LES FILS D UN IMPUISSANT
Les procès du marquis de Langey amenèrent la suppression des congrès, après un réquisitoire de Tavocat général Lamoignon.
Il était impossible qu'une institution si gaie se maintint, à mesure que la gaieté se développait au dehors, et le jugement d'impuissance prononcé contre M. de Langey eut des conséquences si absurdes, comme on le verra, qu'il fut le coup de grâce pour la juridiction.
Cette fois Taffaire s'engageait devant tous les beaux esprits du xvii* siècle. Madame de Sévigné était au premier rang des spectateurs, et les épigrammes criblèrent si bien la procédure, les experts, les matrones, les juges, qu'il ne resta plus rien de possible dans ce genre. La curiosité à son tour devenait impuissante.
René de Gordouan, marquis de Langey, épousa en 1653, à Tâge de vingt-cinq ans, Marie de Saint-Simon de Gourtaumer qui en avait quatorze.
Langey était bien fait, beau cavalier, et quand plus tard on sut, ou on crut savoir, qu'il n'avait que l'apparence virile, une grande dame qui s'y connaissait, madame de Franquelot Gascabu, le voyant se dandiner sur le Gours (le Gours- la -Reine), disait:
— Hélas ! à qui se fiera-t-on désormais I
De son côté, une harengère qui ne doutait pas de lui, s'écriait avec enthousiasme :
108 LKS INOTILBS DO MARIAGF.
— Hé ! plût à Dieu que j'eusse un mari fait comme cela !
La jeune marquise de Langey était fille d'un sieur de Gourtaiimer et de Suzanne Madeiaine, dont le père, Jacques Madelaine, était conseiller au Parlement.
De plus, là nouvelle mariée avait pour tante madame Émard Lecoq, dont le mari était également conseiller au Parlement.
Cette abondance de conseillers fit lémulheur du ménage, et, si les mésaventure! du marquis de Langey, qui ont fait badiner la Muse, avaient émoustillé celle-ci jusqu'à réclosion d'un poème héroï-comique, dans le goût du Luirifir le poète eût assurément représenté la chicane, andrôgyne, présidant, comme une fée malfaisante, à l'union des deux jeunes gens.
La dot de la femme fut le premier prétexte de la brouille intime. Le frère do madame de Gourtaumer (la belle-mère de Langey) avait été autrefois avantagé au
LKS INUTILES DU MARIAUE 103
détriment de sa sœur. Il y avait toute sorte de procès entamés et enchevêtrés dans cette question. *
Quand une jeune femme a tant de sang, de conseillers dans les veines, n'a-t-elle pas une propension à la dispute ? Après trois ans et plus de mariage de vie paisible, tout à coup Taigreur se mit dans le lait, au moment même où, avec un redoublement de procédure , les procès allaient tous finir par un accommodement.
Langey, qui souffrait de la famille de sa femme, lui reprocha d'être trop portée pour son oncle, au détriment de son mari.
Suzanne qui souffrait, elle, d*être relativement trop chsLste, prit mal l'observation et répondit probablement que sa famille, du moins, la consolait des mécomptes du mariage.
— De quels mécomptes? répliqua le mari.
— Vous savez bien!
- Eh! Madame, je tous aime; mais si je ne sais pas pi as persuasif, c^est que tous n'êtes pas assez engageante ?
— Monsieur, une femme comme moi n'a pas d'ayances à faire.
— Madame, un homme comme moi veut une femme pour lui d'abord, et non pour les procureurs, les greffiers, les conseillers...
— Qu'entendez-vous par là ?
— Que vous êtes, non pas une marquise, mais un clerc de basoche ! '
— Monsieur, vous m'insultez !
— Je rends hommage à vos ancêtres.
— Mes ancêtres sont autant de noblesse que les vôtres.
— Ils vous ont peut-être légué autant de parchemins : mais ce sont des dossiers.
— Voilà une raillerie dont vous vous repentirez I
Madame de Langey alla tout conter à sa
LES INUTILES DU MARIAGE lOÔ
tante madame Le coq et à son grand -père maternel, le conseiller Madelaine.
