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II. — Recherches chimiques

Nous soussignés,

Paul Brouardel;

Jules Ogier, docteur ès sciences;

Jules Socquet, docteur en médecine ;

Commis par une ordonnance de M. Lauth, juge d instruction près le Tribunal de première instance de la Seine, en date du 5 novembre 1880, ainsi conçue :

« Vu la procédure commencée contre X... ;

« Attendu la nécessité de faire examiner et analyser les organes de G... (Jules-Édouard-François), ordonnons qu'il y sera procédé par MM. Brouardel, Ogier et Socquet, lesquels, après avoir reconnu l’état où se trouvent les organes du défunt, ainsi que les divers objets placés sous scellés suivant procès-verbal de M. Clément en date du 3 novembre 1886, procéderont à l’analyse chimique desdits, rechercheront s'ils renferment des substances ou matières toxiques et s’expliqueront sur les causes de la mort

du sieur G.... » .

Serment préalablement prêté, avons rempli comme il suit la

mission qui nous a été conliée.

[. Res objets placés sous scellés parles soins de M. Clément,

commissaire aux délégations spéciales et judiciaires, suivant procès-verbal du 3 novembre 1886, sont :

i° Cercueil contenant l’oreiller extrait du cercueil dans lequel

était renfermé le cadavre de M. G... ; .

2° Cercueil contenant le linceul et la chemise extraits de la

bière dans laquelle était renfermé le cadavre de M. G... ;

3° Mixture prise dans le cercueil où était renfermé, etc. ,

4° Bocal renfermant de la mixture extraite du cercueil, etc. ; 3° Bocal contenant le cœur et les poumons de M. G... ;

6° Bocal contenant le foie ;

7° Bocal contenant l'estomac et son contenu;

8° Bocal contenant la rate et les reins;

9° Bocal contenant les intestins et leur contenu ;

10° Bocal contenant du sang extrait du cadavre, etc. ;

11° Bocal contenant le cerveau;

12° Bocal contenant des muscles de la cuisse droite ;

«. Bocal contenant un morceau de caoutchouc extra,t du cer-

'“loùsces scellés sont revêtus de la signature de M. Clément.

et portent des cachets intacts.

Le 20 novembre 1886, à la demamh

des experts,

le cercueil a

PIÈCES ANNEXES

•été de nouveau ouvert, par les soins de M. Clément, et l'on a placé sous scellés les parties suivantes :

Scellé n° 15 : petit cercueil renfermant les os du crâne, la partie antérieure de la colonne vertébrale, les côtes, le fémur, le tibia, le péroné et le pied droit de M. G... ;

Scellé n° 16 : bocal renfermant la moelle épinière de M. G....

Enfin le cercueil renfermantles restes du cadavre a été remis sous scellé (n° 14).

L'analyse chimique des viscères a été faite au laboratoire de loxicologïe, à la préfecture de police.

Je passe les détails de l’analyse chimique.

L’estomac et l’intestin, traités comme il vient d’être dit, ont donné, au delà de la partie chauffée du tube de l’appareil de Marsh, un anneau noir très net. Cet anneau pesait lmer, 3. La moitié du précipité de sulfures ayant été employée à la recherche des autres métaux, ce poids doit être doublé, si l’on veut le rapporter au poids réel de matières mises en expérience.

Nous vérifions d’abord la nature de l'anneau et nous constatons que :

1° Il se dissout dans lhypochlorite de soude;

2° Sous l’influence de la vapeur d’iode, il devient jaune orangé clair;

3° Oxydé par l’acide nitrique, il fournit avec l’azotate d’argent un précipité rouge-brique d’arséniate d'argent ;

4° Sous l'influence de l’hvdrogène sulfuré, il se transforme en sulfure jaune, soluble dans l’ammoniaque, insoluble dans l'acide •chlorhydrique.

Ces caractères sont ceux de V arsenic. Les viscères examinés contenaient donc une quantité appréciable d'un composé arsenical.

Nous répétons les mêmes essais sur un échantillon composé de: poumon 150 grammes, foie 150 grammes, rate et rein 105 grammes.

L appareil de Marsh fournit encore un volumineux anneau d'arsenic (1).

Nous traitons de la même manière tous les résidus ayant servi à la recherche des alcaloïdes, résidus qui avaient d’ailleurs subi 1 action de divers dissolvants capables de leur enlever une partie de l’arsenic qu’ils pouvaient contenir.

L appareil de Marsh donne un anneau assez épais, pesant •6 milligrammes.

(1) Obtenu avec la moitié seulement tics matières ci-dessus, l’autre moitié du précipité de sulfure ayant servi à la recherche des métaux.

EMPOISONNEMENT PAR LAFISENIC.

11. — Recherche de l'arsenic dans les divers orr/anes. — En présence (le ces premiers résultats, nous avons dû chercher à préciser la dose d’arsenic contenue dans chacune des parties du cadavre.

