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I. — Intoxication aiguë et subaiguë

L’empoisonnement aigu est très rare ; l’empoisonnement criminel à l’aide de ce métal n’existe pour ainsi dire pas; le suicide par les sels de plomb est également exceptionnel. Au contraire, l’empoisonnement subaigu, dû à l’absorption journalière de petites quantités d’un sel de plomb, est extrêmement fréquent et d’autant plus dangereux que l'intoxication saturnine s’établit d’une façon insidieuse et que l’on n’en est averti que lorsque l’organisme est déjà profondément lésé.

1° Substances toxiques.

A. Plomb métallique. — Pendant longtemps, le plomb métallique passa pour inoffensif et l’on se servait de grenaille de plomb que l’on faisait ingérer aux malades dans le traitement du volvulus. Cependant, à l’encontre de l’opinion régnante, Van Helmont, Sydenham, Van Swieten,

SUBSTANCES TOXIQUES

Morgagni et d’autres condamnèrent cette méthode, avec juste raison, par crainte des intoxications. En effet, si le plomb, au lieu d’être rapidement entraîné par les matières fécales, séjourne un temps plus ou moins long’ dans l’estomac ou l’intestin, il peut être attaqué par les sucs gastrointeslinaux et occasionner de graves accidents.

En 1836, Ruva (1) rapporta l’observation suivante : Un homme de trente-quatre ans, pour traiter une dyspepsie avec sensation d’étranglement pénible de la région duodénale, après avoir inutilement essayé une foule de remèdes, avala dix onces de grains de plomb, qui, au dire d’un charlatan, devaient le g'uérir. Il eut des nausées, des vomissements et, quelques jours plus tard, des coliques lancinantes, fort pénibles, accompagnées d’impuissance des membres inférieurs. Six jours après l’absorption, il rendit par l’anus une quantité de grains de plomb entourés de mucus stercoral. A partir de ce moment, le malade alla mieux, et bientôt, en présence de l’amélioration produite, il suivit à nouveau les conseils du charlatan et absorba une nouvelle dose de plomb. Au bout de sept jours, il ressentit de très vives douleurs péri-ombilicales, s’irradiant dans les lombes, accompagnées de vomissements et d’une constipation opiniâtre. Par une médication appropriée, on débarrassa le malade da plomb encore contenu dans son intestin, et, après quelques alternatives d’amélioration et de rechutes, il guérit définitivement.

En 1878, le professeur Potain appela à nouveau l’attention sur ce mode peu fréquent d’intoxication saturnine. Un homme âgé de vingt-sept ans entra dans son service pour des accidents gastriques graves, semblant se rapporter à une double intoxication alcoolique et saturnine.

Le mode d’introduction du plomb dans l’organisme était resté douteux, lorsque le malade avoua que quatre mois auparavant, afin de calmer les douleurs et les vomisse-

(1) Ruva, Colique saturnine causée par la présence de dix onces de grains de plomb dans les intestins ( Gazette médicale de Paris, 1838).

monts dont il était tourmenté depuis longtemps, il avait ingéré plusieurs balles de plomb. Il avait, disait-il, avalé en trois semaines huit balles de plomb qu'il avait régulièrement rendues, la première au bout de trois jours et les sept autres dans les deux jours qui avaient suivi l’ingestion. Il ajoutait qu’il s’était très bien observé et qu’il n’avait jamais pris une balle avant de s'être bien assuré que la précédente avait été rendue ; de plus, dans la crainte de blesser son tube digestif, il les avait toujours grattées, faisant disparaître toutes les aspérités, de sorte que la surface était toujours lisse et brillante à l’entrée, alors qu’elle était noire et rugueuse au moment de l’expulsion. Malgré tous les soins, le malade mourut.

A l’autopsie, on trouva dans l’estomac vingt-six balles de plomb, — vingt-quatre de gros calibre et deux chevrotines pesant ensemble 300 grammes, — dont la surface était noire, mais non rugueuse. Esbach dosa le plomb dans le cerveau et le foie ; il en trouva 0BI',006 dans le premier de ces organes et 0Br,036 dans le second.

Potain, dans le service de Bouillaud, avait déjà vu un cas à peu près semblable; il s’agissait d’un garde-chasse qui présenta des symptômes très graves d’intoxication après avoir ingéré dix grains de plomb dans l’intention de se purger (1).

Trousseau a rapporté un cas intéressant. Un de ses malades présentait tous les symptômes de la cachexie saturnine, sans que rien, dans sa profession ou dans sa manière de vivre, en indiquât l’étiologie. Un jour, pendant que Trousseau causait avec son malade, il remarqua qu’il s’amusait à prendre un des grains de plomb, placés auprès de son encrier pour nettoyer sa plume, et à le mâchonner et l’aplatir; après quoi il le rejetait et en prenait un autre. Cet homme avoua qu’il avait depuis

(1) Potain, Intoxication saturnine rapidement mortelle occasionnée par l'ingestion de plusieurs balles de plomb ( Annales d’hygiène publique et de médecine légale , 3e série, t. II, 1879, i>. 5).

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long-temps cette manie dont il n’avait jamais soupçonné le dang-er (i).

Chez les animaux, on a également noté des cas d’intoxication saturnine à la suite de l'ing-estion de fragments de plomb métallique. Lalouette provoqua des accidents saturnins chez des chiens en leur faisant mang-er des poussières métalliques provenant des fours de potiers (2). Cartwig-ht a vu des bestiaux empoisonnés pour avoir avalé accidentelment des feuilles de plomb ayant servi à envelopper du thé (3). Tuson(4) a fait l’autopsie de trois vaches qui avaient succombé après avoir présenté de la perte de l’appétit, de la diarrhée et de la difficulté pour se remuer. Il trouva dans l’estomac, particulièrement dans le bonnet, des frag-ments de plomb, que les animaux avaient avalés en allant paître dans des champs situés au voisinag-e d’un champ de tir. Dans l’herbe, on trouva des frag-ments de plomb identiques à ceux découverts dans le tube digestif des vaches. L’analyse chimique permit de démontrer la présence du plomb dans les tuniques de l’intestin et de l'estomac, dans le foie et dans les reins.

