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II. — Intoxication chronique

Le saturnisme chronique peut provenir de l'ingestion accidentelle de plomb mélangé aux aliments; c’est là, je vous l’ai montré, une cause fréquente d’intoxication sur laquelle je ne reviendrai pas ; j’insisterai plus longuement sur le saturnisme d’origine professionnelle, d’autant plus important que le plomb ou ses dérivés sont extrêmement répandus dans l’industrie et que les ouvriers qui manipulent ces substances toxiques ignorent trop souvent lés dangers auxquels ils sont exposés.

1° Symptômes de l’intoxication saturnine chronique (1).

M. Yibert a divisé la symptomatologie du saturnisme chronique en deux grands chapitres : d’une part, les accidents permanents, ceux que l’on rencontre chez tous les malades ; d’autre part, les symptômes épisodiques, qui sont variables suivant le mode d’ingestion, la substance ingérée et surtout suivant les susceptibilités individuelles.

Le saturnisme, quand la personne qui en est atteinte n’est pas soustraite rapidement à l’influence nocive du métal, a une marche lente vers la cachexie, par suite de l’anémie progressive résultant de l’action continue du plomb sur l’organisme. Cet état d’intoxication permanente peut être compatible pendant quelque temps avec un état de bonne santé apparente, jusqu’à ce que se produisent subitement des accidents aigus et passagers, qui souvent mettent sur la voie d’une intoxication méconnue. Les accidents aigus surviennent parfois inopinément, mais dans certains cas il

(1) Dans l’exposé des symptômes de l'intoxication chronique par le plomb, je suivrai M. Yibert, qui, dans son Traité de toxicologie, a donné une division en symptômes constants et en symptômes épisodiques qui simplifie beaucoup l’exposé de la question.

INTOXICATION SATURNINE CHRONIQUE.

est possible d’en saisir la cause déterminante. C'est ainsi qu’on les a vus survenir à la suite d’un apport nou\ eau de la substance toxique ; par exemple, chez des ouvriers peintres, saturnins latents, qui procèdent au grattage de vieilles peintures. On a également vu survenir des accidents épisodiques à la suite de l’action de substances alimentaires, telles que les acides réagissant sur le plomb déjà emmagasiné dans l'organisme, ou lorsque l’élimination est par hasard arrêtée brusquement, par une congestion rénale, par exemple. Enfin, la fatigue, la dépression, les chagrins peuvent amener l’apparition d’accidents aigus chez des individus qui depuis longtemps étaient soustraits a 1 action du plomb.

A. Symptômes permanents. — 1°Liséré gingival. L un des symptômes les plus constants est l’existence du liséré gingival , qui, bien qu’ayant été décrit dès 1835par Grisolle, et seulement en 18i0 par Burton, est connu sous le nom de liséré de Burton. Ce liséré forme au niveau de l’insertion dentaire une bande de 1 à 3 millimètres de hauteur, de couleur bleu ardoisé plus ou moins foncé ou même noire. Le liséré peut ne pas exister à toutes les dents ; en général, il est plus accentué à la mâchoire inférieure et atteint son maximum de coloration au niveau des incisives et des

canines.

On a formulé plusieurs théories concernant la formation du liséré. Certains auteurs pensaient que le plomb introduit dans la bouche d’une façon quelconque se fixait au rebord gingival et au niveau du collet de la dent où il se sulfurait ensuite au contact de l'acide sulfhydrique dont la saine contient toujours des traces. D’autres pensaient que le plomb absorbé était éliminé en partie par la muqueuse buccale et que les sels ainsi éliminés se trouvaient en partie immobilisés dans le tartre et les fongosités de la sertissure pour être transformés en sulfure insoluble. Enfin, une demièie théorie plus en rapport avec les données actuelles de la science s'appuie sur le rôle des leucocytes dans 1 élimination

des corps hétérogènes (1) : « les molécules plombiques qui entrent dans la circulation et celles qui, par un mécanisme quelconque, gagnent le tube digestif, sont englobées, phagocytées par les leucocytes et localisées ensuite dans des organes qui se prêtent soit à une élimination rapide : organes kératiniques, peau, poils, glandes salivaires et sudorales, soit à une élimination prolongée : substance nerveuse, os, etc. Arrivée au niveau des capillaires superficiels de la muqueuse du tube digestif dans les parties privée de leur épithélium par les frottements, les ulcérations ou par toute autre cause, la molécule plombique se sulfure et s’immobilise. »

Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit surtout d’une élimination; en effet, on ne saurait autrement expliquer la présence du liséré de Burton à la suite d’une médication par le plomb chez un individu qui avalait des balles de plomb pour traiter une dyspepsie rebelle et chez un autre homme qui avait reçu une charge de plomb de chasse.

Au point de vue histologique, Mesmy (2) pense que les particules plombiques sont localisées dans le derme, au voisinage immédiat et dans l’intérieur des vaisseaux capillaires du plexus périostique. D’après les recherches de Launois (3), les granulations pigmentaires sont situées presque exclusivement dans le derme de la muqueuse, au ni veau de l'extrémité des papilles. Elles sont noires, arrondies, isolées ou réunies en masses irrégulières. On les rencontre quelquefois, mais c’est là la localisation la plus rare, à l’intérieur des vaisseaux ou dans leurs parois. D’autres fois elles sont dans des cellules rondes mononucléées semblables à des macrophages. Les localisations les plus fréquentes sont dans des cellules fixes du tissu conjonctif, qui constituent le stroma du chorion muqueux au niveau de

(1) Meillère, Le saturnisme ; étude historique, physiologique, clinique et prophylactique. Thèse de Paris, 1903, p. 120.

(2) Mesmy, Le liséré de Burton. Thèse de Bordeaux, 1893, n° 48.

(3) Launois, Société de biologie, 1903.

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l’extrémité des papilles, et en dehors des éléments figurés, dans les mailles du tissu conjonctif ou vers la base de l’épithélium, contre laquelle les grains sont accolés.

Au point de vue chimique, d’après Tanquerel des Planches et Gréhant, il est certain que la pigmentation est bien due à un composé plombique qui présente les réactions d’un composé sulfuré, car les fragments de muqueuse traités par l’eau oxygénée perdent leur coloration brune et deviennent entièrement blancs; après un lavage à l’eau distillée, l’action d'une solution d’acide sulfhydrique fait apparaître de nouveau la coloration brune. Or, le sulfure de plomb, qui est noir, devient blanc sous l'action de l’eau oxygénée qui le convertit en sulfate, et ce sel noircit à nouveau sous l’influence de l’acide sulfhydrique (1).

