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ORGANES DES SENS

parut dès le cinquième jour. Quand, en même temps que la conjonctivite, il existe du catarrhe laryngo-bronchique et du larmoiement, on se trouve en présence de symptômes qui peuvent faire songer au début d’une roug'eole.

Les troubles de la vision ont été signalés par Marik, qui a noté de l’œdème de la rétine, par Bergeron, par Delens, par Imbert-Gourbeyre. Le Dr Dupoux a rapporté deux cas d’alFaiblissement de la vue au cours d’un traitement arsenical, symptôme qui disparut dès qu’on cessa la médication.

Dans l’épidémie d'IIyères, le Dr Dubrandy a trouvé, à l’ophtalmoscope, de la dilatation des veines et un état voilé, comme nébuleux, des contours de la papille.

Qu’il y ait des troubles de la vision, je le tiens pour démontré, mais je considère comme moins probante l’observation, que rapporte Dubrandy, d’un maçon âgé de quarante ans, qui aurait présenté, à la suite de l’intoxication chronique par les vins arsenicaux, une cataracte double.

b. Troubles de l’ouïe. — Imbert-Gourbeyre (1) a rapporté un cas de surdité consécutif à une intoxication aigue criminelle.

Dubrandy^ dans l'épidémie d'Hyères, a constaté chez quelques malades un affaiblissement de l'ouïe (2).

Fournier a signalé des bourdonnements d’oreilles à la suite de l'administration d’acide cacodylique à la dose journalière de 0er,20 (3).

Dans l'affaire d'intoxication arsenicale par un civet de lièvre, l’un des malades se plaignit d’avoir eu des bourdonnements d'oreilles très prononcés.

Le Dr Dupoux rapporte l’observation d’un homme de

(1) Imbert-Gourbeyre, Étude sur la paralysie arsenicale [Gazelle médicale, 1858).

(2) Dubrandy, De l'empoisonnement chronique par l’arsenic (Revue générale de clinique et de thérapeutique, 1889, t. III, p. 68 et 84).

(3) V. Fournier, Traitement du psoriasis par l'acide cacodylique. Thèse de Paris, 1897.

INTOXICATION PAR L’ARSENIC

soixante ans, porteur d'un psoriasis remontant à l'adolescence, qui, après huit à dix jours de traitement parla liqueur de Fowleràla dose de 10 gouttes à chaque repas, remarqua qu’il était obligé de prêter l'oreille quand on lui parlait et de faire répéter ses interlocuteurs. Cette diminution de l'acuité auditive disparut quinze jours environ après la cessation du traitement. Chaque fois qu’il reprit l'usage de la liqueur de Fowler, il constata les mêmes troubles de l’ouïe. On lui conseilla de remplacer la liqueur de Fowler par le cacodylate de soude et la surdité reparut après dix jours de traitement. Ce malade n'a présenté aucun signe d’intolérance arsenicale, pas même de catarrhe oculo-nasal (1).

c. Troubles du goût. — Ils sont peu fréquents et l'amertume de la bouche, qui a été signalée, semble due à l’embarras gastrique provoqué par l’arsenic.

d. Troubles de l’odorat. — Ils n’ont que peu d’importance et n’ont rien de bien étonnant, l’arsenic produisant de l'inflammation de la muqueuse nasale et s’accompagnant d'un coryza souvent très intense.

4° Appareil cutané.

Le premier, Besnier a bien montré l’importance de la prédisposition individuelle dans la pathogénie des érythèmes et, parlant des éruptions médicamenteuses, il disait : « Ce n’est pas le médicament, c’est le malade qui fait l’éruption ». Messieurs, ce principe peut en tous points s’appliquer à l’arsenic: le malade est en imminence morbide de telle ou telle éruption, l’arsenic vient comme cause occasionnelle et la réaction cutanée se produit.

A côté de cette cause idiosyncrasique, d’autres raisons expliquent la fréquence des lésions cutanées : c’est l’état des

(1) Dupoux, Accidents de la médication arsenicale interne. Thèse de Paris, 1900.