Il n’est pas nécessaire, Messieurs, que le plomb ait pénétré dans le tube digestif ; enfermé dans l’intérieur des tissus, il peut produire des symptômes d’intoxication, ainsi que le prouvent les observations suivantes.

Le Dr Bronvin (de Sion) a donné scs soins à un jeune homme de treize ans qui avait été blessé à la chasse le 25 septembre; il pratiqua l’extraction d’un certain nombre de g-rains de plomb; cependant, le 19 novembre l'enfant présenta des coliques assez vives et le 21 il eut une colique de plomb parfaitement caractérisée, avec un liséré bleu des g-encives, de la constipation durant depuis six jours et la localisation péri-ombilicale des douleurs. On fit un traite-

(1) Trousseau, Gazette des hôpitaux, 18b6.

(2) Lalouette, Traité des scrofules, 1780.

(3) Cartwight, Edinburgh Veterinary Review, 18G3.

(4) Tuson, Un cas d’empoisonnement par le plomb (Rritish medical Journal, 1804, p. 173).

ment approprié et l’on pratiqua l’excision de deux grains de plomb encore visibles. Cependant, l’intoxication saturnine évoluait ; il y eut quelques crises de coliques, un amaigrissement considérable, et la guérison ne survint qu’à la fin du mois de décembre (i).

En 1888, Kucster soigna un malade qui, le 16 août 1870, à la bataille de Mars-la-Tour, avait été blessé d'un coup de feu au genou. La balle avait pénétré dans la tête du tibia et il n’existait pas d'orifice de sortie. La guérison avait été complète au mois d’octobre 1870, sans que la balle eût été extraite; cependant les mouvements du genou étaient douloureux.

Tout alla bien jusqu’en janvier 1888. A partir de ce moment le malade commença à souffrir de coliques survenant par crises tous les quinze jours environ, accompagnées d’amaigrissement et, un peu plus tard, de tremblement des mains, surtout quand il voulait saisir un objet. Les gencives présentaient le liséré' caractéristique.

On chercha à débarrasser le malade du corps étranger toxique d’où semblait provenir tout le mal. Dès le début de l’opération, on aperçut, immédiatement au-dessous de la cicatrice, des masses bleuâtres dans le tissu du périoste, se prolongeant dans l’épaisseur de l’os. On trouva dans le tissu spongieux de la tête du tibia, immédiatement au-dessous du cartilage, des petites masses d’un bleu noirâtre, constituées par du plomb divisé. La balle ne fut pas retrouvée. La convalescence fut longue; cependant le malade se rétablit parfaitement et ne présenta plus de coliques saturnines (2).

Lewin a signalé deux cas d'intoxication à la suite du séjour de balles dans les tissus. Dans un cas, il s’agissait d’un homme qui avait reçu quatorze petits grains de plomb

(1) Bronvin, Étiologie (le la colique de plomb ( Union médicale, 1867, n° 3, p. 89).

(2) Kucster, Un cas cl’ empoisonnement saturnin par une balle logée dans un os ( Arch . für klin. Chir., t. XLIII, p. 3 et 4).

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et dix plus gros. Dans l’autre, il s'agissait d un jeune homme de dix-huit ans qui avait reçu dans la partie antérieure de la cuisse un coup de fusil chargé à plomb. Dans les deux cas, il y eut des coliques saturnines nettement caractérisées (i).

Dans sa thèse, le Dr Mabit a rapporté l’observation d’un homme qui reçut en 1870 une balle dans le maxillaire intérieur; elle se logea, en contournant l’os, en arrière de l’insertion supérieure du sterno-cléido-mastoïdien. En août 1872, il fut atteint d’une anémie profonde, et en 1874 il éprouva des douleurs abdominales très violentes, et depuis 1880 des attaques de goutte très fréquentes, que l’on n’a pas hésité à considérer comme étant, ainsi que cela se pioduit assez souvent, dues à l’intoxication saturnine (2).

B. Composés plombiques. — Tous les composés plombiques peuvent occasionner 1 intoxication saturnine. Les plus employés sont les suivants :

La céruse ou carbonate de plomb se présente sous la forme d’une poudre blanche, dont on se sert encore trop, malgré les elforts incessants des hygiénistes depuis plus d’un siècle, dans la peinture. Ce sel, pris à la dose de 40 à 45 grammes, a pu, paraît-il, entraîner la mort.

L 'acétate basique de plomb est employé comme astringent et siccatif dans la leucorrhée, les métrites, la conjonctivite.

Le sous-acétate de plomb , plus connu dans la pratique courante sous les noms de sucre de Saturne ou d'extrait de Saturne , entre dans la composition de Veau blanche ; c’est un astringent et un résolutif ; la dose ordinairement mortelle est de 20 à 25 grammes; cependant, des doses beaucoup plus fortes ont pu être tolérées, et Taylor dit que la guérison a pu être obtenue après l’ingestion de 00 grammes d’acétate basique.

(1) Kuster et Lewin, Langenbeck’s Arch., Bd XLIII.

(2) Mabit, De l’intoxication saturnine causée par le plomb introduit à doses massives dans l’économie et séjournant , soit dans les voies digestives, soit da7is l’épaisseur des tissus. 1 liésc do Paris, 1 U02.

L’ acétate neutre de plomb est moins toxique; la dose mortelle serait de 50 grammes environ.

Le chromate de plomb , employé en teinture, est toxique à la dose de quelques centigrammes, mais la plus grande partie de sa toxicité provient certainement de l'acide chromique.