D'autres tatouages plombiques peuvent se rencontrer le long de la muqueuse du tubedigestif, plus particulièrement au niveau des joues, des lèvres et de la muqueuse anale.

2° Troubles de la nutrition, anémie et cachexie saturnines. — Dès le début de l'intoxication, il existe un ralentissement des combustions organiques et de la désassimilation ; l’urée, l’acide phosphorique et le chlore diminuent dans les urines et augmentent dans le sang. En étudiant les troubles de la nutrition chez les saturnins, on a noté que l’élimination se faisait par saccades. A certains moments il y a une élimination exagérée d'urée, dont le taux monte à 40 ou 50 grammes au lieu de 24 qui est la normale, et d’acide urique, qui atteint 3 grammes à 3sr,50. Quelques jours plus tard, il y a une diminution dans l’élimination de ces mêmes substances.

C’est ainsi que le malade par insuffisance rénale et hépatique s’achemine vers la goutte saturnine dont je vous parlerai dans quelques instants.

(1) Gréhant, Procédé pour déterminer In nature de certaines colorations des tissus produites par le plomb (Archives de physiologie normale et pathologique, t. V, 1873, p. 747).

Lo saturnin chronique est un anémique; la coloration pâle, terreuse, des ouvriers employant des composés de plomb a été signalée de tout temps ; la même constatation avait été faite chez les personnes atteintes de colique du Poitou.

La diminution des globules rouges avait déjà été signalée par Andral, mais c’est Malassez qui a montré que l'hypoglobulie est un phénomène constant et précoce du saturnisme chronique et qu’elle indique pour ainsi dire le degré de l’intoxication (1). Il n’y a pas seulement une diminution dans le nombre des globules, mais leur valeur physiologique est atteinte. Les hématies deviennent plus volumineuses, mais moins souples et moins ductiles, et la déglobulisation est loin d’être compensée par l’augmentation de volume des éléments figurés du sang’. On a signalé que le saturnisme expérimental faisait apparaître dans le sang’des hématies à granulations basophiles, que l’on retrouvait également chez les saturnins chroniques longtemps avant l’apparition d’autres symptômes d’intoxication. Ce symptôme serait, paraît-il, assez constant pour qu’il y ait intérêt à examiner le sang dans tous les cas où l’étiologie saturnine peut être soupçonnée. C’est ainsi que chez un malade en état de coma cet examen permettrait d’établir le diagnostic entre l’encéphalopathie saturnine, la syphilis cérébrale, l’urémie, le coma diabétique (Meillère).

L aboutissant de tous ces troubles de la nutrition est la cachexie, saturnine qui s’établit insensiblement par aggravation des symptômes précédents et aussi par suite de lésions de l’appareil cardio-rénal, très fréquentes dans le saturnisme.

B. Symptômes épisodiques. — 1° Colique de plomb. — Je vous ai dit, Messieurs, que le saturnin peut, pendant

(1) Malassez, Anémie saturnine ( Bulletin de la Société de biologie. 1874).

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des années, jouir de l’apparence de la meilleure santé, jusqu’à ce qu’à la suite d’une cause fortuite, augmentation dans la dose journalière du toxique absorbé, excès de table, émotions, survienne un accident qui montre la réalité d'une intoxication jusque-là latente.

Très souvent, dans le saturnisme, le symptôme qui est la révélation de l’intoxication est la colique de plomb (1).

Gomme prodromes, il n’y a guère que de la dyspepsie banale, de l’anorexie, une sensation de pesanteur épigastrique, un peu de constipation habituelle, des nausées ou même des vomissements. Parfois, un ou deux jours avant la crise de colique de plomb, il y a de la diarrhée ; cependant la constipation est beaucoup plus fréquente, car Tanquerel des Planches n’a noté la diarrhée que 18 fois sur 1217 cas.

Au bout de quelques jours, les symptômes augmentent d’intensité et la crise de colique arrive à la période d’état.

La douleur spontanée et très vive survient sous forme de coliques; il y a des crises paroxystiques à intervalles irréguliers, pendant lesquels il persiste une douleur sourde. Cette douleur a un siège variable. Au moment où elle est moins forte, dans l’intervalle des crises, le malade se plaint d'un endolorissement de tout l’abdomen; mais, au moment des crises, la douleur se localise au niveau de l’ombilic, à l’épigastre ou à l’hypogastre.

Les douleurs se propagent vers l’estomac et vers le rectum ; les malades ont du ténesme rectal. Il y a souvent une douleur urétrale spontanée ou provoquée par la miction, de l’incontinence ou de la rétention d’urine suivant l’état de contraction spasmodique du col de la vessie. Stoll a noté au cours de la miction l’interruption brusque du jet d’urine.

Les douleurs de reins sont parfois extrêmement vives, et peuvent s’accompagner de propagations scrotales et orchitiques avec rétraction du scrotum à l’anneau, analogues

(1) Bernard, Étude clinique sur ta colique de plomb . Thèse de Paris,

P. Brouardel. — Les Intoxications.

à celles qui sont classiques dans la colique néphrétique. Chez la femme, on a noté des propagations douloureuses à l'utérus et au vagin.

Pendant toute la durée de la colique saturnine, le ventre est creusé en bateau, par suite de la contracture des muscles de la paroi abdominale et des intestins; cependant, assez souvent la forme du ventre est normale, et 1 on a même signalé des cas où, au contraire, le ventre est ballonné.

Le foie est diminué de volume.

A la palpation, on sent le ventre dur, si la paroi est contractée ; il peut, au contraire, conserver toute sa souplesse, si le ventre a conservé sa forme normale ou est ballonné. En général, il existe une hyperesthésie très marquée surtout dans la région péri-ombilicale, et le moindre attouchement provoque les plaintes et les gémissements du malade; au contraire, la pression larg’e et profonde, avecla paume de la main, par exemple, apporte aux douleurs un soulagement très appréciable.

La constipation est la règle ; parfois elle peut être si complète que le cours des matières et même des gaz est arrêté et qu’on a pu croire à l’existence d'un étranglement interne. Très rarement la diarrhée remplace la constipation. Tanquerel des Planches a publié l’observation d un homme qui n’avait de la diarrhée que lorsqu’il était atteint de colique de plomb.

Enfin, il existe des vomissements, surtout au début de la crise; ils sont soit spontanés, soit provoqués par l’ingestion de boissons, d’aliments ou de médicaments. Dans certains cas, l’intolérance stomacale est absolue.

En général, il n’y a pas de fièvre; la température est normale et le nombre des pulsations est plutôt diminué. Sur 1200 cas, Tanquerel des Planches a noté G78 fois de 20 à GO battements, 37G fois de 65 à 70 et seulement 125 fois de 80 cà 100.

