VI. — Symptômes
Cinq groupes de symptômes, frappant les divers appareils de l’économie, caractérisent l’intoxication arsenicale. J’étudierai successivement devant vous les accidents qui atteignent l’appareil digestif, l’appareil pulmonaire, l’appareil cutané, les viscères (le cœur, le foie, les reins), et enfin l'appareil nerveux (troubles frappant la sensibilité, la motilité et la mentalité).
Je vous présenterai ensuite les formes cliniques de l’intoxication arsenicale, très diverses suivant les modes de pénétration du poison.
APPAREIL DIGESTIF
1° Appareil digestif.
Trois signes font rarement défaut : les vomissements, la diarrhée et les douleurs, qui ne sont pas toujours localisées exclusivement dans le tube digestif.
a. Vomissements. — Le début des vomissements est variable ; souvent ils apparaissent, quelle que soit la dos^, presque aussitôt, de dix minutes à une demi-heure après l'ingestion du poison; d'autres fois, leur apparition est beaucoup plus tardive, une heure, quatre heures, douze heures, dix-huit heures et même plus.
Dans l’affaire du pain arseniqué de Saint-Denis, qui contenait IG centigrammes pour 500 grammes, l’apparition des vomissements, sur dix-sept des nombreux malades que nous avons eu a examiner, eut lieu dans le délai de :
Cinq minutes 3 fois.
Dix minutes 2 —
Quinze minutes 4 —
Une demi-heure 2 —
Une heure 2 —
Deux heures 2 —
Trois heures 1 —
Quatre heures 1 —
Beaucoup d’enfants furent pris de vomissements à l’école, dans la première heure qui suivit l’absorption du pain toxique.
En 1880, j'ai été commis à l’occasion de l’empoisonnement collectif d’un nommé R..., de sa maîtresse, de la fille de cette dernière et de deux de ses employés par un ragoût contenant de l'arsenic. R... était mort (1). Sa maîtresse, la dame G..., âgée de trente-huit ans, vigoureuse, bien constituée, quelque peu alcoolique ainsi que le prouvait un peu de tremblement des mains, des vomissements
(I) Voy. pièce n° 4.
INTOXICATION PAR L ARSENIC
pituiteux le matin et de l’insomnie, avait avalé seulement une ou deux cuillerées de la sauce du mets qui avait occasionné la mort de R...; elle en trouva la saveur amère et poivrée. Immédiatement après l'ingestion, elle fut prise de vomissements qui se répétèrent quatre ou cinq fois pendant la nuit; elle n’eut ni diarrhée, ni coliques. Le lendemain, elle remarqua que ses paupières étaient gonflées et que la peau, en ces points, était couverte d’un piqueté hémorragique. Dès le surlendemain, elle était revenue a son état normal.
Sa fille, âgée de seize ans et bien portante, n’avait mangé que quelques cuillerées du ragoût, auquel elle trouva une amertume insupportable. Elle fut prise presque aussitôt de nausées et d’étourdissements; une heure après, elle vomit et ces vomissements se répétèrent huit à dix fois dans la nuit. Elle n’eut ni coliques, ni diarrhée. Le lendemain, les paupières étaient très enflées, ainsi qu’une partie de la face. Cette enflure disparut rapidement, et le surlendemain la malade était complètement rétablie.
Les deux hommes employés chez R..., les nommés B..., âgé de dix-neuf ans, et J..., âgé de vingt-cinq ans, tous deux habituellement bien portants, ne mangèrent que très peu de ragoût et eurent presque immédiatement des vomissements qui durèrent presque toute la nuit. Tous deux eurent les paupières enflées et B... prétendit avoir éprouvé en outre des bourdonnements d’oreilles très prononcés.
Au cours de cette enquête, J... et B... affirmèrent expressément que R..., qui avait succombé à l’intoxication, n’avait mangé que de la sauce du ragoût et surtout qu’il n’avait vomi qu’assez longtemps après son repas et seulement sous l’influence d'un médicament émétique.
Le ragoût incriminé contenait une quantité considérable d’arsenic, car, lors des recherches médico-légales, on isola, dans les 276 grammes qui restaient, 9er,971 d’acide arsénieux.
APPAREIL DIGESTIF. '5
Les premiers vomissements entraînent les aliments contenus dans l'estomac.