Il ne faut pas croire, Messieurs, qu'il soit nécessaire d’absorber d’aussi fortes doses de sel de plomb pour que la mort survienne. L’intoxication, ainsi que j’ai eu déjà maintes fois l’occasion de vous le dire, dépend surtout de la quantité de poison absorbée et non de la quantité de poison ingérée. J’ai eu l’occasion, sous la direction de M. Polain en 1859, pendant une grave épidémie de dysenterie, de faire prendre à certains malades la potion Laidlow, dont la substance active est constituée par une dose de 20 centigrammes -d’acétate de plomb. Or, jamais je n’ai observé les accidents de saturnisme qui n’auraient pas, manqué de se produire si cette même dose avait été fractionnée en doses d’un centigramme administrées pendant vingt jours. Quand une dose considérable d’un sel de plomb est ingérée en une seule fois, la plus grande partie est évacuée par les selles et une quantité minime est absorbée ; au contraire, si l’ingestion est répétée chaque jour, l’absorption continue de petites doses entraîne l’intoxication. Cependant, il est des cas où une dose très petite, prise en une fois, a occasionné la mort. Ainsi Manouvrier a vu un jeune homme qui éprouva de graves symptômes d’intoxication après avoir pris en trois jours quinze centigrammes d’acétate de plomb. Un autre homme mourut intoxiqué pour avoir bu un demi-verre de vin provenant d’un flacon au fond duquel des grains de plomb destinés au rinçage étaient demeurés enchatonnés.

G. Bergeron et Lhole ont constaté l’empoisonnement de vingt-six personnes avec deux décès, à la suite de l’ingestion de beurre qui avait été conservé à l’aide d’une saumure qui contenait de 2er,3 à 7Rr,5 d’acétate de plomb par litre.

INTOXICATIONS AIGUES ET SUBAIGUES

2o Modes et causes des intoxications aiguës et subaiguës.

Les intoxications criminelles par les composés saturnins sont très rares; il serait en ellet nécessaire d’en faire absorber une quantité considérable et la saveur styptique des sels de plomb préviendrait la victime. L’empoisonnement suicide est plus fréquent. En Angleterre, certaines femmes cherchent, parait-il, cà se faire avorter en absorbant de la pâte de diachylon, qui contient de la litharge.

De tous les modes d’intoxication saturnine aiguë, c’est V intoxication accidentel le qui est de beaucoup la plus fréquente. Le plomb est tellement répandu autour de nous que nous sommes exposés à le rencontrer en quantité plus ou moins considérable dans nos aliments et dans la plupart des objets qui nous servent journellement.

1° Intoxications dues aux aliments contenant du plomb.

— 1° Farine et pain. — La présence du plomb dans la farine est due à l’habitude qu’avaient les meuniers de réparer leurs meules, quand elles commençaient à s’user, en coulant dans les interstices du plomb fondu. Par suite du frottement des meules, de fines particules de plomb se mélangeaient à la farine et ont produit de très graves intoxications. Des épidémies très meurtrières ont été observées plus particulièrement à Saint-Georges-sur-Eure en 18G5, où il y eut plus de 350 malades et 15 morts (1); à Laval, à Albi, à Germon t-l’Hérault, où il y eut 400 malades et une vingtaine de morts (2).

En 1888, Ogier et Bertrand (3) eurent l’occasion de faire, dans les environs de Roanne, une enquête au sujet d’une

(1) Manoury et Salmon, Gazette médicale , 1865.

(2) Chevallier, Du pain confectionné avec des farines altérées par du plomb (Annales d'hygiène publique et de médecine légale , 3e série, 1879, t. I, p. 128).

(3) Ogier et Bertrand, Épidémie d' intoxication saturnine (Annales d’hygiène publique et de médecine légale , 3e série, 1888, t. XIX, p. 68).

épidémie d’intoxication saturninedue aux farines, quiavaient occasionné plus de cent empoisonnements. Les meules ne pouvaient être incriminées et la présence de plomb dans la farine était due à ce qu’elle était transportée au blutoir par une chaîne à godets plombés.

Par arreté du 30 juin 1891, l’usage du plomb dans les moulins a été réglementé. L’emploi du plomb est interdit, soit en nature, soit mélangé au ciment, pour boucher les fentes et crevasses des meules servant à la fabrication des substances alimentaires; de plus, il est interdit de souder ou d’étamer les ustensiles employés dans les moulins, gouttières, tuyaux, godets, qui se trouvent en contact avec la farine, avec un alliage qui contienne plus de 5 p. 100 d& plomb.

La présence du plomb dans le pain peut provenir d’un& autre source. A la suite d’intoxications qui s’étaient produites à Paris en 1878, une enquête faite par Gubler montra que la présence du plomb dans le pain était due à ce que les fours étaient chauffés à l’aide de bois dedémolitions peints avec des couleurs contenant du plomb. Une ordonnance de police du 24 novembre 1898 interdit l’emploi de ces bois pour le chauffage des fours, même si le foyer est extérieur et si le bois n’est pas directement introduit sur la sole du four (1). Cette aggravation à l’ordonnance de police du 15 septembre 1877 provient de ce qu’il a été reconnu que, même si le bois peint à l’aide d’une couleur contenant du plomb est brûlé à l’extérieur du four, les sels toxiques volatilisés par la chaleur, et même le métal réduit, entraînés par les flammes, peuvent venir se déposer et s’incruster dans les joints des carreaux réfractaires, des briques et des tuileaux qui constituent le sol et la chapelle des fours.

2° Eau. — L’eau de boisson peut attaquer les conduites, tuyaux en plomb à l’aide desquels on la collecte et on la

(1) Yibert, Précis de toxicologie clinique et médico-légale, 1900, p. 908.

