LOCALISATION
On avait remarqué que si, à la suite de la pluie, il survenait une journée chaude, le plomb était enduit d’une sorte de dépôt blanc grisâtre, pulvérulent, qui était enlevé au moindre frottement. « Ces circonstances, dit M. Variot, permettent d’expliquer très rationnellement l’absorption du poison par de jeunes enfants qui jouent librement sur un sol pavé en plomb. Ils tombent ou ils rampent sur les mains et sur les jambes; ils se traînent, s’assoient, ramassent leurs jouets et portent certainement leurs doigts à leur bouche. Ces actes mille fois répétés font pénétrer dans le tube digestif le plomb, soit à l’état de céruse, soit à l’état métallique; il est moins probable que les poussières soient absorbées par les voies respiratoires. » Un dernier point curieux a été révélé par l’enquête. Le propriétaire de l'immeuble, qui avait habité pendant longtemps l’appartement possédant la terrasse, aurait eu successivement deux chiens, relégués le plus souvent sur la terrasse, qui tous deux moururent avec des paralysies du train postérieur. Ces animaux buvaient de l’eau de pluie, en léchant le plomb de la terrasse, et ont sans aucun doute été, eux aussi, victimes de l’intoxication saturnine (1).
3° Absorption. Élimination. Localisation.
1° Absorption. — L’absorption par la voie digestive semble se faire d’une façon fort inégale suivant l’état du contenu stomacal; plus le chyme est acide, plus l’absorption est considérable. 11 m’est arrivé de provoquer par l’alimentation des symptômes d'intoxication saturnine. Alors que j’avais encore mon service d’hôpital, il arrivait souvent qu’un peintre atteint de coliques de plomb voulait, malgré mes avis, sortir de l’hôpital dès que la douleur abdominale et la constipation avaient cessé. Pour lui prouver qu’il avait tort et lui montrer qu’il n’était pas guéri,
(1) Variot et Gastou, Bulletin de la Société médicale des hôpitaux de Paris, 1891.
je recommandais à la surveillante de lui donner au repas du soir quelques feuilles de salade. L’acide acétique du vinaigre transformait les sulfures de plomb contenus dans l’intestin en acétate très soluble et très absorbable, et le lendemain le malade présentait une légère et salutaire rechute.
L’absorption par la voie respiratoire est possible et les poussières de plomb peuvent pénétrer dans les bronches et les alvéoles pulmonaires au même titre que les autres poussières qui constituent les pneumoconioses professionnelles. Meillère a analysé les crachats expectorés par des ouvriers saturnins hospitalisés et par conséquent soustraits à la contamination directe. Chez des dessoudeurs et dévitrifieurs journellement exposés à l’ingestion dépoussiérés contenant 50 p. 100 de plomb, la quantité de plomb contenue dans les expectorations est insignifiante (1).
A l’appui de l’absorption pulmonaire, on peut rapporter les expériences de Laborde, qui a constaté la présence évidente du plomb dans le poumon, et l’observation de Trousseau qui avait remarqué que les chevaux employés dans les fabriques decéruse devenaient tous corneurs, par suite d’une paralysie du nerf laryngé supérieur. Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c’est que le plomb qui a pénétré dans la trachée, les bronches et le poumon est capable de provoquer l’intoxication, ainsi que l’a prouvé Tanquerel des Planches, qui a pu empoisonner des chiens en leur introduisant de la céruse dans la trachée.
h' absorption par les muqueuses est certaine. On a observé de la cachexie saturnine avec vomissements, coliques, liséré gingival léger et mouvements choréiformes chez une petite fille de sept ans qui était traitée depuis trois ans et demi à l’aide d’un collyre au sous-acétate de plomb et par des fomentations oculaires d’eau blanche, pour une conjonctivite chronique.
(1) Meillère, Le saturnisme; élude historique , physiologique , clinique et prophylactique. Thèse de Paris, 1903, p. 65.
L’absorption par la muqueuse rectale est possible et le D1' Prudhomme (de Pithiviers) a observé une intoxication familiale à la suite de lavements savonneux administrés à l'aide d’une canule en plomb.
