‹ Les Invisibles de Paris, vol. 1Chapitre 20 sur 68 · OU LE LECTEUR FAIT CONNAISSANCE AVEC MOUCHETTB · texte numérisé non relu

OU LE LECTEUR FAIT CONNAISSANCE AVEC MOUCHETTB

On démolit aujourd'hui la Cité, cet antique berceau de Paris, dont chaque pavé a sa légende, chaque pan de mur son histoire comique ou tragique.

Parmi les rues démolies figure la rue de la Calandre.

Cette rue, Tune des plus anciennes voies de la Cité, remontait à l'occupation romaine.

L'origine môme de son nom est une énigme.

Les uns l'attribuent aux ouvriers calandreurs qui l'habitaient ef" la peuplaient, d'autres à une famille de la Kalendre qui, la première, s'y serait installée.

Les curieux, que ces deux explications ne satisfaisaient pas, avaient fini par découvrir une vieille enseigne de la Calandre, cachée sous une couche de Vv|

peinture et sous deux couches de vétusté. \ : i

On s'en était tenu là, el, après tout, cette dernière origine valait autant, sinon mieux, que les deux précédenLes.

En somme, ignorants et érudits se sont vus tout naïvement contraints d'avouer leur impuissance à ce sujet.

La rue de la Calandre commençait rue de la Cité et finissait rue de la Barillerie.

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Bien qu'étroite, sale, tortueuse, elle était jadis très fréquentée. Elle a vu de nombreuses entrées royales, et grâce à sa situation centrale dans la Cité, on célébra peu de cérémonies publiques dont elle ne prit sa part.

Ainsi , en 1420, à rentrée de Henry V, roi d'Angleterre, « fust faict en la rue de la Calandre, lit-on dans une chronique du xv e siècle, un moult piteux mystère de la Passion au vif » .

A l'époque où se passe notre action, les splendeurs civiles de cette tant vieille rue n'existaient plus depuis longtemps qu'à l'état légendaire.

Complètement déchue, même dans l'estime du peuple des faubourgs, elle jiv;! 1 n'était plus hantée que par la classe la plus infime de la population.

b.v - ■;, Elle servait de refuge à ces innombrables métiers interlopes dont les titu-

$jJv &;" laires pullulent sur le pavé des grandes villes et le salissent comme de hon-

W \ ■.' v teuses verrues.

|i *■'. ;(; Logeurs à la nuit, cabaretiers de bas étage des tapis-francs, finissaient

I | | toujours par y faire une fortune amassée sou à sou, le plus malhonnêtement

% ' ; du monde.

f |- V Le n° 10 de la rue de la Calandre, où, d'après une tradition très accréditée,

|r ï ■ ' naquit, au iv c siècle, saint Marcel, ikêque de Paris et bourgeois du Paradis, vieille

masure, sombre, étique, tremblant au moindre vent, menaçant ruine et suinf. |i ;| tant la misère, était habité par un certain nombre de ménages plus ou moins

morganatiques* ! \\ Chanteurs ambulants, tireuses de cartes, forçats libérés ou en rupture de

ban, porteurs d'eau et marchands des quatre-saisons formaient la clientèle || ji 1 |j assidue du cabaret borgne, ou plutôt du cabaret louche qui en occupait le rez-

| Si '') de-chaussée.

Ijifl "'i A la tombée de la nuit, tout ce monde gangrené venait y boire, y manger,

\ I t y jouer et souvent s'y battre.

• || jji Ce n'était pas précisément un phalanstère, quoique, de loin, un apprécia-

teur peu scrupuleux eût pu s'y tromper, en regardant cet immonde ramassis par le gros bout de sa lorgnette.

On pénétrait dans cette maison par une allée noire, fangeuse, remplie à toutes heures du jour d'émanations fétides.

Au bout de l'allée, dans l'ombre, se dessinait vaguement la première marche d'un escalier en tout semblable à celui dont parle Mathurin Régnier dans une de ses plus mordantes satires.