Le tracé sphvgmographique indique une exagération de la tension artérielle, et I on a noté au cœur des souilles

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temporaires : un souflle systolique à la base du cœur, dû à un spasme de l’orifice aortique, et un souffle tricuspidien, observé par Potain et François Franck dans toutes les affections abdominales douloureuses.

Pendant la période aiguë de la colique de plomb, la quantité des urinesest diminuée. On remarque alors, d’après Meilière (1), « un certain degré de rétention des chlorures, une diminution de l’acidité et du coefficient azoturique, une augmentation du rapport potasse : soude. » La guérison est annoncée par une décharge critique des chlorures.

Surmont et Gombemale (2) ont signalé de la polyurie dans les coliques à forme hyperesthésique cutanée.

Je ne vous parlerai pas, Messieurs, des formes diverses que peut prendre la colique de plomb ; vous les trouverez décrites dans les traités de pathologie.

La durée de la colique de plomb est extrêmement variable. Si le malade est livré à lui-même, s’il continue à travailler et ne prend aucune précaution prophylactique, elle peut passer à l’état chronique. La crise aiguë, quand elle n’est pas traitée, peut persister pendant quinze jours et parfois même pendant cinq et six semaines ; soignée, elle dure rarement plus de huit jours et parfois est terminée en quarante-huit heures. Ce sont en général les vomissements qui cessent les premiers, mais la douleur et la constipation sont plus tenaces. La douleur ne disparaît que lorsque le malade est allé à la g’arde-robe, soit spontanément, soit à l’aide de purgatifs.

Je n insisterai pas, Messieurs, sur le diagnostic de la colique de plomb avec les autres affections abdominales douloureuses, particulièrement avec les coliques hépatiques et néphrétiques; j'appellerai seulement votre attention sur la difficulté que le meilleur clinicien peut éprouver à distinguer la crise de colique de plomb de l’appendicite.

(1) Meilière, Société de biologie, 1901.

(2) Combeinale et Surmont, Société de biologie , 26 juillet 1890.

Sergent (1) a rapporté deux observations typiques. Chez deux saturnins chroniques, porteurs de stigmates de saturnisme et ayant eu des coliques de plomb, une appendicite fut confondue avec une crise de colique de plomb. Dans un cas, l’appendice se perfora et le malade mourut , dans l’autre, une intervention chirurgicale sauva le malade. Depuis cette époque, la question a été reprise, mais non

résolue (2).

11 est certain que le saturnin qui a déjà eu des coliques de plomb peut avoir des crises d’appendicite ; mais ce que 1 on a avancé, ce qui peut être vrai, mais qui reste à prouver, c’est l’observation chez un malade saturnin d une affection mixte débutant par une colique de plomb et se terminant par une appendicite. Y a-t-il une relation entre ces deux affections? « 11 est permis, dit Sergent, de se demander si l’absorption du plomb par les voies digestives ne peut pas provoquer l’apparition de lésions plus ou moins profondes de la muqueuse intestinale et jouer ainsi un rôle immédiat dans la production des localisations inflammatoires appendiculaires. » i .

Bien des théories ont été formulées pour tenter d’expliquer la pathogénie de la colique de plomb. Il semble bien qu’il s’agit d’une contraction spasmodique des fibres lisses des muscles de l’intestin et des organes abdominaux et aussi des petits vaisseaux; d’autres incriminent surtout la névralgie du plexus cœliaque. Ce qui est certain, c’est qu’on obtient un bon effet dans le traitement de l'emploi des médicaments qui paralysent les fibres lisses et agissent sur les vaso-dilatateurs; chloroforme a 1 intérieur, belladone et nitrite d'amyle.

La colique de plomb est un accident à répétition, non

(1) Sergent, Appendicite et colique de plomb (Presse médicale ,

8 mars 1899). , , r„, . , „ . .onn

(2) Laporte, Appendicite et colique de plomb. Thèse de 1 ans, 18. .

Legendre, Bulletin de la Société médicale des hôpitaux , 16 juin 1899. — Galliot, Saturnisme et appendicite. Thèse de Paris, 1899. Appert, Bulletin de la Société médicale des hôpitaux , 1903.

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seulement si le malade, une fois guéri, reste exposé à la possibilité d’une nouvelle intoxication. Je vous ai déjà dit qu’une fois la crise de colique terminée il était facile de la faire renaître en donnant de la salade au malade : 1 acide acétique du vinaigre transforme les composés insolubles de plomb contenus dans l'intestin en acétate de plomb très soluble et très assimilable. Mais, même lorsque l’ingestion de plomb a cessé, il peut survenir des accidents deux ou même trois ans plus tard. Je vous rappellerai le cas de cet homme qui reçut à Gravelotte une balle qui se divisa dans la tête du tibia : tout resta dans l’ordre pendant des années, et brusquement survinrent des accidents saturnins qui ne cessèrent qu’après une opération chirurgicale. Sous quelle influence ce plomb métallique, qui avait déjà séjourné pendant plusieurs années dans l’épaisseur des tissus sans provoquer d’accidents, s’était-il transformé en un sel soluble toxique? C’est là un point qui nous échappe encore et sur lequel devront être entreprises de nouvelles recherches.

Quoi qu’il en soit, Messieurs, la colique de plomb, accident à grand fracas, très douloureux, est relativement peu grave, car, sur 6000 observations qu’il a recueillies, Lewin n’a rapporté qu’un seul cas de mort.

Le traitement de la colique saturnine consiste à calmer la douleur et à faire cesser la constipation. Contre la douleur, on peut donner l’éther, le chloral, l’eau chloroformée, l’opium et la belladone, qui agit en même temps par ses propriétés vaso-dilatatrices et ses propriétés anesthésiques. On a été jusqu’à conseiller l’emploi des injections épidurales de cocaïne (1), à la dose de 3 centigrammes dans 3 centimètres cubes; c’est là une méthode que je ne vous conseille pas d’employer; la cocaïne est un médicament dangereux, j’aurai l’occasion de vous parler de ses méfaits, et je considère que nous ne sommes pas autorisés à em-

(1) Delearde, Écho médical du Nord , 17 novembre 1901.

ployer une telle méthode, à faire courir un risque quelconque à un malade pour une affection douloureuse, c’est vrai, mais bénigne en somme, qui est appelée à guérir môme en dehors de toute médication.

Pour combattre la constipation, on aura recours aux purgatifs drastiques, au traitement modifié et surtout simplifié des Frères de la Charité, qui, pendant plusieurs siècles, fut le seul usité.