INTOXICATIONS AIGUËS ET SUBAIGUËS

distribue. Ce danger avait été déjà signalé dans l’antiquité par Pline, Galien, Vitruve. De môme, l’eau qui a été conservée pendant un certain temps dans des réservoirs en plomb ou dans des poteries vernissées à l'aide d’un émail plombifère peut dissoudre une quantité de plomb suffisante pour provoquer des accidents. Dans la relation d’une épidémie à Claremont, rapportée par Henri Guéneau de Mussy (1), on avait trouvé 14 milligrammes de plomb par litre, et dans celle de Bacup, rapportée par le Dl 2 3‘ Brown, il y en avait 20 milligrammes.

Toutes les eaux attaquent le plomb et forment un hydrate d’oxyde de plomb ; mais diverses conditions augmentent ou diminuent cette propriété (2). L’attaque atteint son maximum d’énergie avec l’eau très faiblement minéralisée; M. Arm. Gautier a montré que l’eau distillée attaque le plomb bien plus vivement que les eaux impures; c’est ainsi que l'eau de Seine séjournant dans un récipient en plomb dissout seulement 1 décigrammc de plomb, alors que l’eau de Vanne, plus pure, en dissout cinquante fois plus.

Les tuyaux de plomb sont aussi plus facilement attaqués quand les liquides qui les traversent contiennent des chlorures et des nitrates et aussi, surtout dans les canalisations neuves lorsqu’il y a des contacts bimétalliques, soit au point de soudure des plombiers (étain et plomb), soit au pointde contact du plomb avec le cuivre, laiton, fer ou nickel des robinets. Gab. Pouchet (3) a montré que les branchements de plomb fixés sur une canalisation principale en fer ou en fonte s’attaquaient avec une grande rapidité, parce que le couple fer-plomb a une activité électro-chimique beaucoup plus considérable que le couple cuivre-plomb.

(1) H. Guéneau de Mussy, Historique de plusieurs cas d'empoisonnement qui ont eu lieu à Claremont par le plomb ( Dublin Quarterly Journ. o f medical Sciences, mai 1849, et Ann. cVhyg., 1853, t. L, p. 318).

(2) Bisserié, Bulletin de la Société de pharmacologie, 1900.

(3) Pouchet, Du danger des conduites mixtes en fer et en plomb (Recueil des travaux du Comité consultatif d'hygiène de France, 1886).

P. Broüaruel. — Les Intoxications. 22

Ruzicka pense que dans l'attaque du plomb les bases des sels ont une action peu importante et que ce sont surtout les acides qui interviennent (1); d’après lui, contrairement à l'avis de tous les auteurs, l’acide carbonique n’aurait aucune action et même ralentirait 1 attaque des canalisations. Cependant il est démontré que, dans toutes 1 es eaux g-azeuzes conservées en siphons, on trouve des traces très appréciables de plomb, dues à ce que les armatures métalliques sont en étain impur et aussi à ce qu’elles sont en général fort mal entretenues (2).

Pour empêcher l’attaque des tuyaux de plomb, on a employé plusieurs systèmes, ,dont aucun n’a donné de résultat favorable. On a enduit la face interne des conduites de caoutchouc; on a préconisé des tuyaux étamés ; tous ces moyens ont échoué ou ont même donné des résultats plus mauvais que l’emploi des tuyaux de plomb seul. Le meilleur remède à l’attaque des canalisations de plomb par l’eau est le temps, car, particulièrement en France, où la plupart des eaux contiennent une forte proportion de sels calcaires, il se forme à l’intérieur des conduites de plomb un enduit calcaire protecteur, g'ràce auquel l’eau n’est plus au contact immédiat du plomb.

Cependant il est quelques précautions indispensables. Tout d’abord il sera prudent de n’utiliser pendant les premiers temps l’eau des canalisations neuves qu’après avoir laissé couler l’eau pendant quelques minutes, de manière à n’user que de l’eau provenant directement de la conduite centrale et n’ayant pas séjourné dans le tuyau de plomb; on devra prendre la même précaution toutes les fois que l’eau aura séjourné longtemps dans les tuyaux ou lorsque la canalisation aura été vidée. L’absence de cette précaution explique certaines épidémies de coliques, observées au début de la saison dans quelques stations thermales : elles sont

(!) Ruzicka, Revue d'hygiène et de police sanitaire, janvier 1903.

(2) Moissan et Grimbcrt, Le plomb dans les eaux gazeuses ( Bulletin de V Académie de médecine, 1894).

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uniquement dues à la mise en activité de canalisations séchées et exfoliées pendant la période intersaisonnière (1).

Le capsulage des bouteilles d’eaux minérales à l’aide de capsules d’étain plombifère donne lieu à la production à la surface libre du bouchon et le long- du goulot delà bouteille d un dépôt de carbonate de plomb qui a pu occasionner quelques accidents (2).

L’eau de pluie recueillie dans des citernes contient souvent du plomb, qui provient des couvertures en plomb ou en zinc, qui, ainsi que je vous l’ai dit, sont d’autant plus facilement attaquées par l’eau de pluie que celle-ci est pauvre en sels.

3° Vin et cidre. — Dans le but d’en tempérer l’acidité, il a été longtemps d’usage courant d’ajouter au cidre et au vin de la litharge. Cette pratique prit naissance, paraît-il, en Souabe et en Franconie, il y a bien des siècles, puisque, en 1487, elle fut interdite par une ordonnance de l’empereur d’Allemagne. Il est certain que la colique du Poitou, dont j’aurai à vous parler, était due à la consommation de boissons contenant des composés saturnins.

Le récipient dans lequel est emmagasiné le cidre ou le vin est attaqué et le plomb dissous devient l’origine d’accidents graves. Rendu a signalé le cas suivant (3). Un jeune homme de vingt-trois ans et sa sœur, âgée de trente ans, avaient été pris de troubles digestifs sérieux qui furent rapportés à une intoxication alimentaire. Une circonstance spéciale mit sur la voie de la vérité. Seules de la maison, ces deux personnes ne buvaient jamais de vin aux repas et leur boisson habituelle était le cidre qui provenait d’une propriété de la famille.

