‹ Les intoxicationsChapitre 6 sur 116 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

L’empoisonneur avait cependant reçu des instructions ti'ès précises: Charles de Navarre, qui semblait fort bien connaître ce poison, lui avait indiqué qu’il trouverait de l’arsenic à Pampelune, à Bordeaux, a Bayonne et par toute les bonnes villes « ès hostels des apothicaires » et lui avait dit l’usage qu’il en devait faire : « Prends de cela et fais-en de la poudre. Quand tu seras dans la maison du roi, du comte de Valois son frère, des ducs de Berry, Bourgogne et Bourbon, tiens-toi près de la cuisine, du dressoir ou de quelques autres lieux où tu verras mieux ton point, et de cette poudre mets ès potages, viandes et vins, au cas que tu pourrais le faire pour ta sûreté; autrement ne le fais point. »

Au xve et au xvic siècle, le poison régna en maître en Italie : c’est l’époque des Borgia. Le pape Alexandre VI empoisonnait les cardinaux qui lui portaient ombrage pour s’en débarrasser et ceux qu’il comptait au nombre de ses amis pour en hériter. Il trouva la mort en voulant empoisonner le cardinal Corneto: le domestique se trompa et versa au pape et à son fils le vin empoisonné destiné au convive. La substance toxique employée par les Borgia était l'orpiment.

On se servait également de Xacqua Toffana ou acquelta di Napoli, qui était composée d’acide arsénieux dissous dans de l’eau distillée de cymbalaire, solution à laquelle on ajoutait de l’alcoolat de cantharides. C’est à l’aide de cette eau que plusieurs jeunes femmes tirent périr leurs maris avec lesquels elles vivaient en mauvaise intelligence. La femme qui avait procuré le poison, vendu dans de petites fioles étiquetées Marina di S. Nicolas di Bari , et quatre des empoisonneuses subirent la peine capitale. La Toffana, (pii, après avoir habité Palerme, s’était retirée dans un couvent, fut soumise à la torture et avoua avoir donné avec ce poison la mort à six cents personnes, parmi lesquelles les papes Pie III et Clément XIV.

Une autre composition toxique, fort employée à cette époque, était X acquelta di Peruzia. Pour l’obtenir, on tuait

INTOXICATION PAR LARSEN1C.

un porc et, après l’avoir ouvert, on saupoudrait l’intérieur d’acide arsénieux et on l’abandonnait à la putréfaction. Les liquides recueillis étaient, paraît-il, plus toxiques que la simple solution d’acide arsénieux.

Je ne reviendrai pas sur les empoisonnements qui jettent un si triste jour sur les mœurs de la cour de Louis XIV ; je les ai étudiés dans tous leurs détails (1). Je vous rappellerai seulement que, de 1666 à 1672, la marquise de Brinvilliers, après avoir essayé les poisons qui lui étaient fournis par son amant, Sainte-Croix, sur les malades qu’elle allait pieusement visiter à l’hôpital, empoisonna son père, Ant. Dreux d’Aubray, après avoir infructueusement essayé vingt-huit fois par ses. propres mains et d’autres fois par les mains d’un laquais. En 1669, elle empoisonna deux de ses frères. Jugée en 1676, la marquise avoua tous ces crimes. « Elle voulait, disait-elle, faire pour ses enfants une bonne maison » ; elle avait besoin de vivre avec honneur , c’est-àdire avec de brillants équipages et de belles parures (2). Elle fut condamnée à mort.

A cette époque, les empoisonnements devinrent tellement nombreux qu’on dut créer pour juger les coupables un tribunal spécial, et en 1679 les crimes de cette nature furent déférés à la Chambre ardente, siégeant au Palais de l'Arsenal. « Du 10 avril 1679, jour où elle se réunit pour la première fois, jusqu’au 21 juillet 1682, date où elle ferma ses portes, elle tint 210 séances, après avoir été suspendue du ifir octobre 1680 au 19 mai 1681.

« La Chambre ardente délibéra sur le sort de 442 accusés et décréta la prise de corps contre 367. Parmi ces arrestations, 218 furent maintenues; 37 prisonniers furent condamnés au dernier supplice, à la question ordinaire et extraordinaire et exécutés ; 2 moururent en prison de mort naturelle; 5 furent condamnés aux galères ; 23 furent

(1) P. Brouardel, Les empoisonnements. Paris, 1902, p. 27 à 47.

(2) Frantz Funck-Brentano, Le drame des poisons. Hachette et Cic,

Page 1