Puis ils deviennent bilieux, ont l’aspect de matières pituiteuses; comme la soif est ardente, les malades boivent avidement et toutes les boissons ingérées sont presque aussitôt rejetées. Ces vomissements peuvent durer pendant un ou deux jours, quelquefois même pendant une semaine.
Cependant, Messieurs, si les vomissements sont la règle, il y a des exceptions; ils peuvent être rares ou manquer même dans des intoxications par des doses énormes de poison suivies de mort. Une fille âgée de vingt-sept ans avala dans un verre d’eau un certain nombre de petits fragments d’acide arsénieux vers trois heures de l’après midi. Pendant plusieurs heures, elle refusa toute boisson. Le pouls resta tranquille, la peau fraîche, sans spasmes de la gorge ni vomissements (1). Plus tard, un vomitif lui fut administré et l’on obtint l’expulsion d’une énorme quantité d’acide arsénieux en fragments. Vers minuit, elle tomba en somnolence et mourut sans agonie.
Voici un autre exemple :Un homme d’environ quarantecinq ans, grand buveur d’eau-de-vie, avala, vers trois heures de l’après-midi, une assez grande quantité d’acide arsénieux. Dès que sa famille s’en aperçut, elle appela un médecin, qui, vu la tranquillité du malade, aurait douté de l’accident, s’il n'avait vu le poison dans la bouche du malade. Cet homme ne voulut accepter aucun secours et même il menaçait de son couteau ceux qui voulaient l’approcher. 11 but du lait, de l’huile, du cidre, de l’eau, et n’eut aucun vomissement jusqu’à huit heures moins le quart. A ce moment, les jambes devinrent froides, se fléchirent convulsivement sous les cuisses et le malade mourut aussitôt sans marquer de souffrances (2).
(1) Laborde, Empoisonnement, suicide, mort au bout de neuf heures ( Journal de médecine, chirurgie et pharmacie, 1787, t. LXX, p. 89).
(2) Gérard, Empoisonnement par l'arsenic, remarquable par l’absence
INTOXICATION PAR L ARSENIC
b. Déjections. — La diarrhée apparaît le plus souven après les vomissements; mais, comme ceux-ci, elle peut manquer même dans l'intoxication aiguë mortelle. Cependant, la diarrhée est la règle dans la forme aiguë; c’est une diarrhée séreuse, incolore, qui contient de nombreux grains blancs ressemblant à du riz cuit; elle est accompagnée de très vives douleurs analogues à celles qui ont été signalées au cours des attaques de choléra. La ressemblance est tellement frappante que des erreurs de diagnostic ont étA faites, et que pendant des épidémies de choléra des empoisonnements criminels ont pu être commis sans attirer l’attention du médecin traitant ou de l'entourage du malade.
H. Sainte-Claire Deville a rapporté un exemple intéressant, survenu lors d’une épidémie de choléra à Besançon, en 1849. Une famille entière, composée de cinq personnes, avait disparu, emportée, croyait-on, par le choléra. Au bout de quelques années, on eut des soupçons et l’exhumation fut ordonnée. On trouva les cadavres des deux personnes qui étaient mortes les premières en pleine putréfaction ; au contraire, les trois derniers étaient remarquablement conservés. Les viscères des cinq cadavres furent analysés; dans les deux premiers, on ne trouva aucune trace d’arsenic; dans les trois autres, on en isola des quantités considérables. Les soupçons se portèrent sur un individu, parent des décédés, qui ne pouvait espérer hériter d eux alors que cinq personnes le précédaient dans l'ordre de succession, mais qui, en ayant vu succomber deux au choléra, eut l’idée de faire disparaître les autres.
Dans les intoxications subaiguës, les évacuations sont beaucoup moins abondantes ; elles ne contiennent pas de grains riziformes, sont de coloration jaunâtre et présentent parfois une fétidité extraordinaire (1). Il arrive même
de symptômes violents et suivi cependant de la mort cinq heures après l’ingestion du poison [Revue médicale française et étrangère, 1822. t. VII, p. 105).
(P Lolliot, Étude physiologique de l’arsenic, action thérapeutique. Thèse de Paris, 1868.
appareil digestif.
souvent que, dans cette forme, il n’existe pas de diarrhée, ainsi que l’ont démontré les intoxicationscollectives de Saint- Denis, du Havre, d’Hyères et de Manchester.
