rire
qui ne laisse sur les traits du visage qu'une expression infernale. Pendant près d'une heure il conserva cette altitude , heurtant ses mains contre ses tempes , chantonnant à demi , faisant trembler son talon sur le parquet , et sans les hurlemens de Fox , qui vînt le tirer de Tidée fixe dans laquelle il était absorbé , il aurait oublié la nuit , qui s'abaissait déjà. On sonnait à tour de bras à la grille. C'était le dernier terme d'une impatience qui se lasse. Il courut.
— Oh ! madame Millin ! je tous ai fait attendre.
— Vos gens ne sont guère habiles. Si ma bonne était aussi lente , je lui donnerais une leçon de vivavite , je vous jure.
— Ils sont sortis , et je rêvais...
— A quelque composition , monsieur Charles; et je vous ai dérangé peut-être ! Ma fille est-elle ici?
— Je ne sais. Tout-à-l'heure , elle était à cette fenêtre : sans doute elle est dans ses appartemens.
— Voulez-vous me donner la main ? car nous aurons à causer , monsieur Charles. Montons chez elle.
Après quelques instans , Marielle vint ouvrir. Elle était sans lumièra , et sa voix trahissait une émotion vive. £n expliquant à sa mère cette circonstance, par un léger mal de tête, la jeane femme alluma des flambeaux , et Charles vit .dans le reflet d'une glace qu'il y avait eu des larmes de versées. Ces larmes lui firent mal.
— £h bien I mon enfant. Il ne faut pas vous en-
fermer dans cette chambre étoaffante. G^est à en périr. Descendons au jardin ; la soirée est belle. Je Tiens passer la nuit à Boulogne... et...
— Vrai , ma mère ! Oh ! que vous êtes bonne !
— £t si monsieur Charles veut nous servir de cavalier demain , comme je suis appelée au château , nous nous permettrons une distraction décente.
— Très- volontiers , madame , et je suis tout à vos ordres.
— Allons , Marielle ! je suis à la campagne pour jouir delà campagne , et votre migraine se dissipera.
Au bas du perron , des chaises furent descei^dues. Les flambeaux restés sur la table de jeu du salon , près d^une fenêtre , jetaient , à travers la blanche mousseline à fleurs et le bleu des draperies à franges, une clarté mélancolique ; quelques têtes de rosiers se détachaient ça et là , dans Tespace illuminé parce jour artificiel , et dans le fond du jardin , un groupe de peupliers frêles , inclinés par la brise , se balançaient en désaccord , et marquaient par des frissonnemens alternatifs , la mélodie confuse formée par de lointains aboiemens ; le sifflement continu de la Seine à travers les roseaux , et quelques sons d'un flageolet qui livrait aux caprices de Tair tantôt de gaies ritournelles de valse , tantôt les notes plus mesurées d'une vieille romance.
Avec cela les parfums du soir se berçaient dans l'atmosphère ; et le solitude était ravissante.
Après quelques exclamations sur le charme de ces lieux , à ane telle heure :
«— Eh ! mon Dieu ! interrompit madame Millin , j'ai une réparation à tous faire , monsieur Charles , et ce que m*a dit Marielle à votre é^ard m'a fait un yif plaisir. Comment! mais c'est fort bien! Je ne croyais pas qu'à votre âge on eût des principes si décidés : les vôtres sont les miens , et je vous en félicite.
— Si nous nous promenions un peu , ma mère?
— Promenez- vous , si cela vous plait , Marielle; mais je ne suis pas venue de si loin sans être satisfaite d'exercice. — Vous la prêchez donc nn peu , monsieur Charles ?
— Madame...
— - Il n'y a pas de mal ! il n'y a pas de mal ! C'est chez soi qu'il faut trouver ses plaisirs. Le monde est plein d'écueils , et un ami sensé est un présent du ciel. Il paraît que le travail vous absorbe , monsieur Charles , et qu'il est à la fois votre bonheur et votre récompense. Continuez , monsieur , con* tinuez.
— Je ne mérite pas cet éloge.
— Vous le méritez. Marielle m'a vanté votre goût pour l'étude , votre sagesse profonde. Oh ! d'abord cela m'a surpris , je ne vous le cache pas. J'étais prévenue contre vous. Demandez à Marielle. N'est-ce pas , ma fille ?
— Mais pourquoi dire cela , ma mère ?
— Oh ! Marielle ! n'ayez jamais de migraine : vous êtes comme une imbécile. Il faudra , monsieur Charles, quejev(fus adresse une importunité.
^— Je saisirai Toccasion de vous être agréable , et ce que TOUS nommez une importunîté...
— N'en sera pas ? yraî ! Voici donc ce que c'est I On prépare une procession au Calvaire pour le mois prochain ; des dames bien situées ( tous comprenez ) se sont engagées à broder une bannière , et moi j'ai compté sur vous pour le dessin. Gela peut tous être utile,Tous faire connaître par de gi*ands personnages.
— L'idée seule , madame , de tous rendre un léger service...
— Mon Dieu ! je croîs tout cela : mais qui sait ! la fortune dépend d*un rien . Il faut que je tous montre ridée. C'est mal fait. Je ne sais pas dessiner, moi! mais tous comprendrez. Ëhbien! ou donc?
Ah l je suis à tous dans la minute , j'ai posé mon sdc dans la chambre.de Marielle.
— Ma mère , je Tais aTec tous.
— Me prenez-Tous pour une étourdie? et n'ailez-Tous pas me proposer un bourrelet et des lisières ? Bestez ! restez ! Je suis à tous.
. Madame Miliin disparaissait par le salon. Marielle s'était leTée; l'instant sembla décisif à Charles. Il saisit impétueusement la robe de la craintive femme, et s'inclinant sans cesser de la regarder :
— Marielle, lui dit-il, cette existence est un supplice ! si tous ne me croyez pas, je dois fuir; mais si TOUS croyez que mon tort n'est que celui d'un étourdi et non d'un lâche , dites , dites au moins un seul mot : après , ordonnez ! Totre Tolonté sera la mienne ; je vous obéirai , je le jure.
-^OhY Charles! Charles! moi qui me fiais à Toas comine à un frère.
— Mon amie , jele suis toujours ; je veux l'être plus que jamais!
-*• Pourrais-je désormais voos voir, Charles, élever mes yeux sur les YÔti*es , laisser cette main dans votre main 7 Ma folle intimité vous à sans doute trompé comme ce Frédéric que cependant vous auriez puni si je l'avais voulu.
— Vous m'accablez , Marielie , et ma penséeétait loin d'une insulte ; mais que faut-il dire ou faire pour vous persuader? mon trouble me livre à Yotre colère; vos reproches me tuent; ma tôte est en feu ; je voudrais vous convainci*e , et je ne puisque protester sans que vous daigniez lire sur mon visage combien ma parole est sincère.
— Hélas ! qui croire maintenant , Charles ?
— Et n'ai-je donc pas toute ma yie qui parlera pour moi , ces mains qui tremblent, ces larmes qui m'étouffent, et votre cœur, Marielie, yotre cœur qui m*absout pendant que vos lèvres me condamnent.
— Le monstre a deviné ! s'écria- t-elle en sanglotant ; et ma douleur la plus vive , Charles , c'est de ne pouvoir vous détester.
— Vrai , Marielie !
£t Charles se releva vivement , pressa contre lui Marielie , qui se cachait le visage dans les mains : il sentit sur son cœur qui battait , les battemens du cœur de la tremblante Espagnole ; ses lèvres se posèrent sur une main qui cachait des yeux humides,
L'BSQUISSÈ. 353
et le joie qui rentra subitement dans son cœur fut peut-être plus expressiye que réservée.
— Éloignez^YOus ! laissez-moi ! Toici ma mère.
£t le groupe fut rompu.