■ Quand une femme a du coq dans son ménage elle est crêtée et pourvue d'ergots ; elle a aussi, naturellement, la curiosité des exploits de coq.
— Ma pauvre poulette, dit-elle à sa nièce, ton mari est-il au moins un bon mari ? tu m'entends ?
— Hélas ! ma tante.
Madame Lecoq se hérissa de toutes ses plumes, aux confidences qu'elle reçut.
Quoi ! pendant trois ans, le marquis avait trompé son monde ! On alla trouver le grand^père maternel, le conseiller Madelaine.
Quand on est sous l'influence du nom de Madelaine, on est probablement plus compatissant aux âmes sevrées d'amour.
Le père André disait en chaire qu'il n'y avait pas seulement des Madeleines dans le monde, qu'il y avait aussi des Maddevns,
Il trouvait que saint Augustin, avant d'être un des soutiens de TÉglise, avait été un fameux madelein.
Peut-être bien que le vieux conseiller Madelame était aussi un peu madelein. En tout cas, il partagea l'indignation de madame Lccoq et il fut décidé, dans cette consultation, qu'on instrumenterait contre le mari.
Le marquis de Langey était au moins un maniaque et un maladroit, s'il n'était pas rinutile, dénoncé par sa femme. On verra que l'histoire conserve des doutes, malgré les experts. Il était jaloux de la famille de ^
sa femme et il laissait trop voir sa jalousie. Lui, aussi, ne pouvait tolérer sa belle-mère qui, devenue veuve, avait épousé le marquis de la Gaze.
Dans tous les procès en séparation, en nullité de mariage, cherchez la belle-mère !
Langey, étant parti pour la guerre, ne voulut pas conlier sa femme à sa belle -
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mère : it la laissa sous la tutelle d'une madame de Mainbraix.
Il était, dans soa genre, un tantinet Tartuffe, mais Tartuffe protestant et voulant séduire sa propre femme, au profit de la vertu. Les idées d'amour lui semblaient odieuses ; il poussait la marquise vers la dévotion. Il lui lisait, ou il lui faisait lire continuellement récriture sainte, cousant évidemment les pages, quand il était question de la postérité d'Abraham, et de quelques-unes de ces grosses fornications dont le livre sacré est rempli.
Quand il écrivait à sa femme, il garnissait ses lettres de citations de la Bible. Il appelait ironiquement l'oncle Gourtaumer, qui avait été cause du fameux procès, Julien Vapostai.
Cette injure exaspérait sa femme.
Il voulait contraindre la marquise aux mêmes goûts que lui en toute chose, il ne supportait pas qu'elle refusât de manger ce qu'il mangeait.
lus LB8 INUTILES DU MARIAGB
Une fois, il lui proposa de s'enfermer tous les deux dans un réduit bien clos, avec un tour, par lequel on passerait les provisions, a/ln de ne communiquer avec personne.
La jeune marquise trouva qu'il serait dur de s'enfermer, pour n'avoir pas même de communication avec son mari. Elle refusa.
Un jour, ils étaient dans leurs terres, en Normandie, avec la terrible madame Lecoq, lorsque les deux femmes jugèrent le moment venu de démasquer leurs batteries, pour confondre celles du mari.
Voici conmient elles s'y prirent :
On était au moment de conclure l'arrangement dont j'ai parlé, qui terminait le procès. Gomme le grand-père Madelaine était cbargé de la transaction, et comme le marquis n'étail pas en bons termes avec lui, madame Lecoq persuada assez facilement au mari qu'il ferait bien de laisser sa femme aller à Paris, à sa place.
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Langey ne se douta pas du piège ; i( ouvrit la cage. L'oiseau qu'il n* avait pas apprivoisé s'envola.
En le quittant, sa femme pourtant lui fit les caresses les plus tendresses plus félines, essayant de lui laisser des regrets et la nostalgie de leur amour.