Enfin, on favorisera d’une part la transformation du plomb contenu dans l’organisme en sel insoluble par les sulfureux : miel soufré, sulfure de sodium, hvposulfite de sodium, bains sulfureux ; d’autre part, son élimination par les iodures alcalins, l’iodure d’amidon, les bromures, les nitrates et les sudorifiques.

2° Arthralgies saturnines. — Ces douleurs surviennent chez les saturnins soit au moment d’une crise de colique de plomb, soit en dehors de tout autre accident d’intoxication. Dans ce dernier cas, le diagnostic est très difficile. Les arthralgies saturnines envahissent en particulier les genoux et les articulations tibio-tarsiennes; elles sont extrêmement violentes, surtout la nuit, ce en quoi elles se rapprochent beaucoup des douleurs ostéocopes des syphilitiques. Les articulations ne présentent ni gonflement ni rougeur. Cependant, la douleur est augmentée par les mouvements et la pression. Enfin, ces douleurs peuvent envahir également les muscles et les tendons qui environnent l’articulation, surtout les extenseurs. La crise d’arthralgie n’est en somme qu’un accident de minime importance, qui ne dure que quelques jours, mais qu’il faut que vous sachiez reconnaître.

3° Accidents cutanés. — Cette variété d’accidents, très fréquente dans les intoxications arsenicale et mercurielle, est au contraire rare dans l’intoxication saturnine.

D’après Lewin, on remarque cependant parfois au niveau

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des orteils des papules et des phlyctènes contenant un liquide noirâtre ; ce même auteur signale aussi la présence de bulles, qui auraient envahi la bouche, le voile du palais et le pharynx. Il s’agirait dans ces cas de tropho-névroses dues à l’action du plomb.

4° Symptômes nerveux. — A. Paralysies saturnines. — Les paralysies consécutives au saturnisme sont connues depuis longtemps et déjà en 1G16 Citois compare les personnes qui ont subi l'atteinte de la colique du Poitou « à des statues qui se remuent sans ressort, pâles, décharnées, les mains abattues de leur propre poids sans pouvoir les lever en haut et leurs pieds dont les allures ridicules ou plutôt pitoyables se font par le moyen non de leurs muscles, mais par ceux de leurs cuisses». Ramazzini donne une raison au moins inattendue de la paralysie professionnelle des ouvriers potiers. Leurs mains tremblent et ils deviennent paralytiques, parce que « le plomb, quoique froid dans sa nature, s’irrite contre les bourreaux qui le broient avec la pierre et affecte si dangereusement les potiers en terre, en portant la lenteur dans leur sang et dans leur esprit et attaquant principalement leurs mains ».

En général, la paralysie est un accident tardif du saturnisme; il apparaît chez les individus qui ont déjà eu une ou plusieurs crises de coliques de plomb, des arthralgies ou qui, au moins, portent les stigmates de 1 intoxication chronique. Cependant, par exception, le symptôme paralysie peut être précoce, ainsi que le prouve la statistique suivante portant sur 105 cas, due à Tanquerel des Planches :

9 cas ont été observés dans le premier mois.

les deux premiers mois, les deux premières années, après dix ans.

— vingt ans.

— cinquante-deux ans.

Les prodromes de la paralysie saturnine, de même que ceux de toutes les névrites toxiques, sont assez vagues; il y a

de la lassitude, de l'engourdissement, des fourmillements, des crampes, et la paralysie se développe soit brusquement dans l’espace d’une nuit, soit lentement par augmentation progressive de la faiblesse musculaire.

La paralysie saturnine peut envahir tous les muscles ; cependant elle a une prédilection marquée pour les muscles innervés par le nerf radial, sauf le grand supinateur, qui est presque toujours respecté, l’anconé et le long abducteur du pouce. C’est là un point fort curieux auquel on a donné le nom de signe de Duchenne. Le long supinateur est le muscle le plus réfractaire à la paralysie saturnine et, dans les cas exceptionnels où elle envahit le corps tout entier, c’est le dernier muscle qui soit pris et le premier dans lequel la motilité reparaît au moment de la convalescence.

La paralysie débute par le muscle extenseur commun des doigts. Le plus souvent le médius et l’annulaire sont pris les premiers et se fléchissent, alors que l’index et le petit doigt peuvent encore être étendus; le malade fait les cornes. Les extenseurs du poignet sont pris ensuite.

L’attitude du malade est tout à fait caractéristique ; quand l’avant-bras est relevé, la main pend, en demi-pronation, formant un angle droit avec l’avant-bras, les doigts un peu fléchis, le pouce légèrement porté en dedans. Lorsque le malade veut serrer un objet, le fléchissement de la main augmente ; l’action des fléchisseurs est très faible seulement à cause de la faiblesse des radiaux, car, si l’on tient le poignet fermement relevé, les fléchisseurs se contractent.

La sensibilité est intacte.

Au bout de peu de temps, apparaît une atrophie des muscles paralysés; la peau semble accolée au ligament interosseux entre les deux saillies formées par le radius et par le cubitus, le long supinateur conservant son relief; cette atrophie, si elle dure, peut s’accompagner de synovite des extenseurs, constituant une tumeur du volume d’un œuf de

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pigeon, contenant une sérosité épaisse et un peu louche (Gubler).

La contractilité des muscles a été particulièrement étudiée par Duchenne; les réactions signalées par lui sont caractéristiques de la névrite périphérique : quand on fait passer le courant faradique dans les muscles paralysés, on constate une diminution, puis une abolition de leur contractilité ; la réaction faradique disparaît avant que l’atrophie ne se produise; dans les formes graves, elle est abolie totalement au bout de sept à huit jours. Par contre, il existe une augmentation, souvent légère, de l’excitabilité galvanique des muscles. Pour les nerfs , il y a diminution et abolition de l’excitabilité galvanique et faradique, mais ce qui caractérise surtout la réaction de dégénérescence, c’est la forme de la contraction, qui est lente et vermiculaire (1).

La paralysie saturnine est le plus souvent bilatérale; elle est généralement plus accentuée du côté où le malade fatigue le plus, à droite chez les droitiers, à gauche chez les gauchers. En général, la guérison est assez rapide : elle est obtenue en deux ou trois mois; le premier symptôme de la guérison est la réapparition de la contractilité faradique.

Existe-t-il un tremblement saturnin , ou le tremblement que l’on constate parfois chez les saturnins est-il du à une association de l’alcoolisme à l'intoxication par le plomb? La réponse ne saurait être formelle, mais il est certain que l’alcool joue un certain rôle dans ce tremblement. Je puis vous rapporter le cas d’un saturnin qui, le matin à jeun, ne présentait pas de tremblement, seulement quelques petites trémulations flbrillaires insignifiantes; à mesure que la journée s’avançait et qu’augmentait le nombre des petits verres et des apéritifs absorbés, le tremblement s accroissait pour disparaître ensuite pendant la nuit.