Madame Millin remit à Charles son dessin, qu'il promit d^examiner ; on causa tonte la soirée doucement et de choses légères. Marielle parlait peu , mais l'artiste en obtenait toujours une réponse ; et le coupable profita sans pitié de cet avantage : quelquefois son visage , incliné en dehors du carré de lumière qui divergeait parle fenêtre, effleurait l'épaule de Marielle , et il s'enivrait à cette vapeur si pleine d'électricité qu'exhale le sein d'une jeune femme lorsqu'elle est émue. Il se plaisait à sentir le contact des boucles de ses cheveux , à respirer cette. haleine brûlante et précipitée , à suivre ces mouvemens du sein qui battait contre les fins tissus du corsage; et lorsque Marielle inquiète étendit la main pour lui faire un signe muet , il saisit cette main qu'il ne quitta plus et qui n'osa se débattre entre ses doigts. Marielle était si convaincue de son innocence ! et il est si doux de pardonner , même lorsqu'on est Espagnole !
La rentrée de Jélyot et de Marguerite mit fin aux causeries ; Charles embrassa madame Millin deux fois sur chaque joue , et Marielle n'eut rien à dire quand il s'avança vers elle , car il y avait tant de supplication dans ses yeux ! et puis il n'était pas coupable : elle n'en avait pas la certitude, mais elle en était sûre!
354 LES INTIKES.
Madame Miliîn eut la chambre de Marguerite , qui prétendait veiller pour mettre différentes choses en ordre ; Jélyot reçut vingt francs de Charles , et s'en alla en supputant le revenu' que dix années de sou£3ets lui procureraient pour se retirer du service. Notre coupable, bien repenti , bien calmé , se promena dans les allées sablées en rêvant aux é?énemens du jour. Les récapitulations de conscience sont bonnes.
En revenant à pas lents vers la petite maison , un faible sillon de lumière le vint distraire de sa rêverie; c^était la fbnêtre de Marielle , c'était Marielle même qui s'appuyait sur la barre de sa croisée. Il s'avança doiicement.
— '■ L'air est bien froid , Charles ; vous ne rentrez donc pas ?
— Vous le voulez , Marielle?
— Je ne veux rien. Je n'ai pas de droits sur vous : mais n'est-ce pas , que cette promenade sous mes fenêtres a bien quelque chose d'indiscret , d'imprudent ?
— Oh ! j'ai tant de détails à vous donner sur...
— Charles , plus un seul mot à cet égard.
— Sincèrement, Marielle, avez-vous jamais vu l'ombre d'une perfidie dans ma conduite ? Moi , de propos délibéré , de sang-froid , je calculerais sur votre douleur ! je ne puis vous laisser cette idée , elle ferait mon désespoir. Ma bonne, ma belle amie, dites que vous ne le croyez pas ! J'aurais voulu fuir. C'est ce portrait que je voulais remettre, cette
esqaîsse que je Toalais Toir : rien de plas , Marielle, sur l'honneur ! Quand vous reposiez , j'ai tenté de sortir ; pois j'ai prévu dès lors ce qui est devenu comme inévitable. Je ne sais , j'espérais même encore qu'il n'en serait rien , qu'un hasard... Marielle, une étourderie Ta plus loin qu'on ne veut , et sans résolution , sans l'avoir prémédité , par crainte dé vous révéler que je vous avais vue , je suis resté ; si vous ne l'aviez pas su , je me serais imposé le plus profond silence. L'événement m'accuse, il faut bien que je me justifie.
— Vous me faites mal , Charles , et en vous écoutant je fais mal moi-même. J'ai votre parole , cela me suffit ; j'oublie tout.
-« Marielle f -que ne puis -je faire de même! Mais , non , quelque chose me dit que ma sécurité est perdue, que l'image de ce jour sera sans cesse entre vous et moi ; le jour quand je vous verrai , la nuit au milieu de mes rêves. J'en suis certain , Marielle.
— Charles , que dites- vous ? Malheureux ! est-ce comme cela que vous e£Pacerez mon embarras ?
l'amitié , mon ami , ne doit-elle pas craindre un tel langage? Voulez- vous m'effrayer? Et moi , je l'écoute encore ! Oh ! que nous avons besoin que Dieu nous pardonne ! Le perfide ne sait pas le mal qu'il me fait. Éloignez-vous , Charles , quelqu'un vient.
— Non , c'est le vent qui se joue dans les arbres.
— Charles , le sable a crié ; oh ! je vous en prie , éloignez-vous.
— £h bi^i^ l Marîelle y jurez-moi donc de nephu me reparler Tous-méme de ma faute sî inrolontaire.
— Oh ! TOUS en êtes certain , Charles ; mais ne me retenez pas. On vient , je vous en conjure , ne me retenez pas.
— Non , Marîelle , je ne m'éloignerai que lorsque tu m'auras juré que jamais aucune illusion , même la plus légère...
— Je le jure , et mille fois. Il me fait mourir : oui , j'oublie tout. Je n'ai plus ni colère ni doute. Mais au nom du ciel , Charles ^ mon ami , si vous m'aimez , si je vous suis chère , éloigne-toi , ou je me meurs !
Charles colla sa bouche sur la main de Marîelle, et- s'enfuit avec légèreté. La fenêtre se ferma sans bruit , et la lumière s'éteignit à l'instant.
Comme il entrait sous le vestibule , un corps se heurta contre lui. C'était une. femme. Elle étouffii un cri de surprise. Il reconnut Marguerite.
— Où alliez- vous?
— Je..., monsieur Charles, je...
— Parlerez- vous de suite ?
— J'allais voir si la porte était fermée.
— Du côté du jardin ?
— C'était la porte de la volière.
— A minuit! voilà un instant bien choisi. Venez;y: je vous suis , car vous avez eu peur comme' si vous écoutiez quelqu'un.
— C'est qu'au contraire , monsieur Bouvet , je
croyais tont le inonde endormi dans la maison. Il la suivit , et revint avec elle : mais il ne rentra dans sa propre chambre qu'après avoir vu sor la figure de rMsacienne, et dans ses réponses naïves, que cet incident n'avait rien que de très-simple et ne concernait ni lui ni Marielle.
LA irVIT DE MAI.
C'est fête au château de Saint-Cloud : les eaax doivent joaer , et un jeune abbé normand , dont la réputation a retenti jusqu'à la cour, prononcera un sermon devant le roi ; le soir, les artistes de l'Aca-'démie royale de musique exécuteront un ballet. C'est toujours la monarchie de Louis XIV" , à Bossuet, Petitot , Molière et Louis XlV près.
La journée s'annonce pure de tout orage. Sur ses cailloux blancs et son sable doré la Seine élargît sa nappe damassée , parfois Verte , là où elle réfléchit les peupliei*s qui la bordent, parfois blanche et claire , là où la côte s'abaisse dépourvue d'arbres. Dans l'espace où se révèle l'existeiicedeSaînt-Cloud, sortent des oasernes , occupées par les gardes -du-
corps et les cuirassiers , les sons mélancoliques du cor de chasse , bientôt rongés par Tair matinal où ils Tont mourir. Déjà toute habillée et prête à partir, madame Millin, debout sur le perron du salon, attend sa fille et Charles qui a promis de les accompagner. Quoique la saison ne soit pas rigoureuse et que la journée s'annonce sous d'heureux auspices , elle n'a pas encore touché à sa toilette d'hiver. Une ample robe de velours vert sombre , bordée d'astracan, étroitement fixée à son cou, laisse à peine échapper une de ces dentelles noires, si communes en Espagne ; il est vrai que le point et le fini sont d'un travail exquis et d'un tissu si délicat qu'il semble peint plutôt que détaché sur le ' cachemire jaune qui couvre ses épaules avec plus de faste que d'élégance. Sa figure calme , mais où l'on voit que des passions vives ont parlé , se perd sous un bonnet et un chapeau dont la passe avancée convient à la gravité de l'âge:
— Marielle ! dit madame Millin impatientée , Marlelle ! Avant l'office j'ai à causer avec l'abbé Severin ; il veut vous parler aussi : hâtez-Tous. Dites à monsieur Charles qu'on l'attend.
Enfin on s'achemina vers la porte du jardin, d'où l'on se dirigea du côté du château.