J’ajouterai, Messieurs, que la diarrhée peut exister, même si la voie d’entrée du poison n est pas le tube digestif ; cependant, dans ce cas, elle est d’ordinaire plus tardive. On 1 a notée dans l’intoxication par la voie respiratoire, qu il s agisse de l'hydrogène arsénié ou de 1 inhalation de poussières d’arsenic. De même, dans presque tous les cas d intoxication par voie cutanée, on a signalé, le jour suivant 1 application de pommades arsénifères, des évacuations diarrhéiques sanguinolentes. Je vous ai dit que cette diarrhée pouvait avoir pour cause l'action secondaire de 1 arsenic sur le tube digestif au moment où commence l’élimination; 1 arsenic, en elfet, est éliminé en quantité considérable par les urines et par le foie. Ce qui est éliminé par les urines l’est d'une façon définitive ; au contraire, l’élimination par la voie hépatique est incomplète, car l’arsenic entraîné par la bile tombe dans le tube digestif, où il est réabsorbé, produisant alors les mêmes accidents que si l’absorption avait eu lieu par la voie buccale. On a donné, depuis quelques années, une autre explication de l’unité des phénomènes symptomatiques de l’intoxication arsenicale, quelle que soit la voie d’introduction, basée sur l’action de l’arsenic sur les centres nerveux; j'aurai l'occasion de revenir sur ce point (i).
c. Stomatite et pharyngite. — L’inflammation de la muqueuse buccale a été signalée depuis longtemps.
Teissier (2) regarde comme un accident précoce de l’intolérance arsenicale le ptyalisme; il rapporte 1 histoire d’une dame à laquelle il avait ordonné cinq gouttes de liqueur de Pearson par jour et qui en prit pendant une semaine. Au bout de ce temps, l'intérieur de la bouche
(1) Voy. p. 150.
(2) Tefssier, Observations nouvelles sur l’emploi médical (les préparations d’arsenic {Revue médico-chirurgicale , 1848, t. IV, p. * 4).
était devenu le siège de plaques rouges et enflammées et la sécrétion de la salive avait considérablement augmenté. Une autre fois, Teissier vit survenir la salivation à la suite de l'absorption de trois gouttes de liqueur de Pearson. Dans tous les cas, ces symptômes cédèrent à l’emploi de gargarismes adoucissants et astringents.
Des cas semblables ont été rapportés par Boudin (1), qui considérait comme l’un des premiers signes d’intolérance arsenicale « la production d’une grande quantité d’eau dans la bouche », par Eychenne (2), Imbert-Gourbeyre (3). Cependant, je n’ai jamais eu l’occasion de l’observer, non plus que M. Bordas dans son enquête sur les bières toxiques, ni M. Dupoux dans son étude sur l’arsenicisme médicamenteux.
Un accident plus fréquent est la gingivite et la glossite. Les gencives sont rouges, saignantes et répandent une odeur rappelant celle de la gingivite mercurielle. Il existe au bord des gencives malades un petit liséré analogue à celui que Burton a signalé dans l’intoxication saturnine chronique et dû, comme celui-ci, à un dépôt à cet endroit du poison métallique (4). Déplus, la langue se recouvre par places de plaques blanchâtres, semblables à celles que produirait un léger attouchement avec un crayon de nitrate d’argent. Ces symptômes ont été signalés dans l’épidémie de Manchester. Les gencives, dit M. Bordas, étaient ramollies et rouges, mais sans liséré bleu au pourtour, et la langue était, dès le début, recouverte d’un enduit typique blanc-argent (5).
Enfin, Messieurs, on a signalé une fétidité spéciale de
(1) Lolliot, Thèse de Paris, 1868, p. 119.
(2) Eychenne, Essai clinique sur l’emploi de l’arsenic dans le traitement des fièvres intermittentes. Thèse de Paris, 1851.
(3) Imbert-Gourbeyre, Des suites de l'empoisonnemejil arsenical,
(4) Lolliot. Thèse de Paris, 1868, p. 75.
(5) Bordas, Intoxication par les bières arsenicales en Angleterre ( Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 3e série, t. XLVI, 1901, p. 121).