APPAREIL CUTANÉ

organes éliminateurs. L’arsenic s’élimine par les reins, le tube digestif, les poumons et la peau; il s’emmagasine dans le foie qui l’élimine plus lentement par la bile. Si l'un des viscères éliminateurs, particulièrement les reins ou le foie, est frappé d’une lésion préexistante, les autres organes devront suppléer à cette insuffisance, d où contact plus ntense et irritation consécutive.

Pour l’historique des lésions cutanées arsenicales, je vous renverrai à la thèse du D1' G. Brouardel (1). Il distingue deux périodes. Dans la première, qui va delà seconde moitié du xviii0 siècle jusqu’à Lolliol en 1808, on s’occupa surtout des lésions de causes externes et professionnelles ; depuis cette époque, on s’occupa surtout des éruptions dues a des intoxications internes médicamenteuses ou accidentelles (2).

a. Éruptions érythémateuses. — Elles sont extrêmement fréquentes et se manifestent en général sous l’apparence d’une éruption de rougeole ou de fièvre scarlatine. Mac Nab a rapporté l’observation d'une fillette qui, à la suite de l'absorption pendant trois semaines de très petites doses de liqueur de Fowler, présenta une éruption très intense.

Des cas d’érythème ont été signalés dans la médication cacodylique. Le Dr Breton a rapporté un cas d’érythème scarlatiniforme chez un malade de trente-huit ans, auquel il faisait, tous les cinq jours, une injection de 0gr,30 de cacodylate de soude. Dès la première injection, il fut pris d'un érythème scarlatiniforme généralisé et une nouvelle poussée d’érvthème a suivi chaque injection (3).

11 est à remarquer, Messieurs, que l’érythème paraît

|1| G. Brouardel, Étude sur l’arsenicisme. Thèse de Paris, 1897.

(2) L’étude la plus importante est celle de Rasli, Contribution a L’étude des dermatoses d’origine arsenicale (Annales de dermatologie, 1893, p. toO). 11 admet dix modes éruptifs : pigmentation , érythème, urticaire et œdèmes, vésicules, bulles, papules, pustules, purpura, chute des poils et des ongles, kératose.

(3) Breton, Érythème scarlatiniforme dû aux injections de cacodylate de soude ( Gazette des hôpitaux, 1900, p. 097).

88 INTOXICATION PAR L ARSENIC

dans toutes les variétés d'intoxication arsenicale, quel que soit le mode d’introduction du poison dans 1 organisme. Tardieu rapporte l’observation d’un malade qui, à la suite de l’application d’une pommade arsenicale sur un ulcère du cou-de-pied* présenta deux jours après des vomissements, des coliques, une épistaxis passive ; il y eut des hématémèses et du mélaena, et le corps se couvrit de taches rouges. La mort survint en six jours.

Dans un autre cas, une femme, désirant se débarrasser de poux, se frotta la tête avec une pommade arsenicale. Six à sept jours plus tard, elle eut une céphalée violente; puis la tète entière enfla; le visage était tuméfié et de teinte érythémateuse.

Ces érythèmes peuvent frapper toutes les parties du corps, mais on les rencontre surtout au niveau des extrémités, doigts et orteils, et il semble qu’on puisse les rapprocher de l’érythromégalie, névralgie rouge et douloureuse des extrémités, décrite par Weir Mitchell. Du reste, Messieurs, dans la plupart des cas de manifestations cutanées de l’arsenicisme, l’éruption, quand elle n’est pas entièrement généralisée, se fait aux parties du corps les plus exposées aux traumatismes, aux excitations externes ou aux sécrétions : mains, pieds, plis des aines, plis articulaires, coudes, genoux. L’excitation cutanée externe, a fait remarquer G. Brouardel, a dans ce cas la même influence que celle que Jacquet avait signalée dans la localisation de l’urticaire. De plus, l’élimination du poison par la sueur doit jouer un rôle important ; car les plis cutanés, étant plus humidifiés par les glandes, sont en contact plus direct avec le poison (1).

b. Éruptions papuleuses ortiformes. — Ellessontassez fréquentes, soit dans l’intoxication externe, soit dans l’intoxication interne.

