PATE PHOSPHORÉE
tation du prix de revient. En 1805, on nous disait encore à l’Académie de médecine « que, dans l’état actuel de l’industrie et du commerce, la suppression du phosphore blanc était radicalement impossible ». Deux ans plus tard, le phosphore blanc était supprimé dans la fabrication des allumettes, et cependant elles s’enflamment aussi bien que par le passé et ne sont [dus dangereuses.
2° Phosphore rouge.
Le phosphore rouge, vous ai-je dit, n’est pas toxique. Mackensie en a fait prendre 5 grammes à des chiens qui n’en ont été nullement incommodés. Cependant, Neumann, en 1880, a intoxiqué des chiens en quelques heures, en leur injectant dans les veines du phosphore rouge.
Par la voie digestive, le phosphore amorphe est donc absolument sans danger.
Du reste, les allumettes dites suédoises ne sont pas enduites, ainsi qu’on le pense, d’une pâte au phosphore rouge ; il n’y a de phosphore rouge que sur le frottoir spécial sur lequel on les enflamme.
3° Pâte phosphorée.
Les propriétés extrêmement toxiques du phosphore blanc le font employer à la préparation d’une pâte destinée à détruire les animaux nuisibles. En vertu d'un arrêté ministériel du 28 mars 1848, la pâte phosphorée doit avoir la composition suivante :
Phosphore 1 gramme.
Eau 20 grammes.
Farine 20 —
Suif 20 —
Huile d’œillette 10 —
Sucre en poudre 14 —
On a pensé à la nécessité d’une réglementation, parce que,- dans le nombre des pâtes phosphorées employées, on
INTOXICATION PAR LE PHOSPHORE
en avait trouvé qui contenaient jusqu a 2 grammes de phosphore pour 100. Actuellement, les pâtes usitées ne dépassent guère la proportion indiquée par l’arrêté ministériel, parce que, s’il y a une quantité de phosphore plus grande, le goût alliacé est trop fort et les animaux n'en veulent pas manger.
J’ai trouvé signalé dans Tardieu (1) que l’emploi de la pâte phosphorée pour empoisonner les animaux nuisibles pouvait devenir l’occasion d’accidents pour des animaux carnivores utiles : le cadavre de l’animal empoisonné serait à son tour le véhicule du poison. Tardieu ne cite aucun exemple à l’appui, et je n’en connais pas non plus. C’est un point qui reste à éclaircir.
Empoisonnement thérapeutique.
a. Préparations phosphorées. — Presque dès sa découverte, le phosphore fut utilisé en médecine, pour le traitement de l’épilepsie, de la démence et des fièvres putrides. Aujourd’hui, on ne l’emploie plus guère que dans le rachitisme, où il est administré à des enfants qui sont, plus encore que les adultes, sensibles à cette intoxication ; dans l'ostéomalacie, maladie rare et à l'occasion de laquelle je ne connais pas d’accidents; dans les maladies de la moelle, Dujardin-Beaumetz, Guéneau de Mussy, Dclpeuch et Ferrand ont obtenu quelques succès par la médication phosphorée. Enfin, Messieurs, le phosphore a passé pour réveiller les sens endormis, et les pilules de Zadig , auxquelles Daudet fait allusion dans les Rois en exil, seraient un aphrodisiaque puissant, capable de rendre aux vieillards la vigueur de leurs jeunes années.
La préparation la plus employée est Y huile phosphorée , solution d’un gramme de phosphore dans 1000 grammes d’huile, suivant la prescription du Codex. Dans la pratique
(1) Tardieu, Étude médico-légale sur l’empoisonnement, p. 429.
EMPOISONNEMENT THÉRAPEUTIQUE
médicale, on associe parfois le phosphore à l’huile de foie de morue. Or, dans le Codex, il n’existe pas de formule d’huile de foie de morue phosphorée, et, sauf indications spéciales du médecin, le pharmacien peut se croire autorisé à préparer de l’huile de foie de morue phosphorée au millième. C’est là, Messieurs, une préparation extrêmement dangereuse ; aussi M. Comhv demande-t-il, avec raison, que, dans la nouvelle édition du Codex, la formule actuelle de l’huile phosphorée soit remplacée parune autre dix fois moins forte (1).
Le phosphurc de zinc a été particulièrement vanté par Delpech; il est usité, sous le nom de pilules de Vigier, à la dose de i à 5 milligrammes. Il doit toute son action au phosphore qu’il contient, soit un huitième. Ce sel est, paraît-il, facilement décomposnble par le suc gastrique.