La conversation n'était pas fort vive : Charles était pensif ; Marielle ne hasardait que de loin en loin quelques mots sur la beauté de la campagne tout étincelante de rosée ; une préoccupation tourmentait la marche de madame Millin : tantôt un
300 LES INHHES.
geste TÎf trahissait an élan spontané , tantôt nn soupir jeté au ciel montait arec nn regard de contrition toute chrétienne ; enfin , ne pouvant plus résister à son désir d*épanchenient , elie se tourna du côté de Charles et lui dit avec une persuasion qu'elle espérait trourer dans sa réponse :
— N'est-ce pas , monsieur , que notre roi a de grandes vertus ?
— N'eut-îl , répondit Charles, que celle de souffrir autour de lui ceux qui n'en ont pas , ce serait déjà de quoi justifier l'éloge que vous lui donnez.
— Vous écoutez trop le monde, et vous vous laissez trop aisément corrompre par le débordement des journaux. Beaucoup de gens de bien entourent sa majesté ; mais l'impiété lui fait un crime d'emprunter sa lumière et sa force du haut clergé , de rappeler par l'éclat héréditaire de sa cour ces belles formes monarchiques que son grand-aleul lui a transmises avec le sang. Croyez-moi , monsieur Charles , le sceptre d'azur de Louis XIV déteindrait dans une main populaire, et sa pourpre serait bientôt rongée par les vers si d'autres osaient s'en envelopper.
— Je ne suis pas de votre avis, madame Mîllin. Je crois que le prestige de la royauté est mort en France. La légitimité fait tache. Au reste , je puis me tromper : vous avez pour vous l'évéîiement. Un roi tout découpé dans un livre du moyen âge ; une cour de parchemin ensevelie dans ses ancêtres,
momies vivantes ; des prêtres qui conseillent et qu'on écoute : vous avez tout.
-— ^ C'est vrai , répliqua-t-elle avec l'orgueil satisfait d'une Espagnole ; mais il y a résistance : on obéit comme on ordonnerait ; les genoux se plient, mais c'est pour se redresser avec plus de force ; et le «ilence des élémens populaires semble couver une tempête. Pourquoi ne pas dominer ce mouvement qui peut devenir funeste ?
— Vous avez mis le doigt sur la plaie , madame. Forcez donc les opinions , tirez des coups de fusil à l'indifférence , faites qu'on ne se bouche pas le nez au cadavre de la royauté qui passe. Y réussirez* vou« par la violence? j'en doute. Louis XIY coupa la tête au protestantisme et la jeta sur TEurope ; l'Earope prit cette tête et la renvoya chargée de vingt couronnes*
Tout en causant ainsi , on est arrivé à la porte ()a parc de Saint-Cloud. Quelques rares promeneurs, quelques femmep en toilette négligée du matin , au pas de convalescentes , respirent avec paresse l'air qui arrive de la Seine tout imprégné de Todeor de l'eau , là chargé du souffle sauvage du romarin qui borde les haies , là tout enivrant de feuilles d'orangers, dont les arbustes sont déjà étalés au soleil qui écaille les vitres de la grande serre.
Dans l'impatience d'assister à la messe et au sermon , madame Mil lin marche la première.
— ^ Avez-vous remarqué comme on vous regarde?
dit Charles à Foreille de son amie ; on ne se lasse pas de tourner la tête.
— Peut-être ma toilette a-t*elle quelque .chose de bizarre ; il y a tant d'hommages qui ne s'adressent qu'à Ja robe.
— Votre modestie, Marielle, conviendrait à beaucoup de femmes ; mais vous le savez , fussiez-vous la plus simplement mise , entre elles vous seriez toujours la première.
— Pour qui ne verrait que moi !
— Il est vrai que c'est ce qui m'arrive toutes les fois que mon regard parcourt la société où vous vous trouvez.
' — • Que tout le monde ne me voit-il par vos yeux !
— Vous en seriez flattée sans doute , mais moi?
Un l^rge et beau soleil frappait au rond-point où le premier bassin , en sortant de la grande allée , élève son magnifique jet d'eau. L'œil se laisse agréablement distraire par cette gerbe qui jaillit comme une pensée , qui fend l'air , se brise en écume après s'être épanouie en lustre chargé de mille lampions éblouissans. Ce spectacle , toujours nouveau , toujours changeant , renaissant sans cesse , avait saisi l'atteption de Marielle qui se laissait aller à la rêverie , comme on s'oublie au bruit des vagues, au murmure de l'eau sous l'arche d'un pont. Pendant que sa jolie figure , un peu triste de la veille , se prêtait à ces harmonies , son bras pressait étroitement celui de Charles , qui , porté près de son cœur , n'en perdait pas un battement. £lle parais-
sait souffrir ; ses lèvres moins roses qae de coutume , ses yeux dont une légère nuance parcourait le contour , annonçait qu'elle n'avait pas goûté le repos d'un sommeil paisible ; cependant , ainsi faite de pâleur et de grâce , Charles la trouva plus belle encore qu'au moment où il la surprit au bain.
Ils sortirent l'on et Tautre de cette extase à la voix perçante de madame Millin , qui , arrivant par une contre-allée , vint leur annoncer , tout en nagé', que le roi était descendu dans la chapelle , accompagné de sa famille et de ses maréchaux. L'abbé Severin officiait déjà.
Malgré leur désir tacite de rester dans le parc pendant la durée de la messe , ils se rendirent à Tinjonction de madame Millin, et se dirigèrent du côté du château.
Ce fut comme une révolution subite qui s'opéra dans les traits , dans la démarche de Marielle , dès que l'éclat du royal sanctuaire vint la saisir avec son grand crucifix d'ivoire , ses banquettes rouges , ses bannières de soie suspendues au pilier , ses cierges pâles , ses maréchaux immobiles devant la grande nef, et la tempête harmonieuse de l'orgue qui mugissait là-haut. Elle ne vit pas le roi , tant elle ûit prompte à se jeter à genoux contre un pilier de marbre : TEspagnole s'était retrouvée. Quelques gouttes d'eau bénite, une pompe usée, pour ne pas dire plus, aux yeux du monde, venaient de transformer en austère dévote cette Française de tout-à-l'heure^ cette femme qu'un rayon de soleil
3B4 LES IKTinTÈS.
amnsait, qu'un bras d'bgmrdei âppdyé Bût éàn cœar faisait frémit.
Sa mère, à genout derant nu oratoire, était abtmée dans la contemplation d'un fabledU représentint le martyre d*an saint qu'on flagellait , cot^ ronné d'anges joufflus , qui attendaient lu fin de l'expiration pour lui offrir une couronné , comme condition du marché* Pour Charles , adossé à nne oolonne d'où il décourrait Cette vaste galerie de courtisans , il n'eut que des pensées amères pour tant d'hommes qui étaient capables de tout , même d*adorer Dieu.
La messe finie ^ un fauteuil de yeloQrs rènge , semé de clous d'or et hérissé de fleurs-de-li» ^ fut tourné du côté de la chaire , et le roi s'y adsit. L'abbé Severin eut ordre de commencer don sermon.
Ce fut pitié que les fades adulations qa'îl mêla aux rapprochemens forcés tirés de la Bible pour déposer en faveur du potttoir illimité des roiâ. Bossuet , Fléchier et Massillon , dont nous n'avons jamais eu le bonheur de comprendre la haute éloquence , et qui seront toujours pour nous des hommes médiocres en fait de bon sens , savaient quelquefois trouver des élâms danâ l'opium de leurs homélies ; iU mangeaient à la table dei^ rois , mais ils payaient leur carte par quelques bonnes vérités. L'abbé Severin fut servile dans adressé : il ne mit aucun art dans ses mensonges de prêtre. Aussi la cour trouva que ce jeune homme donnait les plus belles espérances ^ et qu'il fallait , au plus vite , le
laAcer dans ces missions destinées à semer le bon grain dans les départemens. Comme dans son langage biblique l'abbé avait appelé le roi fort et prudent , il reçut , au sortir de la cbaire , une tabatière d'or enricbie de diamans. Le soir, la mâme main dut faire un semblable présent à une première danseuse de l'Opéra.
Quant l'orateur sacré eut donné la bénédiction finale , le roi se leva, et suivi de ses maréchaux , il rentra dans ses appartemens.
Ce ne fut que lorsque la^ chapelle fut entière* ment déserte que madame Millin vint toucheriez gèrement l'épaule de sa fille pour la tirer de sa léthargie.
