‹ Les InvalidesChapitre 264 sur 322 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

» L'amiral Bruat eût admiré une telle mort plutôt qu'il n'en eût gémi ; c'était ainsi qu'il comprenait qu'un soldat, quand il ne tombait pas sous le feu de l'ennemi , devait être heureux et fier de mourir. Que son âme héroïque pardonne à notre douleur ! Nous n'avons pas su être digne de lui ; nous n'avons point eu le courage d'accepter sans murmure ce cruel décret de la Providence qui nous enlevait un chef adoré, au moment même où, sorti sain et sauf de tant de périls, il revenait triomphant jouir, au milieu des joies de la famille, des honneurs qu'il avait si bien gagnés. Il nous semblait qu'après avoir échappé à cette fatale épidémie de Varna, à ce long et glorieux combat du 1 7 octobre , auquel le vaisseau qu'il montait put prendre, on s'en souvient, une part si honorable ; après avoir traversé les mille dangers qu'il aimait à braver dans ces reconnaissances militaires que nous l'avons toujours vu diriger en personne; il nous semblait qu'il avait acquis le droit, non pas de vivre encore de longs jours (l'activité de son âme avait tari en lui les sources de la vie), mais de revenir mourir au milieu des siens, de presser encore une fois de sa main défaillante ces mains chéries que son dernier regard devait en vain chercher. Le Ciel ne l'a pas voulu !

» L'amiral Bruat est mort sur son vaisseau. Quand le Montebello est venu jeter l'ancre sur la rade de Toulon, qu'il avait quittée au mois de mars

1854, ce pavillon, que les acclamations enthousiastes de deux escadres avaient salué sur les côtes de Crimée, le 17 septembre 1855, flottant encore au grand mât ; ce drapeau si fièrement déployé devant Sébastopol et Kinburn, ce drapeau troué en vingt endroits par les projectiles ennemis, était encore arboré à la poupe ; mais ces signes glorieux n'étaient plus que des signes de deuil ; amenés en berne, ils rendaient un dernier hommage à la dépouille mortelle de l'illustre amiral ; mais ils disaient à cette escadre qu'il avait si noblement commandée, à ces marins qui tous savaient son nom, dont plusieurs l'avaient suivi à Navarin, à Alger, à Taïti , à Toulon, aux Antilles, que désormais ce seraient d'autres chefs qui les conduiraient à l'ennemi ; que l'officier de manœuvre du Breslau, le capitaine du Silène et du Pàlinwre, le commandant du Grenadier et du Ducouèdic, le capitaine de pavillon de l'amiral Lalande , le gouverneur de Taïti, le préfet maritime de Toulon, le gouverneur général de la Martinique et de la Guadeloupe en des jours difficiles, le commandant en chef de l'escadre de l'Océan et plus tard de l'escadre de la Méditerranée, l'homme qui avait conçu et accompli les expéditions de Kertch et de Kinburn , venait de rendre sa belle âme à Dieu...

» On n'apprécie bien les hommes que lorsqu'ils ne sont plus.

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