INTOLÉRANCE ET TOLÉRANCE POUR L ARSENIC
sous prétexte de soutenir ses forces et de soigner une laryngite chronique; ce ne fut guère qu au bout de dix ans qu’il présenta quelques symptômes d’intoxication caractérisés par de la mélanodermie et de la kératose palmaire et plantaire, qui ne l'empêchèrent du reste pas de continuer son singulier traitement (1).
3. Arsenicophages. — C’est Tschudi qui, en 1851, étudia le premier les arsenicophages, qui absorbent volontairement des quantités notables d’arsenic; on les rencontre parmi les populations de la basse Autriche, de la St\ii( , surtout dans les montagnes qui séparent l’Autriche de la Hongrie (2). Ces paysans prennent de l'arsenic dans le but de se donner de la vigueur, de l’entrain au travail, pom faciliter la respiration, se rendre plus « volatils », disent-ils, pendant les ascensions. Quelques-uns pensent augmenter par ce traitement leur puissance génitale. Pour les femmes, ce qu elles réclament de 1 arsenic, c est 1 éc lat et la fraîcheur du teint.
L’accoutumance de l’org'anisme à la substance toxique semble jouer ici un rôle prépondérant; en effet, les doses absorbées sont progressives. Au début, 1 arsenicophage ne prend que 2 centigrammes environ d'acide arsénieux par semaine ; puis, progressivement, la dose est augmentée, jusqu’à atteindre de vingt centigrammes à un gramme. Tschudi rapporte l'histoire d’un arsenicophage âgé de soixante-trois ans qui usait de 1 acide arsénieux depuis l’âge de vingt-neuf ans et était arrivé graduellement à en prendre journellement de 15 à 20 centigrammes (3). En cinq ans, il en avait absorbé environ 700 grammes.
(1) Mathieu, Arsenicisme chronique; pigmentation tachetée de la peau; hyperkératose palmaire et plantaire ( Bulletin de la Société de dermatologie cl de syphili graphie. 1894, p. 158).
(2) Tschudi, Ueber die Gif ’tesser (Wiener med. Wochenschrift , 18oi. n° 28. — Union médicale , 1854, p. 249).
(3) Navault, Observations cliniques sur les effets physiologiques de l’acide arsénieux. Thèse de Paris, 1878.
INTOXICATION PAR l’aRSENIC.
Knapp a pu suivre de près huit arsenicophages qui prenaient de l’arsenic depuis huit à trente-six ans. Leur santé était excellente. Deux d’entre eux furent présentés au Congrès médical de Gratz en 1875 et avalèrent devant les membres du Congrès, l’un 40 centigrammes d’acide arsénieux, l’autre 30 centigrammes d’orpiment, sulfure d’arsenic beaucoup moins dangereux que l’acide arsénieux, puisque, ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de vous le dire, sa toxicité ne dépend que de la quantité d’acide arsénieux qu’il contient à l’état d’impureté, et qui ne déliasse guère 30 p. 100. On trouva de l'arsenic dans les urines (1).
Ces faits sont assurément surprenants, et il serait intéressant de bien connaître la qualité du composé arsenical employé, de savoir exactement combien l’orpiment contient d’acide arsénieux et aussi quel est le degré de pureté de cet acide quand c’est lui qui est ingéré.
Cependant, Messieurs, les arsenicophages ne se livrent pas toujours sans danger à leur fâcheuse habitude.
Tschudi rapporte qu’une jeune vachère jusque-là bien portante, mais maigre et pâle, prit de l’arsenic plusieurs fois par semaine afin de s’embellir, pour que son amant s’attachât davantage à elle. Le résultat désiré fut obtenu et en quelques mois elle devint potelée et joufflue. Mais elle fut insatiable, augmenta trop la dose et mourut victime de sa coquetterie, en présentant les symptômes d’une intoxication aiguë.
Parker a également rapporté le cas d’empoisonnement d’un arsenicophage ; la progression de la dose d’acide arsénieux avait été trop rapide (2).
De même que pour certaines intoxications chroniques, et en particulier la morphinomanie, l’accoutumance au poi-
(1) Ivnapp, Neue Beobachtung über Arsenikesser ( Wiener Allgemeine medical Zeitung, 1875).
