LÉSIONS ANATOMIQUES
existe sous la muqueuse des épanchements sanguins qui la décollent. Bientôt la muqueuse mortifiée tombe, laissant a nu la musculeuse (Charrin et Roger). Il se lorme ainsi des ulcérations mesurant de 1 à 2 centimètres en moyenne, mais qui peuvent devenir confluentes et se réunir sous lorme de plaques gangreneuses, à bords nets réguliers ou sinueux. Cette action des sels de mercure sur le gros intestin n’est pas due, ainsi qu’on l'a cru longtemps, à l'action directe du composé mercuriel sur la muqueuse ; il est aujourd’hui démontré que les lésions sont occasionnées par l’élimination du mercure par les glandes intestinales. Pour le démontrer, Grawitz, chez un chien intoxiqué avec du mercure, a isolé une anse du gros intestin qu’il lia à ses deux extrémités, de façon à interrompre le cours des matières fécales plus ou moins chargées de mercure. A l’autopsie, on trouva dans cette anse intestinale les mêmes lésions que dans les parties supérieures, ce qui prouve que le processus inflammatoire se fait par la voie sanguine (1).
Souvent on constate de l'injection et de la tuméfaction des ganglions mésentériques, et quelquefois on a noté un léger degré de péritonite, caractérisé par un dépoli de la séreuse et un épanchement de sérosité sanguinolente. Cette inflammation péritonéale semble être due au passage des microbes de l’intestin dans la cavité péritonéale à travers les parois intestinales altérées.
Le foie est beaucoup moins frappé que dans les intoxications métalloïdiques. Il existe un peu d’hypertrophie et un peu d’hépatite parenchymateuse. Jousset et Lefas (2) ont trouvé une atrophie granuleuse de quelques cellules hépatiques. En somme, les lésions sont de bien moindre importance que celles que je vous ai décrites dans l'intoxication par l’arsenic et le phosphore.
(1) Grawitz, De la attife (le l'intoxication mercurielle (Deutsche med. Wochenschr., 1888, n° 3. — Forschritle der Med., 1888, p. 78o).
(2) Jousset et Lefas, Fur quelques lésions produites par l’intoxication expérimentale par le calomel (Archives de médecine, 1901, p. 173).
II. Reins. — Les reins sont profondément altérés. L’atmosphère celluleuse qui les entoure est le siège d’une fluxion œdémateuse qui acquiert parfois le volume des deux poings. Ils sont pâles, blancs, très mous; dans certains cas, ils sont presque fluctuants, et donnent à la main qui les presse l’impression d’une collection liquide entourée d’une mince membrane. Leur volume est très augmenté ; ils pèsent jusqu’à 400 et même 450 grammes, au lieu du poids moyen de 170 grammes. La capsule se détache facilement, les étoiles de Verheyen ne sont pas apparentes. L'apparition des lésions rénales est très précoce, car Klemperer (i) a trouvé, chez des animaux intoxiqués avec du sublimé, des ecchymoses rénales et un trouble de l’épithélium sécréteur après une survie de dix heures seulement.
A la coupe, on trouve le parenchyme gonflé, saillant ; la couche corticale est hypertrophiée, molle, de couleur gris clair, avec stries jaunes ou rouges; les pyramides ont une teinte foncée lie de vin ou bleuâtre (2).
A l'examen microscopique, on constate les signes d’une néphrite parenchymateuse aiguë ou d’une néphrite diffuse. 11 y a une dégénérescence granuleuse des cellules des tubuli; les cellules épithéliales sont infiltrées de granulations graisseuses; les tubes de Iienle, dont les cellules sont nécrosées, ont trois et quatre fois leur diamètre normal. Les glomérules sont injectés ; il existe de la glomérulite hémorragique.
On trouve souvent dans les canalicules urinaires des infarctus calcaires, étudiés par Prévost (de Genève) en 1882; leur formation est très précoce, et trente-six ou quarantehuit heures après le début de l’intoxication il existe déjà des cellules qui sont opaques par infiltration de sels de chaux. Quand la survie est longue, les tubes remplis de sels apparaissent à la surface de la coupe sous forme de
(1) Klemperer, Arch. für Anat. uncl Physiol., t. CXVIII.
(2) Hofmann, Vibcrt, Brouardel, Atlas-manuel de médecine légale, 1899, pl. XLIV, p. 135.