(1) G. Lyon, Les paralysies saturnines (Gazette des hôpitaux , 1890, p. 1109).

Je n’entrerai pas, Messieurs, dans une étude détaillée des diverses variétés de la paralysie saturnine ; elles ont été remarquablement étudiées par MmeDejerine-Klumpke (I). En général, la paralysie saturnine ne dépasse pas les coudes. Dans certains cas, cependant, les muscles du bras, le deltoïde, le biceps, le brachial antérieur sont atteints.

Quand la paralysie siège aux membres inférieurs, elle se localise, en général, aux péroniers latéraux, aux extenseurs communs des orteils, le jambier antérieur étant respecté. Cette forme a surtout été signalée dans les épidémies de colique du Poitou et chez les enfants. Le malade a de la faiblesse des jambes, marche sur le bord externe du pied; il a de la difficulté à monter ou à descendre un escalier. En marchant, il steppe et place son pied à terre en lui imprimant un mouvement de circumduction.

On a noté, dans certains cas, des paralysies du nerf laryngé supérieur. Trousseau avait déjà insisté sur les troubles respiratoires qui surviennent chez les chevaux employés dans les fabriques de céruse, qui deviennent corneurs et dyspnéiques, au point qu’on est obligé de leur pratiquer la trachéotomie. On aurait constaté, à l’autopsie de ces animaux, que le tronc du nerf récurrent était atrophié, ainsi que ses branches, et que les muscles cricoarythénoïdiens étaient atteints de dégénérescence graisseuse.

Lewy a décrit un asthme saturnin, qu'il a constaté 21 fois sur 1186 saturnins, soit dans la proportion de 1 sur 00 (2).

On a signalé des paralysies du nerf facial. Le professeur Debove a noté une paralysie faciale avec nystagmus, atrophie de la partie inférieure de la face et parésie de l’orbiculaire des lèvres, chez un malade atteint de paralysie des

(1) Dejerine-Klumpke, Des polynévrites en général et des paralysies et atrophies saturnines. Thèse de Paris, 1889.

(2) Lewy, OEsterreichische Zeitschrift fur prakt. Heilkunde , XVI, 6, 1870, t. CLII, p. 2ü0.

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membres supérieurs. Au cours de coliques de plomb, ou a vu survenir des paralysies des nerfs moteurs de l’œil.

Enfin, Messieurs, je vous dirai un mot d'une forme généralisée de la paralysie saturnine. Elle est rare et débute d’une façon lente et progressive ou rapidement, en suivant une marche ascendante ou descendante. Le malade, couché dans son lit, incapable de faire un mouvement, de s’asseoir, de mang’cr seul, soutire parfois de dyspnée violente quand il existe de la parésie des muscles du larynx, des intercostaux et du diaphragme. La paralysie de ces derniers muscles est temporaire et un seul cas a été signalé dans lequel la mort a été le résultat de la dyspnée.

B. Troubles de la sensibilité. — Il existe chez les saturnins une diminution de la sensibilité, mais non une abolition complète. Au niveau des régnons paralysées, il y a des plaques d’anesthésie absolue (abolition de la sensibilité pour le contact, la température, la douleur et l’électricité), qui siègent au niveau du dos de la main, de la face postérieure des avant-bras, à la partie externe des mollets. Dans un cas signalé par Brissaud, l’anesthésie était limitée à la pulpe des doigts. Souvent aussi l’anesthésie n’est pas aussi complète et se limite à l’une des sensibilités.

Quand la peau du tronc est anesthésiée, le dernier point où la sensibilité persiste est le creux épigastrique, que Beau avait appelé « la place d’armes de la sensibilité » chez le saturnin.

L’hémianesthésie que l’on rencontre chez les saturnins se rapproche beaucoup des troubles analogues qui sont si fréquents dans l’hystérie, et l’on a pensé que ces symptômes ne se montraient que chez les individus qui, sans avoir eu de crises, étaient hystériques en puissance.

Dans le saturnisme, ainsi que je vous l’ai dit à propos de l’intoxication par le mercure, il existe des modifications très importantes dans la texture des organes éliminateurs, les actes nutritifs sont profondément troublés et les toxines

fabriquées par l'organisme peuvent donner naissance aux symptômes d’hystérie jusque-là latents.

Enfin, Messieurs, je vous rappellerai que la sensibilité n’est pas toujours diminuée ou abolie chez les saturnins, mais qu’au cours des crises de coliques de plomb il y a de l’hyperesthésie cutanée, surtout au niveau du creux épigastrique et de la région péri-ombilicale.

C. Troubles sensoriels. — Chez le saturnin, Yœil est souvent atteint; il y a de l’amblyopie et de l’amaurose plus ou moins complètes, transitoires ou permanentes, avec rétrécissement du champ visuel et difficulté de l’accommodation. Le plus souvent, ces troubles sont les symptômes d’une névrite du nerf optique, souvent bilatérale, qui, parfois, envahit jusqu’à la papille, mais qui, d’autres fois, se limite à la région rétrobulbaire du nerf.

Il existe aussi des troubles de la circulation du fond de l’œil, du spasme des vaisseaux, qui peuvent entraîner de la cécité passag’ère.

Certains de ces symptômes, particulièrement le rétrécissement du champ visuel, sont communs à l’hystérie et au saturnisme, et il est souvent impossible de distinguer ce qui dépend de la névrose de ce qui est le fait de l’intoxication.

Dans les cas où il y a albuminurie saturnine, on peut trouver les altérations rétiniennes que l’on a signalées dans l’albuminurie ordinaire.

L 'olfaction et le goût peuvent être atteints. Ramazzini avait noté la perte de l’odorat chez les saturnins et Meillère l’a de nouveau constatée chez un grand nombre de malades plombiers et gaziers. « Cette anesthésie sensorielle, ajoutet-il, constitue pour ces derniers une véritable tare ou dépréciation professionnelle : le sens de l’odorat ne les guidant plus pour la constatation d’une fuite ou la vérification d’une soudure dans une canalisation de gaz d’éclairage. »

Enfin, Messieurs, des troubles de l 'ouïe ont été notés par Tanquerel des Planches.

INTOXICATION SATURNINE CHRONIQUE.