~L'éther phosphore est maintenant à peu près abandonné.
b. Mode d'emploi de l’huile phosphorée. — C’est en 1884 qu’un médecin de Vienne, Kassowitz, introduisit le phosphore dans la médication antiscrofuleuse; il publia 500 observations de guérison ou d’amélioration notable d’enfants rachitiques. Billroth l’administra dans la scrofule à la dose journalière de 2 à 3 milligrammes. Monti (de Vienne) l'employa sans inconvénient, affirme-t-il, aune dose journalière beaucoup plus forte : il donna 7 milligrammes pendant trois semaines à un enfant de seize mois.
Lop (de Marseille) préconise la dose d’un milligramme par jour pour les enfants rachitiques entre seize mois et quatre ans et demi.
Je ne vous eng-ag-e pas à suivre ces exemples.
Je puis vous signaler deux accidents mortels occasionnés par l’huile de foie de morue phosphorée administrée comme médicament antiscrofuleux.
(1) Comby, Les médicaments chez les enfants, 1898, p. 487.
INTOXICATION PAR LE PHOSPHORE
Un jeune enfant, présentant les symptômes ordinaires d’une intoxication par le phosphore, est amené dans un service médical de l’hôpital Trousseau. L’enfant meurt et l’analyse chimique des organes, pratiquée par l'interne en pharmacie du service, révèle la présence du phosphore dans les viscères. Le médecin consigna ces faits dans un rapport. Des poursuites furent engagées et je fus commis avec M. Ogier. Voici quel fut le résultat de notre enquête. L’enfant scrofuleux était certainement mort intoxiqué par le phosphore. Il était depuis longtemps soigné dans un dispensaire privé du quartier de Ménilmontant, fondé par un médecin ancien interne des hôpitaux, qui donnait gratuitement les consultations et fournissait même les médicaments aux pauvres gens qui réclamaient ses soins.
Beaucoup d’enfants scrofuleux lui étaient amenés et il les soignait par l’huile phosphorée d’après la méthode du Dr Monti (de Vienne). Le pharmacien chargé de préparer l’huile phosphorée avait même légèrement modifié la formule de Monti et n’avait pas fait la solution dans la proportion d'un gramme par litre d’huile de foie de morue. Craignant, comme un litre d'huile pèse moins de i 000 grammes, de faire une préparation toxique, il n’avait incorporé à l’huile que 60 centigrammes de phosphore par litre, ce qui donne une solution beaucoup moins active que celle préconisée par Monti.
L’enfant qui avait été transporté à l’hôpital Trousseau et était mort intoxiqué avait absorbé en cinq jours 10 milligrammes de substance active.
Le médecin de l’hôpital avait eu le tort — il l’a du reste reconnu et en a exprimé ses regrets à l’audience — de se laisser entraîner par son diagnostic et de ne pas avoir cherché à connaître la cause de l’intoxication, avant de rédiger son rapport. Car, même le malade étant mort des suites du traitement, le médecin se trouvait couvert, et par une série de cures dans lesquelles il n’avait observé aucun symptôme fâcheux, et par l’opinion du Dr Monti, qui occupe
EMPOISONNEMENT THÉRAPEUTIQUE. 187
une situation très honorable parmi les médecins de Vienne et qui, sur 2000 cas, n’avait trouvé aucun inconvénient à l’administration de ce médicament, même en solution plus concentrée.
L 'affaire vint devant le tribunal, qui eut quelque peine à admettre nos conclusions, mais finit cependant par acquitter notre confrère.
J’ai été appelé avec le Dr Vibert, il y a quelques années, à donner mon avis sur le cas suivant: Un médecin, ayant à soigner un jeune scrofuleux, libella une ordonnance dans laquelle il prescrivait de l’huile phosphorée : l’enfant guérit ou, tout au moins, fut considérablement amélioré. Le frère de ce jeune homme étant aussi scrofuleux, le médecin du collège lui ordonna l’année suivante de l’huile phosphorée. Le médecin, pensant que le pharmacien se reporterait à son ordonnance précédente, eut le tort de n’écrire sur le cahier de visite que la mention huile phospliorée, sans mentionner le titre de la solution de phosphore dans l’huile. Or, dans la petite ville où survint cette intoxication, il existe deux pharmaciens et, afin d’éviter toute jalousie, le pharmacien du collège est changé chaque année. La seconde ordonnance fut portée au pharmacien qui n’avait pas exécuté la première : il fit une solution au millième ou, plutôt, une solution d'un gramme de phosphore pour un litre d’huile, ce qui donnait 940 milligrammes pour 1000. Nous compterons, pour plus de facilité, un gramme. D’après les formulaires, la cuillerée à soupe contient 12 grammes d’huile. Or, le jeune collégien de dix ans était mort après avoir pris quatre cuillerées d’huile phosphorée, soit 48 grammes d’huile contenant en solution 48 milligrammes de phosphore.
