LIVRE TROISIÈME
pays, parmi des peuples où le prestige est peut-être la première condition de l'autorité et du succès. En France, les meilleurs esprits hésitaient encore sur l'avenir probable , même possible , de nos possessions en Afrique. Les partisans de l'occupation restreinte n'étaient pas revenus de leur illusion. Eux-mêmes sentaient la nécessité de ressaisir notre ascendant, en frappant un grand coup , et de relever avec éclat l'honneur de notre drapeau. Deux chefs furent donnés à notre armée : l'un, dont le nom faisait trembler les Arabes, le général Bugeaud, alla dans l'ouest lutter contre Abd-el-Kader, qu'il avait déjà vaincu; l'autre, le général Damrémont, officier jeune encore et d'une grande espérance, nommé gouverneur général à la place du maréchal Clauzel, devait pacifier le pays au centre , et amener le bey de Constantine, Achmed, dont l'autorité s'étendait jusqu'à Bone, à reconnaître notre souveraineté, ou le détruire par une expédition nouvelle, et qu'en tout état de cause il fallait préparer. L'hiver et le début du printemps s'étaient passés à négocier en pure perte. Mais au mois d'avril \ 837, une seconde crise ministérielle était survenue, le cabinet du 15 avril s'était formé. Les préparatifs de l'expédition contre Constantine se poussèrent avec vigueur. Le prince royal , que ses rares qualités , plus encore que sa naissance , rendaient une si précieuse garantie de notre avenir, voulait marcher à la tête de nos
soldats et partager de nouveau leurs fatigues et leurs périls. Le cabinet crut devoir s'y opposer. Près du prince royal, un autre prince non moins ardent à montrer en toute rencontre sa bravoure et son dévouement au pays réclamait comme son droit de prendre part à la seconde expédition, ainsi qu'il l'avait fait à la première. Le cabinet, messieurs, sentit toute la responsabilité qui allait peser sur lui. Jamais il n'avait été plus nécessaire de réussir. Il obtint du Roi que l'artillerie et le génie fussent dirigés par leurs chefs les plus habiles et les plus éprouvés. C'était assez désigner le général Valée. Mais comment, à l'âge de soixante-quatre ans, après une carrière si remplie, l'ancien de grade de tant d'années du général Damrémont, comment pourrait-il accepter en Afrique la position qu'on voulait lui offrir? Personnellement, il me restait des doutes sur les préparatifs eux-mêmes; je craignais que les chefs de service dans l'armée expéditionnaire, si recommandables d'ailleurs, ne conservassent quelques illusions sur la gravité et l'étendue des difficultés qu'ils auraient à surmonter. Je demandai au Roi la réunion d'un dernier conseil, à Saint- Cloud, où le ministre de la guerre exposerait la situation de tous les services, et où cette situation, jointe aux plans de Constantine, serait mise sous les yeux du général Valée. Messieurs, l'œil expérimenté de ce dernier ne tarda pas à constater ce