Arrivée à Paris, la perfide lui écrivit les lettres les plus affectueuses, des romances que chanteraient bien nos avocats modernes, dans un procès en séparation. Mais, on s'en servit peu au xvii° siècle dans le procès :
il fallait juger sur d'autres pièces plus sérieuses.
Le manège amoureux de la dame dura jusqu'à ce que le clerc de procureur eut rédigé le premier exploit. Langey reçut le coup en plein front. Il s'empressa de quitter la Normandie, pour courir à Paris, chercher le mot de l'énigme; car il affectait de n'y rien comprendre.
Tout d'abord/il demanda avoir sa femme.
Ild LES INUTILE» DU MARIAâK
à s'expliquer arec elle. On lai refusa cette entrevue. Il députa à la famille emmue son parent^ M. du Maii»-Lay«dfn, qui protesta et finalement offrit le congrès, sans robtemr.
Le ministre protestant, Gâche, présenta la même requête, sans plus de résultat.
Madame de Langey demandait à se faire visiter; on la visita; un procès-verbal, des plus minutieux et des plus malpropres, fut dressé ; on le désavoua ensuite.
Après de nombreuses procédures préliminaires, on en vint à une visite solennelle, où Tofficialité n'avait rien à voir; car les partis étaient protestants.
Cette visite de gala eut lieu chez le lieutenant civil.
Madame Lecoq trouvait qu'on n'avait pas convoqué assez d'experts, quatre seulement.
Elle en demanda douze, en comprenant les matrones. Ce nombre lui fut accordé. .
• Le bruit de cette visite s'était répandu .
Madame de Sévigné et madame de Lavardin, amies du lieutenant civil, Dreux Daubray, étaient dans un carrosse, à quelques pas de riiôtel, et riaient follement.
Le lieutenant civil devait leur procurer un autre spectacle. 11 était le père et fut la victime de la marquise de Brinvilliers, et roD sait que madame Sévigné ne manqua pas l'occasion d'une émotion tragique, comme elle s'était donné celle d'une émotion grotesque.
Langey vint à passer, se rendant à la visite.
Madame de Sévigné lui dit gaillardement :
— Langey, le gain de votre procès est dans vos chausses.
La double visite ne fut p€is concluante.
Douze experts, c'était trop. Les avis se partagèrent.
Il parait que madame de Langey perdait à être examinée de trop près. Le rapport
des experts ne lui fut pas entièrement favorable.
— Jésus! s'écriaient les dames de sa société, on disait qu'elle était si bien faite ! regardez ce qu'en disent ces gens-là !
Dans les ruelles, dans les salons, on ne parlait que du procès pendant du marquis de Langey et les propos se' salaient ei^ crépitant, dans l'atmosphère parisienne.
Quelque temps avant que le congrès fût accordé, Langey disait, en parlant de sa femme, à madame de Gendran :
— Madame, j'ai la plus grande ardeur pour elle.
— Eh ! Monsieur, gardez-la pour un certain jour, cette grande ardeur.
Sa femme de son côté disait à la tante Lecoq :
— Soyez assurée que je reviendrai victorieuse. Je sais à qui j'ai affaire.
Elle n'avait pas paru honteuse d'être regar-»
dée par tant de gens et pendantdeux heures.
Un conseiller au Châtelet, Renevilliers- •Galand, qui méritait de faire de son nom une épithète de son caraclère, déclarait gravement, après l'expertise :
— On ne pourra pas dire pourtant que Langey, durant ces quatre ans de mariage, n'a pas fait œuvre de ses dix doigts.
Le mari avait, au moins, le bon goût de ne dire aucun mal de sa femme, et, bravant Topinion, il ne manquait aucune occasion d'aller dans le monde.
Les uns disaient que l'esprit lui venait, allait achever de lui venir dans cas fréquentations délicates ; d'autres, prenant davantage son parti, assuraient que si on l'avait trouvé faible, c'est que sa femme était insatiable et qu'il s'était aminci, à force de lui complaire.