QUESTIONS MÉDICO-LÉGALES
stries blanches, criant sous le couteau. Pour expliquer la production si rapide de ces infarctus, ou a pensé que, les sels de mercure agissant sur les os, du carbonate de chaux était mis en liberté et se fixait dans l’organe éliminateur; cette hypothèse est basée sur le fait que les os de chiens mercurialisés ont paru à certains expérimentateurs moins résistants que ceux d’autres chiens non soumis à l’action du toxique.
La présence de ces granulations n’est pas, ainsi que le prétendait Leutert (1), caractéristique de l’intoxication mercurielle; mais, ajoutée aux autres lésions, elle est confirmative de cette intoxication.
111. Appareils respiratoire et circulatoire. — On constate de la rougeur du larynx , de la trachée et même des bronches, qui renferment souvent une grande quantité de mucosités ; il existe de la desquamation épithéliale, des ecchymoses et, dans certains cas, des points plus ou moins étendus de pneumonie mal caractérisée.
Le cœur contient un sang- noir et fluide; il existe des ecchymoses sous-péricardiques sur le péricarde viscéral à la base du cœur, sur les g-ros vaisseaux et sous l’endocarde. Dans un cas où. la mort survint au ving-tième jour, M. Chauffard a trouvé de la péricardite sèche. Enfin, dans un cas, M. Siredey a observé de la phlébite superficielle et M. Sebilotte une inflammation des veines cutanées de la jambe.
5° Questions médico-légales.
1° A quels signes peut-on reconnaître l’empoisonnement par le sublimé ou par les autres sels de mercure ? —
La réponse à cette première question peut être fournie par les symptômes cliniques et par les lésions constatées à l'autopsie. Les symptômes observés dans l’intoxication
(1) Loutort, Fortschrilte der Med., 189o, p. 89.
aiguë permettent d’établir facilement et avec certitude la réalité de l’empoisonnement.
11 est trois symptômes surtout caractéristiques : la stomatite, qu’il faudra distinguer de la stomatite muco-membraneuse et de celles qui surviennent dans le scorbut, le purpura, le diabète, la rougeole. La brûlure de la bouche, consécutive à l’absorption de caustiques ou d’acides minéraux, est le plus souvent assez facile à distinguer de la stomatite; du reste, la marche des accidents, l'état général du malade viennent éclairer le diagnostic.
Les phénomènes gastro-intestinaux, et surtout la colite dy sent éri forme, sont également très caractéristiques. Enfin, dans l’intoxication mercurielle, il existe comme symptôme constant une oligurie ou une anurie, qui n’est ni aussi fréquente ni aussi complète dans les autres empoisonnements.
A l’autopsie, les lésions de la bouche, mais surtout celles si caractéristiques du gros intestin et des reins, rendront le diagnostic relativement facile, même avant que l’analyse chimique ait démontré la présence du mercure dans les organes.
2° La substance ingérée était-elle de nature à donner la mort ou à altérer la santé ? A-t-elle été administrée eu quantité suffisante pour produire ce résultat? — Je
crois, Messieurs, qu’à cette question la réponse est plus difficile encore que pour les autres intoxications dont je vous ai entretenu jusqu’ici, à cause des tolérances et des susceptibilités extrêmes. Taylor signale comme la plus petite dose qui, à sa connaissance, ait entraîné la mort celle de trois grains de sublimé, soit 0gr, 10G, qui avaient été administrés par erreur à un enfant au lieu d’une dose égale de calomel, et il ajoute qu’il pense qu'une dose de trois à cinq grains, ou même moins, pourrait tuer un adulte (i). Orfila (2),
(1) Taylor, Truité de médecine légale. Traduction Coutagnc, 1881, 1». 143.
(2) Orfila, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, article Mercure, p. 78.
QUESTIONS MÉDICO-LÉGALES. 283
Tardieu (1) indiquent comme toxique la dose de 10 à 50 centigrammes.
On a signalé des cas où des doses extrêmement élevées n’ont pas occasionné la mort.
Taylor rapporte le cas d'un malade qui guérit après avoir absorbé 12 grammes de sublimé corrosif. Dans un autre cas, la dose ingérée s’élevait à 20 grammes; enfin, un homme de soixante-cinq ans avala 20 grammes de sublimé et ne succomba pas (2).
D’autre part, Messieurs, il est bon que vous soyez avertis que les effets ne sont pas proportionnels à la dose ingérée; c’est ainsi qu’une personne ayant pris 1 gramme de sublimé est morte en vingt-quatre heures, alors qu'une autre qui en avait absorbé 4 grammes n'est morte qu’au bout de quatorze jours. ,
Dans l’intoxication aiguë, la quantité de mercure retirée du cadavre est généralement minime. Ludwig et Zillner ont pu extraire de 2 à 14 milligrammes de mercure de 100 grammes de rein provenant de personnes intoxiquées; dans un même poids de foie et de gros intestin, ils n’en trouvèrent que 2 à 3 milligrammes (3).