La dose était-elle trop élevée? D’après les tables de Gaubius, la dose pour un adulte étant 1, la dose pour un enfant de sept à treize ans est de un demi. Avec la formule de Young, on obtient pour un enfant de dix ans la dose à peu près semblable de O'1', 45. Or, la plus petite dose
INTOXICATION PAR LE PHOSPHORE
mortelle pour l’adulte est de 50 milligrammes ; elle serait donc de 25 milligrammes pris en une fois pour un enfant de dix ans. Mais la plus petite dose mortelle concerne presque toujours des cas exceptionnels' et, en réalité, le phosphore est souvent toléré à des doses beaucoup plus élevées. Billroth l’a prescrit à la dose de 2à3 centigrammes et Monti a pu administrer sans inconvénient une dose journalière de 7 milligrammes de phosphore pendant trois semaines à un enfant de seize mois. Dans les cas de Jaksch, la plus petite dose mortelle est de 15 centigrammes. Cependant, Robert a vu une intoxication grave avec 15 milligrammes. Dans notre consultation médico-légale, nous ajoutâmes que cet enfant, né de parents consanguins, était de complexion très délicate, qu’un de ses frères était mort de méningite tuberculeuse et que lui-même, dans les derniers mois de son existence, avait présenté des troubles convulsifs des gdobes oculaires qui avaient pu être causés par des tubercules latents que, à l’autopsie, l’examen incomplet du cerveau n’avait pas permis de reconnaître. Enfin cet enfant ôtait atteint d’un embarras gastrique avant l’ingestion de l’huile phosphorée. Il avait présenté des symptômes identiques à ceux de l’ictère grave. Malgré ces lacunes de l’autopsie, malgré notre consultation, qui concluait que la preuve de l’empoisonnement mortel ne pouvait être faite d’une façon certaine, le médecin et le pharmacien furent condamnés (1).
Le phosphore, quelle que soit la préparation employée, est un médicament dangereux, d’autant plus que nous ne possédons aucune donnée nous permettant de prévoir la possibilité d'un accident. Il ne faut pas oublier, et Trousseau et Pidoux l’avaient déjà constaté, que le phosphore, bien supporté pendant un certain temps, peut provoquer
(1) P. Brouardel et Vibert, Inculpations d'intoxication par l’huile de foie de morue phosphorée ( Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 3e série, 1899. t. XLII, p. 113).
EMPOISONNEMENT THÉRAPEUTIQUE
la mort subite sans que, à un moment donné, la dose ait été augmentée. Dans ce cas, il n'y a pas seulement accumulation du toxique dans l’organisme, mais accumulation d’action. En effet, dans les autopsies consécutives à des empoisonnements de ce genre, on trouve les lésions de l’intoxication phosphorée chronique : dégénérescence graisseuse du foie, des reins, des muscles, particulièrement du muscle cardiaque, qui, ne pouvant se produire subitement, prouvent bien que le début de l’action toxique a notablement précédé le moment de la mort.
Dans un cas rapporté par Gubler, un malade prit pendant vingt jours des pilules de phosphure de zinc, sans ressentir le moindre trouble, et ce n’est que quelques jours après la cessation de la médication que survinrent les accidents d'intoxication.
c. Doses thérapeutiques et doses mortelles. — Au début, on employa le phosphore à des doses excessives. Alphonse Leroy (1) prescrivit à un malade atteint d’une fièvre pernicieuse 10 centigrammes de phosphore fondus dans une cuillerée d’huile de lin mêlée à un looch. Cette dose de médicament fut absorbée en vingt-quatre heures et ce remède fut réitéré six fois en l’espace de sept jours. Ce médecin en absorba lui-même 15 centigrammes avec de la thériaque sans en éprouver d’elfets toxiques. Cependant, un peu plus tard, Leroy devint plus prudent et il pensa qu'un quart de grain de phosphore par jour — soit une dose de 13 milligrammes et demi — est une quantité suffisante.
Le formulaire des hôpitaux militaires français donne 1 centigramme par jour comme limite de la dose thérapeutique du phosphore. Les formulaires belges et allemands donnent comme dose journalière 5 milligrammes par prises de 1 milligramme au maximum (2).