(1) G. Brouardel, Étude sur l'arsenicisme. Thèse de Paris, 1897.

appareil cutané.

Bazin (i) a rapporté l'histoire d une jeune fille qui, à deux reprises, orna sa tête, pour aller au bal, d une couronne de roses dont les feuilles, colorées au vert arsenical, tombaient sur le cou et les épaules; les deux fois elle présenta aux points que touchait le feuillage une éruption papuleuse extrêmement douloureuse.

Gcs éruptions sont assez fréquentes dans 1 intoxication professionnelle. Bazin a rapporté le cas d un ouvrier en tleurs artificielles qui présentait une large plaque papuloérythémateuse du front, due au transport direct du poison par les mains. Fordvce (2) cite 1 observation d un ouvrier qui, après avoir déchargé une cargaison d'arsenic, présenta une éruption de petites papules sur la face, le tronc, les cuisses; il eut également de l’oedème du pénis et du scrotum, ainsi que des troubles digestifs.

Juliano Moreira (3) a vu des éruptions papuleuses chez quatre personnes accidentellement empoisonnées par de la mort-aux-rats, ainsi que chez un malade qui présenta des papules au niveau du cou, de la partie supérieure du tronc et des quatre membres, à la suite de l'absorption prolongée de liqueur de Fovvler, destinée à combattre une blépharite rebelle.

Enfin, des cas d’éruptions papuleuses ortiformes ont été signalés par V. Fournier et.Bouglé, à la suite d injections de cacodylate de soude.

c. Éruptions squameuses. — Elles sont moins fréquentes que les précédentes ; cependant, il est certain qu il existe une desquamation furfuracée très nette au niveau des membres frappés de paralysie arsenicale. De même, quand il y a de la mélanodermie, on constate presque toujours une desquamation au niveau des plaques noires.

(1) Bazin, Affections cutanées artificielles, 1862, p. 49.

(2) Fordyce, The New York clermatological Society '234 Regular meeting, 24 avril 1894.

(3) Juliano Moreira, Arsenical affections of lhe skin ( The British Journal of Dermatology, décembre 1896, p. 378).

INTOXICATION PAR L’ARSENIC

Le psoriasis arsenical est certainement très rare. Imbert- Gourbeyre a rapporté l’observation d'une jeune fille de vingt ans, chlorotique, qui, à la suite de l'absorption quotidienne de deux verres d’eau du Mont-Dore, présenta sur les épaules des plaques de psoriasis à squames légères, qui dura pendant un mois et disparut ensuite complètement (l).

d. Zona. — L’herpès zoster est surtout un accident de l’arsenicisme médicamenteux ; Hutchinson l'a signalé à la suite d’un traitement prolongé par la liqueur de Fowler. Juliano Moreira a traité un homme de quarante ans qui, ayant pris des gouttes de liqueur de Fowler pour soigner un psoriasis, présenta du côté gauche un zona cervical et sous-claviculaire accompagné de violentes névralgies. Rash a vu une malade qui, après avoir pris pendant un an 9 milligrammes d’acide arsénieux par jour, eut un zona costal dont les vésicules s’ulcérèrent (2).

M. Bordas, dans l’enquête qu’il fit à Manchester à l’occasion des intoxications par les bières arsenicales, rapporte que, avant même que l’on se fût aperçu qu’il existait une intoxication, l’attention des médecins avait été attirée par une augmentation considérable du nombre des zonas (3). « Dans certains cas, dit M. Bordas, c’est Yherpès zoster qui a permis d’établir le diagnostic de l’intoxication arsenicale. Lorsque le zona apparaissait seul, on le considérait comme un véritable herpès ; mais quand à ces signes se joignaient d’autres symptômes de l’empoisonnement arsenical, le diagnostic n'était pas douteux. »

Le zona de la cinquième paire a toujours été rare ; on a

(1) Imbert-Gourbeyre, Élude sur quelques symptômes de l’arsenic (Gazette médicale , 1862, p. 53, observation LXXI).

