‹ Les InvalidesChapitre 45 sur 322 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

précieux dépôt, dont l'entrée dans le temple fut saluée par une musique militaire grave et triste.

Quand les symphonies eurent cessé, le ministre de la guerre, Carnot, prononça le discours suivant :

« Citoyens,

» Vos yeux sont fixés sur les restes du grand Turenne ; voilà le corps de ce guerrier si cher aux Français, à tout ami de la gloire et de l'humanité. Voilà celui dont le nom ne manqua jamais de reproduire la plus vive émotion sur tout cœur enclin à la vertu, que la renommée proclama chez tous les peuples, et qu'elle doit proposer à toutes les générations comme modèle des héros.

» Demain nous célébrerons la fondation de la République ; préparons cette fête par l'apothéose de ce que nous laissèrent de louable et de justement illustre les siècles antérieurs. Ce temple n'est pas réservé à ceux que le hasard fit ou doit faire exister sous l'ère républicaine, mais à ceux qui, dans tous les temps, montrèrent des vertus dignes d'elle. Désormais, ô Turenne! tes mânes habiteront cette enceinte; ils demeureront naturalisés parmi les fondateurs de la République, ils embelliront leurs triomphes et participeront à leurs fêtes nationales.

» Elle est sublime, sans doute, l'idée de placer les dépouilles mortelles d'un héros qui n'est plus

au milieu des guerriers qui le suivirent dans la carrière et que forma son exemple. C'est l'urne d'un père rendue à ses enfants, comme leur légitime, comme la portion la plus précieuse de son héritage.

» Aux braves appartient la cendre du brave; ils en seront les gardiens naturels; ils doivent en être les dépositaires jaloux. Un droit reste, après la mort, au guerrier qui fut moissonné sur le champ des combats : celui de demeurer sous la sauvegarde des guerriers qui lui survivent, de partager avec eux l'asile consacré à la gloire, propriété que la mort n'enlève pas.

» Honneur au gouvernement qui se fait une étude d'acquitter la nation envers ses anciens bienfaiteurs, qui ne redoute point les lumières que répandit leur génie, qui n'a point d'intérêt à étouffer leur souvenir! Honneur aux chefs d'une nation guerrière qui ne craignent point d'évoquer l'ombre de Turenne ! La grandeur de tout héros est attestée par la grandeur des héros qu'il a surpassés; il rehausse sa propre gloire en faisant briller de tout son éclat celle des plus grands hommes, sans craindre d'être effacé par eux.

» Turenne vécut dans un temps où le préjugé plaçait des distinctions imaginaires au-dessus des services les plus signalés. Il sut faire disparaître l'éclat de son rang par celui de ses victoires, et l'on ne vit plus en lui que le grand homme. La France,

l'Italie, l'Allemagne, retentirent de ses seuls triomphes, et ce n'est qu'à ses vertus qu'il dut, après sa mort, cet éloge si sublime dans la bouche d'un rival généreux, grand homme lui-même, de Montécuculli : « // est mort un homme qui faisait honneur » à V homme. »

» Je ne répéterai point ce que l'histoire apprit à chacun de nous dès son enfance; les actions de Turenne, les détails de sa vie militaire, ni les détails plus intéressants peut-être encore de sa vie privée; il est des hommes dont l'éloge doit se réduire à prononcer leur nom. Le nom des héros est comme le foyer qui réunit en un seul point toutes les circonstances de leur vie; il imprime aux sens une commotion plus forte, à l'enthousiasme un élan plus rapide , au cœur un amour plus touchant pour la vertu que le récit même des faits qui leur méritèrent la palme immortelle.

» Eh! quel titre plus glorieux pourrais-je unir au titre de père que les soldats décernèrent à Turenne pendant sa vie? quel trait pourrais-je ajouter à celui de ces mêmes soldats, après sa mort, en voyant l'embarras où elle laissait les chefs de l'armée sur le parti à prendre? « Lâchez la Pie, dirent- » ils , elle nous conduira ' . » Que mettrais-je à côté des paroles de Saint-Hilaire ? Le même boulet qui

1 La Pie était le cheval que montait Turenne.

renverse Turenne lui emporte un bras; son fils jette un cri de douleur. « Ce n'est pas moi, mon fils, » qu'il faut pleurer', dit Saint-Hilaire, c'est ce grand » homme. »

» Turenne est aux plaines de Saltzbach, commandant à des Français, sûr de ses dispositions, sûr de la victoire: il est frappé, Turenne est mort. La conûance et l'espoir ont disparu : la France est en deuil, l'ennemi s'honore lui-même en pleurant ce grand homme.

» Les Allemands, pendant plusieurs années, laissèrent en friche l'endroit où il fut tué, et les habitants le montraient comme un lieu sacré. Ils respectèrent le vieux arbre sous lequel il reposa peu de temps avant sa mort , et ne voulurent point le laisser couper. L'arbre n'a péri que parce que les soldats de toutes les nations en détachèrent des morceaux, par respect pour sa mémoire.

» Les restes de Turenne furent conservés jusqu'à nos jours dans le tombeau des Rois. Les républicains l'ont tiré de ce fastueux oubli. Ils lui décernent aujourd'hui une place dans le temple de Mars, où chaque jour le récit de ses victoires sera répété par les vieux guerriers qui habitent cette enceinte.

» Qu'importent des trophées sans mouvement et sans vie? Ici la gloire est toujours en action. Le marbre et l'airain disparaissent par le temps; cet asile des guerriers français que la vieillesse et les

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