Reprenant donc chaque organe séparément, nous avons répété une série d’essais identiques aux précédents, à quelques détails près. Chaque fois qu’il a été possible de le faire, les anneaux d’arsenic ont été pesés. Voici le tableau de ces expériences :

Estomac, intestins, 205 grammes (expérience rapportée plus haut), ont donné un anneau pesant 2msr,6;

Poumons, 75 grammes. — Anneau de 0mer,5;

Foie, 1 10 grammes. — Anneau de 3raer, 8 ;

Reins, 34 grammes. — Anneau très notable;

Rate, 15 grammes. — Anneau presque invisible;

Coeur, 86 grammes. — Anneau de 0rasr,2 ;

Cerveau, 145 grammes. — Anneau extrêmement faible;

Moelle, 22 grammes. — Anneau extrêmement faible;

Sang, 22 grammes. — Anneau notable;

Muscle, 320 grammes. — Anneau faible;

Crâne, 300 grammes. — Anneau très faible ;

Fémur, 310 grammes. — Anneau très faible.

En résumé, si l'on rapporte les doses trouvées à la totalité de chacun des viscères, on voit que :

L'estomac et l’intestin, évalués ensemble, contenaient une dose d’arsenic voisine de 8 à 9 milligrammes, dose très notable, surtout si l'on se rappelle que le tube digestif était complètement vide.

Le foie contenait 22 milligrammes d’arsenic ;

Les poumons, environ 3msr, 5 ;

Le cœur, environ 1 milligramme.

Enfin le sang a fourni un anneau, trop faible, il est vrai, pour être pesé, mais que l’on peut évaluer à 1 dixième de milligramme; cette dose est encore très notable, l’expérience ayant été faite sur un poids très faible de sang (22 grammes) ; il ne nous est d’ailleurs pas possible, par suite des altérations cadavériques, de dire même approximativement quelle dose de sang renfermait le cadavre et par quel coefticient il faudrait multiplier le chiffre d'arsenic trouvé pour avoir la dose correspondant à la totalité du sang.

Toutes les doses ci-dessus correspondent à de l’arsenic métallique. Rapportés à l'acide arsénieux, c’est-à-dire au produit désigné communément sous le nom d'arsenic, les chiffres se I*. Brouardel. — Les Intoxications. 29

PIÈCES ANNEXES

trouveraient augmentés d’un tiers (estomac et intestins, 12 milligrammes; foie, 29 milligrammes; poumons, 4m«r, 7). Evalués en arséniate de soude, les mêmes chiffres deviendraient environ quatre fois plus forts.

111. — Pour expliquer la présence de l’arsenic dans les viscères du sieur G..., quatre hypothèses peuvent être mises en avant :

1° L’arsenic a-t-il été apporté par les produits ou réactifs employés dans les expériences?

2° L’arsenic a-t-il été introduit après la mort, par le contact du cadavre avec quelque substance arsenicale?

3° et 4° Enfin, le défunt a-t-il réellement absorbé une substance arsenicale, et, dans ce cas, doit-on admettre que l'arsenic trouvé s’est fixé dans les viscères à la suite d’une médication arsenicale à laquelle le sieur G... aurait été soumis, — ou faut-il admettre l’hypothèse d’une intoxication aiguë ou subaiguë par l’arsenic ou un de ses dérivés?

Tels sont les points que nous allons successivement discuter. •

1° L'arsenic trouvé a-t-il pu être apporté par les produits ou réactifs nécessaires aux expériences?

Notre premier soin a été de vérifier, au point de vue spécial de l’arsenic, la pureté des produits employés.

Le zinc et l’acide sulfurique qui servent au fonctionnement des appareils de Marsh ont fourni eux-mêmes la preuve de leur pureté, puisque nous avons toujours fait fonctionner à blanc ces appareils, longtemps avant d'y introduire les matières suspectes ; il ne s’est jamais produit d’anneau arsenical.

Tous les autres réactifs, acide nitrique, ammoniaque, chlorate de potasse, ont été étudiés, chacun séparément, et, après les transformations nécessaires, introduits dans des appareils de Marsh où ils n’ont pas donné le moindre anneau d’arsenic.

Enfin, pour lever toute espèce de doute à ce sujet, nous avons exécuté simultanément, et dans des conditions rigoureusement comparables, deux recherches d’arsenic, l'une portant sur 110 grammes du foie du sieur G..., l’autre sur 190 grammes de foie de bœuf; or, tandis que la première de ces expériences fournissait un anneau arsenical pesant 3ms1-, 8, la seconde n’en donnait aucune trace.

Après toutes ces vérifications, nous sommes en droit d’affirmer

EMPOISONNEMENT PAR LARSENIC. 431

-que 1 arsenic trouvé existait réellement dans les viscères et qu’il n’a pas été apporté parles réactifs.

