V. — Intolérance et tolérance pour l'arsenic
1. Intolérance. — L’intolérance pour l'arsenic, est parfois tellement absolue que le médecin le plus prudent, ordonnant une dose même au-dessous de la dose thérapeutique ordinaire, peut voir survenir des accidents graves.
M. Ivatchkatcher a publié une observation des plus intéressantes d’intolérance arsenicale, car elle prouve avec quelle prudence il faut manier ce médicament et qu’en tout cas on ne doit jamais commencer son administration par des doses élevées.
Un étudiant atteint de malaria avait commencé à prendre, sur leconseil d’un médecin, de la liqueurde Fowler, en commençant par la dose de deux gouttes. Trois heures après la première ingestion de cette dose, il présenta tous les symptômes de l’empoisonnement aigu par l’arsenic : nausées, vomissements, diarrhée muqueuse et sanguinolente, ténesme, entéralgie violente, contractions fibrillaires dans les muscles des mollets. Le soir, survint une toux
INTOLÉRANCE ET TOLÉRANCE POUR l’aRSENIC. G1
spasmodique avec parésie des extrémités. Ces troubles cessèrent le lendemain matin. ISe soupçonnant pas la cause de ces accidents, le malade prit de nouveau à son repas trois gouttes de liqueur de Fowler. Une heure après, les troubles d’intoxication reprirent avec une violence telle qu’on dut recourir aux antidotes (1).
2. Tolérance. — Certains animaux possèdent vis-à-vis de l’arsenic une tolérance presque complète. C est ainsi que, 30 grammes d’acide arsénieux ayant été donnés à un ours qu’on voulait tuer, on n obtint qu un eilet purgatif. Des moutons ont supporté une dose de 32 grammes sans inconvénient. Les maquignons font prendre de fortes doses d arsenic aux chevaux, afin de les faire engraisser et de leur donner un poil luisant ; dans certains pays de montagne, les charretiers donnent de l’arsenic à leurs attelages, prétendant qu’ ainsi traités ils supportent mieux la fatigue des montées.
Chez l’homme, Naunyn a soigné une personne qui avait ingéré 25 centigrammes d’acide arsénieux ; il y eut des accidents d'intoxication, mais la guérison fut rapide.
Arnim Iluber (2) rapporte qu’un ouvrier employé dans une fabrique de fleurs artificielles prit, dans l’intention de se suicider, une dose de 4 grammes de vert de Schweinfürt ; il fut malade et eut de la paralysie ; au bout de cinq mois, la guérison fut complète. On peut rapprocher de ce cas celui signalé par Kumpelt : un ouvrier, pour se suicider, prit également 4 grammes de vert de Schweinfürt et la mort survint en quatre-vingt-six heures. Même cause, eflet bien différent.
Perkins a vu un homme qui, pour se suicider, avait absorbé 8 grammes d’acide arsénieux; il fut paralysé pen-
(1) Katchkatcher, Ejenedelnik, 1900, n° 41. — Gazette des hôpitaux , 31 janvier 1900, p. 117.
(2) A. iluber, Arsenikvergiftung mil Ausgang in ArseniKlanmung (Zeitschrift für klin. Med., Berlin, 1838, t. XIV, p. 444).
02 INTOXICATION PAR l’aRSENIC.
dant quatre ans, mais finit par guérir complètement.
Le Dp Deville (1) a donné ses soins à une jeune tille qui, à la suite de violents chagrins, prit vers minuit 3 grammes d'acide arsénieux dissous dans environ 60 grammes d’eau. Les premiers symptômes de l’intoxication survinrent a une heure du matin. Les parents pensèrent à une indigestion et l’on administra du thé et du tilleul ; ce n’est qu’à cinq heures du matin, alors qu’il y avait déjà des évacuations alvines et des crampes, que l’on établit la médication rationnelle. La malade guérit complètement en douze jours.
Une femme prit, après avoir déjeuné avec du café au lait, 15 grammes d’acide arsénieux en partie dissous. Les accidents débutèrent une demi-heure après l'ingestion; on administra des vomitifs, qui entraînèrent certainement la plus grande partie du poison, et la guérison fut complète en quinze jours. Pendant tout ce laps de temps, les urines furent arsenicales (2).
Boudin, qui soigna en Algérie plusieurs milliers de malades atteints de fièvre palustre par l’acide arsénieux en solution au millième, administrait souvent 5 centigrammes d'arsenic par jour pendant plusieurs jours sans avoir jamais eu d’accidents. Lui-même, au cours d'un accès de fièvre, prit 10 centigrammes d’acide arsénieux sans éprouver le moindre inconvénient (3). Fuster a administre à trois fiévreux, pendant sept jours consécutifs, la dose de 6 centigrammes d’acide arsénieux à l’un, 8 centigrammes au second et 12 centigrammes au troisième, sans avoir vu survenir d’accidents.
Le Dr Mathieu a présenté à la Société de dermatologie un malade âgé de cinquante et un ans, qui, depuis plus de vingt ans, prenait chaque jour de 3 à 4 centigrammes d’arséniate de soude, quelquefois plus, mais jamais moins,
(1) Deville, Revue médicale , 1838, p. 355.
(2) Schmidt’s Jahrbilcher, 1876.
(3) Cité par Lolliot, htude physiologique de l'arsenic, application thérapeutique. Thèse de Paris, 1868.