On soupçonna le cidre d’avoir subi une adultération ; il n’en était rien, et l’enquête aboutit aux constatations

(1) Maillé ro, Le saturnisme ; étude historique , physiologique , clinique et prophylactique. Thèse do Paris, 1 1)03 .

(2) Manouvrier, Thèse de Paris, 1873.

(3) Rendu, Deux cas d’intoxication sat urnine d’ origine peu commune {Bulletin de la Société médicale des hôpitaux, 16 octobre 1896).

suivantes : Le cidre était tiré directement du tonneau et monté de la cave au moment des repas ; mais, au lieu de le servir dans des carales ou dans des bouteilles de veire, on le mettait dans de grands pots d’étain d une contenance de 2 litres environ, connus en Normandie sous le nom de pichets. Ordinairement on n’y versait le cidre qu’au moment du repas ; mais il arrivait parfois qu’une partie du contenu restait en vidange d’un repas à l’autre, et l’on se bornait à y verser du nouveau cidre sans jeter l’ancien et sans jamais nettoyer le fond du récipient. Le dépôt terreux qui ternissait le fond du pichet et le métal dont il était fabriqué furent analysés. Ils contenaient du plomb en quantité considérable.

4° Lait. — L’intoxication saturnine peut se rencontrer chez des enfants qui n’absorbent que du lait, quand on laisse séjourner ce liquide pendant longtemps dans des récipients soi-disant en étain, dans la composition desquels il entre d’ordinaire une très forte proportion de plomb.

M. Variot (1) a rapporté une très intéressante observation : Il avait reçu, en 1901, dans son service un jeune enfant de quatre ans qui présentait de la paralysie des membres inférieurs et des bras \ bien que cet enfant n’eût jamais eu de coliques, la présence d’un liséré de Burton permit à M. Variot de diagnostiquer l’intoxication saturnine. Restait à en déterminer l'étiologie. L’enquête démontra que l’enfant se servait habituellement, depuis qu’il buvait seul, d’une timbale en étain, dans laquelle on laissait quelquefois séjourner du lait pendant toute la journée. Dans le temps qui avait précédé la maladie de l’enfant, celui-ci avait, en outre, bu de la tisane et de l’eau rougie. M. Variot se procura la timbale en question : cette timbale, lourde, bleuâtre, ne donnant pas le cri de l’étain quand on la pressait, brillante à la coupe, rayant le papier blanc

(1) Variot, Dangers des gobelets d’étain plombifère (Ann. d’hyg., 1902, t. XLVIT, p. 79).

INTOXICATIONS AIGUËS ET SUBAIGUËS 341

comme le plomb, fut analysée. Pour 100 grammes de métal, elle contenait :

Étain 14er,80

Antimoine 8sr,73

Cuivre 0^,7‘J

l’iomb 75Kr,G8

M. Variot fit également analyser une des timbales que l’Assistance publique donne aux enfants dans les hôpitaux. Le résultat fut le suivant pour 100 grammes :

Etain 85&r,25

Antimoine -ls',48

Cuivre 0sr,5o

Plomb 128r,72

Afin de connaître comparativement le degré de nocuité de ces timbales, M. Variot a recherché combien une solution de 4 p. 100 d’acide tartrique pouvait dissoudre de plomb.

Dans le gobelet contenant 75 grammes de plomb, 100 centimètres cubes de la solution d’acide tartrique, après un séjour de trois jours, contenaient 0gr, 052 de plomb. Dans le gobelet de l’Assistance publique contenant 12 grammes de plomb, 100 centimètres cubes de la même solution, séjournant pendant le même temps, dissolvaient 0g,',00G de plomb.

Ce mode d’intoxication par l’étain plombifère serait fréquent en Normandie, où les enfants sont élevés au petit pot.

Le lait est placé devant le feu dans un pot d’étain plombifère et y séjourne d’une façon continue pendant toute la journée. La fermentation lactique entraîne la production de lactate de plomb très soluble et toxique.

Enfin, Messieurs, les biberons peuvent occasionner également de graves accidents, soit qu’ils présentent des parties en plomb ou en étain plombifère, soit qu ils soient obturés avec des capuchons ou qu’on se serve de teterelles de caoutchouc vulcanisé plombifère.

Eulemberg (1) a examiné plusieurs teterelles provenant d’une fabrique de Berlin; elles contenaient jusqu’à 13,5 p. 100 de carbonate de plomb.

Les enfants nourris au sein ont pu même être les victimes d’une intoxication par le plomb à la suite de l’application sur le mamelon de divers topiques destinés à prévenir ou à gviérir les gerçures et crevasses du sein.

En 1875, Bouchut a signalé la mort d’un enfant de huit jours qui avait succombé, intoxiqué par une solution d’acétate de plomb, dite eau Delacour , que sa mère s’était appliquée sur les mamelons pour des gerçures du sein (2).

11 n’y eut pas, cette fois, de suites judiciaires.

En 1882, je fus consulté à la suite d’une nouvelle intoxication par ce même remède.