12) Parker, Case of Dealh resulting from Pratice of Arsenic-Ealing ( Edinburgh medical Journal , t. X, 1864, p. 116).
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son de\ient telle que 1 arsenieophage ne saurait s’en passer sans ressentir de graves malaises. Lewin signale le cas d’un homme qui était arrivé à prendre par jour plus d’un gramme d’acide arsénieux grossièrement pulvérisé et qui mourut subitement le jour où il voulut rompre avec cette habitude.
Les accidents sont rares, si l’on s’en rapporte au petit nombre de ceux qui ont été publiés ; cependant, il résulte d une enquête faite par Marik, et des renseignements fournis par des ecclésiastiques, que beaucoup d’arsenicophag’es meurent victimes d une intoxication arsenicale, mais la plupart des accidents demeurent inconnus, parce qu’ils n’avouent pas leur habitude (1).
4. Théories expliquant la tolérance du toxique. — a. Rejet du poison. Dès le début de 1 absorption, l’estomac se débarrasse par les vomissements du poison qu’il contient, et, à la suite de l’ingestion de doses d’acide arsénieux très considérables, la guérison peut survenir, parce que la presque totalité du poison a été rejetée parles vomissements.
En 1870, une femme de ving't-cinq ans, résolue depuis long-temps à se suicider, avait plusieurs fois tenté de le faire, en suçant des morceaux d’acide arsénieux. Un jour, immédiatement après avoir pris du café au lait, elle en avala un morceau pesant quinze grammes, qu’elle avait fait en partie dissoudre dans l’eau et dont elle croqua le reste. Une demi-heure après, elle fut prise de vomissements, de diarrhée, de sialorrhée avec sensation de brûlure dans la bouche. L épigastre était très douloureux a la pression ; la peau était couverte d'une sueur visqueuse, le visage coloré, les conjonctives injectées, le pouls petit. Les symptômes cholériformes de 1 arsenicisme furent très prononcés. On fit prendre à la malade un demi-litre de lait gras, on favorisa les vomissements et 1 on donna de la mag-nésie hydratée. Le lendemain, il y avait de l’œdème des paupières; l’urine,
(1) Marik, Leber Arsenikesser (Wiener klinische Wochenschrift, 1892).
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INTOXICATION PAR l’aRSENIC.
rendue goutte à goutte, ne contenait pas d’albumine. La malade guérit en quinze jours, et pendant tout ce temps l'urine contint de l’arsenic.
11 semble que, dans ce cas, la g uérison doit être attribuée à ce fait que l’ingestion du poison avait eu lieu peu de temps après que la malade avait pris du café au lait, à ce que la plus grande partie de l’acide arsénieux ingéré était à l’état solide et enfin à ce qulune grosse part fut rejetée par les vomissements avant d’avoir ôté absorbée (1).
A côté des vomissements et venant en compléter l’efi'et, il ne faut pas oublier la diarrhée , parfois intense et précoce, qui entraîne le poison sans lui permettre de séjourner dans l’intestin.
b. Spasme du pylore. — M. Lépine (de Lyon) a rapporté l’intéressante observation suivante (2) :
Un homme de quarante ans, atteint depuis plusieurs mois de troubles dyspeptiques d’origine alcoolique, remarqua, le 12 février dans l’après-midi, que son estomac était plus embarrassé qu’à l’ordinaire ; néanmoins, il dîna comme d’habitude à cinq heures et demie. Dans la soirée, il but beaucoup de bière, puis, le malaise gastrique augmentant, il se mit au lit et, à neuf heures et demie, ingurgita dans un verre d’eau sucrée le contenu tout entier, quinze grammes , d’un petit flacon de liqueur de Fowler, croyant absorber un liquide stomachique. Aussitôt après il s’endormit.
A minuit précis, réveillé par des douleurs gastriques intoérables, il vomit abondamment; à partir de ce moment, il ressentit une soif ardente et but une grande quantité de limonade, de lait et d’infusion de tilleul. Toutes ces boissons, dont il fut impossible d'évaluer la quantité, certainement très considérable, furent rejetées.
(1) Sckmidt’s Jahrbücher, 1876.