Une corde à puits, fixée au mur visqueux, servait "tant bien que mal de rampe à cette échelle, moins riche en perspective et en horizons azurés que ;ii;' ne l'était l'échelle de Jacob.

Grimpons le plus promptement possible cinq étages éclairés par deux malheureux petits jours de souffrance, et pénétrons dans le logement situé au cinquième de cette triste maison.

Deux pièces le composaient, si de ce nom il est permis d'appeler deux réduits infects séparés par une mince cloison en planches disjointes, sur laquelle se jouaient en arabesques capricieuses les restes d'un vieux papier à lleurs jaunes*

Éclairé par une fenêtre dite à guillotine, dont les vitres, recouvertes d'un épais voile de poussière, ne laissaient pénétrer que quelques rayons verdâ très d'un soleil douteux, chacun de ces taudis avait un cachet particulier.

Dans la première pièce donnant sur le carré, tout allait à vau-l'eau, en désordre ; dans la seconde, se rencontrait une certaine recherche, témoignant de jours meilleurs.

Sur la porte d'entrée de ce logement on lisait, écrite à la main, en lettres de six pouces, cette mention d'une orthographe des plus fantaisistes :

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Marq-Ch am da i lm t c'est z' on,

tir lais kart,

va-l-en vil,

Puis, au-dessous, d'une écriture plus fine, mais toujours avec le même respect pour le Dictionnaire de l'Académie française :

Tir hé lapai deic cha, sioiqylê.

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fé tousse ki concert mso iiéla. ; h : 4

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Une patte de chat pendait, en effet, au bout d'une ficelle.

Seulement, on avait beau y mettre de la bonne volonté, on avait beau ||

tirer, personne ne venait, par deux excellentes raisons : la première, que ,1| I

presque jamais il n'y avait personne au logis; la seconde, qu'il n'existait pas If

l'ombre de sonnette à l'extrémité supérieure de la susdite ficelle. ][ |

Pourtant, par exception, au moment où nous pénétrons dans cet intérieur négligé, deux individus s'y trouvaient : un homme et un enfant de douze à Ij

quinze ans.

Assis sur des tabourets en bois peints, auprès d'un poêle chauffé à blanc sur lequel chantait une marmite pleine d'eau, ils causaient avec une vive animation.

A part les deux tabourets en question, ïe poêle et une table vermoulue encombrée des guenilles sans nom, de légumes de toutes sortes, cette première pièce était complètement dépourvue de meubles.

Par la porte entr'ouverte donnant dans la seconde chambre, on apercevait deux lits de sangle, garnis chacun d'une paillasse et de couvertures aux couleurs effacées. Surmontant l'un de ces deux lits, le cadre d'un portrait jï

caché par un voile vert devenu presque jaune, se détachait dans la pénombre.

Près des deux causeurs, sur un escabeau, se trouvaient deux gobelets d'étain et une bouteille de Irois-six. :

De ces deux causeurs, le plus âgé, l'homme, avait trente-cinq à quarante f:

ans. Ses traits durs, accentués, à l'expression sournoise et basse, inspiraient ,[

une répulsion instinctive. !

Il portait un pantalon et une veste de camelot bleu, un gilet à grands [

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carreaux rouges et verts ; une casquette de loutre, enfoncée jusque sur ses yeux, malgré la chaleur suffocante du poêle, cachait une partie de sa physionomies et sa main ne quittait jamais la pomme de plomb d'un énorme gourdin dont le bois reposait entre ses jambes.

Le plus jeune, véritable produit du pavé de Paris, né entre la pose de la première pierre d'une barricade et le dernier coup de poing d'une batterie de barrière, type du pâle voyou de Barbier, avait l'air de dire à quiconque l'examinait : Regardez-moi bien ; où finit l'enfant? où commence l'homme?

Une grimace expressive, succédant à ce point d'interrogation, achevait de dérouter l'observateur le plus attentif.