(2) Rash, Dermatoses d’origine arsenicale ( Annales de dermatologie,

(3) Bordas, Intoxications dues à l'ingestion de bières arsenicales en Angleterre ( Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 3e série, t. XLVI, 1901, p. 116).

appareil cutané.

rencontré quelques cas de zona des branches ascendantes du plexus cervical et des autres branches des nerfs cei Ocaux ; mais dans un seul cas les nerts lombaires ont été atteints. Jamais il n’a été observé plus bas que le genou et le coude.

Le zona a toujours été unilatéral, et le plus souvent une seule racine était atteinte; cependant, deux lois on constata le passage d’une racine à 1 autre. Le D' Reynolds (de Manchester) pense que l’arsenic provoque le zona par une action directe sur le ganglion spinal postérieur, de même qu’il agit sur les fibres motrices et sensitives.

Les éruptions herpétiques ont toujours été précédées ou accompagnées de très violentes douleurs névralgiques le long du nerf malade; mais, d’autre part, on a constaté plusieurs fois de très vives douleurs névralgiques sans apparition de zona.

o. Purpura. — 11 se rencontre surtout dans l’intoxication subaiguë. On a rapporté l’observation de deux jeunes filles qui croquèrent de l’acide arsénieux, pensant que c’était du sucre candi; elles furent atteintes de purpura. Nous avons eu, M. Vibcrt et moi, l’occasion d’en voir plusieurs cas parmi les intoxiqués que nous avons visités à Saint-Denis.

A Hvères, le Dr Dubrandy a remarqué, chez plusieurs de scs malades, des taches ecchymotiques assez étendues sur les membres inférieurs et les parties du corps qui avaient été œdématiées. Elles furent, dans quelques cas, très persistantes.

Dans une affaire dont je vous ai déjà parlé, il s’agit de cinq personnes qui furent intoxiquées par la sauce d’un ragoût qui contenait une quantité considérable d acide arsénieux ; plusieurs des personnes atteintes eurent de 1 œdème des paupières, et, le lendemain, la peau, au niveau des points œdématiés, était couverte d’un fin piqueté hémorragique.

INTOXICATION PAR L’ARSENIC

f. Éruptions bulleuses, pustuleuses, ulcéreuses, furonculeuses. — Cette variété d’éruption n’est pas très rare, puisque nous l’avons observée 5 fois sur GO cas à Saint- Denis. Les bulles sont généralement de petites dimensions, mais il en est cependant qui atteignent le volume d’un pois et même d’un œuf de poule. G. Brouardel en rapporte deux observations : l'une de Girlestone, qui vit survenir des bulles limitées à la région fessière chez un homme qui suivait un traitement arsenical contre un psoriasis rebelle; dans la seconde, empruntée à Winiwarter, la dermatite érythémato-bulleuse fut limitée aux deux mains.

Rash (1) rapporte le cas d’un malade qui, à la suite de l’absorption, pendant deux jours consécutifs, de 9 gouttes de liqueur de Fowler, eut des bulles très volumineuses siégeant aux mains, aux pieds, aux genoux, à la poitrine et dans le dos.

Les ulcérations se produisent soit à la suite d'une éruption pustuleuse, soit d’emblée. J’ai déjà eu, Messieurs, à vous dire quelques mots de ces ulcérations qui surviennent surtout chez les individus qui manipulent les préparations arsenicales. Elles ont pour siège les mains ou les points où l’ouvrier porte les mains, particulièrement le front et la verge. Ces ulcérations ont parfois été prises pour des chancres.

Tardieu (2) cite l’observation d’un ouvrier qui broya environ trois quintaux d’arsenic en deux jours. Malgré les précautions prises, le second jour il eut de fréquentes envies d’uriner, puis il eut des vomissements glaireux et teintés de sang. Le lendemain, la respiration était pénible et il y avait une sensation de picotement sur toute la peau. Bientôt survint un gonllement avec douleur insupportable de la verge; il y avait des boutons sur les mains, les poignets, le

(1) Rash, Dermatoses d’origine arsenicale ( Annales de dermatologie , 1893, p. 130).

(2) Tardieu, Étude médico-légale et clinique de l’empoisonnement , 1875, p. 448.

