EMPOISONNEMENT PROFESSIONNEL PAR LE CUIVRE
se faire aussi par la voie digestive, quand les poussières sont assez abondantes pour se déposer dans la bouche et être dégluties avec la salive, ou quand les ouvriers mangent dans les ateliers sans avoir pris des soins de toilette suffisants ou sans avoir quitté leurs vêtements de travail.
Les cheveux des ouvriers prennent à la longue une teinte verdâtre, due non pas seulement à un dépôt de poussière, mais à une combinaison directe du métal avec le liquide sécrété par les glandes sébacées.
Les dents des ouvriers, surtout les incisives et les canines, qui sont les plus exposées au contact des poussières, présentent une coloration verte ou bleue. On a voulu voir dans la coloration de la base des dents un liséré gingival caractéristique de l'intoxication cuprique, comme le liséré de Burton est dit caractéristique de l’intoxication saturnine. 11 n’en est rien, cl M. Bucquoy a démontré qu’il n’v avait pas un liséré gingival, mais une altération du tartre et de l’émail des dents, que le nettoyage habituel de la bouche et le brossage des dents suffisent à faire disparaître. Ce nettoyage est d’autant plus utile que, sous l’influence de l’irritation due au cuivre, la gencive peut s’enflammer et il se produit, dit Bailly, « une sanie repoussante, magma infect de tartre dentaire et de sels de cuivre (1) ».
On a également décrit une colique de cuivre, caractérisée par des troubles gastriques avec saveur métallique, sécheresse de la langue et nausées, symptômes auxquels succèdent des vomissements, des coliques, des selles dvsentériformes; la peau est sèche, la soif très vive; on constate des douleurs dans le creux de l’estomac, dons l’abdomen et dans les membres, qui sont souvent le siège de crampes. M. Layet pense qu’on ne saurait attribuer au cuivre ces symptômes ; selon lui, ils seraient plus probablement dus aux substances toxiques, plomb et arsenic, que l'on trouve souvent à l’étal d'impureté dans le cuivre.
(1) Bailly, Du signe pathognomonique de l’intoxication cuivreuse { Union médicale, nov. 1873).
INTOXICATION PAU LE CUIVRE
Pour résumer, je ne saurais mieux faire que de rappeler ce qu’a dit M. Layet au sujet de l’intoxication cuprique : « 11 n’existe pas, à proprement parler, d’intoxication professionnelle par le cuivre, analogue à celle que provoque le travail du mercure, de l’arsenic et du plomb. Il n’en est pas moins vrai que le travail du cuivre, à causemême de la diversité des opinions professionnelles qu’il soulève, sous les formes différentes qu’il affecte, ne saurait être innocenté au point d’en arriver à laisser dans l’ombre toute une catégorie d’ouvriers dont l’hygiène professionnelle est cependant fort intéressante, par la simple raison que l’action nocive du cuivre n’est plus ce qu’on avait cru depuis longtemps, pour ne pas dire toujours (1). »
2U Empoisonnements cupriques imputés aux aliments.
On trouve du cuivre dans un grand nombre d'aliments, soit qu’il s’y rencontre par hasard, soit que des sels de cuivre aient été ajoutés dans un but de fraude ou pour aider à la conservation des substances alimentaires.
Dans les farines , on a trouvé jusqu’à 4 milligrammes de cuivre par kilogramme, provenant en général des supports des pignons des roues d’engrenage des moulins. Dans la fabrication du pain , certains boulangers ajoutaient à la pâte une certaine quantité de sulfate de cuivre, qui avait pour effet de permettre de faire du pain bien levé avec des farines de médiocre qualité.
Meisner, en 1817, puis Sarzeau, en 1831 et 1832 (2), avaient constaté l’existence du cuivre dans certains végétaux.
Voici quelques-uns des résultats fournis par Sarzeau :
(U Layet, Hygiène industrielle ( Encyclopédie d’hygiène et de médecine publique, liv. YI).
(2) Sarzeau, Journal de pharmacie, t. XVIII, p. 219, et t. XVI,. p. 507.