Enlin, à la suite d'injections vaginales d’eau de Goulard ou d’eau blanche, on a noté des accidents saturnins. Lewin a même signalé un cas de mort, qui met hors de doute l'absorption énergique par cette voie.
L 'absorption par la peau intacte a été démontrée par Canuet (1) et plus tard par Drouet (2). qui ont intoxiqué des lapins et des chiens en leur faisant prendre des bains d’acétate de plomb. Gendrin a rapporté le cas d’un ouvrier qui présenta des accidents saturnins après être tombé accidentellement dans un bac contenant une solution d’acétate de plomb. Christison a vu l’intoxication saturnine succéder à des bains locaux à l'acétate de plomb.
Les faits rapportés par Manouvrier me semblent encore plus démonstratifs. Cet auteur a montré que les phénomènes de névrite saturnine sont dès l’abord localisés aux points qui sont le plus exposés à l'imprégnation directe; c'est ainsi qu’il a vu que les ouvriers qui manipulent le minium sont particulièrement atteints à la main g'auche s’ils sont gauchers et à la main droite s ils sont droitiers. La même constatation a été faite chez les enduiseurs qui ont de la parésie de la paume de la main dans laquelle ils tiennent constamment le mastic à la céruse. Malherbe a vu une paralysie de la main gauche chez un forgeron qui ne maniait du plomb que de cette main (3). Rousseau a rapporté l’observation d'un cuisinier qui, marchant continuellement pieds nus sur le dallage en plomb d'une cuisine, eut du tremblement des membres inférieurs (4). D’après Capelle (5), Fremont a vu survenir une paralysie
(1) Canuit, Thèse do Paris, 1825, n° 202.
(2) Drouet, Thèse de Paris, 1873.
(3) Malherbe, Journal médical de l’Ouest , 1873, p. 72.
(4) Rousseau, Journal médical de l’Ouest, 1874, p. 11.
(5) Capelle; Absorption cutanée du plomb. Thèse de Paris, 1883.
P Bhouardel. — Les Intoxications. 23
du membre supérieur gauche chez un homme qui ramassa avec la main gauche la céruse tombée d un tonneau et qui ne put, faute d’eau, se laver les mains que trois heures plus tard (i). Manouvrier rapporte 1 histoire d un ouvrier capsule ur chez lequel la paralysie na\ait envahi que les deux doigts qui étaient en contact continuel a^c la feuille d’étain (2). Enfin Proust a observé un peintre qui avait l’habitude de garder dans le côté droit de sa bouche des petits copeaux fraîchement peints à la céruse. La langue et la face interne de la joue présentaient des troubles de la sensibilité de ce côté seulement (3).
Certains auteurs sont d’un avis opposé et prétendent que la peau intacte ne laisse pas passer le toxique. Telle était l’opinion de Potain. Il fit reprendre par un de ses élèves (4) les expériences de Canuet et de Drouet, qui consistent à appliquer sur la peau rasée d’un animal une préparation plombique, et l’on constata que si l'on prend la précaution de recouvrir la surface enduite, afin d empêcher 1 animal de se lécher, il n’y a jamais aucun symptôme d intoxication. Ce résultat, démonstratif pour l'espèce animale mise en expérience, l’est moins pour 1 homme, car les fonctions de la peau sont très dissemblables chez l'homme et les animaux, le chien notamment.
Meillère (5) fait remarquer, et cette remarque a certainement de la valeur, que, dans tous les cas signalés, l action directe du toxique se porte sur la région qui travaille le plus, et, dit-il, « un rapprochement s’établira dans notre espiit entre cette constatation et les résultats auxquels sont arrivés Charrinet Carnot dans leurs expériences sur les intoxications expérimentales. » Les poisons et les toxines semblent, en effet, se localiser de préférence dans les régions surmenées et traumatisées.
(1) France médicale , 22 juin 1882.
(2) Manouvrier, Thèse de Paris, 1873.
(3) Proust, Traité d’hygiène, y. 255.
(4) Monnereau, Thèse de Paris, 1883.
(5) Meillère, Le saturnisme. Thèse de Paris, 1903.