Le ministre Gâche et le médecin L'Aimonon le soutenaient. Le premier disait :
« Je le crois trop bon chrétien pour men-
tir » ; le second affirmait qu'il était de trop bonne race par son père et sa mère pour être imparfait. Un autre médecin, Menjat, plaisantant sur le double sens du mot témoin, disait qu'ils étaient les deux témoins de Langey, L'Aimonon, le témoin droit et Gâche, le témoin gauche.
Une parente de madame de Langey qui cherchait à arranger les choses, disait après l'expertise :
— Ce n'est pas la forme qui lui manque, c'est la vivacité.
On fit courir toute sorte de vaudevilles, comme onjiisait alors.
Le versificateur Bouillon fit celui-ci, à l'adresse des bellâtres :
Vous galants à blondes tresses De mille attraits partagés, Tant que vos cœurs sans maîtresses D'amour seront dégagés^ Vous ferez peu de Lucrèc«s Et beaucoup de Langés.
Ces barbons qae l'âge presse, Des dames trop négligés, Par des gens de votre espèce Seront doublement vengés, Car chez vous point de Lucrèce, Et beaucoup de Langés.
On procédura à foison! Cela dura presque deux ans. Enfin la date du congrès fut fixée. Avant l'épreuve, on avait permis à Langey de voir sa femme pendant trois jours. 11 refusa cette faveur ou cette amorce; il était devenu nerveux à l'excès ; il avait besoin d'économiser ses forces.
Gomme il ne s'agissait pas d'un tribunal ecclésiastique, le congrès eut lieu chez un baigneur du faubourg Saint-Antoine.
A cette époque les maisons de bains étaient des lieux de retraite de toute sorte. Le plus souvent elles servaient aux rendez-vous de bonne compagnie, comme autrefois les cabarets du Pré-aux-Clercs.
Brancas, le fameux distrait, oubliant sa
femme, alla y dormir tranquillement la nuit de ses noces : ce qui fit un gros scandale.
La veille de Tépreuve, le marquis du congrès, comme on l'appelait, fut encore visité, ainsi que sa femme, par quinze personnes. On ne se rassasiait pas de Tenquête.
Lorsque les deux époux furent mis en présence, Langey, qu'un rien intimidait, s'opposa à ce qu'on coiffât sa femme d'une cornette apportée par deux parentes du grand-père. Soit qu'il craignit un maléfice attaché à la coiffure, soit qu'il eût peur de trouver sa femme enlaidie et revôche avec cette cornette et d'amoindrir son courage, il s'obstina. On coiffa donc madame de Langey avec une cornette de la femme du baigneur, le sieur Turpin.
Langey lit le vaillant, en enjambant le lit.
— Apportez-moi deux œufs frais, dil-
il, que je lui fasse un garçon tout de suite.
J'ignore si la recette est bonne pour les gens valides. Elle ne servît à rien. Langey n'eut pas la moindre (émotion. Il sua à changer deux fois de chemise. Les drogues qu'il avait prises, assure-t-on, réchauffaient.
C'était un homme pieux. Il crut que c'était le moment de le montrer. Il se mit à prier, pour implorer l'intercession divine.
— Vous n'êtes pas ici pour ça! lui dit brutalement sa femme qui n'avait pas besoin d'oraisons.
Une des matrones, une vieille madame Pezé, octogénaire, nommée d'office, s'amusait de ces déboires. Elle allait à chaque moment voir s'il se passait quelque chose et, à chaque fois, elle revenait dire aux experts :
— C'est grand' pitié, il ne nature point du tout !
Le temps expiré, on le fit lever; il était dans un état lamentable.
— Je ims ruiné, soupirait-il.
Au sortir du congrès, un laquais disait à un autre :
— Il n'a jamais pu se mettre en humeur.
Moi à sa place!... Mademoiselle de Gourtaumer ne demandait que cela !
Gomment ce laquais savait-il les choses?
S'était-il glissé parmi les nombreux témoins? Avait-il écouté aux portes, ou regardé par le trou de la serrure?