Milligrammes de cuivre par kilogramme.
Froment 4,06
Café Bourbon 8,00
Farine (le cuivre reste clans le son) 0,07
Quincjuina gris. u,00
Donny, Deschamps, Commaille et Lambert ont confirmé les résultats de ces recherches, et il est probable qu’aujourd'hui on trouverait dans le blé et le froment des quantités de cuivre plus considérables, depuis que la pratique du chaulage des grains par le sulfate de cuivre s’est généralisée.
M. Duclaux (1) a reconnu que le cacao brut et les chocolats, surtout ceux de seconde qualité, contiennent normalement des quantités souvent considérables de cuivre. Le poids de ce métal (concentré surtout dans l’épiderme de 1 amande), s élève de 5 milligrammes à 125 milligrammes par kilogramme des chocolats examinés.
Donc le cuivre existe normalement, souvent en quantité notable, dans nos aliments les plus usuels.
Les boissons alimentaires, les bières, le vin, les vinaigres, les eaux-de-vie renferment du cuivre provenant de 1 action des acides qu’ils contiennent sur les douilles, robinets ou récipients en cuivre. Ils ont été rarement l’occasion d’accidents, le goût de ces liquides étant ren du e.xtrô mement désagréable avant même que le liquide contienne une quantité toxique. On avait craint que l’emploi de la bouillie bordelaise, a base de sulfate de cuivre, dans le traitement de certaines maladies cryptogamiques de la vigne, n’entraînât l’incorporation au vin de quantités nocives de cui\ re. 11 n en a rien été, et les vins provenant des vignobles traités par cette méthode sont aussi inoll'ensifs que les autres.
Le sel de cuisine peut contenir du cuivre provenant des ustensiles employés pour l’extraction et le raffinage.
(U Duclaux, Bulletin cle la Société chimique de Paris, 1871, t XVI p. 3o.
P. Bbouahdel. — Les Intoxications.
INTOXICATION PAR LE CUIVRE
Le thé vert a été fraudé avec du sulfate de cuivre.
La teinte caractéristique du fromage de Roquefort a parfois été frauduleusement obtenue par l'introduction d’aiguilles de cuivre dans un fromage d’imitation.
Pour conserver la couleur verte des cornichons, on les fait séjourner dans des bassines de cuivre non étamé; il se forme une coloration verte, qui, si elle est agréable à l’œil, aurait, dans certains cas, compromis la santé du consommateur.
Le reverdissage des légumes de conserve a été l'occasion de nombreuses discussions au Conseil d’hygiène de la Seine et au Comité consultatif d'hygiène. Le reverdissage des légumes a pour elfet de conserver aux légumes qui ont été conservés par la chaleur leur couleur verte naturelle. Pour cela, les industriels ajoutent de 30 à 70 grammes de sulfate de cuivre pour 100 kilogrammes de conserve. Après coction, les légumes sont lavés. Dans cette opération, il se forme à la surface des légumes un albuminate de cuivre insoluble.
A la suite de discussions et de rapports dans le détail desquels je n'entrerai pas ici, le Comité d'hygiène, sur le rapport de M. Grimaux, a, le 15 avril 1889, levé la prohibition qui pesait sur la fabrication des légumes reverdis par les sels de cuivre. M. Grimaux (1) rappelait d’abord qu’aucun accident, même léger, n’avait pu être invoqué pour justifier l’interdiction; que, le cuivre se trouvant dans les fruits et les légumes à l’état d’albuminate insoluble, il pensait qu’il n’y aurait aucun danger pour la santé publique à autoriser la libre fabrication des conserves.
11 ajoutait : « Il y a deux ans, un des membres de la commission a objecté que si les conserves reverdies aux sels de cuivre pouvaient ne pas être considérées comme toxiques, du moins elles pouvaient être regardées comme nocives; les sels de cuivre, étant antiseptiques, devaient, suivant lui, empêcher la digestibilité des aliments.
(1) Grimaux, Comité consultatif d’hygiène de France, 1889, t. XIX, p. 146.