La fh>idear des carreaux ^ l'humidité du pilier, la pose gênante qu'elle avait gardée avec la plus grande immobilité durant une heure , l'avait visiblement fatiguée. Son corps était brisé. Quand elle parut sur le seuil de la chapelle où Charles attendait , celui-ci fat effrayé du caractère de douleur qu'elle portait sur tout son visage. 11 n'y a que le remords et le crime qui aient de ces pâleurs-là.
•—Je vous quitte , ma fille , dit madame Millin à Marielle. Voici l'heure où le respectable abbé Severin m'a ménagé une audience avec un auguste personnage. Vous êtes bien changée I ^N'est-ce pas , monsieur Charles , que Marielle est bien changée? Allons! adieu! le temps presse. Dans une heure trouvez- vous dans la galerie des tableaux. Faites un tour dans le parc,liiarielle) cela vous sera lalataîre.
Qaand madame Millin fat partie, Charles dit doucement à Marîeile :
—Vous avez prié avec bien de la ferveur. Si le ciel exauce les vœux sincères vous n'aurez pas demandé en vain.
— J'ai demandé le repos, Charles.
— Vous l'aurez , Marielle , vous l'aurez ! Et si après Dieu , l'amitié peut y contribuer pour quelque chose , n'étes-vous pas sûre de la mienne ?
— Oh ! oui Charles ! votre amitié, la mienne, que cela nous suffise toujours. Nous étions si heureux l Voudrions-nous , mon ami , compromettre notre bonheur, notre réputation sans tache , par d'autres sentimens qui ne sont pas faits pour nous ?
— Vous m'avez deviné, Marielle. Et puisque mon pardon m'est acquis , maintenant , laissez-moi reprendre auprès de vous ma première place. Vous m'écouterez sans ombrage vous parler de vous , de votre beauté , de votre ame ; nous reprendrons notre vie où nous Tavions laissée. N'est-ce pas , Marielle ? toujours nos promenades solitaires , nos conversations sur les arts où vous jetez votre ame comme une opinion ; nos confidences du soir, nos intimités du matin. Vous reviendrez dans mon atelier , souvent , toujours ; comme vous y êtes Tenue une fois , Marielle. Mais plus de Lannau !
— Oh ! jamais , Charles , jamais !
— Si vous saviez, Marielle, les inexplicables tourmens que j'ai soufferts le jour, les deux nuits passés sans vous voir ! J'avais un doute, et ce doute m'em-
portait la tête , me brûlait aa cœur. Je vous savais avec cet homme , et je le méprise. Dans ma rage , j'aurais volontiers puni son insolence , j'aurais dévoilé tout a votre mari , je lui aurais tout dit. Que m'aurait fait votre haine ? je ne voulais pas de votre amour : mais jesuis tranquille maintenant, j'ai votre amitié.
— Avouez pourtant que vous aviez pris trop d'ombrage.
— Songez , mon amie , qu'Edouard m'a chargé d'une mission si délicate dans sa maison ! C'est moins vous-même que je dois observer que ceux qui vous entourent. Je ne vous garde pas , mais j'éloigne les autres. Pourtant si votre indépendance s'irritait de ce joug si léger, je ne trahirai pas la confiance d'Edouard ; mais je lui écrirai que des intérêts de famille , des motifs d'arts , des raisons de santé même , m'obligent à retourner en Italie : je partirais. Le voulez-vous, Marielle?
Il se fit un moment de silence ; après quoi Marielle, serrant le bras de Charles, lui dit d'une voix étouffée : — Vous resterez, Charles. Pour ma conduite, surveillez -la toujours avec l'autorité d'un époux ; vous accomplirez un double devoir envers Edouard et envers moi. Il a mis son honneur en vous ; j'y mets mon repos. J'ai besoin , mon ami , d'une voix qui m'encourage , d'une main qui me soutienne. Jamais, je vous l'avoue, ma volonté n'a été plus faible : je demande , depuis deux jours , de la force à la religion 3 que l'amitié soit une se-
368 LKS INTIMES.
conde religion poar moi. Lo tnoiidé est con^oipti , mais j'ai la foi , et vous êtes l'ami d'Edouard»
Ce double épaucfaement , qui n'était pas une réyélatioti tout entière, mais qui exprimait asse^ fidèlement tout ce que n'osait s'avouer leur ame, sou^^ lagea leur conscience. Ils montèrent les escaliers du château , et comme ils l'avaient promis à madame Miilin , allèrent l'attendre dans la galerie des tableaux.
En présence de cette magnifique collection , une des plus riches du monde , Charles développa des aperçus ingénieux. Il soutint qu'en peinture la perfection est une chimère , et que l'art ne va jamais que de l'individualité à« système. Dans ce dernier cas l'art est stationnaire, puisqu'il est type, forme, habitude ; dans le premier il varie toujours ^ il est Raphaël , Rubëns ou Salvator Rosa. Il soutint l'influence du climat sur l'imagination , l'impossibilité de généraliser les sensations de l'artiste et du juge. Teniers n'aurait jamais bien rendu un soleil couchant d'Italie ; Corrège serait mort sur Un tableau d'estaminet» Au reste , à Rotterdam on passein indi£Férent devant une vierge de Pérugin; à Florence on n'osera pas étaler deux Flamands qui , devant l'étain rempli de bière écumante^ se jettent de la fumée au nez ^ accoudés sur la table ^ et jouant au piquet. Là , le ciel , le soleil , des anges , des vierges, là des femmes massives , des pipes , et da ùlto de Bruxelles. Que feraient les Hollandais de ces anges? ils n'ont pas de ciel. Que feraient les Italiens,
de ceê femmes? ils n'aaraient pa» assez de fleturs poor les couvrir.
Toat en causant ainsi , ils étaient arrivés derant le tableau de Suzanne au bain. Le même instinct les fixa tous deux à la même place. C'est une ravissante création que cette femme nue , chaste à l'œil quoique nue , belle encore quoique nue : c'est la Vénus hébraïque. Symbole ou histoire, l'orient est là , avec ses formes lourdes mais satinées, ses épaules larges, mais ouvertes et soutenues; arec ses bains qui ne rafraîchissent pas , ses arbres qui n'ont pas d'ombre ; et là-bas la lubricité caduque écartant le feuillage. Les Grecs y auraient placé un satyre ; les chrétiens un ange. C'est toujours l'histoire de l'humanité curieuse , passionnée, courant après le beau, l'imprévu , et ne le touchant jamais sans le froisser, sans le flétrir. Homme, angC) ou satyre, chacun cherche sa Suzanne au bain.
— Marielle , combien vous êtes plus belle que Sazaone !
— Aht monsieur, quelle cruauté ! vous me rap^ pele2 encore ma honte. Vous aviez promis de ne pins revenir sur ce malheureux instant. Sortons , Charles, sortons. Vous avez des souvenirs qui tuent.
Et dans l'œil de Marielle roula une larme qu'elle éteignit rapidement.
Dès ce moment, ils ne se prirent plus à analyser lenrs sensations sur les tableaux. Ils se mêlèrent à ces groupes stnpîdes d'étrangers et de Parisiens qui
370 LES INTIBOSS.
sntrent un domestique rou^e , auqael on donne cinq sons , ponr expliquer à sa manière le sujet de chaque tableau.
Dans la salle des marines de Vemet , madame Millin, assise sur une banquette, attendait leur retour.
— Ah! dit-elle en se levant : tous arrivez à merveille , il faut que je vous quitte encore : Tauguste personnage àquij*ai eu Thonneur d'être présentée veut m*entretenir une seconde fois avec l'abbé Sevérin , dont l'avancement est hors de doute. Si vous saviez comme on parle de lui chez le roi ; c'est un évéché qu'il lui faut , à ce digne ecclésiastique. Vous ignorez , Marielle , de quelle bonne réputation il m'a fait précéder à la cour. L'auguste personnage m'a louée de ma piété active, de mes rapports tout religieux avec le curé de Saint-Roch. On ne saurait plus chaudement servir son prochain que cet estimable abbé : il est vrai que je l'ai répandu dans le monde , qu'il me doit... ; mais il y aurait peut-être un peu d'orgueil à rappeler que je l'ai poussé là où son talent l'aurait infailliblement porté. Il m'attend , et les convenances m'obligent à vous quitter; je retournerai peut-être chez moi dans les carrosses de la cour. — Monsieur Charles, bonjour; faites bien de la morale à cette étourdie. — Adieu, Marielle !