Hotman a bien raison quand il affirme qu'il faut avoir la brutalité d'un chien pour n'être pas intimidé, dans une pareille épreuve, et, malgré sa faiblesse constatée, Langej fut, à tout prendre, une victime judiciaire.
Dans une circonstance analogue, à Reims, l'année suivante, lors d'un congrès, la femme, sûre d'elle-même, avait accordé toute une nuit à son mari.
En province les choses se font largement.
On aime les longs soupers. Les experts champenois causaient bonnement des yen* danges,au coin du feu. De temps en temps, le patient qui se bourrait de noix confites (encore un remède incertain) appelait et disait :
— Venez! venez vite!
Les experts accouraient, mais toujours trop tard. Ils ne trouvaient rien.
— Ne vous hâtez pas tant, disait la femme en riant, je le connais bien !
Les juges du tournoi ont dit qu'ils nV valent jamais tant ri et si peu dormi que toute cette nuit-là. Mais il faut avouer que les rires ne sont pas des encouragements, pour un mari facile à décourager.
Revenons à Langey.
Le lendemain de sa déconfiture, Langey, comme tous les protestants, assistait au prône & Gharenton. C'était la cône de septembre. Le ministre Gâche, son témoin, était
tout confus. D'habitude quand il mariait, et quand le conseiller Madelaine était là, il se tournait vers le grand-père, si ardent à pousser sa fille vers la désunion et disait à très haute voix :
— Donc ce que Dieu a joint que Thomme ne le sépare point.
Ce jour de la cène, il eut à lire les mêmes paroles; il les lut rapidement, couramment, sans s'arrêter.
Les femmes qui défendaient Langey étaient toutes déconfites. Elles ne s'évanouissaient pas comme cette grande dame qui perdait connaissance dès qu'elle flairait un impuissant, mais elles étaient bien tristes.
— C'est un vilain, disaient-elles, en baissant les yeux ; n'en parlons plus.
Les visites abondèrent chez la tante, madame Lecoq.
— Excusez ma nièce, disait-elle avec un petit sourire, elle est si fatiguée qu'elle n'a pu descendre.
Langey se rebiffa; il présenta requête pour recommencer, prétendant avoir été ensorcelé. On lui refusa cette revanche.
Loret, dans son journal yersifié, là Muse histœnqu€j consacre, en reporter fidèle, quelques vers au marquis :
Depuis deux jours entendu j'ai Que le sieur marquis de Langey, Pour ne pas voir sa flamme oisive, Requiert seconde tentative, C'est-à-dire un autre congrès Dont il attend meilleur progrès.
On l'estime fort galant homme.
Mais je ne puis comprendre comme On aspire d'être vainqueur D'un corps dont on n'a pas lo cœur.
L'aversion continuelle Ou raisonnable ou naturelle, Que sa belle épouse aujourd'hui Témoigne incessamment pour lui, Est un étrange rabat-joie ; Et si par l.i susdite voie, En cas que l'ordonne la cour, Il peut regagner son amour
Itj
ISS LES INUTILES DU HARIAGU
Nonobstant un si grand obstacle.
Il en faudra crier miracle Et tous, ainsi qu'il le prétend , Le déclarer omnipotent.
On fit ailleurs un couplet dans lequel on le montre allant demander asile au ministre Daillé :
Monsieur Daillé, ouvrez-moi votre porte, Je n'en puis plus, la douleur me transporte : Je suis Langey qui viens faire retraite, Je suis Langey Oui reviens du congrès.
Peut-être bien que, chanté, ce vaudeville est comique; mais il faut avouer que sa poésie laisse beaucoup h désirer.
L'arrêt fut rendu le 8 février 1659. Le marquis de Langey fut condamné à restituer tout, ce qu*il avait reçu, sans rien garder même pour la pension de la demoiselle qui avait vécu quatre ans avec lui. Le
LB8 INUTILES DU MARlAttE 123
mariage était déclaré nui et défense était faite au faux mari de se remarier.