D. Encéphalopathie saturnine. — Cet accident est rare, mais c’est le plus grave qui puisse survenir au cours du saturnisme chronique; il a été remarqué par les auteurs anciens, Galien, Dioscoride, Avicenne, qui avaient signalé que les

coliques de plomb dégénéraient parfois en paralysie et en

accès épileptiformes. Cilois l’a également noté dans la colique du Poitou.

a. Prodromes. — Il existe quelques troubles prémonitoires, de la douleur de tête frontale ou sincipitale, des vertiges et un sentiment pénible d’inquiétude et de tristesse. 11 existe une insomnie complète, accompagnée d’amblyopie ou d’amaurose, de torpeur et d’apathie intellectuelle absolue. Cet état, dont la durée est variable, aboutit à l’une des trois formes dont je vais vous exposer les symptômes ou à une forme mixte, dans laquelle on trouve combinés les divers symptômes appartenant à l’une ou 1 autre lorme.

b. Forme délirante. — A la suite de l’insomnie prolongée, le malade devient mélancolique, il est entraîné à des tentatives de suicide, il a des hallucinations terrifiantes de la vision et de l’ouïe ; mais, au contraire de ce qui se passe dans le délire alcoolique, il supporte passivement sa terreur et les crises furieuses sont assez rares. C'est un délire non spécialisé, portant sur tous les objets, qui se rapproche de la manie essentielle.

Cette forme peut se terminer par la mort, sans qu il survienne aucun autre symptôme.

c. Forme convulsive. — L’accès convulsif est parfois le premier et le seul symptôme de l'épilepsie saturnine. Le malade perd connaissance et est insensible. A la premièie attaque, il n’y a pas toujours les convulsions qui surviennent dans les crises ultérieures. «On voit, dit Grisolle, la figure du malade s’injecter tout à coup, puis en un instant la rougeur est remplacée par la pâleur de la mort. Si 1 individu est debout, il tombe à la renverse comme une masse inerte, insensible à tous les excitants extérieurs; aussitôt tout son corps se raidit: les membres, les supérieurs sur-

382 INTOXICATION par le plomb et ses composés.

tout, éprouvent de légères secousses; on n’observe pas généralement des mouvements désordonnés qui poussent les malades hors du lit où ils reposent. » Après la crise, le malade ne se souvient pas de son attaque ; il est en état de stupeur, les membres tremblent, les idées sont confuses et la parole lente et embarrassée. Ces crises peuvent se répéter comme dans l’éclampsie et devenir subintrantes ; elles se terminent, en général, par la mort.

d. Forme comateuse. — Le malade est dans un état de torpeur duquel il est impossible de le tirer; il est calme; quand on attire son attention, il a l’air étonné et ne répond que très lentement et très difficilement aux questions qui lui sont posées.

En général, cette forme succède à la forme convulsive, mais quelquefois elle peut exister seule.

e. Formes inixtes. — Elles sont extrêmement variables; le seul caractère qui leur soit commun est l’existence d’une insomnie nocturne, coïncidant avec de la torpeur diurne.

En général, l’encéphalopathie saturnine succède au saturnisme chronique; cependant, on a pu l’observer à la suite d’intoxications aiguës. Denison Stewart (1) a vu neuf personnes, empoisonnées par des gâteaux colorés au chromate de plomb, atteintes d’épilepsie saturnine; quatre d’entre elles succombèrent.

La mort survient subitement au cours d’une crise ou dans le coma.

La guérison est cependant possible. Tanquerel des Planches indiquait une mortalité de 00 à 70 p. 100, mais la statistique de Lewin est beaucoup moins sévère, car,

■ d’après cet auteur, la mortalité ne dépasserait pas 23 p. 100.

E. Pseudo-paralysie generale. — Il y aquelque trente ans, on a décrit, à côté de la paralysie générale, une pseudoparalysie générale saturnine.

(1) Denison Stewart, Lead conviclsions (Am. Journ. of med. sc. Philadelphie, 1895, t. GIX, p. 288).

INTOXICATION SATURNINE CHRONIQUE.

La paralysie générale saturnine surviendrait à la suite de l’encéphalopathie ou brusquement; elle ne se distinguerait de la paralysie générale vraie que parce qu’elle serait susceptible de g-uérison, ce qui n’est pas admis par tous les auteurs; et Vallon, quia fait des recherches spéciales sur ce point, dit que la paralysie générale des saturnins peut suivre une marche fatalement progressive, malgré des rémissions trompeuses, et aboutir au marasme et à la mort comme la maladie de Baillarger (1).

Du reste, le pseudo-paralytique général est presque impossible à distinguer du paralytique vrai : tous deux présentent le même embarras de la parole et ont des idées identiques de mégalomanie, de richesse, de puissance musculaire. Picrret (de Lyon) nie l’existence de la pseudoparalysie générale saturnine et est d’avis qu’il ne s’agit là que de « pseudo-diagnostic ».

F. Apoplexie saturnine. — Dcbove et Achard ont signalé la possibilité de la formation de foyers apoplectiques chez les saturnins; ils siégeraient de préférence dans le noyau optique; cela est possible, mais on a pensé, surtout parce que ces apoplexies guérissent bien, qu’il ne s’agissait peut-être là que de manifestations hystériques.

La cause des accidents cérébraux chez les saturnins a été très discutée. On a pensé à des troubles circulatoires provenant de l'ischémie cérébrale provoquée soit par l’action vaso -constrictive du plomb sur les vaisseaux cérébraux, soit de la compression de ces vaisseaux par un œdème interstitiel. La théorie urémique n’a pas grande valeur, car on a signalé des accidents cérébraux chez des saturnins dont les reins étaient encore suffisants. Enfin, s’appuyant sur l’apparence spéciale du cerveau, qui, chez les saturnins, est jaunâtre et dont la substance grise anémiée à la

(1) Vallon, Bulletin de l’Académie de médecine , 3e série, 1892.

consistance de la pâte de guimauve, on a voulu croire à l’action directe du plomb sur les cellules nerveuses. Là encore n’est pas la solution, car, dans le cerveau d’un malade qui avait succombé à une encéphalopathie saturnine sans lésions cérébrales ni rénales, le professeur Potain(l) n’a trouvé pour la totalité du cerveau que0gr,06de plomb. Il est possible, Messieurs, que chacune des théories invoquées ait une valeur dans des circonstances spéciales; mais, dans l'état actuel, je ne saurais donner la préférence à aucune.

5° Troubles génitaux et action du plomb sur le foetus. — L’organisme étant affaibli, les fonctions génitales sont frappées, et l’anaphrodisie a été signalée chez les saturnins.

Chez la femme, les menstruations sont irrégulières, et il y a de l’aménorrhée et de la dysménorrhée.