Enfin, il n’est pas nécessaire qu’il y ait eu ingestion du poison pour entraîner la mort. Orfila rapporte le cas d'une jeune femme, qui succomba en six jours à une gangrène de la bouche et du pharynx, pour avoir mis dans sa bouche 8 grammes de sublimé qu’elle n’avait pas eu le courage d’avaler. Il semble probable qu’inconsciemment cette femme a dù en ingérer une dose quelconque.
Le Dr Vidal (4) a rapporté un cas d’empoisonnement mortel à la suite d’une large friction faite sur la peau, par suite d’une erreur de (lacon, avec du nitrate acide de mercure. Localement il y eut une cautérisation très intense des
(1) Tardieu, Étude médico-légale sur l'empoisonnement, 1875, p. 682.
(2) Gug’s hospital Reports, 1850, p. 213.
(3) Ludwig et Zillner, Wiener klin. Wochenschrift, 1890.
(4) Vidai, Empoisonnement mortel à la suite d’une large cautérisation avec le nitrate acide de mercure [Gazette des hépilaux, 1864, p. 317).
téguments. La malade eut des vomissements sanguinolents, de la diarrhée, de l’anurie et mourut le neuvième jour après l’accident. A l’autopsie, on trouva des ecchymoses sur la muqueuse stomacale et sur toute la longueur de l’intestin. L’analyse chimique ne montra des traces sensibles de mercure que dans le foie.
Edward Meere (1) a rapporté l’observation d’une fillette de dix ans, de bonne constitution, qui mourut en cinq jours, après l’application sur des plaques de teigne tonsurante d’une quantité non déterminée d’une solution concentrée de sublimé corrosif (0gr,50 pour 4 grammes d’alcool). Elle présenta localement les signes d’une vésication violente; elle eut des vomissements, de la diarrhée, de la stomatite. Le médecin traitant fut poursuivi et condamné.
3° A quel moment a eu lieu l’administration du poison?:
— L’apparition des premiers symptômes suit presque immédiatement l’ing-eslion du poison.
J’appelle encore votre attention sur la possibilité d’une rémission survenant vers le cinquième jour. L’entourage du malade l’interprète dans un sens favorable et, peu après, l’évolution de l’intoxication continue et le malade succombe. Dans certains cas, on a pu croire à tort qu’il avait été administré une nouvelle dose de poison. 11 n'en est rien et il faut, au point de vue du pronostic, que vous connaissiez bien cette rémission trompeuse.
4° Le mercure extrait du cadavre peut-il provenir d’une autre source que l'empoisonnement? — Le mercure est tellement employé en médecine et en hygiène que dans, une affaire d’empoisonnement cette question vous sera certainement posée. Par conséquent, vous devez faire une enquête, à l’effet de rechercher si la victime de l’intoxica-
(1) Edward Meere, The Lancet , sept. 1871. — Annales d’hygiènepublique et de médecine légale, 2e série, 1871, t. XXXVII, p. 860.
ERREUR DE MÉDICAMENT
lion avait subi un traitement mercuriel, quelle nature de traitement, en quelle quantité et pendant combien de temps elle avait pris le sel mercuriel.
Je vous ai dit, Messieurs, en vous parlant de l’élimination du mercure, que, dans les traitements médicamenteux, l’élimination était souvent terminée au bout d’un mois après la cessation du traitement ; cependant elle peut se prolonger pendant des mois, et l’on a cité des cas dans lesquels on a retrouvé du mercure dans l'organisme un an après la cessation du traitement mercuriel.
C’est surtout la marche des symptômes de l'intoxication qui vous permettra d’affirmer qu’il s’agit bien d'un empoisonnement.
Chez les ouvriers qui sont exposés aux vapeurs mercurielles dans les mines ou dans les ateliers de dorure au mercure, on peut trouver dans les viscères une certaine quantité de mercure. Là encore, c’est l’enquête sur la marche de la maladie qui pourra vous donner les renseignements les plus précis.
Enfin, Messieurs, on a signalé aux environs de Montpellier des cimetières dont la terre contiendrait des sels de mercure qui pourraient imprégner le cadavre après son inhumation. Cela est bien improbable, et du reste on ne retrouverait pas dans ce cas le mercure localisé dans les organes où on le rencontre quand le toxique a pénétré dans l’organisme pendant la vie.