On n'a pas oublié que nous sommes an second dimanche de mai. Les eaux jouent. Autour de la grande pièce, devant la cascade, des massi& de eu-
rîenx, des noarrices en tablier rert, des cuirassiers empiumés et peints comme des perroquets , des gprdes-du-corps aussi beaux que stupides, des bourgeois qui ont des cbiens pour aller chercher leurs cannes,des bourgeoises qui ont la taille dans les épaules, les épaules dans la tête, et la tête, Dieu sait où ! tous ceux-là attendent les eaux.
Le beau monde est plus loin. Le sol est émaillé de ces jolies chenilles, en habits confectionnés par Staub , tailleur breveté par le ridicule ; de ces femmes qu'on a peur de casser en les coudoyant , qui portent Topibrelle du côté où il n'y a pas de soleil, et qui sont pourpres des douleurs qu'elles éprouvent à marcher avec leurs petits souliers.
Enfin les eaux partent, bondissent, écument, blanchissent Tair. Toute la mythologie de la cascade est en travail. Ces dieux , ces demi-dieux, ces déesses, bien Tieux , bien vieilles , de fonte , de mousse , accroupis , couchés , debout , menaçans, avec la foudre , la massue , le trident , le sceptre , jettent de l'eau par les yeux , par la bouche , par les narines ; et d'étage en étage , l'eau tombant comme la nappe qu'un tisserand déploie sur son rouleau , Yulcain , Jupiter, Neptune , dieux du premier et du second ordre, tous semblent descendre et se précipiter sur les spectateurs. Et quel bruit , et quel éclat ! On dirait une trombe de mer qui crève , et qui veut éteindre le soleil; on dirait l'Océan qui crache. C'est un feu d'artifice. Alors les bourgeois sont émus de plaisir ; les gens de bon ton , beaucoup plus déli-
caUf sur la perapective, regardeat de loin, jouissent u distance; et là-bas , aux grandes croisées ouvertes, se déploie toute la cour, cbamarrée d'or et d'argent, de rubans bleus, de rubans rouges, moirés par les ondulations de l'air qui n'a rien perdu de sa pureté du matin.
Tout en devisant sur les dépenses que cause à l'état ce frivole spectacle , ils se trouvèrent à la laiterie du parc. Marielle accepta quelques rafraîcfaissemens.
Qui n'a connu le bonheur de la communauté d'un téte-à-téte, d'un déjeûner ou d'un goûter mystérieux?... Les mains se rencontrent sans se chercher, les verres s'échangent par distraction, les mets commencés par l'un s'achèvent par Tautre. De l'émotion et de l'appétit , le jour ménagé par le rideau de gaze , les silences qui disent tant de choses. Oh ! qui n'a pas eu vingt ans I
C'était de tout cela que vivaient alors Charles el Marielle. Charles , qui comprenait dans son amie les alliances de la beauté naturelle , et des beautés que l'art fait découvrir; qui aimait en jeune homme et en artiste ; Marielle qui avait peut-être rencontré le jour où , se débarrassant des entraves d'une éducation française , son ardeur espagnole éclaterait.
L'heure était venue où , fatigués de la solennité du parc les promeneurs s'étaient dirigés vers le bois de Boulogne. On ne voyait plus entre les aUées que des couples peu jaloux d'être aperçus ; les gardes-du-corps et les cuirassiers étaient au bal; à
peine rencontrait-on courant dans les larges ave*- • nues quelques pages, à la figure blonde de demoiselle , faisant flotter la frivole écharpe à filet d*or, et tenant un pli à la main.
Sans cheroherla solitude, Charles et Mariellese trouvèrent perdns bien loin du centre de la promenade. Moitié entraînement , moitié distraction^, ils entrèrent dans un large carré de gazon , cerné tout alentour par de hauts maronniers. Pendant quelques minutes ils gardèrent le plus profond recueillement : ils croyaient s'être tout dit, n'avoir plus rien à se confier. Le passé éfait su , excusé ; c'était un pont ; il était franchi , brisé derrière soi. Restaient les 'sensations nouvelles à s'avouer.
^^•^ Vivre toujours ici! s'écria Marielle la première. Jouir en paix et pour soi de cette solitude ; dire un éternel adieu au monde , qui allume tant de passions insensées , tant de désirs déçus , qui fait vieillir si vite !
— Ne craindriez- vous pas , mon amie , que l'ennui vînt vous y trouver? La société est une maladie incurable ; on la maudit , mais il faut vivre avec elle.
- — £st-ce dans vos goûts , Charles , que vous puisez une idée si contraire à la mienne? Vous tenez donc beaucoup au monde?
. — Moi , Marielie ! mon caractère ne vous est ^ il donc jpas connu? quand m'avez-vous vu courir après l'opinion ? sortir de ma chère solitude , du cercle «troît de quelques affections , pour m'user dans des
projeU d*anibition mal conçus ? Vous et mon art , Toilà de quoi passer la plus heureuse existence.
C'est donc pour moi que tous redoutez Tisolement ? Il est vrai que . ma légèreté de femme a dû souvent me faire condamner par vous. Mais , Charles , songez que je suis bien jeune , qu'élevée dans la monotone tranquillité d'un pensionnat de village , je devais désirer le moment où je pourrais m'élaneer dans le monde, libre de toute la contrainte qui m'était imposée. Avant de le fuir, il fallait le connaître ; Charles ! je l'ai connu.
— Soit, Marielle l mais croyez-vous que la solitude n'ait pas ses exigences et ses tourmens ? Sur une échelle plus petite , c'est encore la société , mais avec toutes ses passions pour une ame vive. Je sens aujourd'hui qu'à votre place, s'il fallait absolument y renoncer , j'aurais besoin d'un ami qui répondît à ma pensée , d'une main qui me retînt si j'étais tenté d'aller redemander au monde le bonheur que je n'aurais pas rencontré.
-—Charles , je ne me défendrais pas ces înnocens plaisirs. Au contraire, j'obéirais à cette nécessité comme je suivrais l'impulsion d'un désir. Avez-vous pu croire que je m'ensevelirais toute vivante dans une solitude d'arbres et d'espace? Voyez, mon ami : l'arbre n'est pas solitaire , une onde l'arrose, l'air le balance , des oiseaux s'y reposant ; c'est sa société, ce sont ses amis. J'aurai les miens.
— Les vôtres, Marielle ! Ah ! qui sera digne de ce nom , de cette félicité? Ah ! je serais trop jaloux de
LA NUIT DE MAI. 37ft
ce bonheur ; n'inTÎtez personne à le partager. Restez , restez toujours dans la société ; que je tous y suive , plutôt tourmenté de la douleur de vous savoir à tous qu'à un seul , qu'à un seul quîne serait pas moi. Soyez toujours madame Granger. Gourez les bals , les fêtes , avec de Lannau même ; que de la rampe de fer où tant de fois je vous ai attendue, je vous voie encore revenir en sueur ; parée , cou- Terte de diamans , relevant votre robe toute gracieuse et flétrie par la fatigue du bal ; que moi , je rentre alors dans mon atelier, pâle de désespoir et d'envie , et que jusqu'au jour je baigne les heures de mes larmes. Oh ! Marielle ! plutôt cela , je vous en supplie. Soyez pour moi , j'y consens , une étrangère; je vous appelerai madame Granger, mais ne soyez pour personne , Marielle.
**Pour personne, Charles, pour personne...
— Que pour moi ! dites -le, dites -le. Oui , vous serez pour moi cet être que mon imagination brûlante a rêvé sur mon lit d'insomnie , que mon pinceau cherchait sur la toile , que j'ai demandé à mes voyages , à l'Italie , à l'Allemagne ; mais l'Italie et l'Allemagne n'avaient, que des femmes, et c'est vous , Marielle , que je cherchais.