L’absorption, qui est discutée pour la peau intacte, est admise par tous les auteurs pour la peau dénudée de son épiderme, et les fabricants de céruse et les ouvriers manipulant les enduits et mastics au plomb prétendent que l’intoxication provient de l’absorption par la peau, qui est toujours plus ou moins macérée par le contact prolongé d’une matière humide dans la main ou éraillée par les palettes qui servent à étendre le mastic.
2° Elimination. — Les urines sont le mode d'élimination le plus important, mais l’élimination est extrêmement lente et elle est d’autant plus ralentie que la durée de l’intoxication est plus longue. En effet, partout où passe un sel de plomb, il laisse des traces de son passage et les épithéliums des organes éliminateurs, particulièrement des reins, sont profondément altérés, ce qui diminue considérablement leur puissance éliminatrice.
La bile entraîne une autre portion importante du plomb, mais l’élimination par celte voie n’est pas absolue, car, si une partie du plomb ainsi rejeté dans le tube digestif est expulsée avec les fèces sous forme de sulfure, une autre partie est de nouveau absorbée dans l’intestin.
La salive élimine une petite quantité de plomb, ainsi que l’ont observé Malherbe et Pouchet. Renon a montré, à l’aide de l'iodure de potassium, la présence du plomb dans les glandes salivaires des cobayes intoxiqués.
Spillmann (de Nancy) a démontré la présence du plomb dans la sueur, à l’aide d’injections de pilocarpine.
La peau élimine le plomb, ainsi que le prouvent les tatouages noirs de la peau des saturnins, quand elle est badigeonnée avec une solution d’iodure de potassium ou à la suite d’un bain sulfureux.
3° Accumulation et localisation. — L’élimination du plomb est non seulement très lente, mais encore intermittente; elle peut durer des mois et des années. Le plomb
semble se transformer dans les tissus en chloro-albuminate insoluble et il reste fixé jusqu’à ce que, sous une influence inconnue, il se solubilise et cause une intoxication inattendue. Ceci donne 1 explication des intoxications survenant à la suite du séjour de balles de plomb dans les tissus. La balle plus ou moins divisée peut rester sans occasionner aucun trouble pendant des années, puis, brusquement, surviennent des accidents gra\es.
Chez les animaux, d’après Prévost et Binet, le plomb se localise surtout dans les reins; puis viennent les os, le foie, les testicules, le cerveau et le sang-. Voici, d’après Robert, les résultats obtenus par Heube sur divers animaux et par Ellenberger et Hofmeister sur des moutons. Ils ont trouvé par kilogramme (I) :
Heube.
Ellenberger
et
Hofmeister.
Reins
Encéphale
Moelle épinière
Muscles
Muscles lisses
Poumons
Pancréas
Glandes salivaires
Bile
Fèces
Chez l’homme, les localisations sont quelque peu différentes; on retrouve le plomb surtout dans le foie, les reins, les parois du tube digestif, dans les centres nerveux, surtout dans l’encéphale. Blyth a recueilli 117 milligrammes de sulfate de plomb dans le cerveau d’un individu mort d’épilepsie saturnine et 106 milligrammes dans le cerveau d’un autre saturnin.
(1) Vibert, Précis de toxicologie clinique et médico-légale , 1000,
Thouvenet (1) a trouvé, à l’autopsie d’une femme qui était morte quinze jours après avoir absorbé un sel insoluble de plomb, le foie rétracté ne pesant plus que 800 grammes. L’examen histolog’ique montra une véritable destruction de la cellule hépatique : la cellule, atrophiée, déformée, était semée de granulations pigmentaires et graisseuses et son noyau ne se colorait plus par le picrocarmin.
L’analyse chimique permit de découvrir quelques traces de plomb dans l’intestin, l’estomac, la rate et les reins. Le foie en contenait 428 milligrammes.
Hugounenq a examiné les viscères d’un individu qui avait subi plusieurs tentatives d’empoisonnement criminel et qui finalement avait succombé à une intoxication aig-uë. L’autopsie eut lieu plusieurs mois après la mort ; cependant, on put trouver du plomb dans tous les organes :
Gros intestin et matières fécales 0,215 p. 100.
