‹ Les InvalidesChapitre 27 sur 322 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

armée ennemie, partager leurs soins entre Dieu et la patrie, etc — » Le témoignage des hommes, quelque grand qu'il soit, disparaît devant le suffrage de l'Europe entière qui imite cet établissement. Quand les Anglais se hâtèrent d'imiter et d'égaler, à Chelson , la magnificence de notre hôtel des Invalides, quand leur roi sacrifia son château de Greenwich pour six cents matelots invalides, les Anglais et Guillaume cherchaient-ils à flatter Louis XIV? Quand l'impératrice de Russie imita, sur la Neva, le monument qu'elle avait vu sur la Seine, voulait-elle flatter Louis XIV? Enfin, quand le roi de Prusse, qui connaissait si bien les besoins de ses soldats, fit bâtir un hôtel des Invalides, à Berlin; quand il fonda un superbe Hôtel à Potsdam pour sa maison militaire, voulait-il flatter Louis XIV?

» Aux invalides qui demandent la liberté, qu'on la leur donne; mais qu'on ne force pas les autres à l'accepter; car cette liberté-là, ce serait la mendicité, le malheur : vous avez créé des pensions de retraite, accordez-la à tous les soldats invalides qui voudront sortir de l'Hôtel; je vous invite à ne la refuser à personne; mais je vous somme aussi de ne forcer aucun soldat à l'accepter. »

Dans la séance du lendemain, M. de Clermont Tonnerre prit la parole et s'exprima comme il suit : « Détruira-t-on ou ne détruira-t-on pas l'hôtel des

Invalides ? Je m'étonne toujours de la confiance avec laquelle on propose des destructions. J'ai cru longtemps que cette idée ne pouvait occuper un bon esprit qu'après que l'avantage du remplacement aurait été mis en évidence, et que détruire sans une nécessité absolue, c'était l'apanage du despotisme.... De nombreux abus se sont introduits dans l'administration de l'hôtel des Invalides, mais en est-il aucun que la réforme ne puisse atteindre? Des administrateurs se sont emparés des bâtiments destinés aux invalides, il faut les déloger; la nourriture est mauvaise, il faut l'améliorer; par exemple, on a dit que les meilleurs mets sont servis sur la table des officiers, et les moins substantiels sur celle des soldats; il est possible de faire une répartition plus égale des aliments de première nécessité. La différence du pain est encore un abus qu'il faut détruire ; car, à quel âge commencerait donc cette égalité tant vantée, si des hommes dont les services sont égaux étaient aussi inégalement traités? C'est du bon, du meilleur pain que la patrie doit donner à ces malheureux soldats, car c'est du bon sang qu'ils ont versé pour elle (M. Clermont parcourut successivement les moyens de réformer tous les autres abus de l'administration des Invalides.) J'ajoute que le meilleur moyen de réaliser vos vues de bienfaisance est de faire entrer tous les individus, sans exception, dans le conseil d'administration; c'est,

quand ils participeront à la confection des règlements, qu'ils en sentiront la nécessité et qu'ils aimeront la discipline. L'homme libre n'est pas toujours celui qui fait sa volonté de l'instant; l'homme libre suit une volonté antérieure, exprimée d'après la réflexion et non pas appliquée d'après les passions du moment.

» Vous voyez que tous les abus que je viens de détailler peuvent être extirpés sans détruire ; mais ce qui serait un abus étrange, ce serait de vouloir arguer contre une administration réformée, du despotisme d'un Louvois. Les invalides se plaignaient un jour à ce ministre du mauvais pain qui leur était fourni; « J'ordonne, répondit cet homme que j'ose appeler exécrable, qu'on en donne du plus mauvais pendant trois semaines, et je ferai pendre ceux qui oseront murmurer. » Ce trait atroce prouve tout contre le despotisme, rien contre l'établissement des Invalides.

» Ces anciens militaires peuvent trouver dans l'Hôtel les secours, les soins, l'aisance, la considération , mille autres avantages que leur pension ne leur procurerait pas. Il est une multitude de circonstances où la gravité des blessures, la nature des infirmités, exigent les soins les plus assidus et des secours qu'on n'aurait pas, ou qu'on aurait à beaucoup de frais dans les départements. Il est dans l'Hôtel des individus dont la vie est pour

ainsi dire un miracle, et ce miracle la patrie le leur doit.

» C'est de la plénitude de leur vie qu'ils lui ont fait le sacrifice; c'est de la plénitude de sa puissance qu'elle doit les récompenser. Cet établissement doit devenir l'objet du luxe, de l'orgueil national; sa conservation importe à l'humanité, à la gloire de la nation, à l'exemple des peuples voisins, à toute l'armée dans laquelle la jeunesse vient contracter l'obligation de l'héroïsme, parce qu'elle envisage les récompenses. Cette utile fondation, après avoir résisté à la faux du despotisme , résistera bien aujourd'hui à la faux des novateurs. Je demande cependant que la liberté absolue soit accordée à ceux des invalides qui voudront sortir de l'Hôtel . »

M. Emmery lui succède à la tribune.

« Les abus de l'administration de l'hôtel des Invalides, dit-il, sont si considérables et si nombreux qu'il a paru difficile, pour ne pas dire impossible, d'extirper sans détruire. Les dépenses totales des invalides s'élèvent à 5,400,000 livres, dont 2,100,000 livres sont réparties sur les 2,800 hommes qui sont dans l'Hôtel, tandis que les trois autres millions environ sont répartis sur 24,000 individus; encore le bien-être dont jouissent les 2,800 privilégiés n'est-il pas à beaucoup près proportionné à la somme qui leur est affectée ; de manière que, si

Page 1