L’action de l’intoxication saturnine sur le produit de la conception a été étudiée en premier lieu par Constantin Paul. Son attention avait été attirée sur ce point par l’observation d’une femme, mère de trois beaux enfants, qui, depuis qu’elle était exposée à l’intoxication saturnine, avait eu dix grossesses sur lesquelles il y avait eu huit fausses couches, un mort-né et un enfant venu à terme, chétif et malingre, qui était mort à l’âge de cinq mois. Il fit des recherches et établit la statistique suivante : sur 43 grossesses après intoxication, on aurait constaté 32 fausses couches, 3 mortnés et 2 enfants vivants, mais très chétifs. De plus, le rôle néfaste du saturnisme ne se ferait pas sentir seulement par suite d’intoxication de la mère, mais pourrait aussi provenir du père. En effet, sur 141 grossesses provoquées par des pères saturnins, il y aurait eu 82 avortements, 4 enfants nés avant terme et 5 mort-nés ; sur les 50 enfants vivants,

(1) Potain, Intoxication saturnine rapidement mortelle , déterminée par l'ingestion de plusieurs balles de plomb ( Annales d'hygiène publique et de médecine légale , 2* série, 1879, t. II, p. 5).

INTOXICATION SATURNINE CHRONIQUE. 385

20 étaient morts avant un an et 15 de un à trois ans (1).

Balland a repris cette question et, sur 30 femmes ayant eu 82 grossesses, il a trouvé 24 accouchements à terme, 48 accouchements prématurés, 10 avortements, 8 mortnés et 20 morts précoces (2).

Roques estd’avis que le saturnisme, indépendamment des fausses couches, peut provoquer chez les enfants nés vivants « les convulsions, l’idiotie, l’imbécillité, l'épilepsie » (3).

Rennert a constaté chez les enfants de potiers, qui sont presque tous atteints de saturnisme chronique, de la macrocéphalie souvent héréditaire ; de plus, il ajoute que ces enfants, fréquemment atteints de convulsions, meurent en bas âg e (4).

Bourneville, sur 87 cas de dégénérescence et d’idiotie, a trouvé 51 lois que les parents des dégénérés manipulaient le blanc de céruse, et il place au premier rang des professions insalubres, à ce point de vue, celle de peintre en bâtiment (5).

Enfin, Legrand et Winter ont publié les recherches faites sur un enfant né à sept mois et demi de parents saturnins, et mort à quinze jours. Repère, typographe depuis l’âge de quatorze ans, non suspect de syphilis, n’était que peu atteint par l’intoxication. La mère,imprimeuse compositrice, avait eu six grossesses qui s’étaient terminées trois fois par des avortements à trois mois, une fois par un accouchement prématuré à sept mois (l’enfant mourut à deux mois et demi), une fois par l'accouchement à terme (l'enfant mourut à sept mois), enfin la sixième grossesse s'était terminée par l’expulsion d’un prématuré de sept mois et demi, qui n'avait vécu que quinze jours.

(1) Constantin Paul, Archives générales de médecine, 1860, t. XV. Thèse d'agrégation, 1861.

(2) Balland, Influence du saturnisme sur la marche de la grossesse le produit de la conception et l’allaitement. Thèse de Paris, 1896.

(3) Roques, Des dégénérescences héréditaires produites par 1 intoxication saturnine lente. Thèse de Paris, 1873.

(4i Rennert, Arch. fur Ggnæcologie, 1881.

(o) Bourneville, Comptes rendus de Bicétre, 1900.

P. Brouardel. — Les Intoxications.

38G intoxication par le plomb et ses composés.

A l’autopsie, les organes furent trouvés diminués de poids et les examens microscopique et chimique permirent de reconnaître une cirrhose du foie et des reins dont le développement était arrêté et qui contenaient de notables proportions de plomb (1). Porak a montré expéiimentolement que le plomb diffuse plus chez le fœtus que chez la mère, puisque chez le fœtus on le retrouve en parties a peu près égales dans le foie, le système nerveux central et la peau, alors que chez la mère on ne le trouve que dans le foie et la peau (2). Divers auteurs (3) ont retrouvé le plomb dans le placenta, aussi bien dans les expérimentations que par l’examen de placentas provenant de femmes saturnines. Les recherches de Meillère ont confirmé les précédentes et il ajoute qu’il conviendrait que les femmes qui sont exposées aux intoxications quittassent leur travail pendant la durée de la grossesse; d’autres auteurs pensent qu’il serait suffisant de cesser le travail pendant la seconde moitié de la grossesse et pendant les six semaines qui suivent l’accouchement.

D’après Lewin et Pouchet: « La puissance sexuelle serait abaissée chez l’homme (dès l’antiquité le plomb passait pour amener la frigidité), et, dans des cas très rares, il amène l’atrophie du testicule. Des vaches qui se désaltéraient à un petit ruisseau contenant du plomb provenant d une plomberie voisine, ont présenté des troubles sexuels (conception anormale, avortement, etc.). Soumises à la même cause morbigène, les oies et les canes fournissaient souvent des œufs nains (4).

« Chez les femmes, on a observé : diminution ou même cessation complète de la sécrétion lactée, aménorrhée (5),

(1) Legrand et Winter, Société de biologie , 1889.

(2) Porak, Archives de médecine expérimentale , t. VI, 1894.

(3) Ganiayre, Contribution à l’étude de l’intoxication saturnine , considérée dans ses rapports avec la grossesse et l’hérédité. Thèse de paris 1900.

(4) Lewin et Pouchet, Traité de toxicologie, p. 430.

(o) Strecht Dowse, Med. Times and Gazette, 186i, p. 377.

INTOXICATION SATURNINE CHRONIQUE. 387

règles précoces ou retour des règ'les après la ménopause, dans un cas vaginisme, souvent avortement , enfants mortnés.

« Les fœtus et les nouveau-nés ont la tête aug mentée de volume et de forme toute particulière (1) caractérisée par des tubérosités frontales et pariétales très saillantes : cette tête presque quadrangulaire rend très difficile l’issue hors des organes maternels. Les enfants sont parfois atteints de cachexie saturnine. Dans un villag'e hessois, presque tous les habitantss’adonnentau vernissage de la poterie et, par conséquent, sont plus ou moins saturnins ; or, la mortalité des enfants \ est de 50 p. 100 dans les cinq à six première^ annéesde leur vie. Les survivants sont atteints d’hydrocéphalie et de mégalocéphalie. »

Je suis d avis, Messieurs, que les professions qui exposent au saturnisme sont particulièrement insalubres pour les femmes en état de grossesse; mais, ainsi que je vous 1 ai déjà dit, il résulte d’une enquête que j’avais entreprise alors que j’étais médecin chargé de la consultation du Bureau central à l’Hôtel-Dieu, que dans la classe ouvrière, quelle que soit du reste la profession exercée, le nombre des avortements et des accouchements prématurés est notablement supérieur à celui des grossesses normalement terminées. D’autre part, quand l’enfant est né à terme, vous savez combien est considérable la mortalité du premier âge, surtout dans les villes et les centres ouvriers. Quelquefois elle s’élève dans la première année à 30 p. 100 des naissances. Cette réserve faite, je souscris pleinement aux desiderata de ceux qui demandent à ce que la femme enceinte, particulièrement celle exposée à l'intoxication saturnine, soit plus efficacement protégée quelle ne 1 est actuellement.