(1) Leroy, Observations sur le phosphore ( Gazette de santé, 29 août 1779).
(2) Cau, De la toxicité du phosphore. Thèse de Paris, 1901.
INTOXICATION PAR LE PHOSPHORE
Quelle est la dose mortelle? Messieurs, elle est très variable, si ou la déduit des observations relatées. Lewin, Jaksch (de Prague) ont vu survenir la mort avec des doses de 10 centig'rammes. Brullé cite une observation du Dr Worbe d’après laquelle un individu serait mort en sept jours, après avoir absorbé 12 centigrammes de phosphore. Ces doses sont faibles; cependant, il est certain que 15 centigrammes peuvent entraîner la mort et qu'avec 50 centigrammes la mort serait à peu près certaine.
Tardieu a signalé la mort d’une personne qui avait absorbé le phosphore de GO tètes d'allumettes; chaque tête contenait un demi-milligramme de phosphore. Roussin a vu survenir la mort chez un jeune homme de quatorze ans, à la suite de l’absorption d’une dose de 1 centigramme. Enfin, Messieurs, je vous ai déjà signalé le cas, rapporté par Sonnenschein, d’un enfant de cinq semaines qui serait mort après avoir mâchonné le bout d’une allumette.
Dans les deux cas d’intoxication médicamenteuse que je viens de vous signaler, l’enfant mort à l’hôpital Trousseau avait absorbé en cinq jours 10 milligrammes de substance active, et celui âgé de dix ans mort à Ronfleur en avait pris au maximum 48 milligrammes.
Un pharmacien absorba, dans un but expérimental, le premier jour 0gl',06 de phosphore, le deuxième 0gr,12, le troisième 0Br,18. C’est seulement alors qu’est survenue l’issue fatale.
Dans tous les traités de toxicologie, on cite un cas, rapporté par Hugounenq, dans lequel 5 centigrammes de phosphore auraient entraîné la mort; j’ai cherché et j’ai trouvé qu’il s’agit d’une observation publiée par Martin Magron, concernant un enfant atteint de méningite, auquel on administra du phosphore et qui mourut. Reste à savoir quelle a été l’influence de la maladie sur ce dénouement.
Vous le voyez, Messieurs, les variations sont grandes et, si des doses même inférieures à 10 centigrammes ont pu
EMPOISONNEMENT THÉRAPEUTIQUE
occasionner la mort, on a signalé des cas dans lesquels l'ingestion de 50 et même 75 centigrammes de phosphore a été suivie de guérison.
Jaksch (de Prague) a eu l’occasion de soigner à sa clinique, entre les années 1885 et 1893, quarante cas d'intoxication phosphoréc. Ce nombre peut vous étonner, mais il s’explique par ce que, dans certaines contrées, le phosphore est considéré comme un puissant abortif. Lewin rapporte qu’en Suède, de 1873 à 1880, on a constaté 010 avortements ou tentatives d’avortement par absorption de phosphore. Voici la statistique fournie par Jaksch (1) :
Dose. Guérisons. Morts.
üe>',75 1 »
0sr,30 1 2
0tf'\25 3 3
0sr.20 3 5
0sr.15 3 2
0er,10 5 1
0sr,05 6 »
0sr,025 » 1
0sr,075 1 »
Total
Dans uircas, on n’a eu aucune donnée, ni sur la dose, ni sur le résultat. Le sexe et l’âge des intoxiquées montrent bien qu’il s’agit le plus souvent de tentatives d'avortement :
Age.
16 à 19 ans
Nombre
des
intoxications
Il est évident, Messieurs, qu’il est absolument inadmissible qu'un individu assimile 75 centigrammes de phosphore et guérisse. Là comme pour l’intoxication par l'arsenic,
(1) Jaksch, Die Vergiftungen, Wien, 1897, p. 106 à 1.30. Yoy. pièce n° 7.
INTOXICATION PAR LE PHOSPHORE
il faut l'aire une distinction entre la dose ing’érée et la doseconservée. Du reste, en relisant attentivement les observations de Jaksch,j’ai pu me convaincre que, dans presque tous les cas, il y avait eu évacuation de la substance toxique par des vomissements soit spontanés, soit provoqués plus ou moins tardivement. Plus le temps qui sépare l’ingestion des vomissements est long-, plus les accidents sont graves. Ainsi, dans le cas où la mort est survenue après l’ingestion de 25 milligrammes de phosphore, la personne s’était endormie aussitôt après l’ingestion et les douleurs stomacales et les vomissements ne s’étaient produits que cinq heures plus tard, alors que la totalité du poison devait être absorbée.