PHOSPHORE BLANC
Quelle est la quantité d’allumettes nécessaire pour déterminer la mort? Tardieu (i) rapporte « qu’une jeune fille, entraînée au suicide par désespoir, fit tremper dans une tasse de café chaud pendant sept à huit minutes seulement l’extrémité phosphorée de cent allumettes. La faible partie de la pâte dissoute suffit pour déterminer des accidents d’empoisonnement très graves, heureusement conjurés par des soins donnés au moment même de l’accident, mais la guérison n’était pas complète au bout de huit jours. Ajoutons que les allumettes qui avaient servi à commettre le suicide conservaient presque toutes encore la propriété de s'enflammer par le frottement et n’avaient, par conséquent, perdu qu'une partie peu considérable de la pâte vénéneuse ».
E. Fabre a rapporté un cas où la pâte de soixante allumettes a amené la mort en trois jours, tandis que dans un autre cas trois mille ont été employées et n'ont déterminé la mort qu’après six jours.
M. Pouchet pense que cinquante allumettes, dont chacune contient environ un demi-milligramme de phosphore par tôle, sont suffisantes pour entraîner la mort.
Chez les enfants, la dose toxique serait beaucoup moins forte. Roussin (2) a vu un garçon de quatorze ans intoxiqué par vingt allumettes et Sonnenschein a rapporté qu'un enfant de cinq semaines serait mort après avoir avalé une seule tête d’allumette (?).
Messieurs, vous vous souvenez qu’en vous parlant de la dose d’arsenic nécessaire pour entraîner la mort j’ai longuement insisté sur l’extrême variabilité des doses ayant occasionné des accidents. Pour l’empoisonnement par les allumettes chimiques, les variations sont encore plus considérables, et à ces immunités relatives on peut attribuer plusieurs causes.
Quand on veut se tuer, il est permis d’avoir quelques hésitations, et il est des personnes qui, une fois que le breu-
(1) Tardieu, Étude médico-légale sur l'empoisonnement, 1875. p, 459.
(2) Roussin, in Tardieu, Étude médico-légale sur V empoisonnement .
INTOXICATION PAR LE PHOSPHORE
vagc empoisonné est préparé, l’abandonnent pendant quelques heures et même quelques jours, de sorte que le phosphore s’oxyde en grande partie. Acôté de ces hésitants, il y a des gens trop pressés qui, comme la jeune fille dont Tardieu rapporte l’histoire, ne donnent pas à la dissolution le temps de s’accomplir. Enfin, il en est d’autres qui laissent déposer le produit de la macération et décantent, de sorte que la plus grande partie du poison reste au fond de la tasse.
L’empoisonnement peut être accidentel : une dame s’aperçoit <{ue le thé qu’elle boit a un goût désagréable ; elle examine la théière et y trouve une dizaine d’allumettes; une enquête est ouverte : elle démontre que la théière était restée ouverte dans la cuisine au-dessous de la boite contenant les allumettes ; accidentellement, quelques-unes étaient tombées dans la théière.
Vous savez, Messieurs, que les enfants ont l'habitude de porter à la bouche et de mâchonner tout ce dont ils peuvent s’emparer; plusieurs accidents en ont été la conséquence ; or, il y a quelques années, des marchands de bonbons avaient eu l’idée de mettre en vente des sucreries alfectant la forme et l’apparence d’allumettes, qui étaient enfermées dans des paquets semblables à ceux des allumettes véritables. Nous avons cru bien faire en sollicitant l’interdiction de la vente de ces bonbons, qui pouvaient, pour les enfants, occasionner de déplorables erreurs.
Le danger, c’est le phosphore blanc, et c’est surtout sa diffusion par les allumettes chimiques. Dès 1861, le Comité consultatif d’hygiène demanda la prohibition du phosphore blanc dans la fabrication des allumettes. Cette question fut bien des fois discutée, soit au Comité consultatif d'hygiène, soit à l’Académie de médecine; toujours on se heurta à l'inertie des pouvoirs publics, parce que la substitution des allumettes dites au phosphore amorphe à celles fabriquées avec du phosphore blanc occasionnait une légère augmen-