Dans le premier moment, Tinfortuné Langey fit contre fortune bon cœur. Il disait à tout le monde qu'en perdant il avait gagné, puisqu'il était délivré d'une vilaine chicanière. Il ne pouvait plus avoir de carrosse, étant complètement à sec, mais il n en allait pas moins dans le monde, et un jour même il se mit à danser. Il se sentait léger de corps, d'esprit, comme de la bourse.
Il fit plus encore. 11 devint amoureux de mademoiselle de Marivaux, au point d'en donner de la jalousie au marquis de Calvisson qui voulait Tépouser. Il courtisa aussi mademoiselle d'Aumale et sa sœur, made* moiselle d'Haucourt, et il disait en parlant de cette dernière :
— Au moins, sage et dévote comme elle est, on ne dira pas que les enfants seront d'un autre que moi.
Madame de Grignan disait finement que, pour remettre tes précieuses en réputation, eite ne savait qu'an moyen : c'était que mademoiselte d'Aumale épousât Langey.
Elte faisait allusion à ce qui était arrivé à mademoiselte d'Ëstrée, une précieuse mariée au comte de Lillebonne. Elle avait espéré qire les choses se ^ passeraient idéalement, platoniquement, et te comte, la nuit de ses noces, avait été un Hercule.
Au moins mademoiselte d^Aumale n'avait pas à craindre que la houlette de Langey devînt une massue.
On avait dit aussi que Langey devait épouser une veuve.
— Ëh ! il y a tant de filles qui naissent veuves! dit madame de Courcelles-Marguerat.
Cette madame de Gourcelles-Marguerat, par parenthèse, était une gaillarde chez qui Brancas n'était plus distrait. Le mari qui n'y voyait goutte reconduisait jusqu'à la
porte, avec force saluls, ledit Brancas, ce qui faisait dire à un vieux valet qui aimait beaucoup son maître :
— Mordieu! je ne saurais souffrir que monsieur fasse, conmie cela, de l'honneur à un komme qui le déshonore.
Le valet disait la chose moins littérairement.
Dix-huit, mois après Tarrét, Langey adressa une requête, tendant à faire lever la défense de se remarier. Mais le chancelier lui répondit par une un de non-recevoir, avec cette boutade :
— A-t-il donc découvert de nouvelles pièces?
Cependant Langey, obstiné, passa outre, et après des coquetteries, des vols de papillon, il épousa, en 1661, mademoiselle de Saint-Geniez, sœur du duc de Navailles.
C'était une singulière femelle, laide, ne doutant de rien, et qui se chargeait de réhabiliter Langey.
186 LSS INUTILES DU MARIAâB
Pour donner une idée de son caractère, je raconterai comment elle réglait les affaires d'intérêt.
Une vieille demoiselle de Nayailles, sa tante, qui discutait pour la possession d'un château dans le Limousin, s' étant emparé de Fimmeuble en litige, mademoiselle de Saint-Geniez y courut, emprisonna sa tante dans une chambre, sans pain ni eau, et fit enfermer dans une armoire ouverte dans le mur, où Ton avait Thabitude de mettre du salé, deux gentilshommes de la suite de mademoiselle de Navailles. Les prisonniers ne furent délivrés qu'au bout de vingt-quatre heures, sans avoir bu ni mangé*
On disait que cette luronne salerait Langey. BUe lui donna, en tout cas, une postérité : il eut d'elle sept enfants.
C'était une revanche superbe. Langey se vantait un jour bruyamment de sa famille* Benserade dit :
— On n'a jamais prétendu que mademoiselle de Saini-Geniez fût incapable d'en* gendrer.
De son côté, madame de Langey se remaria à Jacques de Bompar, duc de La Force, et elle eut aussi beaucoup d'enfants.
Elle mourut en 4670.
Ici commence la seconde partie, non pas la plus comique, mais la plus intéressante, à coup sûr, au point de vue du droit, de l'histoire du marquis de Langey.
Les deux maris de la même femme se disputèrent sur son testament.