APPAREIL CUTANÉ

front, en même temps qu'une tuméfaction douloureuse des avant-bras et des mains. Le visage était couvert de pustules.... Malgré cet état alarmant, le malade guérit.

A la suite de traitements prolongés par l’eau du Mont- Dore, Bertrand a signalé l’apparition de furoncles en diverses parties du corps.

g. OEdème. — C’est certainement, Messieurs, un des accidents les plus constants de l’intoxication par l’arsenic. On le trouve signalé à la suite de la médication arsenicale, aussi bien que dans les observations d’empoisonnement.

Le plus souvent ce sont les paupières qui sont les premières frappées par l’œdème. Dans le cours de ces leçons, je vous ai signalé à plusieurs reprises ce symptôme souvent suivi, au point œdématié, d’un piqueté hémorragique.

A Saint-Denis, presque tous les intoxiqués avaient de la bouffissure des paupières, de sorte que, lorsque nous avons visité les malades avec M. Vibert, nous pouvions reconnaître d’un simple coup d’œil, en entrant dans une maison, les personnes intoxiquées. Voyant ce symptôme si fréquent, je demandai quelques jours plus tard, à un professeur de l'hôpital Saint-Louis, mort depuis, si, pendant les longues années qu’il avait manié thérapeutiquement les préparations arsenicales, il avait noté ce symptôme : « Jamais ! » me répondit-il. Cependant, Messieurs, quelques recherches m’ont permis de voir que Fovvler lui-même, il y a plus d’un siècle, avait signalé la fréquence, sous l’influence de la médication arsenicale, de la bouffissure du visage et principalement des paupières.

L’œdème, bien que ce soit au visage qu’il soit le plus fréquent, peut envahir d’autres parties du corps. Dans l’observation de l’ouvrier qui avait broyé plusieurs quintaux d’arsenic, il siégait, en même temps qu'à la face, aux mains et aux avant-bras; on l’a signalé souvent aux pieds, mais le cas le plus curieux qui soit venu à ma connaissance est celui qui me fut signalé lors de l'enquête que j'ai faite au Havre

94 INTOXICATION PAR L’ARSENIC

à l'occasion de l'affaire Pastré-Beaussier. Un sieur Maillot, jardinier du pharmacien Decarnp, vint, quelques jours après la mort de ce dernier, à la pharmacie et but deux verres de vin; il eut des vomissements, des évacuations alviries, et, avant même d’avoir pu rentrer chez lui, il présenta un œdème des cuisses et des bourses si considérable qu il fallut, pour le coucher, couper son pantalon.

h. Sueurs. — Dans l'intoxication aiguë et subaiguë, on note des sueurs abondantes. L arsenic pris à dose médicamenteuse augmente-t-il la sécrétion sudorale ? La plupart des auteurs sont très affirmatifs et pensent que l'augmentation de la sueur joue un certain rôle dans la production des manifestations cutanées de l’intoxication arsenicale. Dana a signalé le cas d'une femme de quarante-cinq ans qui, sous l’influence d’un traitement par la liqueur de Fowler qui dura trois mois, avait une transpiration continuelle des pieds et des mains. Un peu plus lard, elle eut de l’œdème périmallêolaire et une éruption de taches bronzées.

La transpiration, soit de la plante des pieds, soit des pieds en totalité, a été notée par M. Bordas, dans l'intoxication par les bières anglaises. Ces sueurs locales avaient été signalées au cours des diverses épidémies d’acrodynie.

Dans l’épidémie, due aux vins, d’Hyères, le Dr Dubrandy a signalé que deux de ses malades se plaignaient de transpirations dont l’odeur alliacée leur était fort désagréable.

On a cherché quel était le rôle de la sueur dans l'élimination de l’arsenic. Bergeron et Lemattre (1) ont analysé la sueur d’un grand nombre de malades atteints de psoriasis et subissant le traitement arsenical : ils y ont toujours trouvé de l’arsenic.

Je vous rappellerai, pour mémoire, que Chatin avait retrouvé de l’arsenic dans la sérosité d’un vésicatoire appliqué

(Il Bergeron et Lemattre, De l’élimination des poisons par la sueur Archives générales de médecine, 6e série, 1864, t. Il, n. 173).