G0 Goutte saturnine. — Quelques auteurs anciens

•0) Constantin Paul, Gazette des hôpitaux, 1861, n° 36.

avaient signalé des accès de goutte chez les saturnins, et même, en 1764, Skagge (1) avait écrit que les cérusiens étaient sujets à la rigidité des membres et à la goutte fixe.

Garrod (2), en 1854, signala la fréquence de la goutte chez les saturnins en Angleterre, caractérisée par les douleurs articulaires, la présence de tophus autour des articulations et dans les oreilles.

En France, ce fut Charcot qui, en 1863, s’occupa le premier de cette question (3), et, de l’enquête qu’il entreprit dans les hôpitaux, il résulta que, si un tiers des saturnins hospitalisés avaient à certains moments présenté des douleurs articulaires, différentes de l'arthralgie saturnine, accompagnées de douleur, de gonflement, de rougeur, d’impotence fonctionnelle, cependant ces manifestations articulaires n’avaient pas nettement le caractère goutteux. La rareté de la goutte chez les saturnins hospitalisés a été confirmée par Bucquoy, Jaccoud, Manouvrier, Richardière,

Leudet.

En Allemagne, la goutte saturnine serait encore moins fréquente.

L’attaque de goutte saturnine ne se distingue guère de l’accès de goutte ordinaire ; toutefois la réaction fébrile est moins vive et la lésion semble se limiter à l’articulation prise; on a signalé des cas de goutte mono-articulaire; mais ce qui diffère, c’est l’aspect des deux malades : alors que le goutteux franc est en général un homme puissant et sanguin, le goutteux saturnin est au contraire émacié, anémié par l’intoxication. On a remarqué en outre que les attaques se succèdent à des intervalles moindres que dans la goutte ordinaire, que les accidents viscéraux sont

rares; il y a souvent association d’une néphrite interstitielle.

J’ai eu l'occasion de voir à l’hôpital un certain nombre

(1) Skagge, Sur les maladies des artisans. Thèse^de Upsal, 17G4.

(21 Garrod, Médico-chirurgical Transactions, 1857. 0

(3) Charcot, Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, l&M,

INTOXICATION SATURNINE CHRONIQUE.

de saturnins goutteux : quatre a l’hôpital de la Charité, où les ouvriers peintres viennent encore aujourd hui réclamer par tradition le traitement des Frères de la Charité, et deux à l'hôpital Saint-Antoine. Les quatre malades de la Charité n’avaient jamais présenté d’accidents saturnins et le seul symptôme de l’intoxication était le liséré gingival ; deux travaillaient le laiton, alliage de cuivre, de zinc et de plomb ; les deux autres étaient des tourneurs en tuyaux de plomb. Les deux malades de l’hôpital Saint-Antoine étaient des peintres en bâtiment qui avaient eu des accidents saturnins.

7° Tuberculose. — La question de la tuberculose et du saturnisme a toujours été très discutée. Certains auteurs sont d’avis que l’intoxication plombique prédispose a la tuberculose ; d’autres, au contraire, prétendent avoir remarqué l’immunité des saturnins vis-à-vis la tuberculose, et donnent à leurs tuberculeux une médication plombique. C’est ainsi que Beau faisait prendre aux tuberculeux de la céruse jusqu’à l’apparition de l’anesthésie. A cela je pourrai tenter de donner une explication: j’ai bien souvent remarqué, Messieurs, que l’évolution de la tuberculose s’arrête pendant les crises de l’hystérie ; or, vous avez pu voir que, par certains côtés, l’intoxication saturnine présente des symptômes tellement analogues, à ceux de l’hystérie que l’on a parlé d’une hystérie toxique.

Ce qui est certain, c’est que, d’après la statistique du Dr Hirt, les poussières plombiques entraîneraient une prédisposition plus grande que les autres à la tuberculose. C’est ainsi que, dans les industries du fer ou du cuivre, il y aurait 12 p. 100 de tuberculeux, alors que dans les industries employant le plomb il y en aurait 21 p. 100.

8° Parotidite. — La parotidite saturnine a été signalée pour la première fois par Comby (1) ; elle est facile à dilfé-

(1) Comby, Hypertrophie simple des glandes parotides observée chez plusieurs saturnins {France médicale, 31 août 1882).

rencier de l'inflammation consécutive aux maladies infectieuses. Chez le saturnin, elle se présente sous forme d’une tuméfaction indolore spontanément et à la pression, à début lent et insidieux; elle envahit lentement les deux glandes ; parfois la parotidite est unilatérale et même elle ne porte que sur une partie de la glande. Le canal de Sténon est souvent épaissi et son orifice est le siège d’une ulcération. Il existe en même temps des lésions de stomatite aiguë ou chronique.

MM. Rénon et Lalron ont signalé à la suite d’une colique de plomb une tuméfaction limitée aux glandes sous-maxillaires (1).

9° Asthme. — Je vous ai dit que Lewy a décrit un asthme saturnin qu’il a rencontré 21 fois sur 1186 cas. Il ne faut pas ici confondre la gêne respiratoire et la dyspnée avec l’accès d’asthme. Quand les ouvriers détournent les saumons de minium ou lorsque les typographes nettoyent les casses qui contiennent les caractères d’imprimerie, on a noté des accès de suffocation et l’émission d’une spume qui contiendrait du plomb. Ces phénomènes semblent dus à la contracture des muscles de Reissessen. Ce n’est qu’un accident temporaire qui peut être encore augmenté par un certain degré de paralysie des muscles intercostaux et aussi par les lésions rénales coexistantes.

10° Néphrite saturnine. — C’est une néphrite scléreuse atrophique par hypertension vasculaire ; elle s’accompagne tardivement, presque comme complication ultime, d'albuminurie, et aux accidents qui guettent le saturnin il faut ajouter, quand les reins sont pris, l’urémie.

(1) Rénon et Latron, Gonflement des glandes sous-maxillaires chez un saturnin ( Société de biologie, 20 juin 1900).

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