Un long silence suivit cet embrasement spontané de deux âmes qui s'étaient enfin rapprochées. Marielle, effrayée du pas immense qu'un seul élan avait fait faire à sa passion , quitta le bras de Charles. Elle allait seule , courbée et pensive , sur la pelouse. Charles n'osait l'atteindre. Cependant,
376 LES iKTinS.
passant tout^à-coup de la timidité la plus nalre à une assurance qu'il n'a jamais pu s'expliquer depuis, il se. rapprocha vivement de Marielle , Jeta le bras gauche autour de cette taille prise dans un étroit corsage de batiste , et avec le bras qui lui restait libre il ^saisit la main brûlante de Mai'ieUe ^ et la garda dans la sienne. Marielle ayatt perdu toute sa pâleur du matin. C'était cette jeune fiUe^ haletante^ ronge, étouffant sous un luxe de vie, comme au jour où elle parut sul* la terrasse du pensionnat d'Essonne.
— Charles, quittons cette solitude; l'air qu'où y respire est dangereux. Voyez : ma tète est brûlante.
"^ Si tôt, Marielle ! sitôt ! Prolongeons, mon amie, prolongeons cette soirée qui ne sortira pas de mon .souvenir.
— Non , mon ami ; voyez : le ciel se couvre ; il va pleuvoir : regagnons Boulogne , si nous ne voulons pas être surpris par l'orage.
En effet l'atmosphère noircissait sur plusieurs points. Le soleil ne lançait ses rayons qu'entre les crevasses de larges pans de nuages , lézardés pai* un vent frais. Les branches de marronniers , les troncs , les racines h fleur de terre , le gazon , suaient une humidité pénétrante. Le brise chassa les nuages sur leurs tètes ; et bientôt les ^uttes d'eau pétillérant de branche en branche. Il fallut s'abriter.
Ils se mirent à couvert sbus un épais marronnier dont le dôme élargi en parapluie , arrêtait toute la masse d'eau fouettée par les airs.
L'artiste n'avait pas abandonné la main de l'Ëipa-
g^nole ; mais cette main si petite , si soyeuse qu'elle faisait éproUTet* un frisson semblable a celui que produit le contacé du velours ^ était etnprîsonnée dans un gant. D'effort , en effort , d'essais inutiles en eiisais plus faeureu^t , la résistance , d'abord sensible ^ fut $i bien ménagée par Fadress^ Combinée de Charles, que la main ii'échappa du gant , que le gant toraba , et qu'eh s'abaissant pour le ramasser , il ne éongeâ plus qu'à la main-
L'orage passa : ce n'était qn'nne ondée^ Sur un foùâ de nuages qui se résolTaient en pluie, i'arc'^en-* ciel brilla de ses plus belles couleurs ; les arbres secoilèrent bruyamment leur rosée ; et quand Char» les et Marielle entrèrent dans la partie fréquentée du parc , quelques rayons du soleil , divergeant d'un grotipe de nuées , tombaient sur la masse ébloâissante du château de Saint-Cloud , comme la main ouverte de l'Éternel bénissant la création. Dèé qu'à l'occident ces riiyons furent éteints , quel-^ que» étoiles curieuses se montrèrenti Le jardin était vide. Seulement , en coupant l'avenue du portail , ïlê virent h leur gauche corn medes soies , des rubans , des panaches , des armes qui reluisaient. C'était le bfti f suspendu un instant , qui allait reprendre à la clarté plus mystérieuse des lumières. Moment d'intervalle délicieux où les six pieds des gardes-du^corps •'iflciinentpour offrir des violettes aux beautés dominicales du parc.
Charle^ et Marielle allèrent à pied jusqu'à Bou'logne.
Sar le chemin , ils souriaient à cette aristocratie vaniteuse qui revenait du château , traînée par des équipages chargés d*ennuis , de blasons et de domestiques.
— Charles, cela n'est pas le bonheur,disaitMarieile en voyantde grandes dames, sèches, flétries, jaunes, avec des figures maigres et des yeux de hiboux, montrer des dents noires, à de beaux messieurs qui n'en avaient pas. Autour dé longs bras terminés par de grandes mains qui pendaient aux portières , flottaient, comme un fourreau vide, de riches mousselines ; sur des épaules qui voulaient être nues , descendaient d'interminables cachemires. Et ces ossuaires enchâssés dans l'or, dans les pierreries et les plus somptueux tissus , jetaient un regard dédaigneux sur la roture à pied , sur cette canaille joyeuse qui se permet d'être gaie et d'avoir des dents.
Il était nuit quand ils arrivèrent. Durant tout le trajet , Charles , qui avait tenu la main de Marielle , n'osait plus s'en dessaisir, et lorsque au détour d'une étroite allée du jardin, il fallut laisser passer Marielle , il ne s'en sépara qu'après avoir presque efileuré ses lèvres pour lui demander à voix basse et timidement un baiser. Sans le souffle brûlant de Charles , Marielle n'aurait pas compris. Elle refusa.
Retirée dans sa chambre à coucher , elle ferma sa porte , et Charles , qui éprouvait le désir de mettre de l'ordre dans ses idées , alla se promener sous les peupliers qui séparent le jardin de la rivière.
Il y a aa fond de toute pensée de bonheur même la plus complète , un levain de mélancolie auquel le christianisme a donné naissance. Le sentiment avertit l'homme que son individualité ne se complète pas sur la terre , qu'en tombant il a laissé là-haut quelque chose. Déception ou promesse sacrée faite à l'oreille du premier homme , nous ne pouvons nier qu'il y ait aspiration vers l'infini. Oh ! quel festin , quelle ivresse, quels baisers de femme n'ont pas laissé de la cendre et de la lie dans la bouche ! Quelle nuit passée dans la joie des sens ne nous a pas fait désirer de revoir le ciel !
Outre cet éternel déboire de l'humanité , Charles avait sur le cœur d'autres douleurs dont il s'expliquait mieux la cause. 11 se rappela ses premières années d'étude , et le compagnon de ses jeux ; ses besoins de jeunesse , ses privations d'enfant pauvre , et la main qui lui glissait de l'or à son insu ; sa longue maladie à Florence, et celui qui passait les nuits à le veiller quand la fièvre faisait remuer ses lèvres. Mais comme ces réminiscences involontaires n'avaient pas encore l'autorité du remords , elles ne laissèrent pas de traces. La nuit était d'ailleurs si belle ! L'ame sentait mieux le besoin de croire à un avenir sans nuages que celui de se rejeter sur un passé accusateur. îl rêva bientôt de Marielle , à l'aspect d'un ciel bi^odé d'étoiles , d'une campagne qui jetait dans ses cheveux , dans sa poitrine ouverte , an vent d'herbe fraîche , un souffle voluptueux de printemps. Au bruit du sable qui s'éboulait à ses
pieds , àé l'eau qui mourait en écume sur la grère , se joignit comme un froissement de pieds , comme un murmure de voix. Caché sous Tantre des peupliers , Charles allongea le cou , retint son haleine , et il {{Ut distinguer Jélyot et Marguerite , qui ^ sans doute épris à leur manière du calme de la solitude et des beautés de la nuit , hasardaient mystérieusement les témoignages de leur sympathie \ un seul baiser, et ce fut tout. Le positif du devoir l'emportant sur l'idéal , au bruit de la cloche ils passèrent cha« cun de leur côté ^ heureux d'avoir peut-être dans un mois trouvé dix minutes. Charles avait eu toute une journée , et il n'était pas satisfait !
Pendant une heure encore , il se pronoena à grands pas sur le rivage ; s'ethalant en gestes , en soupirs entrecoupés , en mots sans suite ^ s'arrétant soudainement , comme fl*appé d'une idée résolue , et reprenant tout-à^coup sa marche le long des peupliers.
Rentré dans le jardin , il entrevit quelque chose de blanc par le feuillage des acacias. C'était Marielle au balcon de sa croisée. Elle avait quitté ses habits de la prometiade. Enveloppée dans un pen gnoir de percale, cette parure aérienne laissait libre daus leurs mouvemens et son cou où flottait un fichu volage, et son bras, dont l'embonpoint gracieux se révélait dans l'ampleur d'une manche ouverte au poignet , toute folle de dentelles et de broderies 4 Ses beaux cheveux , que rien ne retenait plus , descendaient en masses bouclées le long de
son TÎsagfe; et c'était , h s'y méprendre, une de ces têtes détachées da siècle de Philippe II, ou da règne de Louis XIV , lorsqu'il n'y eut plus de Pyrénées pour laisser passer en France les modes de la cour castillane.