En i675, Langey adressa une requête, fondée sur la clause du testament de sa première femme (pii, mue de repentir sans doute, ou regrettant d'avoir méconnu un homme si valide, demandait que toute contestation d'intérêt fût clôturée avec lui.
Langey tirait de cette clause la preuve que sa première femme avait, malgré tout, gardé un bon souvenir de lui ; que le mé-
nage allait fort bien, avant qu'il eût été troublé par les grands-parents; que lui, Langey, avait été victime de ces manœuvres ; qu'on lui devait une réparation, et qu'il fallait, non seulement qu'on lui remît les fruits qu'il avait été condamné à restituer, mais qu'on le remboursât des dommages qu'il avait soufferts par une longue procédure.
La preuve qu'il n'était pas coupable et que son mariage n'aurait pas dû être cassé, c'était cette multiple paternité. Ses sept enfants plaidaient pour lui.
Le duc de La Force, le second mari de mademoiselle de Gourtaumer, défendait les arrêts obtenus, dans l'intérêt des filles qu'il • avait de son mariage. Ses arguments sont tout au long dans le réquisitoire très impartial de Lamoignon.
« Vous avez jugé, disait-il, que celle qu'on prétend calomnier devant vous a eu sujet de se plaindre ; qu'elle a suivi les
règles les plus étroites de son devoir. Elle n'a jamais prétendu démontrer que le congrès fût une preuve juridique de l'impuissance de rhomme... C'est le sieur de Langey qui a cru cette épreuve nécessaire : il a succombé, tant pis pour lui. Mademoiselle de Courtaumer a eu une répugnance entière, et si sa conscience -lui eût permis de cacher son malheur, la crainte de cette expérience l'aurait obligée de se taire.
Souvent elle a prié le sieur de Langey de la considérer comme sa sœur, puisqu'il ne pouvait la traiter comme sa femme... Elle n'a pu souffrir Vimpureté, et on vous a dit qu'elle a été tourmentée par les plus étranges violences qu'une passion aveugle et désespérée peut imposer à un homme qui désire des choses, dans son cœur, dont son malheur lui refuse la jouissance,,. Vous avez, en 1659, déclaré la nullité du mariage du sieur de Langey. Vous l'avez condamné à Taumône envers les pauvres et les priaon-
niers, pour avoir abusé du mariage. Vous Tavez condamné à la restitution de la dot et des fruits depuis le jour de sa prétendue célébration. Votre arrêt a été exécuté. S'il a protesté contre cet arrêt, c'est qu'il lui faisait défense de contracter aucun mariage. Mais il a souffert que la demoiselle de Gourtaumense mariât, sans former d'opposition ; il est marié malgré vos défenses, et, maintenant, après une épreuve publique, après une exécution volontaire, il se pourvoit par des lettres, en forme de requête civile... Il a épousé une autre femme ; la demoiselle de Gourtaumer s'est remariée ; il y a quelques années qu'elle est morte. Peut-il demander que les parties soient remises dans le même état qu'elles étaient, avant l'arrêt, comme si- la demoiselle de Gourtaumer était libre et en vie ?
)> Hé ! que deviendront les enfants d'un mariage contracté sous la bonne foi de votre arrêt? Quelle sera même l'infamie
hRH INUTILES DU MARIAGE 131
de ceux qui paraissent dans cette audience*?
» Celui que l'on produit comme leur père a osé contracter un mariage, au préjudice de vos défenses; lui qui s'était connu impuissant, que les experts avaient jugé telj que vous avez déclaré incapable de porter le nom de mari, l'usurpe une seconde fois...
Si le nombre des enfants, si leur présence peut vous toucher de compassion, elle doit se changer en indignation contre celui qui s'en dit le père... »
Voilà les raisons que le duc de La Force alléguait et que l'avocat général Lamoignon reproduisait dans son réquisitoire.
Ne sent- on pas quelle comédie burlesque, et tragique, à force d'être amèrement bouffonne, se trouve dans cette affaire?
Ce malheureux à qui on interdit de