APPAREIL CUTANÉ

sur le thorax d’un individu qui subissait une médication arsenicale (1).

i. Mélanodermie. — La mélanose arsenicale est presque toujours consécutive à une intoxication médicamenteuse lente, par petites doses répétées. Sur 24 cas qu il a recueillis, G. Brouardel n’a trouvé qu’un fait, rapporté par Juliano Moreira, dans lequel les taches pigmentaires succédèrent à l’absorption d’une dose unique de poison. Il s’agit d une femme qui, par erreur, avala de la mort-aux-rats. Dix jours plus tard, après avoir eu une poussée érythémateuse intense aux régions plantaire et palmaire, elle présenta une pigmentation brunâtre au cou, à la poitrine, aux jambes, a l’abdomen, aux mains (2).

Vidal et Marquez ont signalé la mélanodermie dans l’épidémie d’Hyères. Parmi les intoxiqués du Havre, l'un d’eux présenta des taches pigmentaires au niveau des plis de flexion des articulations, l’autre à la face.

Lescynsky, Hafter, Hutchinson ont noté la mélanose à la suite de l'absorption prolongée de solutions arsenicales à dose thérapeutique. Richardière a vu chez une malade de dix-neuf ans, anémique, se développer une pigmentation généralisée à la suite de l'absorption de 500 gouttes de liqueur de Fowler. Il existait une coloration presque noire au niveau des aisselles, du cou, de la nuque et des doigts (3). Mathieu a donné des soins à un homme âgé de cinquante et un ans qui prenait de 3 à 4 centigrammes d’arséniate de soude par jour poursedonner desforces.il présenta de la pigmentation cutanée qui débuta par le cou, puis se généralisa. La teinte, très foncée sur le tronc, allait en diminuant jusqu’aux extrémités. La peau avait un aspect moucheté (4).

(1) Chatin, Journal de chimie médicale , 1847.

(2) G. Brouardel, Étude sur l'arsenicisme. Thèse de Paris, 1897, p. 88.

(3) Richardière, Pigmentation de la peau dans l'arsenicisme { Bulletin de la Société médicale des hôpitaux, 3e série, 1894, t. XI. p. 257).

(4) Mathieu, Arsenicisme chronique, pigmentation tachetée de la peau (Société française de dermatologie, 11 mai 1894).

INTOXICATION PAU L’ARSENIC

La coloration de la mélanodermie se rapproche de celle que l'on observe dans la maladie d’Addison, mais elle est un peu moins ardoisée. M. Dupoux en donne une description très exacte : « Sur un fond brun rosé se trouvent disséminées çà et là, irrégulièrement, des taches foncées, franchement brunes, rappelant assez exactement la teinte du café torréfié ou du chocolat ; ces taches sont de dimensions dilférentes, variant de la grosseur d'une petite tête d’épingle (ce sont les plus nombreuses) à celle d’un petit pois. D’autre part, se détache plus nettement encore une série d’autres taches plus claires, celles-là, que le fond sur lequel elles semblent avoir été lancées, suivant l’expression de Mathieu, comme une poignée de confetti. Ces taches claires atteignent en moyenne le volume d’une lentille, mais il y en a de beaucoup plus petites. Elles sont rarement tout à fait rondes, et leur plus grand nombre revêt une forme légèrement ovoïde, à grand axe dirigé dans le sens où la peau est ordinairement tendue (1). »

La mélanodermie se constate surtout sur les parties couvertes, de préférence aux points où il y a des frottements répétés, au niveau du cou, de l'abdomen, de la ceinture, aux plis de flexion. Quelquefois la localisation de la mélanodermie est très spéciale. Schlesinger a vu un homme chez lequel la pigmentation envahit tout le corps, sauf les mains et les pieds qui restèrent absolument indemnes.

La mélanodermie arsenicale est très lente à disparaître, même après la cessation de la médication.

j. Kératose. — Elle s’observe presque exclusivement à la paume des mains et à la plante des pieds.