Intestin grêle 0,043 —
Foie 0,005 —
Cerveau 0,0008 —
Poumons )
Estomac ( Traces.
Reins )
Cœur Néant.
D’après les analyses de Blyth, dans le saturnisme chronique, la répartition du plomb est différente et chez deux ouvriers cérusiers il a trouvé (2) :
Foie (totalité de l’organe) 0er,016 à 0gr,081
Rein (totalité de l’organe) 0sr,003 à 0?r,053
Cerveau (totalité de l’organe) 0sr,072 à 0=r,080
4° Plomb normal. — Le plomb existe normalement dans l'organisme, et cela ne doit pas nous étonner, ce métal, facilement attaquable, étant répandu à profusion autour de nous.
Chevreul, Flandin et Danger, Rabuteau n’ont pas admis
(1) Thouvenet, Limousin médical , 1897, 1898, 1899.
(2) Journal de pharmacie , 1898, p. 529.
l’existence du plomb normal. Orfila reconnaît sa possibilité et Deverg’ie a isolé 4 milligrammes de plomb dans l’estomac d’un enfant de huit ans, 25 milligrammes dans l'intestin d’un enfant de quatorze ans, enfin 20 milligrammes dans l’estomac, 36 milligrammes dans l’intestin et 6 milligrammès dans le cerveau d’une femme adulte. Legrip, Ortmann, Ulex ont trouvé du plomb dans le foie de rats et d’autres animaux non intoxiqués, à des doses variant de 1 milligramme à O’r,0054 par kilogramme. Putnam a examiné les urines de 08 étudiants en médecine et a trouvé du plomb dans 17 p. 100 des échantillons examinés.
La présence de plomb dans les organes de personnes non soumises à l’influence de quelque mode que ce soit d intoxication saturnine n’a rien qui doive nous étonner, si l on veut bien admettre, ainsi que l’a montré Arm. Gautier, que chacun introduit journellement par l’alimentation au moins un demi-milligramme de plomb dans son organisme.
M. Meillèrea recherchêle plomb normal dansles viscères et dans certains phanères (poils, cheveux) chez des individus non saturnins et ne paraissant nullement prédisposés à l’imprégnation saturnine. Il a trouvé chez certains sujets des doses de plomb atteignant en millionièmes les taux suivants :
Phanères 200 millionièmes.
Foie et rate
Placenta 2à5
Cependant, il s’élève avec raison contre l’appellation de plomb normal ; car il ne s’agit pas, comme pour l’arsenic et l’iode, d’un élément constant, indispensable à l’existence, mais d’un élément accidentel plus ou moins bien supporté par l’organisme (1).
4> Symptômes de l’intDxication aiguë et subaiguë.
Il faut, Messieurs, que vous ne confondiez pas l’intoxication subaiguë avec l’intoxication chronique et profession-
(1) Meillère, Soc. de biologie , avril 1903.
SYMPTÔMES DE L’iNTOXIGATlON AIGUË ET SUBAIGUË. 359
nelle; je vous rapporterai à cette occasion le fait suivant qui vous montrera que parfois la distinction est assez délicate.
Un ingénieur, employé dans une fonderie de plomb, habitait dans l’usine même; il est pris d’accidents saturnins et son médecin lui donne un certificat constatant qu’il est atteint d’une intoxication aiguë professionnelle par le plomb, entraînant l’application de la loi sur les accidents du travail. Ce certificat était doublement inexact. D’une part, l’intoxication n’était pas aiguë, mais chronique ; et d’autre part la loi sur les accidents du travail ne pouvait être appliquée, car, et c’est là l’interprétation donnée par les circulaires ministérielles et la Cour de cassation, l’accident est quelque chose d'essentiellement temporaire, de peu de durée et produit avec violence, ce qui n’était pas le cas.
Dans son certificat, le médecin ajoutait que l’ingénieur habitait à moins de 100 mètres de l’usine et en faisait grief au patron. C’était encore une interprétation erronée des règlements. Car, s’il est prescrit que certains établissements doivent être construits à plus de 100 mètres des habitations, il n’a jamais été défendu d’y avoir son domicile, et il est indispensable que, dans toutes les usines, même les plus dangereuses, il habile quelques personnes, ne fùt-ce que les surveillants.
