LIVRE TROISIÈME
d'une controverse où la passion de s'instruire s'accroît du désir de se surpasser, se poussent en avant l'un l'autre; et il se forme entre eux des amitiés impérissables ou d'ardentes et fécondes rivalités. L'année 1 792 n'était pas expirée que le jeune Valée, nommé lieutenant d'artillerie, se faisait déjà remarquer de ses chefs. Dans les campagnes de 1793 et 1794, il prit part au siège et à la défense du Quesnoy, de Landrecies, de Charleroy, de Valenciennes, de Conclé et de Maëstricht. Au commencement de 1795, il reçut le gracie de capitaine et fut envoyé à l'armée du Rhin, que commandait le général Moreau, dont il eut bientôt attiré les regards. Déjà à Wurtzbourg le général en chef avait été témoin de la bravoure et de l'intelligence que montrait à la tête de sa batterie le jeune capitaine d'artillerie. Mais, à Engen, Moreau le vit, après un long combat où il avait épuisé ses projectiles, braver encore le feu de l'ennemi en tirant à poudre, pendant que notre infanterie se déployait et prenait position autour de lui. Frappé de tant de présence d'esprit et de courage, Moreau le nomma sur-lechamp commandant en premier de la batterie. L'arrêté portant nomination était écrit de sa main et motivé sur l'intrépidité et les services du capitaine Valée pendant la bataille du 13 floréal. Le ministre de la guerre ayant refusé de ratifier cette promotion, Moreau, pour toute réponse, réunit plusieurs
batteries sous la direction du jeune Valée, et écrivit à Paris : « Je suis responsable de tous les services » de mon armée, à la condition d'y distribuer moi- » même les emplois. » Valée passa plusieurs années à l'armée du Rhin ; il y commandait l'artillerie du général Decaen. Il était à cette époque de la vie où les habitudes se prennent, où l'homme se prononce. Aussi, ses contemporains disaient-ils qu'ils retrouvaient toujours en lui l'officier de l'armée du Rhin. Ceux qui peuvent se rappeler comme moi cette France d'alors, si fière de ses armées, vous diront qu'on distinguait chez nos guerriers deux écoles : celle de l'armée du Rhin, celle de l'armée d'Italie. A ceux de l'armée d'Italie on eût volontiers donné le nom que le général Bonaparte lui-même donnait à Masséna, d'enfant gâté de la victoire: dans leur langage, dans leur allure, jusque dans leur maintien, il y avait de l'invaincu, la négation de l'impossible. Dans ceux de l'armée du Rhin, au contraire, je ne sais quoi de sérieux et de réfléchi semblait dire que si le génie, aidé de la fortune, fait des prodiges, la prudence et le sang-froid préviennent seuls les revers ou savent les réparer. Rien ne conserve l'identité du naturel à tous les âges comme l'unité de la vie et la simplicité des mœurs. Tel vous avez vu le vieux maréchal, messieurs, et tel était le jeune capitaine d'artillerie. Dévoué au devoir, pour lequel il avait une sorte de culte, il cherchait