Voici, d’après Dupoux, qui a observé de très près un malade atteint de cette affection, comment se produit l’hyperkératose arsenicale. « Elle s’établit peu à peu, débute par les mains et se manifeste tout d’abord par une

(1) Dupoux, Accidents de la médication arsenicale interne. Thèse de Paris, 1900, p. 89.

APPAREIL CUTANÉ

foule de petites taches transparentes et qui semblent être vues à travers l’épiderme. Bientôt ces taches font saillie et l'on peut les percevoir par le toucher. A jour frisant, la paume de la main reproduit assez bien alors l'aspect moucheté et pommelé de la mélanodermie arsenicale. Mais il n’y a généralement pas de pigmentation anormale; l’épiderme épaissi prend la coloration cornée des callosités ordinaires, et représente le fond; les petites élevures transparentes qui semblent faire saillie sous cet épiderme épaissi représentent les taches claires.»

De même que la mélanodermie, la kératose est une lésion de l'intoxication chronique et, d’ordinaire, ne se produit que tardivement.

Les auteurs ont souvent rapporté des cas d’hyperkératose arsenicale. Hardaway a observé un épaississement considérable de l’épiderme des faces palmaire et plantaire chez un jeune homme de vingt-huit ans, qui prit, pendant trois ans, quatre g-outtes de liqueur de Fowler par jour (1). Mathieu a présenté à la Société de dermatologie un malade atteint de cet.te affection ; depuis vingt ans, sous le prétexte d’augmenter ses forces et de soigner une laryngite chronique, il prenait par jour de 3 à 4 centigrammes d'arséniate de soude (2). Ullmann a observé une malade de trente-huit ans présentant de lakératose accompagnée d’h yperhidrose ; elle avait pris G grammes d'arsenic en sept ans (3).

Dans l'épidémie occasionnée par les bières anglaises, l'hyperkératose a été fréquemment observée, soit sous forme de petites masses écailleuses isolées, soit sous l'aspect de masses plus ou moins épaisses sur certaines proéminences. Dans ces cas, les durillons déjà existants prenaient un volume considérable.

(1) Hardaway, Keratosis of the palms and the soles (The Brit. med. Journ., 1893).

(2) Mathieu, Arsenicisme chronique; pigmentation tachetée de la peau ; hgperkératose palmaire et plantaire {Bulletin de la Société de dermatologie et de syphiligraphie, 1894, p. 138).

(3) Ullmann, Annales de dermatologie , 1898, t. IX, p. 481.

P. Brouardel. — Les Intoxications. 7

INTOXICATION PAR L’ARSENIC

En général, la kératose arsenicale se limite aux faces palmaire et plantaire. Cependant, Dubreuilh l’a signalée sur les faces latérales des doigts, et üeyer a observé des productions cornées siégeant au niveau des fesses (1). En Angleterre, Bordas a vu des plaques cornées envahissant les espaces interdigitaux, la face dorsale de la main et même les articulations de la cheville et des poignets.

La desquamation se fait par larges plaques, la plante des pieds et le creux de la main deviennent rouges et secs, sans production cornée.

La connaissance de la kératose arsenicale est de date relativement récente. Cependant, Messieurs, elle avait été bien observée par tous les auteurs qui, dans la première moitié du xixe siècle, avaient étudié les différentes épidémies d’acrodynie qui frappèrent plus de 40 000 personnes à Paris (2). «L’épiderme, dit Vidal, s’épaississait notablement aux mains et aux pieds, surtout vers la pulpe des doigts, autour des ongles et quelquefois au niveau des . articulations des membres. Il se détachait par lambeaux et Cayol en montrait à ses leçons des fragments qui avaient la largeur de la main. Chomel vit tout l’épiderme d’un mamelon se détacher sous forme d’une petite calotte... Ce travail de desquamation était favorisé par des sueurs locales, bornées aux pieds et aux mains, abondantes, irrégulières, quelquefois périodiques, affaiblissant les malades; et même dans les cas rares où elles étaient générales, ne se rattachant à aucun mouvement fébrile. » On ne saurait donner une plus rigoureuse description de la kératose arsenicale, et tous ces faits nous prouvent que la maladie épidémique décrite sous le nom d 'acrodynie n’était autre chose qu’un empoisonnement arsenical lent méconnu.

k. Cheveux, poils, ongles. — Je vous ai dit, Messieurs,

()) Geyer, Archiv für Dermatologie und Syphilis, 1898, p. 221.