— C'est votis , Charles ?
•—^ Marielle! qaetle nuit raviââlinte l
— Une nait d'Espagne $ mon ami !
— Et d'Italie. Car elles y sont délicieuses. C'est le momertt dn mystère dans ce beau pays/ Jalousies yertes qui se replient lentement comme un éventail , lampes éteintes , groupes d'ombres qui s'inclinent pour échanger des motd , tout empreints de volupté ; et la rue déserte !
«^ Mais o'edt aussi l'Espagne, Charles I tous nWez oublié que le poignard. N'est-ce pas , qu'il n'est pas sans charme, ce danger qui vous suit une pointe de fer sur le cœur, cet amour qui est presque un champ de bataille ? Pays où l'on peut dire sincèrement à une femme : Je vous aime plus que la vie , car on la lui laisse quelquefois à la porte.
— MarieMe , vous parlez de votre patrie avec tant d'enthousiasme que vous mettriez de la jalousie au cœur de celui qui ne saurait que vous en êtes revenue à«un âge bien tendre.
— * Et vous , jalout , ne me citez-'Vous pas l'Italie , coanvie si là seulement on savait aimer ? -
--^ Marielle, ne calomniez pas mes souvenirs. Vous le savez bien , je donnerais toutes les beautés de Rome et de Venise pour vous avoir vue un seul
jour; non, nous ne sommes faits ni l'un ni l'antre, mon amie , poar ce climat de désenchantement. Je devais naître en Espagne , ou tous en Italie. Là nous nous serions retrouvés malgré les barrières d*un couvent , les précautions de Êimille. Je vous aurais enlevée ! vous seriez devenue ma femme , et non celle d'un autre. Vous ma femme ! et je vous aurais eue , tous les instans près de moi , tons ! jusqu'au tombeau.
— Ne 'vous désolez pas , mon Charles ; il vous reste une amie , une bien sincère amie. £lle aussi , n'est-elle pas malheureuse ?
— Marielle ! Marielle ! descendez , viens ! tu as des mots qui consolent ; la douleur m'en donnera qui font aimer. Car j'ai besoin de l'être , et de toi , de toi seule. Oh ! viens un instant ! la naît est si belle , il y a de l'ombre sous les peupliers , et les gens de la maison reposent.
— Charles , ce serait trop nous exposer» J'ai entendu le chien aboyer dans la cour. Jélyot ne dort pas.
Elle avait raison. Charles avec feu se jeta sur la main de Marielle , puis s'éclipsa dans une allée. Marielle poussa sans bruit la fenêtre. C'était Jélyot qui gagnais la serre , jetant devant lui la lueur de sa lanterne.
Quand le jardinier fut passé, Charles monta dans sa chambre, pestant contre les domestiquai qui ont l'insolence de veiller quand les maîtres rôdent dans le jardin.
Une lettre était posée sur la cheminée. Charles I
l'oaTrit. C'était Edouard qui lui écrivait que ses afi&ires étaient terminées , mais qu'il allait prendre le courrier pour se rendre sur-le-champ à Marseille , y rejoindre Rosalie et madame Bouvet. A la circonspection de cette lettre , il était aisé de comprendre que la crainte du cabinet noir avait plus d'one fois retenu sa plume. Nous n'en extrairons que ce fragment :
u Marielle me néglige , voilà huit jours qu'elle ne m'a donné de ses nouvelles. Je gage que la pauvre enfant est tout attristée de la longueur de mon absence. Sans fatuité , c'est bien naturel. Ënlonre-la de distractions , fais-lui des amis que ton choix lui dictera. A mon retour, du moins, je pourrai les avouer. Sur ce point , mon cher Charles , j'insiste beaucoup. Sans blesser sa susceptibilité de femme, et de femme passionnée, interviens avec tact et prudence dans les liaisons qu'elle serait tentée de contracter. Paris est rempli de jeunes gens âpres à poursuivre les femmes même dans l'obscurité de leur ménage ; que ta inain les arrête sur le seuil. Ils ne le foulent jamais sans y laisser leur trace , et cette trace est un scandale ; préviens-le. Je n'ai pas besoin de te répéter, Charles , que ces précautions ne sont dans mon esprit justifiées par rien. Mais Marielle est femme, et elle est mon épouse. C'est assez pour que je veille sur sa conduite , et que je te la confie.
^ K Ton ami ,
te Édouabd. »
384 LES INTIKES.
— Oui! oui ! se dit l'artiste en fixant ses regards sur les caractères de cette lettre, je mériterai ta confiance, Edouard; ces paroles, ton souvenir, ton noni me rendent à moi^m^qae. Excellent ami, tu retardes ton retour dans ton foyer ; tu t'éloignes des embrassemens d'une épouse , pour servir de guide et d'appui à ma mère , à ma femme : et moi, pendant que tu me donnes des preuves d'une amitié qui ne s'est jamais démentie, qu'aucune affection étrangère n'a pu altérer , je corromprai à loisir le bonheur de ta tranquillité domestique : j'écrirai le scandale au seuil de ta porte ; je mettrai l'adultère dans ton lit ; puis , je tç dirai : ÉdoMard , tu ai'av£|is rendu riche , honoré , heureux ; je te rends infâme. Ta main ! nous sommes quittes !
Mon parti est pris ; je pars, je quitte cette maison où chaque pas est un abîme. Où aller ? partout où elle ne sera pas : n'importe ! Je leur cacherai ma fuite. Mais pourquoi mettre du mystère ? Non , non. Je dirai tout* Edouard saura que j'aimais sa feipme, que je ne pouvais sans crime « saps porter un coup mortel à sa réputation, rester plus long-temps auprès de Marielle. Le souffle de Tintimité m*a empoisonné. Cette résolution ne lui semblera pas criminelle ; il pourra me haïr ; mais du moins , il retrouvera sa femme* Compter sur l'impunité de la conscience est une chimère : quand le pins profond aveuglement s'étendrait sur les yeux d'Edouard , un an 9 dix ans , toute sa vie, ah ! comment m'aiseoir à sa table , répondre à sa voix ,
soutenir la bonté de 'ses regards , sans aToîr là comme un plomb ? Je ne suis pas encore si dépravé ! Je m'appelle Charles Bouvet , mon père fut un magistrat respectable , ma mère vit encore , et c'est trop qu'une mémoire et une réputation à ternir ! C'est dit : je partirai. Je vais partir à l'instant même.
Il y eut un contentement de désespoir sur la figure de Charles dès qu'il eut pris cette résolution courageuse. Il remplit ses poches d'or, lia sa malle, et descendit dans la cour pour atteler ie cheval au cabriolet.
Comme il allait partir, il jeta un dernier regard d'adieu sur la petite maison de Boulogne. Entre les frêles acacias à demi plantés dans l'ombre , une lumière douce luisait par le gaze des rideaux de Marielle. — C'est là qu'elle est! Adieu, dit -il; adieu, Marielle! — Malgré sa fermeté, il se sentait sur le point de verser des larmes à ce jardin qu'il avait embelli de toute la patience de ses loisirs d'aiv tiste , à cette fenêtre d'où il voyait lever le soleil , et parfois courir Marielle , des rayons d'or dans les cheveux , des branches de lilas dans son tablier. — Oh ! je veux la voir encore une fois , je m'en sens le courage : elle saura ma résolution ; et peut* être l'exemple de ma vertu ne la laissera pas sans admiration.
Il frappa doucement à la porte de Marielle ; on lui répondit :
— C'est vous , Charles ?
386 LES INTIBIES.
— Elle m'attendait ! . . . . C'est moi , Marielie , ouvrez ! oavrez ! je tous en supplie. Un seul mot , et je pars.
-— Mais , Charles , quelle imprudence f Songez que vous allez me perdre , s'il faut qu'on vous ait vu descendre !