APPAREIL DIGESTIF
l’haleine, odeur alliacée due certainement à la décomposition du sel arsenical dans l’intestin et à la formation d un composé gazeux très toxique, puisque, ainsi que j’ai eu l'occasion de vous le dire, c’est lui qui a occasionné les accidents signalés à la suite de 1 administration du cacodylate de soude par la voie buccale.
D’après le Dr Dupoux (1), la pharyngite est très fréquente comme manifestation précoce d’intolérance arsenicale , elle est en général accompagnée de coryza et de stomatite.
d. Sensations douloureuses. — Je vous ai dit, il n y a qu’un instant, que les douleurs ressenties par la personne empoisonnée peuvent être très modérées (2). G est l exception ; le plus souvent, l’individu qui a ingéré une préparation arsenicale éprouve des douleurs très vives.
Le malade ressent à la gorge une chaleur âcre, une sécheresse analogue à celle que 1 on a notée dans 1 intoxication par la belladone. Il çl une soif ardente et les boissons sont aussitôt rejetées par des vomissements très douloureux. La douleur épigastrique est intense et exaspérée par la pression*, le malade sent une chaleur brûlante depuis la gorge jusqu’à l’estomac. Un peu plus tard, surviennent des coliques extrêmement douloureuses, accompagnées ou non d’évacuations alvines ; la céphalalgie violente et fixe est presque constante. Il existe des crampes très douloureuses dans tous les membres, absolument semblables à celles qu’on observe dans le choléra. On a également noté des spasmes utérins et l’on a même signalé la possibilité de l’avortement par ingestion de préparations arsenicales (3). C’est du reste un point sur lequel je reviendrai, mais je puis déjà vous dire que, lors des intoxications de Saint-Denis, deux femmes enceintes
(1) Dupoux, Accidents de la médication arsenicale interne. Thèse de Paris, 1900, p. 26.
(2) Voy. p. 75.
(3) Voy. p. 42.
INTOXICATION PAR l’aRSENIC.
présentèrent des symptômes d’empoisonnement, ce qui n’empêcha pas la grossesse de poursuivre son cours normal.
Enfin, Messieurs, il y a parfois un spasme du col de la vessie avec impossibilité d’uriner. J’en ai observé un cas à Saint-Denis.
e. Embarras gastrique. — L’embarras gastrique accompagné de fièvre avait été déjà signalé par Hahnemann (1) en 1786. Dans l’affaire des vins d’Hyères, le Dr Vidal a constaté de l’embarras d’estomac avec élévation de température et 110 à 120 pulsations par minute.
Dans l’enquête que je fus appelé à faire au Havre à l’occasion de l’affaire Pastré-Beaussier, deux des malades avaient présenté des symptômes gastriques que nul n’avait songé à rapporter à une intoxication. Le nommé Perrotte eut des vomissements, que le Dr Gibert attribua à un embarras gastrique. Le nommé Herpe entra à l’hôpital du Havre le 5 avril 1888 et fut reçu avec le diagnostic de fièvre typhoïde; il avait de la fièvre, des vomissements, une douleur de tète intolérable, surtout au niveau de l'occiput, mais il n’y eut pas de saignements de nez, pas de bourdonnements d’oreilles, pas de diarrhée, pas de douleurs dans la fosse iliaque droite ni de taches rosées lenticulaires (2). Les accidents durèrent en tout une dizaine de jours.
Le Dr Lancereaux (3) a rapporté à l’Académie de médecine l’observation d’une jeune fille de treize ans, qui, le 10 février 1896, fut obligée de prendre le lit. Le 12 et les jours suivants, elle était en état fébrile manifeste : « Le thermomètre montait dans l’aisselle le soir à 39°, 4 ou 39°, 6
(1) Hahnemann, Traité de matière médicale pure. Traité de l’empoisonnement par l’arsenic, 1786.
(2) P. Brouardel et G. Pouchet, Relation médico-légale de Ta/l'aire Pastré-Beaussier ( Annales d’hygiène publique et de médecine légale , 3e série, 1889, t. XXII, p. 137).
(3) Lancereaux, Les paralysies toxiques en général et la paralysie arsenicale en particulier ; dangers de la médication arsenicale { Bullet in de l’Académie de médecine , 3e série, 1896, t. XXXVI, p. 41).