« 11 y avait donc lieu de faire des expériences à ce sujet. M. Gley a bien voulu les entreprendre dans le laboratoire de M. Richet, et il a constaté que les sels de cuivre n’empêchaient nullement la digestion des aliments. Parmi ses nombreuses expériences, j’en citerai deux seulement :
« 1° Dix grammes de haricots verts reverdis, cuits et broyés avec 10 grammes de fibrine de sang-, sont abandonnés avec 00 centigrammes de suc gastrique dans une étuve à 45° pendant quarante-huit heures : la fibrine est entièrement dissoute; quant aux haricots, ils ne sont pas attaqués; on doit l’expliquer par ce fait qu’ils sont surtout formés de cellulose.
« 2° Deux grammes de sulfate de cuivre dissous dans a0 centilitres d eau distillée sont ajoutés à GO centilitres de liquide gastrique dans lequel on place 20 grammes de fibrine de sang-. Le tout est placé à l’étuve à 45° pendant dix-huit heures; au bout de ce temps, la fibrine est entièrement dissoute.
« Ces expériences n ont pas suffi à lever les scrupules de notre collègue qui avait soulevé l’objection du pouvoir antizymotique des sels de cuivre, et il fit remarquer avec raison que les expériences précitées ne décidaient pas si les légumes reverdis étaient aussi facilement digestibles que ceux qui ne renferment pas de sels de cuivre (i).
« La question demandait donc de nouvelles expériences, qui furent faites avec un soin remarquable par M. Ogier.
« M. Ogier a reverdi lui-même au laboratoire des légumes frais et a comparé leur digestibilité avec celle des légumes non reverdis. Les expériences ont porté sur des pois et des haricots, et les essais de digestion ont été faits tantôt avec de la pepsine, tantôt avec une macération d’estomac de veau, tantôt avec du suc pancréatique ; de toutes ces expériences, M. Ogier conclut que rien n’indique que la di-
(1) Recueil des travaux du Comité consultatif d'huoiène de France 1889, t. XIX, p. 154-158.
INTOXICATION PAR LE CUIVRE
gestibilité des légumes reverdis soit moindre que celle des légumes au naturel.
« Parmi les faits que nous fournit le travail de M. Ogier, il faut retenir que la dose de cuivre métallique contenue dans les légumes reverdis du commerce est d’environ 13 milligrammes par 100 grammes, qu’à la dose de 10 milligrammes ils sont convenablement reverdis, et qu’à une dose de 40 milligrammes ils ont un goût très prononcé de sulfate de cuivre qui les rend immangeables.
« Nous vous proposons donc de répondre à M. le ministre : Le Comité est d’avis que, dans l'état de nos connaissances sur l'action nocive des sels de cuivre , il n'y a pas lieu d'interdire le procédé actuel de reverdissage aux sels de cuivre. »
Ces conclusions ont été adoptées par le Comité.
Par circulaire du 18 avril 1889, M. le ministre a levé l'interdiction.
Cependant, et j’insiste sur ce point, ce n’est pas une raison parce que l’on n’a pas d’exemple d’empoisonnement par les légumes reverdis pour qu’on les considère comme n’étant pas nuisibles. La dose de cuivre contenue dans les aliments est minime si l’on considère les aliments pris dans une journée; mais, répétée chaque jour, elle peut fatiguer l’organisme, particulièrement le rein, et, sans symptômes d’intolérance, donner lieu, au bout d'un temps plus ou moins long, à ces néphrites dont l’origine demeure si souvent méconnue (1).