2° L'arsenic provient-il du contact du cadavre avec quelque substance arsenicale?

Avant de discuter ce point, rappelons dans quelles conditions se trouvait le cadavre.

Le cercueilétait enfermé dans un caveau ; il n’a donc eu aucun contact direct avec la terre. Ce cercueil était en chêne; les planches n'en étaient pas disjointes; aucun liquide n’avait transsudé au dehors.

A l’intérieur, les parois étaient revêtues d’une toile caoutchoutée parfaitement intacte.

Le cadavre, enveloppé dans son linceul, reposait sur un lit de mixture à la sciure de bois, mélangée de charbon de bois concassé ; la mixture recouvrait la presque totalité du cadavre. Cette mixture était propre et presque sèche, sauf dans les parties situées au-dessous de la région fessière, où elle était imprégnée d’un peu de liquide sanguinolent.

Nous avons recherché l’arsenic dans la mixture et dans le caoutchouc. On a opéré d’abord sur 2 litres de sciure mêlée de charbon de bois et choisie aux points où elle n'était point imbibée de liquide sanguinolent. Après destruction de la matière organique, au moyen de l'acide nitrique, les résidus obtenus ont été introduits dans l'appareil de Marsh ; il ne s’est produit aucun anneau d arsenic.

La même expérience a été refaite sur un autre échantillon de mixture souillée par le liquide sanguinolent dont il a été question plus haut. Cet échantillon n’a point fourni d’arsenic.

Pour la toile caoutchoutée, nous avons procédé de la manière suivante: 180 grammes de toile ont été découpés en fragments que l’on a lavés l’un après l’autre dans une solution chaude d’acide chlorhydrique étendu ; le liquide provenant de ce lavage a •été étudié séparément: il présentait une teinte gris sale, et avait ■entraîné des fragments de sciure et de charbon de bois. Un I a •évaporé à sec, au bain-marie; le résidu a été oxydé par 1 acide nitrique, puis, après les traitements convenables, essayé dans l’appareil de Marsh. Il ne s est formé aucun anneau.

D'autre part, les fragments de caoutchouc ont été eux-mêmes ■détruits par un mélange d’acide sulfurique et nitrique, puis, après avoir chassé complètement les produits nitreux, nous .avons introduit dans un appareil de Marsh la solution sullu-

PIÈCES ANNEXES

rique, qui nous a donné un anneau d'arsenic 1res notable.

Par suite, la mixture ne contient pas d’arsenic, et la toile caoutchoutée en renferme desquantilésappréciables. Mais(et nous croyons devoir spécialement insister sur ce point), celte toile, soumise à un lavage dans de l 'eau acidulée chaude, n’a point abandonné d’arsenic ; il s’ensuit que, même si le cercueil avait été enfoui dans la terre, si l’eau des pluies avait pu le pénétrer et en laver les parois intérieures, nous serions encore en droit de dire que le caoutchouc de ces parois n aurait pu cedei au cadavie aucune dose sensible d’arsenic; mais tel n était pas le cas, puisque le cercueil était placé dans un caveau scellé et complètement à l’abri de l’action de l’eau. Dans ces conditions, il est impossiblequ’il y ait eu passage de l’arsenic du caoutchouc dans les viscères.

Observons encore que le cadavre était entouré de sciure de bois, et que, si l’arsenic du caoutchouc avait traversé la mixture pour aller se fixer dans le cadavre, cette mixture elle-même aurait dû être arsenicale ; or, nous avons dit qu’il n’en était rien.

En résumé, il nous est impossible d'admettre que le composéarsenical, intimement combiné au tissu même du caoutchouc, ait pu, sans cause apparente, passer au travers d'une couche épaisse de mixture et pénétrer dans les tissus du cadavre.

3” Le sieur G... a-t-il réellement absorbé une substance arsenicale et la présence du poison dans les viscères doit-elle s'expliquer par l'hypothèse d'une médication arsenicale , ou par celle d'une intoxication véritable ?

D’après ce qui précède, toute cause d’erreur étant éliminée, il est hors de doute que le défunt a absorbé une certaine quantité d’un composé arsenical. Il nous reste à discuter si la dose de poison retrouvée, si sa répartition dans les diverses parties du cadavre justifient l’hypothèse d’une absorption lente et prolongée de petites quantités d’arsenic, ou s’il faut admettre au contraire (pie le sieur G... a subi une véritable intoxication, aiguë ou subaiguë, par l’arsenic.

Lorsqu’on recherche l’arsenic dans les cadavres d’individus qui ont été soumis à une médication arsenicale longtemps prolongée, il est de règle qu'on trouve le poison disséminé dans les différents organes; mais si, entre la fin du traitement et le moment de la mort, il s'est écoulé un temps un peu considérable, on ne trouve plus d'arsenic ni dans l’estomac, ni dans l’intestin, ni dans le

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