Je ne nie pas que, dans le cas présent, l’ingénieur ait droit à une indemnité; mais je considère que les bases sur lesquelles son argumentation était appuyée n'ont aucune valeur juridique.
Cette distinction entre l’intoxication aiguë et l’intoxication professionnelle et accidentelle étant bien établie, voyons les symptômes de l’ empoisonnement aigu.
Le début estrapide. Aussitôt après l’ingestion, le malade a de suite dans la bouche une saveur spéciale douceâtre et en même temps stvptique; la gorge est sèche; parfois la sécrétion
de la salive est augmentée. Il y a bientôt, à peine un quart d’heure après l’ingestion, de la douleur stomacale très vive, des nausées et des vomissements fréquents et tenaces. Les matières vomies sont blanchâtres et souvent sanguinolentes.
Un peu plus tard, il y a des douleurs de ventre, qu'il ne faut pas confondre avec les coliques de plomb ; elles sont accompagnées d’une diarrhée, dont la coloration plus ou moins noire est due a la présence du sulfure de plomb. Parfois, il y a de l’ictère.
Certains auteurs ont prétendu que le pouls était ralenti ; c’est peut-être exact dans l’intoxication suraiguë, mais il semble, ainsi que l’ont observé Orfila et Tardieu, que dans l’intoxication subaiguë le pouls est accéléré. Au sphygmographe, le tracé est caractérisé par une pulsation longue offrant une ligne ascensionnelle courte, légèrement inclinée, et un sommet avec deux ou quelquefois trois rebondissements, puis une ligne de descente rectiligne qui termine la pulsation.
Les urines sont diminuées, albumineuses et contiennent des cylindres, mais la diminution ne va pas jusqu’à l’anurie.
Comme symptômes nerveux, on note de la céphalée, des vertiges, des douleurs dans les membres avec crampes, de la faiblesse, puis le malade entre dans la phase urémique de l’intoxication ; il tombe dans le coma, présente de la respiration de Chevne-Stokes et meurt au bout de trentesix heures au plus tôt. Freyer a vu un homme qui avait pris 45 grammes de blanc de céruse ne mourir que le cinquième jour.
Dans les cas favorables, la convalescence est très longue, et le malade, guéri de son intoxication aiguë, entre bientôt dans le saturnisme chronique.
Dans l’empoisonnement subaigu dû à des doses répétées, il y a à chaque prise nouvelle des accidents violents : vomissements, douleurs stomacales et intestinales, puis de la dys-
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
pepsie et de l'anorexie. On constate l’existence d'un liséré plombique, sur lequel je reviendrai à propos de l’intoxication professionnelle, et de la constipation; enfin, il y a de la céphalalgie, des crampes, des paralysies envahissant surtout les membres supérieurs, de l’albuminurie ; et la mort survient au milieu de symptômes urémiques : coma et convulsions.
5° Anatomie pathologique.
Les lésions gastro-intestinales constatées à l’autopsie sont peu intenses, sauf quand il s’ag'it de chromate de plomb ; mais, dans ce cas, les désordres sont dus surtout à l’acide chromique.
L’estomac présente une coloration blanchâtre superficielle, signe d’une légère cautérisation. La muqueuse est quelquefois épaissie, congestionnée, recouverte d’une couche de mucus; parfois elle présente des taches ecchymotiques et même des érosions superficielles.
Les mêmes lésions se retrouvent, bien que moins accentuées, sur la muqueuse intestinale qui est souvent colorée en noir par suite de la formation de sulfure de plomb.
Orfila a étudié particulièrement la nature des lésions stomacales dans l’intoxication aiguë par le plomb. 11 empoisonna des chiens chez lesquels il empêcha les vomissements en liant l'œsophage. Il remarqua que les lésions sont très étendues, quand la dose de sel toxique est considérable. Chez un animal qui avait survécu dix heures, il trouva la muqueuse du tube digestif recouverte dans toute son étendue d’un enduit blanc. L’estomac était tapissé par une couche de 2 millimètres d’épaisseur dune matière de couleur gris-cendre qui avait envahi toute l’épaisseur de la muqueuse, mais les autres tuniques ne semblaient présenter aucune lésion. Cette coloration est due à une cautérisation ne pénétrant pas au delà de la muqueuse et à un précipité d’albuminate de plomb qui se trouve dans toute son épaisseur.