(2) Vidal, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Article Acrodynie, p. 659.

APPAREIL CUTANÉ

que 1 arsenic passe pour avoir une action particulière sur le système pileux et que les maquignons et les cochers d'Autriche en font prendre à leurs chevaux dans le but de leur donner un poil brillant, agréable à l’œil; de même, les arsenicophages, en même temps qu’ils espèrent acquérir de l’embonpoint et se rendre plus agiles, veulent, surtout les femmes, embellir leur chevelure.

En France, l’arsenic n’a pas produit d’aussi heureux résultats, et nombreux sont les exemples dans lesquels une médication arsenicale a occasionné une alopécie plus ou moins complète. Richon en cite plusieurs exemples (i). Rash a vu survenir la chute des cils, des sourcils, des poils de l’aisselle et du pubis à la suite d’un traitement arsenical de longue durée. Y. Fournier rapporte l’observation d’un malade qui, à la suite d’un traitement de quatre mois par le cacodylate de soude, a perdu sa barbe, ses cheveux et les poils du pubis.

M. Lancereaux a publié une observation qui est l’inverse de celles signalées par les auteurs précédents. Il eut 1 occasion de soigner une fillette de treize ans qui présentait un état fébrile rappelant celui de la fièvre continue, et ce n’est qu’après plus d’un mois, quand parut la paralysie, que le diagnostic d’intoxication arsenicale put être fait.

Quand M. Lancereaux vit cette fillette, il remarquaqu’elle avait les jambes couvertes de poils, mais il n’attacha aucune

importance à ce symptôme. L’année suivante, il eut l’occasion

de revoir sa malade pour une affection absolument étrangère à celle pour laquelle il avait été appelé la première fois, et «il constata sur les jambes des poils longs et touffus qui masquaient les téguments, à la façon dont les cheveux masquent le cuir chevelu d’un enfant ». Celte hypertrophie du système pileux, qui, du reste, ne fut que passagère, avait pour siège exact les parties qui avaient été atteintes de paralysie.

(1) Richon, De l action dynamique des préparations arsenicales et de leur emploi en thérapeutique. Thèse de Strasbourg, 1863.

Les on les sont souvent touchés dans 1 intoxication chronique, soit qu’ils deviennent durs, épais et se recourbent en griffe, soit, au contraire, qu ils s’amincissent et deviennent cassants.

Dans l’épidémie d’Hyères par le vin arsenical, le D' Dubrandy a vu, chez plusieurs malades, survenir la chute spontanée d’un ou plusieurs ongles, qui ont repoussé depuis.

Dans l’épidémie de Manchester, les lésions unguéales ont été fréquentes. M. Bordas a remarqué que les troubles trophiques frappant les ongles avaient disparu dès qu’avait cessé l’intoxication. Quand les malades ne buvaient plus de bière arsenicale depuis un certain temps, on constatait une élévation blanche qui coupait transversalement l’ongle. La partie située près de la matrice était normale, tandis que celle qui était située au delà de la ligne transversale et correspondait à la période d’intoxication était plus blanche, moins épaisse, comme ramollie vers le bord libre et extrêmement facile à briser.

Quelle conclusion tirer de ces faits? L’arsenic, quel que soit son mode d’introduction, est éliminé par les éléments de nature épidermique ; aussi voyons-nous la peau, les productions épidermiques, poils et ongles, et tous les épithéliums qui concourent à l’élimination, plus ou moins frappés par l’intoxication.

5° Troubles circulatoires. Sang.

Les troubles des fonctions de l’appareil circulatoire peuvent porter sur toutes ses parties, contenant et contenu :

1° Cœur. — Le muscle cardiaque est touché dès le début de l’intoxication, et dans la forme subaiguë les évanouissements, les syncopes sont fréquents. Dans le suicide du duc de Praslin, ce fut la rapidité avec laquelle survinrent les

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