Les bonbons et sucreries ne doivent pas être colorés en
(1) Bussy, Rapport au Comité consultatif d'hygiène de Fratice sur l'introduction des vases et des sels de cuivre pour la préparation des conserves de fruits et de légumes destinés à l'alimentation , déc. 1877. Recueil des travaux du Comité d'hygiène, t. VII, p. 302. — Ibkl., 30 décembre 1878, I. VIII, p. 366. — Rapport sur une pétition adressée aux ministres de l’Agriculture et du Commerce par deux fabricants de conserves de légumes, déc. 1878. — Wurtz, Ibkl., t. VII, p. 371. — Bouchardat cl Gautier, De l’emploi de certaines substances pour la coloration des produits alimentaires et des dangers qui peuvent en résulter pour la santé publique (Congrès international d’hygiène de Paris, 1878). — Pasteur et Brouardol, Rapport au Préfet de police sur les denrées alimen-
vert par des sels de cuivre, en vertu de l’article 5 de l’ordonnance du 15 juin 1802, et il est en outre interdit d’envelopper les bonbons et pâtisseries dans des papiers contenant un sel de cuivre.
Certains crustacés ont été accusés d’avoir provoqué des empoisonnements cupriques.
Les escargots ont été incriminés et l’on a prétendu que, se nourrissant de feuilles de vignes injectées au sulfate de cuivre, ils pouvaient eux-mêmes devenir toxiques. C’est peut-être vrai, quoique improbable ; vous me permettrez d’ajouter que ce mets est par lui-même d’une digestion extrêmement pénible et qu’il peut avoir provoqué des indigestions sans qu’il y ait lieu d’incriminer le cuivre.
Les moules et les huîtres auraient donné lieu à des intoxications. Mais j’émettrai les mêmes doutes que pour les escargots. Vous n’ignorez pas que souvent les mollusques consommés crus donnent lieu à de véritables intoxications dues à un poison défini, dans lesquelles le cuivre ne saurait être mis en cause.
Cependant, en ce qui concerne les huîtres, on a cherché à obtenir artificiellement la coloration verte caractéristique de l’huître de Marênnes, en les laissant séjourner dans des bassins contenant du sulfate de cuivre. M. Jaillard a trouvé 247 milligrammes de sulfate de cuivre dans une douzaine d’huîtres et, des personnes qui en avaient mangé, sept seulement avaient été gravement malades. Dans une seule huître, M. Balland a isolé de 8 milligrammes à 3mg,‘,5 de cuivre, correspondant à 12 milligrammes de sulfate de cuivre ou à 17 milligrammes d’acétate basique. Ces doses sont certainement loin d’être indifférentes.
taires verdies au moyen des sels de cuivre, déc. 1879. — Gallard, Comité d'kyyiène, 21 avril 1881, t. XI, p. 3G2. — Gallard, Ibid., 21 août 1881, t. XII, p. 270.
L’usage des sels de mercure a pris une importance considérable depuis l’antisepsie et l'on a pu craindre un moment que la généralisation de cette méthode de prophylaxie et de traitement entraînât une augrnentation considérable dans le nombre des intoxications. Heureusement, il n’en a rien été.
La toxicité des sels de mercure les a fait employer dans un but criminel dès le moyen âg’e, et c’est à une intoxication par le sublimé que l’on attribua, à tort, la mort inattendue d’Henriette d’Angleterre (i). Cependant, sans doute à cause de la saveur très désagréable des composés mercuriels, le nombre des empoisonnements par les sels de mercure est resté peu élevé et, pour une période de soixante-quinze ans, je n’ai trouvé que dix cas d’intoxication criminelle.
Au contraire, le nombre des intoxications accidentelles a augmenté dans de très grandes proportions. Dans l’industrie, elles surviennent parfois à la suite d’erreurs d’ouvriers qui, à l’atelier, avalent par inadvertance une solution toxique dont ils devaient faire usag'e pour leur travail ; le plus souvent il s’agit d’intoxications professionnelles, chez les ouvriers qui travaillent à la métallurgie du mercure ou ceux qui emploient soit le mercure métallique — doreurs, argenteurs, constructeurs de baromètres et de thermomètres, fabricants de lampes à incandescence, — soit des sels de mercure — coupeurs de poils de lapin, ouvriers travaillant au feutrag'e, tenanciers de tirs forains, bronzeurs de canons de fusil, etc.
(1) P. Brouardel, Les empoisonnements criminels et accidentels.