LK8 INUTILES DEVANT LA SCIENCE
Aujourd'hui la science semble n^admettre que des inutiles volontaires, parmi les hommes, et elle offre de remédier'à Tinutilité des femmes.
Avant de parler de la paternité artificielle, si bien admise en théorie, qu'elle devient un sujet de roman, je veux ciler quelques cas maladifs guéris par des moyens tout naturels.
Un noble vénitien qui était toujours dans
Tattilude de saint Alivergaut dout jai parlé, se trouvait inutiJe par ce fait.
Tout Venise s'intéressa à ce factionnaire de Tamour, qui semblait en être le paladin, quand il n*en était que le fruit sec. Le conseil des Dix s*émut de Talffidre. Les ambassadeurs dans les différentes cours de l'Europe eurent mission de consulter à ce sujet les plus fameux médecins.
Ce fut le docteur Gockburn qui trouva le mot de rénigme : il conseilla une saignée, et, la congestion cessant, le noble vénitien eut toute la liberté, et tous les loisirs qu'il lui plut de se donner. Montaigne, qui doit être, comme on sait, le bréviaire des honnêtes gens, a dit, à ce sujet : « Ceux-là cessent d'être impuissants, dès qu'ils sont moins puissants. »
Est-Kîe le cas de la plupart des inutiles de ce temps-ci ?
Est-ce aussi la raison pour laquelle l'hydrothérapie est tant recherchée? Vénus
sortit de Fonde, Mars a besoin de s'y retremper souvent. Un vieux chirurgien conseillait aussi le quinquina et les eaux ferrugineuses.
Il citait le propos de Boerhaave qui, parlant d'un duc épuisé, disait : a Ce duc aimable s'était mis hors du mariage ; je l'ai remis dedans, par les eaux de Spa, avec le lait. »
Ainsi le traitement du lait n'est pas si pastoral qu'on veut bien le faire croire.
Autrefois, on se disait que le lait le meilleur était celui de la femme, et qu'il agissait d'autant mieux qu'il était bu à la source même. L'auteur qui me fournit ces détails ajoute qu'on donna deux nourrices à un grand seigneur impuissant, et a le lait, dit-il, produisit un si bon effet, que l'exmalade mit les deux nourrices en état de Im en fournir de plus frais, au bout de quelques mois. »
Henri II avait épousé la duchesse d'Urbin.
Après dix ans de mariage, il n'avait pas
d'enfants. Le roi menaçait de répudier sa femme. On fit venir un médecin picard, Jean Fernel, pour examiner et traiter la reine.
— Ferez-vous bien des enfants à ma femme? demanda le roi de fort mauvaise humeur.
— Sire, répondit le Picard, c*est à Dieu de vous donner des enfants, par sa bénédiction; c'est à vous de les faire, et à moi d'y apporter ce qui est de l'art de la médecine.
Fernel s'y prit on ne sait comment; peutêtre la chose était-elle facile ; mcds il rendit la reine féconde par les conseils qu'il donna au roi, lequel eut dix enfants. A chaque naissance, Fernel recevait 10,000 écus.
Le café a, de nos jours encore, une mauvaise réputation, au point de vue de l'utilité conjugale. On sait comment Voltaire, qui abusait de cet excitant intellectuel, vécut longtemps, écrivit jusqu'à la fin de sa vie, mais dut, d'assez bonne heure, se déclarer
inutile. Cela ne l'empêchait pas d'être jaloux. Madame Du Ghâtelet le rendit raisonnable, et, dans les excellentes éludes de M. Desnoiresterres sur Voltaire, on lit une conversation fort curieuse qu'elle eut avec lui et dans laquelle, lui rappelant, sans reproches, son insuffisance, elle lui fit avouer qu'il valait bien mieux qu'il eût pour suppléant et pour successeur son ami Saint- Lambert, qu'un étranger.
Voltaire se laissa persuader et le ménage à trois s'établit entre ces aimables philosophes.
Quand madame Du Ghâtelet, un beau jour, se trouva enceinte, de la collaboration de Saint-Lambert, elle crut qu'il était décent d'aller passer quelques jours avec son mari , à la terre de Cirey, puisque le pauvre homme devait être l'éditeur responsable de cette œuvre mêlée.
On s'étonna beaucoup dans le monde parisien de ce rapprochement des deux époux.
— Quel besoin a donc madame Du Ghâtelet d'aller voir son mari? dit une.
bonne langue.
— C'est une envie de femme grosse, répondit une autre amie.
Quoi qu'il en soit, et pour en revenir à la Ihèse du café, ce délicieux breuvage qui augmente ou qui allège la vie idéale, est inutile à la reproduction de la vie.
Une reine de Perse, voyant qu''on tourmentait un cheval, demanda ce qu^onlui faisait.
On lui répondit, avec des périphrases, que c'était pour en faire un cheval hongre,
— Quel mal on se donne et on lui donne !
dit-elle. Il suffisait de lui donner du café, comme à mon mari.
Ce qui s'ajoute au piquant de cette anecdote, c'est qu'elle était citée par Héquet dans son traité des Dispenses du carême, un livre dévot qu'on lisait au réfectoire de Port-Royal. Les religieuses se montrèrent si 'scandalisées de l'histoire, que le bon Hé-
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quel la fit disparaître des éditions suivantes.
Ce que j'ai dit de Voltaire me rappelle un récit qui me fut fait il y a longtemps, en Hollande, concernant Rousseau. Un vieillard, qui avait connu Jean-Jacques, affirmait que l'auteur d'Emile n'avait jamais mis entre ses actes et ses écrits cette contradiction choquante dont on ne peut laver sa mémoire et qu'il n'avait jamais eu à se reprocher l'abandon de ses enfants, par Texcellente raison que la maladie dont il souffrait l'avait rendu de bonne heure inutile. Mais il ne voulait pas convenir de son infirmité, et, pour la dissimuler, il se vantait impudemment, une fois par an, d'être père et de se débarrasser de ses enfants.
Je donne cette assertion, comme je l'ai reçue, sans la garantir. Mais si l'on veut bien réfléchir qu'il a été impossible aux amis de Jean-Jacques de trouver la trace de ses enfants, et que, l'abandon répété, avoué avec tant de cynisme, était un dé-
menti cynique de ses théories et de ses sentiments, on pensera peut-être que cette supposition n'est pas aussi invraisemblable qu'elle peut le paraître à première vue.
Un inutile de distinction, depuis longtemps marié, fut guéri par des voyages.
Son médecin voulant lui procurer un exercice forcé qui mît ses sens en équilibre, lui conseilla de se faire nommer ambassadeur, au diable. Au bout de trois cents lieues,, paraît-il, le remède opéra. Son Excellence eul un enfant. Il resta trois ans à son poste, sans que la nature parlât de nouveau. Alors, il demanda un congé et fit de nouveau trois cents lieues, avec succès :
il eut un second enfant. Puis comme il n'était pas ambitieux et quil trouvait sa lignée suffisante, il lâcha l'ambassade. Ou ne dit pas s'il prit l'avis de l'ambassadrice avant d'abandonner sa carrière.
Un gentilhomme qui avait la réputation de n'avoir que des velléités se trouyait dans
un salon, où une dame se laissa prendre un baiser.
Il voulut profiter de l'occasion, et s'avança pour embrasser la dame.
— Tout beau! lui dit celle-ci en le repoussant, on n'accorde pas si vite un baiser à un homme comme vous, pour qui c'est la dernière faveur.