Les lésions intestinales, de même que dans l’intoxication mercurielle, ne sont pas dues seulementà l’action directe du poison, mais aussi à son élimination. Pour le prouver, Orfila injecta de l’acétate de plomb dans la veine jugulaire de chiens qui succombèrent en quelques jours ; l’estomac était sain, mais les intestins, surtout le gros intestin, étaient enflammés, congestionnés, couverts d'ecchymoses et contenaient des matières sanguinolentes, signes évidents d’une entérite très intense, qui, dans la plupart des cas, s’était manifestée avant la mort par une diarrhée dysentériforme.
Comme autres lésions, on constate, quand la survie a été assez longue, les signes d’une inflammation aiguë du rein, type gros rein blanc, avec lésions épithéliales caractéristiques.
Enfin, je vous signalerai, d’après Thouvenet, les lésions du foie, qu'il a trouvées considérables chez une poudreuse de porcelaine qui s’était volontairement donné la mort et succomba en quinze jours. Le foie, diminué de volume, ne pesait que 800 grammes et l’examen histologique montra que la cellule hépatique, atrophiée, déformée, était semée de granulations pigmentaires et graisseuses, son noyau ne se colorait plus par le picrocarmin : il s'agissait donc d’une véritable destruction de la cellule hépatique.
6° Mode d’action et traitement.
Les sels de plomb arrivant dans l’estomac se décomposent, le métal forme avec l'albumine des tissus un précipité et, en même temps, l’acide mis en liberté agit pour son propre compte. La cautérisation est en général peu profonde; cependant, Taylor a fait remarquer que, dans l’empoisonnement par l’acétate de plomb, l’inflammation stomacale est surtout intense quand il existe un excès d’acide acétique ; c’est également ce qui se produit pour le chromate de plomb; l’acide chromique, qui est un caustique
MODE D'ACTION ET TRAITEMENT. °'Jt*
violent, érode très profondément la muqueuse stomacale, de sorte que, dans l’intoxication par ce sel de plomb, c est l’acide chromique qui tient la place la plus importante.
Toutes lesparties qui ont été effleurées par le sel de plomb deviennent pâles et exsangues, par suite d’une constrietion énergique des vaisseaux. Quand cette période de constriction cesse, il survient de l'hyperémie et l'on constate souvent des taches ecchymotiques et de petites hémorragies.
Chez l’homme, de même que chez les animaux, les sels de plomb semblent entraîner la mort parleur action sur le système nerveux ; chez l’homme, la mort survient dans le coma et les convulsions ; chez les animaux, il y a du tremblement et des accès épileptiformes. Cependant, Messieurs, je vous ferai remarquer qu’à l’action du plomb sur le système nerveux dans l’empoisonnement aig'u vient s’ajouter l'action des toxines, dont l’élimination est diminuée par suite des lésions rénales précoces. Certaines de ces toxines sont convulsivantes et leur accumulation dans l’organisme peut, l’urémie en est une preuve, entraîner la mort au milieu de symptômes rappelant ceux de l'intoxication plombique.
Comme traitement , on a préconisé la limonade suit urique, les sulfates de soude et de magnésie, qui transforment le sel de plomb en sulfate insoluble. On les conseille soit mélangés au liquide du lavage de l’estomac, soit administrés après l’avoir débarrassé de la plus grande partie du toxique a 1 aide de vomitifs. On a également donné le lait, l’eau albumineuse, qui forment avec le plomb des albuminates peu solubles. Quand il n’y a pas de diarrhée, on videra l’intestin à l’aide d’un purgatif, de l’huile de ricin, etc.
Quand les symptômes aigus sont sur leur déclin, vous donnerez au malade de l’iodure de potassium dans le but de hâter l’élimination du plomb et de prévenir l’intoxication chronique.