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RECONNAISSANT

» Le général en chef prend la couronne de chêne également adressée aux vainqueurs; il l'attache à la lance du drapeau , puis il dit à ses compagnons d'armes :

« Citoyens! la patrie honore vos premiers efforts » en vous offrant cet étendard ; vous y répondez par » de nouveaux succès; elle vous décerne la cou- » ronne civique : répondez-y par des vertus dont le » bienfait est la dette des vainqueurs et le droit des » vaincus. Le peuple français ne se contente pas des » victoires qui le font redouter, il vous ordonne de » le faire aimer. Respectez les biens, les familles, les » lois des conquis, plus que ne le feraient leurs pro- » près défenseurs. Par là vous montrerez que vous » savez révérer la liberté des autres hommes, autant » que défendre la vôtre. Vive à jamais la liberté! »

» L'armée française ne s'est pas bornée à de vaines acclamations en écoutant ce magnanime langage ; elle en a pratiqué les préceptes. Sa conduite exemplaire a laissé pour elle et pour son chef, dans les provinces conquises, des sentiments d'admiration

et de gratitude dont nous retrouverons plus tard les puissants et nobles souvenirs.

» Déjà le dénûment et la famine assaillent les conquérants. La discipline, si difficile à conserver dans la misère, est plus forte que le besoin; mais la nature est plus forte que tout, et se venge. La mortalité commence à ravager nos bataillons ; elle redouble avec les rigueurs d'un hiver extraordinaire, sous le climat glacial des Pyrénées.

» L'hiver si terrible de 1794 à 1795, qui permit aux troupes françaises d'enlever de pied ferme et comme à l'assaut les flottes de la Hollande, ne fera qu'ajouter aux souffrances de nos soldats cantonnés sur la ligne des Pyrénées. Soit incurie, soit incapacité, ou seulement impuissance, le gouvernement républicain va laisser mourir de faim et de misère les guerriers auxquels sont votées de stériles actions de grâces.

» Des maladies épidémiques, enfantées surtout par une nourriture insuffisante et malsaine, font périr dans les hôpitaux douze mille soldats, sans compter ceux qui meurent sur les chemins ou dans les villages, et ceux qu'un affreux dénûment pousse à la désertion. Qui le croirait! d'une armée qui comptait soixante mille soldats lorsqu'elle remportait sa dernière victoire, il ne restait plus à la fin d'un hiver, forcément passé dans l'inaction, que vingtcinq mille hommes ayant quelque force pour

porter les armes; et cette élite, ce débris des guerriers les plus robustes, réduit depuis longtemps à la moitié du pain qu'il faut pour vivre, paraissait plutôt des spectres que des soldats, dit le grave historien ' militaire à qui j'emprunte les couleurs de cette hideuse peinture.

» Remarquons bien qu'on est loin encore de cette époque dégénérée qui vit finir un directoire devenu , dans ses derniers temps, corrupteur et corrompu. Non! c'est en pleine Convention, sous le régime de fer qui se glorifie d'enfanter partout des armées, et qui ne sait, malgré les spoliations, les confiscations, les réquisitions appesanties sur tout un peuple, procurer en suffisance à nos défenseurs ni vêtements, ni chaussures, ni solde, ni subsistance : voilà ce gouvernement révolutionnaire dont la fatale violence faisait mourir ses proscrits sur l'échafaud et ses défenseurs dans la misère.

«Pendant huit mois, Moncey se débat contre ces lugubres obstacles ; il cherche à réorganiser ce que les maladies et le dénûment désorganisent sans cesse. Malade lui-même, il partage les besoins, les souffrances de ses soldats, comme il avait partagé leurs combats et leurs succès. Général en chef, il ne croit pas davantage pouvoir profiter d'un congé reçu pour rétablir sa santé quand son armée est atteinte du fléau d'une épidémie, qu'il n'en avait

1 Le lieutenant général Jomini.

profité quand il avait fallu, chef de bataillon, sauver l'aile droite de l'armée.

» Dès qu'arrive le printemps, il s'adresse avec ardeur aux administrations départementales de tous les lieux de la France où se trouvaient ses soldats en convalescence et les recrues^, qu'on lui destine; il les conjure , au nom de la patrie , de presser les retardataires. Il recompose ainsi son armée; mais ce n'est qu'à la fin de juin, qu'aidé des renforts envoyés après la première pacification de la Vendée ' , il peut reprendre l'offensive.

» Moncey manœuvre pour couper en deux l'armée des Espagnols ; il enfonce le centre et fait en même temps attaquer par les deux flancs la gauche de l'ennemi , qui nous abandonne , pour prix du combat, deux places de haute importance : Vittoria, et surtout Bilbao , avec leurs immenses magasins militaires. Ces conquêtes sont, le prix de dix-neuf jours de marches et de combats sans relâche.

» Par ces faits d'armes multipliés et par la grandeur des résultats, l'armée qui lutte et triomphe à l'occident des Pyrénées égale les exploits et la gloire d'une autre armée qui, fortifiée par les vainqueurs de Toulon, s'illustre, à l'orient, sous Dugommier et Pérignon.

» Ainsi battue aux deux extrémités abordables de

1 Conclue le 20 avril 1794 à Saint-Florent avec Stofflet, à la Mabilais avec les chouans.

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