‹ Les InvalidesChapitre 144 sur 322 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

noble? Non! disait l'ancien régime, pour l'arrêter dans sa carrière. Si! répond le nouveau, pour l'arrêter à titre contraire. Son sang, versé qu'il est pour la patrie, semble encore suspect à la peur égalitaire Mais la conduite entière du héros citoyen parle pour lui ; ses services continuent et grandissent. Ce n'est plus assez d'une confirmation tardive et contestée, il faut une réputation glorieuse ; et le législateur la donne en le nommant , par un décret, général de division.

» A ce titre il mène au combat l'aile gauche de l'armée : se rendre maître des camps, des redoutes qui protègent deux points culminants des Pyrénées, envahir les vallons qu'ils dominent, descendre avec rapidité le long de la Bidassoa , par une manœuvre hardie passer, en tournant l'ennemi, de la gauche à la droite de nos positions; prendre à revers la montagne fameuse des Quatre-Couronnes , et par des sentiers escarpés, qu'on met six heures à gravir, enlever d'assaut ses batteries et ses retranchements; aider aussitôt après à la reddition de Fontarabie ; s'emparer seul du port du Passage; puis, par la terreur que sa marche inspire, faire mettre bas les armes à la garnison de Saint-Sébastien , et capturer une marine avant que ses voiles la sauvent : tels sont les débuts du nouveau divisionnaire.

» Le général en chef, le plus conciliant, le plus doux, le plus patient des hommes, harcelé, fatigué,

compromis par la tyrannie des représentants du peuple en mission dans son armée , le vaillant et sage Muller renonce à son commandement ; pour son successeur, il propose Moncey. Celui-ci s'en défend. Afin d'élever une armée française à toute la gloire qu'elle est digne de conquérir, son patriotisme rêve une expérience qu'il ne croit pas avoir acquise, un génie qu'il n'ose pas s'avouer. C'est peu que sa modestie le condamne de la sorte en secret, en silence. Ce qu'il pense contre lui-même, il le dit, il l'écrit, il le signe, avec l'énergique franchise d'un citoyen qui préfère à tout son pays. La médiocrité qui serpente avec art jusqu'au sommet de toutes choses, la médiocrité va refuser de comprendre, et trouver étrange cette abnégation de héros : Aristide et Catinat l'auraient trouvée naturelle.

» Singulier gouvernement que celui de la République, au paroxysme de ses passions. Ce guerrier, qui tout à l'heure était suspect de naissance orgueilleuse, le voilà devenu suspect de modestie patriotique. La méfiance, heureuse de ne croire personne sincère, ne doute pas un seul moment du mérite qui se dénie. L'autorité passe outre à ses refus et ne lui permet plus de répondre que par la victoire à sa promotion forcée.

» Le temps n'a fait qu'accroître les obstacles. Les proconsuls en mission près de l'armée, pour

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