Voici, d’après le prospectus, la manière dont devait être employée cette substance. « Il suffit, chaque fois qu’on viendra de donner à teter à l’enfant, d’en verser quelques gouttes dans une soucoupe, d’en mouiller le pinceau, de le passer sur les crevasses ou les gerçures des seins et, quand elles sont bien imbibées de la liqueur, on recouvrira les mamelons avec des capuchons de métal, afin de tenir les seins frais et d’éviter le frottement du linge. Lorsque l’enfant redemande à teter, il suffit d’essuyer simplement le sein. »

Le bout en métal avec lequel on devait recouvrir le mamelon ôtait un capuchon en étain plombifère, qui devait être facilement attaqué, car, la liqueur destinée au badigeonnage contenant un excès d’acide acétique libre, les gouttes de lait qui toujours s’écoulent du mamelon subissaient une fermentation avec production d’acide lactique, qui, en plus de l’acide acétique, forme une nouvelle combinaison plombique toxique. De sorte que sur le bout du sein ainsi traité il y avait : 1° une portion de la liqueur

(1) Eulemberg, Monatsclirifl für San. Vol., 1861. et Sc/imidt’s Jahrb.,

(2) Bouchut, Gazette des hôpitaux, 1875.

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déposée à l’aide du pinceau; 2° une nouvelle proportion de sels de plomb (acétate et lactate) formée sur place par le contact de l’acide acétique et de l’acide lactique avec l’embout.

Dans ces conditions, on peut affirmer la présence d’une quantité notable de sels de plomb sur le bout du mamelon au moment de la tetée, car le prospectus recommande non de laver le sein, mais seulement de l’essuyer.

Dans mon rapport, j’estimai à O'1 *', 008 de sel de plomb la quantité employée à chaque badigeonnage, de sorte qu’à chaque tetée l’enfant pouvait prendre 8 milligrammes de plomb, soit environ 8 centigrammes par vingt-quatre heures. Ce n’est là qu’une approximation ; cependant, ce que nous pouvons affirmer, c’est, qu’un enfant prenant le sein dans les conditions indiquées ci-dessus est exposé, du fait de la médication subie par la nourrice, à une intoxication d’autant plus grave que le diagnostic en sera très difficile et qu’il sera à peu près impossible do rapporter à leur cause vraie des accidents qui revêtent chez l’enfant une forme banale et trompeuse (i).

Enfin, on a vu des accidents survenir chez des enfants qui avaient teté après que la nourrice s’était fait des lotions abondantes d’extrait de Saturne sur la poitrine.

23 Intoxications dues aux ustensiles de cuisine. — Les

poteries communes, vernissées à l’aide d’un émail plombifère, ont occasionné des accidents. Il y a longtemps que le danger des vernis plombifères a été signalé. Au xviiip siècle, Lind rapporte, qu’un médecin ayant fait évaporer du jus do citron dans un pot de terre, trouva au fond un produit analogue au sucre de Saturne. Des observations de ce genre s’étant multipliées, Ghaptal proposa en 1788 de substituer au vernis plombique un émail obtenu en fondant

(1) P. Brouardel, Affaire de remède secret; cosmétique Delqcour

(Annales d’hygiène publique et de médecine léyale, 2e si'rie, 1877,

t. XLV1II, p. loi).

de l’argile et du verre pulvérisé (1). Cependant, aucune amélioration ne fut apportée à la fabrication des poteries, et en 1858 Lefèvre (2) appela à nouveau l’attention sur les accidents saturnins causés par les poteries fabriquées à Lannilis, dans le département du Finistère.

Le Comité consultatif d’hygiène fut saisi de la question et, à la suite d’une longue enquête, une circulaire ministérielle interdit la fabrication des poteries vernissées au plomb. Cette circulaire ministérielle resta sans aucun effet pour les raisons suivantes. Une circulaire ministérielle n’est qu’un avis donné au préfet, qui prend un arrêté conforme s’il croit que cela est nécessaire à l’intérêt de ses administrés, mais qui laisse dormir la circulaire au fond de quelque carton, si la mesure restrictive qu’on lui demande de prendre nuit à la prospérité du département qu’il dirige. Or, en France, l’industrie de la poterie vernissée est localisée dans deux ou trois départements. A la suite de la circulaire ministérielle, les préfets de tous les départements dans lesquels on ne fabriquaitpas de poteries plombifères prirent des arrêtés interdisant la fabrication de ces poteries, mais les préfets de ceux dans lesquels on en fabriquait se gardèrent bien de prendre une mesure qui paraissait nuisible à la prospérité commerciale de leurs administrés.

Depuis, le Comité consultatif d’hygiène de France a demandé que l’on interdise la vente des poteries dont l’émail est attaqué par du vinaigre coupé de son volume d’eau.

En Allemagne, une loi du 25 juin 1887 prescrit que les objets en métal ou en terre ne doivent en aucun cas être revêtus d'un vernis abandonnant la moindre quantité de plomb au vinaigre à 4 p. 100 après une demi-heure de cuisson. Cependant, Lehmann a trouvé, dans ses essais sur les poteries communes, que le vinaigre bouilli dans ces

(1) Meillùre, Le saturnisme ; élude historique, physiologique, clinique et prophylactique. Thèse de Paris, 1903, p. 248.

(2) Lefèvre, Nécessité d'établir une surveillance sur la fabrication des poteries communes vernissées au plomb [Ann. d’hyg., 1SG1, t. XV, P- 175).

INTOXICATIONS AIGUES ET SUBAIGUES

récipients pendant une demi-heure pouvait contenir jusqu à 21 milligrammes de plomb par litre, et il signale des accidents causés par des confitures conservées dans ces poteries (Miellère).

Garnier et Simon (de Nancy) ont rapporté l’observation d’un enfant de huit ans qui présenta de graves symptômes gastro-intestinaux, dont la cause demeura inconnue pendant plusieurs mois. Pensant à une intoxication, les médecins eurent l’idée de faire examiner un pulpeur qui servait à préparer la viande qui formait la principale nourriture de l’enfant. Cet appareil, construit en fonte, était revêtu intérieurement d’un émail blanc très adhérent, mais qui avait été enlevé sur les parties saillantes des côtes, parallèles à l’axe, par le frottement de l’arbre hélicoïdal, de telle sorte que ses débris très ténus étaient forcément mélangés à la pulpe de viande hachée. L’analyse chimique fit constater la présence de 26 centigrammes de plomb par 7 grammes de l’émail examiné. On changea le mode de nourriture de l’enfant, qui guérit rapidement (1).