— Tout dort , Marielie ; et ce que j'ai à voas dire ne peut être remis ni h demain ni à jamais.
— Je ne vous comprends pas. Il faut donc tous ouvrir? mais songez que vous sortirez de mon appartement dès que je vous l'ordonnerai ; songez-y bien.
— J'en fais le serment, Marielie.
— Vous êtes un homme d'honneur, ilionsiear Bouvet ; je vais ouvrir.
Il se fît un instant de silence , et'un démon courbant la tête de Charles , il appliqua son œil errant sur le passage de la clef, et il vit cette belle Marielie ramassant avec promptitude ses vêtemens de nuit, croisant sur son çein nu, sur ses bras nus, sa gorge nue , sur tous ses membres hardis de jeunesse et tremblans d'émotion , une ample robe de percale ; ses cheveux disparurent sous un foulard , et lorsqu'elle eut glissé ses pieds dans ses pantoufles moresques , elle vint toute tremblante à Charles.
— Encore une fois , Charles , vous me perdez.
— Non, Marielie, non. Écoutez-moi : c'est un adieu , un éternel adieu que je viens vous faire.
— Qu'avez-vous ? vous m'effrayez !
— Je pars.
— Yôiu partez ! où allez-vous à cette heure ?
— Je quitte la France , et pour toujours.
— Charles , tous sou£frez ; tous me cachez une douleur vive; expliquez-vous : pourquoi ce départ?
— C'est TOUS qui le nécessitez , tous seule. Je TOUS aime. Rester plus long-temps près de tous , c'est TOUS perdre , tous déshonorer , déshonorer Edouard. C'est en Tain que j'ai cru me jouer de cette passion coupable ; je l'ai combattue par la raison ; elle a tué ma raison. Encore une fois, adieu.
— On Tient , malheureux Charles !... on tous a entendu. Que deTenir? On monte ! on est à la porte; on Ta ouvrir !... C'est Marguerite, sans doute. Vous me faites mourir, Charles. Cette alcÔTe... : mon ami , mon ami , courez-y.
— Madame
— Qui TOUS a fait demander, Marguerite?
— J'ai cru que tous étiez malade : j'ai entendu marcher , traîner des pieds ; ensuite comme une Toix qui se plaignait.
— Vous TOUS êtes trompée , Marguerite. Merci de Totre zèle ; mais ce n'est rien : tous pouTez retourner tous coucher. Si -j'ai besoin de tous , je sonnerai.
— Vraiment, madame, mais tous êtes d'une pâleur de morte ; tous bouffirez ; tout Totre corps tremble ; tos dents claquent. Je ne tous ai jamais Tue ainsi. Souffrez que je reste dans ce fauteuil jusqu'au jour; cela ne saurait tous déranger , et c'est indispensable, madame.
— Merci , ma bootie Marguerite , merci. C'est le froid qui m*a saisie ; j^arais oublié de fermer ma fenêtre»
— Je vous en prie^ madame, laisseE-^moi aa moins passer la nuit dans la chambre à côté. Si vous sonniez , je serais plus tôt là* Ne me refusez pas, madaine, car vous êtes souffrante: je le vois bien.
Cette dernière proposition fut si juste et si inattendue que Marielle ne trouva rien à répondit!. Prenant ce silence pouf un consentement^ Marg;iierite traîna le fauteuil dans ia pièce tobine et s'y instalké
— Charles , nous sommes perdus ; vous aves entendu rob^tlnation de Marguerite ; elle est là; le moindre bruit lui révélerait votre présence. Restez , pour mon malheur ,* restez !
— Marielle , calmez-vous. Je me jetterai sur ce fauteuil ^ mais vous, par grâce, reposez-vous ; votre trouble me désespère ; votre tête est perdue ; vos mains sont froides; vous ne m'entendez plus... ciel ! elle s'évanouit !
Charles , éperdu , voyant chanceler Marielle qui cherchait Un appui sur le dossier d'acajou de son lit, se précipita sur la cheminée : il saisit à la hâte un flacon de cristal ; puis , baignant un mouchoir de l'essence spiritueuse , essaya de la remettre de ses émotions. Les contractions nerveuses ne firent que redoubler; lesjambes de Marielle se dérobaient sous elle. £n vain il arrosait les mains , les tempes, le front.
— Désespoir ! elle ne revient pas , elle est glacée; et ne pouyoil* appeler personne; la laisser mourir. Marielle ! Marielle !
Et Marielle trouvant assez de force dans une convulsion spontanée , posa sa main sut la bouche de Charles , ouvrit un œil qui semblait demander silence , et brisée , accroupie , comme coupée en deux par uUe hache ^ elle tomba renversée , éche^ velée, mais vivante, dans les bras de Charles*
-—Pitié! pitié! Charles. Vous me mépriserez!..
~- Infamie sur moi, si jamais une Semblable pensée».*
— Éloigne-toi, je €en supplie ! «.* . Oh I ma mère ! ma mère!...
— Marielle!...
— Laissez-moi ! Vous me disiez pourtant. •« et personne! personne !«.. JésUs! mon sauveur! et vous aussi. . . vous êtes impitoyable ! . . . malheureuse ! . . .
C'était un bras qui se pendait autour du cou de Charles , une pantoufle qui tombait sans bruit sur le tapis , des dents qui se choquaient , puis des cheveux d'Espagnole , noirs et parfumés , qui voltigeaient sous rhaleine mordante du jeune homme ; elle était là , morte et vivante , mêlant le nom de son Dieu à celui d'un homme : c'étaient des râles , des pauses ^ des soupirs , des malédictions et des prières d'amour ; des mains tordues de possédée , d'indéfinisftableft supplications ; elle était belle à faire peur! Des cris , on les dévorait' sous des baisers sans fin ; des convulsions , une poitrine d'homme les
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étouffait ; paîs ce ne fat plus que sommeil , rêre , tentures de rideaux légèrement frôlées, silence!
— Vous n'êtes pas parti,t]harles. . . vous êtes encore là. Oh! que Toulez-rous de moi? Tu m'as donc menti? Ah ! pourquoi t'ai-je ouvert la porte?
Et Marielle noyait de larmes hrûlantes la main de Charles; elle avait des expressions embarrassées, mais déchirantes : c'était à pleurer de la voir ainsi. Cependant elle se lève en sursaut.
— J'entends du bruit sous la fenêtre. Charles , écoutons !
C'étaient Marguerite et Jélyot qui s'interrogeaient avec peur pour savoir quelle pouvait être la cause des sanglots qui partaient de la chambre de Marielle. Enfin, ils s'arrêtèrent au parti d'aller réveiller monsieur Charles.
Charles , effrayé de cette résolution , veut se lever. Marielle le retient , se précipite sur sa sonnette, l'agite avec violence , jette la couverture sur lui , le masque de ses rideaux , fait faire un demi-tour à la lampe posée sur le somno pour laisser l'alcôve dans l'obscurité , et Marguerite paraît.
— Vous aviez bien raison , Marguerite, je souffre. Courez sur-le-champ à Paris avec Jélyot , sur-lechamp ! Prenez le cabriolet. Ne vous arrêtez pas. Dites à mon médecin de venir , et à votre retour vous éveillerez monsieur Charles : à votre retour seulement ! entendez^vous ? Allez vite, allez , Marguerite.
— Mais, madame, si pendant notre absence.. ••
— Allez ! vous dis-je.
£t Marguerite sortît sans répliquer.
Pendant ce dialogue , Marielle serrait d'une main fartiye la main de Charles , de l'autre elle retenait les larges pans de ses rideaux , comme pour garantir de l'impression de l'air son corps presque en.dehors du lit.
Malgré le froid de l'appartement et les instances muettes de Charles , Marielle conserva cette attitude, provoquée, par la frayeur, jusqu'au moment où elle n'eut plus de doute sur le départ de Marguerite et de Jélyot. Quand elle eut entendu le grincement des roues contre les bornes de fonte du portail , les < deux battans qui se fermèrent , et le galop du cheval qui s'éteignit dans l'air mat de l'aube , alors rien ne retint plus les rideaux : il n'y eut plus ni frayeur ni crainte dans l'alcôve.
Au matin , le docteur ordonna une potion calmante et un bain.