(2) Lépine, Sur un cas dans lequel 15 grammes de liqueur de Fowler ont séjourné deux heures et demie dans l’estomac sans amener de symptômes d’intoxication; importance de la crampe du pylore ( Semaine médicale, 15 mai 1901),
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Le matin seulement, l'entourage du malade s’aperçut de la méprise ; un médecin, le Dr Siraud, fut appelé à dix heures du matin, et M. Lépine vit le malade à midi et demi. La face était rouge, injectée ; le pouls très large donnait 100 pulsations à la minute ; les battements du cœur étaient bien frappés; un enduit épais recouvrait la langue; l’épigastre était très sensible à la pression, mais peu douloureux quand le malade gardait le repos. Le ventre était complètement indolent, pas de coliques ni de besoin d’aller à la selle. Les \omissements avaient cessé depuis une heure environ; les derniers liquides vomis étaient neutres au tournesol. L’urine, peu abondante, renfermait une trace d’albumine. La température rectale était de 30°, 5.
On prescrivit au malade des boissons froides non alcooliques en quantité modérée; on plaça une vessie de glace sur l’épigastre et l’on ordonna, en outre, une cuillerée à café de magnésie calcinée dans un verre d’eau sucrée. Dans la journée, il y eut une selle absolument normale ; le soir, le visage était toujours coloré et la température rectale était de 37°, 5. Il n y avait presque plus de douleurs épigastriques. Le lendemain, letat du malade était très satisfaisant.
Comment expliquer que l'ingestion d'une dose mortelle d acide arsénieux n'ait amené que des troubles gastriques relativement peu sérieux? M. Lépine pense que, bien que le premier vomissement ne se soit produit que deux heures et demie après l’ingestion du poison, l’absorption ne s’est pas faite parce que la substance toxique n’avait pas franchi le pylore, qui était contracturé en raison de l’état d’indigestion gastrique dans lequel se trouvait je malade. Or, vous le savez, Messieurs, la muqueuse stomacale, au contraire delà muqueuse intestinale, n’absorbe que très peu les substances répandues à sa surface ou, du moins, quelques-unes de ces substances. Meltzer (1) obtint des
(1) Meltzer, Ueber die Unfahigkeit der Schlermhaut des Kaninchenvuigens Strychnin zu resorbiren ( Centralblalt fur Physiologie , 1896.
convulsions tétaniques après avoir introduit de G à 10 milligrammes de strychnine dans l’estomac de lapins en état de digestion. Au contraire, une dose de 60 milligrammes introduite dans l’estomac d’un lapin à jeun, auquel on lia ensuite le cardia et le pylore, n’occasionna aucun symptôme d'intoxication pendant lesquinze heures que survécut l’animal.
Afin de prévenir certaines objections, et en particulier afin qu’on ne puisse invoquer que le retard de l’absorption soit dû à la ligature du cardia et du pylore, qui entrave la circulation veineuse et lymphatique, Melzer a entrepris d’autres recherches en laissant le cardia libre. Le résultat a été identique. Enfin, dans d’autres expériences, il a injecté de la strychnine, à la dose de 5 milligrammes, entre la tunique musculeuse et la muqueuse stomacale, le pylore et le cardia étant liés. Dans ces cas, les symptômes tétaniques sont apparus au bout de deux minutes.
Tappeiner (1) introduisit dans l’estomac d’un chat pesant
2 kilogrammes, par la voie œsophagienne, une dose de
3 centigrammes de chlorhydrate de strychnine dissous dans 15 grammes d’eau; la mort survint au bout de huit minutes. Deux autres chats, auxquels on lia préalablement le pylore, reçurent, l’un 5 centigrammes, l’autre 10 centigrammes de strychnine, et, bien que la dose fût plus que le double de celle administrée dans la première expérience, la mort ne survint, chez le premier animal, qu’au bout d’une heure et demie, et chez le second qu’après trois heures. Ce ne sont pas seulement les substances toxiques que la muqueuse stomacale n'absorbe pas. Tappeiner a fait des expériences sur des animaux dont le pvlore avait été lié et qui furent sacrifiés trois heures après l’introduction de substances non toxiques dans l’estomac, à l’aide d’une sonde. Il a obtenu les résultats suivants :
(1) Tappeiner, Ueber Résorption im Magen ( Zeitschrift für Bioloqie 1880, t. XIV, p. 501).