L 'étamage des vases de cuivre servant à la cuisson des mets est souvent pratiqué avec de l’étain impur contenant jusqu’à 35 p. 100 et plus de plomb, et je suis certain que bien des cas d’intoxication, que fou a cru occasionnés par le cuivre, étaient dus à la présence d’une quantité plus ou moins grande d’un sel de plomb provenant d’un étamage défectueux.

D’après les analyses du professeur Arm. Gautier au lycée Louis-le-Grand, chaque élève recevait dans son alimentation 70 milligrammes de plomb par tête et par an, soit un lieu moins de 0mgl',2 par jour. Dans un lycée où il y eut toute une série d’indispositions graves d’origine saturnine, les ustensiles de cuisine étaient étamés avec de l’étain contenant 35 p. 100 de plomb (2).

(1) Garnier et Simon, Intoxication saturnine par un émail plombifère (Archives de médecine des enfants , 1901).

G) Arm. Gautier, Le cuivre et le plomb dans l'alimentation et l'industrie. Paris, 1883.

En vertu de l’ordonnance du 3i janvier 1800, le titre de

l’étain fin a été fixé à 997 millièmes d’étain pur et l'adminis-

tration militaire ne tolère que 5 p. 100 de métaux étrangers dans les ustensiles d’étain ouvré. En Allemagne, la tolérance n’est que de 1 p. 100.

Une question fort importante est l’étamage et la soudure des boîtes de conserves. Ce mode d’intoxication saturnine n’a relativement que peu d’importance pour la population civile, car on ne consomme pas de conserves d'une façon habituelle, mais elle a une grande importance pour les soldats et les marins, surtout pour ces derniers, car encore aujourd'hui, sur les bateaux à voiles, les matelots peuvent se trouver obligés de consommer uniquement, pendant des semaines consécutives, des aliment sconservés dans des boîtes métalliques étamées. La cause des intoxications saturnines dues aux conserves provient de l’emploi pour l’étamage d’un étain plombifère et aussi de la présence à l’intérieur de la boîte de larmes de métal impur. Arm. Gautier a trouvé dans des boîtes de sardines 45 centigrammes de plomb pour un kilogramme et Boutmy, dans des conserves de viandes, l5r,48 de plomb par kilogramme.

En 1879, une circulaire ministérielle a interdit pour les boites de conserves les soudures intérieures et a prescrit, pour l’étamage, l’emploi exclusif d’étain fin, c’est-à-dire contenant au minimum 97 p. 100 d’étain. Cette circulaire souleva un tol/e général chez tous les fabricants de boîtes de conserves, qui prétendirent qu’il leur était impossible de faire de bonnes soudures dans ces conditions, l'étain étant un métal trop cassant, et alléguèrent, d’autre part, le stock considérable de boîtes qu'ils avaient en magasin et qu’il leur fallait épuiser avant de pouvoir satisfaire aux exigences ministérielles. On voulut bien transiger et l’on toléra momentanément l'emploi d’étain contenant une quantité de plomb supérieure à celle fixée* par la circulaire. Mais le stock d étain plombifère était tellement considérable, ou se renou-

INTOXICATIONS AIGUËS ET SUBAIGUËS. 34

vêlait si facilement, qu’en 1892 on n’était encore pas parvenu à l’épuiser. A la suite d’un nouveau rapport au Comité d’hygiène, une dépêche ministérielle du 29 août 1890 fixa le titre de l’étain fin à 97 centièmes avec tolérance de 0,5 p. 100 de plomb et de un dix-millième d’arsenic.

Enfin, Messieurs, avant de quitter ces questions culinaires, je vous signalerai le cas suivant rapporté par M. Landrieux. Une fillette de cinq ans et sa mère furent gravement intoxiquées après avoir fait usage de braise provenant de bois de démolition recouverts de céruse ; cette braise servait à la cuisson des viandes placées sur un gril.

3° Autres causes d’intoxication saturnine accidentelle.

— a. Papiers plombifères. — Les papiers dits papiers d’étain qui servent à envelopper le chocolat, les bonbons, les confiseries, les fromages, les saucissons, contiennent souvent plus de plomb que d’étain. Dans un cas, ces feuilles ne contenaient que 30 et môme 10 p. 100 d’étain. Or les substances qu’elles enveloppent sont souvent acides et il peut se former des composés toxiques. En vertu de l’ordonnance du 31 décembre 1890, il ne doit être employé, pour envelopper les substances alimentaires, que des feuilles d’étain fin, suivant la formule que je vous donnais il n’y a qu’un instant.

b. Pâtisseries et confiseries. — Pour donner belle apparence à leurs gâteaux, particulièrement aux brioches et aux babas, certains pâtissiers les colorent à l’aide du chromate de plomb, qui est d’autant plus toxique qu’aux dangers du plomb viennent se joindre ceux de l’acide chromique, caustique et très vénéneux. Stewart (1) a publié quatre cas de mort d’enfants de trois à douze ans à la suite de l’ingestion de babas dont le glaçage avait été fait avec du chromate de plomb. Une fillette de treize ans et un garçon de neuf ans ne succombèrent pas, mais présentèrent pendant plusieurs mois un mauvais étal général, des maux de tète, des douleurs généralisées, des nausées et des vomis-

(1) Stewart, P lui. Med. News, 1887.

sements, de la pâleur des téguments avec teinte subictérique de la peau, de légères coliques. Il existait un liséré de Barton bien caractérisé.

Tanquerel des Planches dit que les confiseurs préfèrent les préparations métalliques à celles tirées du règne végétal, parce qu’elles n'éprouvent aucun changement sous l’action du temps et de la lumière. Pour les bonbons jaunes, verts ou bleus, ils emploient le chromate de plomb ; pour les rouges, du minium. La céruse a pu servir à faire des dessins blancs à la surface de certains bonbons et par grattage d’un seul bonbon on a pu extraire 5 centigrammes de plomb métallique. Tanquereldes Planches faitremarquer que c’est surtout aux approches du jour de l’an que les friandises, mangées en plus grande abondance, peuvent donner lieu à des accidents (1).

En vertu de l’ordonnance du 31 décembre 1890, les couleurs à base de plomb sont interdites pour la coloration de toute substance entrant dans l’alimentation (2).

c. Toiles cirées. — En Allemagne et en Suisse, on aurait observé des symptômes d’intoxication chez des enfants transportés dans des voitures d’osier munies de capote pliante en toile vernie blanche, grise ou verte. Un fragment de 10 grammes provenant d’une de ces toiles donna à l’analyse 48r,27 de plomb métallique (3). « Nous n’oserions affirmer, dit le professeur Arm. Gautier avec le médecin suisse, que de nombreux empoisonnements aient été observés chez de jeunes enfants pour lesquels on faisait usage de voitures recouvertes de toiles vernies. Abandonnés à eux-mêmes, dit-il, il leur arrive de lécher ou de

(1) Dufour-Labastide, L’intoxication saturnine chez l’enfant. Thèse de Paris, 1902, p. 37.

(2) Matières colorantes interdites : Massicot, minium, mine-orange; carbonate de plomb (blanc de plomb, blanc de céruse, blanc d'argent) ; oxychlorure de plomb (jaune de Cassel, jaune de Turner, jaune de Paris) ; antimoniatc de plomb (jaune de Naples) ; sulfate de plomb, chromate de plomb (jaune de chrome, jaune de Cologne).

(3) Arm. Gautier, Rapport au Conseil d'hygiène et de salubrité de la Seine sur les toiles cirées plombifères, 22 juillet 1881.

INTOXICATIONS AIGUES ET SUBAIGUËS

sucer la toile de leur petit véhicule et de s’empoisonner ainsi lentement. Mais n’est-il pas imprudent de mettre a leur portée une substance aussi dangereuse ? Même quand on le surveille, l’enfant reçoit des poussières et des écailles qui se détachent aisément de toutes les parties de la toile où se renouvellent les mêmes plis. Enfin, tout le monde connaît la manie des jeunes enfants de porter à la bouche tout ce qui tombe sous leur main. Donc, quand bien même il n’y aurait pas eu d’accidents constatés, nous croirions très prudent de renoncer pour les voitures d’enfants à ces toiles enduites d’une matière toxique. »

On a encore incriminé, dans certains cas d’intoxication chronique, les toiles cirées blanches imitant le linge damassé. On les vend sous le nom de nappes de familles et on les place le plus souvent sur les tables des salles a manger. Elles peuvent contenir, d’après M. Arm. Gautier, jusqu'à 300 grammes de plomb par mètre carré.

d. Jouets. — Toujours à cause de l’habitude qu’ont Jes enfants de tout porter à leur bouche, l’usage des jouets colorés avec des composés plombiques, céruse, minium, mine-orange, chromate de plomb, est extrêmement dangereux, surtout parce que souvent ces jouets sont peints par simple encollage et non vernis.

M. Variot a rapporté l’observation d’un petit garçon de huit ans qui présenta tous les signes de la polynévrite toxique pour avoir joué pendant un mois environ avec une trompette dont l’embouchure contenait, d’après l’analyse de M. Gab. Pouchet, 88 parties de plomb, 3 seulement d’étain et une notable quantité d’antimoine (1).

Les boîtes de couleurs pour enfants contiennent souvent, en dépit de tous les règlements, des substances toxiques.

e. Cartes de visite. — Pains a cacheter. — Certaines cartes de visite sont recouvertes d’une préparation conte-

(1) Variot, Bulletin cle la Société' médicale des hôpitaux de Paris ,

nant de la céruse; or, des enfants ont pu être intoxiqués en jouant avec ces cartes (1). Il en est de même des pains à cacheter, qui souvent sont colorés avec du chromate de plomb ou du minium.

/'. Teintures et fards. — Certaines pommades, cosmétiques, poudres de riz et fards contiennent de notables quantités de plomb. Beaucoup de teintures pour les cheveux sont à base de sels de plomb. Je vous en cite quelques-unes des plus connues : eaux de Castille, 1 p. 100; eau des Fées, 2 p. 100; Nuancine, eau Allen, IG p. 100 (2).

g. Tabac. — On a observé des accidents chez des priseurs qui conservaient leur tabac dans des vases en plomb ou dans des récipients de poteries vernissées. Chez certains fumeurs, on a signalé une intoxication due à l'aspiration, au moment de rallumage de la cigarette, de fumées provenant de mèches de briquet colorées au chromate de plomb.

h. Habitations. — Enfin, Messieurs, je vous signalerai la possibilité de l’intoxication parle séjour dans des chambres nouvellement peintes (3). C’est à un accident de ce genre que l'on a attribué la mort de David d'Angers.

M. Yariot a rapporté l’observation curieuse d'un enfant, âgé de cinq ans et demi, qui présentait des troubles moteurs qu’il rapporta à une intoxication saturnine. Les conduites d’eau et ustensiles de cuisine ne pouvaient être incriminés, l’enfant étant seul atteint; les jouets ne présentaient rien d’anormal. Mais la mère fit remarquer que, pendant la belle saison, l'enfant jouait sur une terrasse de plomb de 8 mètres de longueur sur 6 mètres de largeur orientée au sud-est et exposée pendant plusieurs heures chaque jour au soleil.

(1) Gazette des hôpitaux , 1854.

(2) Ogier, Traité de chimie toxicologique, p. 360.

(3) Chapin, New York med. Record, 1884. — Record of Child IIosp. Boston, 1886.

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