Élancé comme un peuplier .qu'on vient de planter, unissant à la maigreur d'un clou la vivacité du vif-argent, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, une bouche aux dents blanches, pointues, affamées, le nez au vent, l'œil gris et phosphorescent, cet être problématique, entre un éclat de rire et un verre d'eau-de-vie, secouait son front bombé, et de chaque côté de sa tête retombaient en désordre, sur ses épaules, une masse de cheveux d'un blond ardent.

Sur son visage se lisaient toutes les passions délétères de ses congénères. Le doute, l'insouciance et le cynisme se partageaient son intelligence narquoise et cauteleuse. Tantôt son regard vif se fixait partout à la fois, tantôt il ne se donnait même pas la peine d'ouvrir la paupière.

Un sourire railleur se jouait continuellement aux commissures de ses lèvres blafardes.

Sa voix avait des notes criardes pour les moments de grande émotion, des gammes traînantes pour la vie de tous les jours.

Tourmenteur, tourmenté, battant ou battu, le repos lui faisait horreur. Ses bras et ses jambes semblaient avoir trouvé le mouvement perpétuel.

IL savourait avec délices les arômes d'un cigare d'un sou dont. la cendre lui brûlait les lèvres.

Malgré la rigueur de la saison, l'enfant était vêtu d'un pantalon de toile grise, trop court, dont le bas efiiloqué laissait apercevoir ses jambes rougïes par l'atmosphère glacée.

Des souliers à épaisses semelles ferrées à glace traînaient à ses pieds.

Ses maigres épaules n'étaient garanties du froid, delà neige et de la pluie, que par une blouse rapiécée, ouverte sur la poitrine.

Ce spécimen du produit de tous les vices de la capitale ne craignait ni Dieu ni diable, ni chaud ni froid. Malade, il narguait la santé; bien portant, il faisait la nique à la maladie.

Avait-il une chemise seulement, lui qui n'avait pas de bas?

Que lui importait!

Il venait de fumer un cigare, et il en allumait un autre. Sa casquette de cuir bouilli, à la visière cassée, crânement penchée sur son oreille gauche, tenait par un miracle d'équilibre, et complétait un ensemble qui n'aurait PJ : i..f ; point été méprisé par le peintre des Gueux.

O misère! ô civilisation frelatée! vous aviez bien creusé vos stigmates indélébiles sur ce jeune visage!

Vous l'aviez bien signé 3 bien marque de votre sceau et de votre griffe 1

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Le docteur recommença paisiblement le coup demandé.

Au moment où nous mettons en scène ces deux personnages, dont l'un, le gamin, nous est déjà connu, c'était lui qui tenait le dé de la conversation.

— Non, ma vieille» disait-il en secouant sa rousse chevelure et en se dandinant de, gauche à droite comme l'ours blanc du Jardin des Plantes, t'as beau faire les gros yeux, t'as beau te tortiller la moustache, c'est comme si tu sifflais la complainte de Fualdès.

LlV. 13. 1 ? - KO Y, édit. — Reproduction interdite. ' 13

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Et voyant que l'autre frappait du pied avec rage, il entonna de sa voix

ÏBusUde, io gigantesque, etc.

goguenarde

ïjf; (:. j,f L'homme au gourdin se mordait les lèvres jusqu'au sang, et fourrageait

la luxuriante barbe noire qui ornait les côtés et le bas de son visage.

— Planches-tu, môme? répliqua-t-il d'un ton rogue.

— Plancher, moi! Le plus souvent ! y suis pas connu pour ça.

— Ainsi, tu laisses tes amis en plan?

— Rataplan! plan! plan! Les amis! c'te bonne blague!

§k ■' >. ; — Oui. les...

sir\ (■;■■

— En v'ià des camarauxl Merci, je sors d'en prendre, et j'ai vu de quoi il retourne dans leur cervelette.

î'ï" £.' h — Hein ï tu dis? fit l'homme d'un air scandalisé.

— Je dis que ces corbeaux-là aiment trop le raisiné ; c'est tous des pègres. . .

É f i : —Après! qu'est-ce que t'es donc, toi? Le Grand-Turc?

î|- |- i — A la Porte! ricana le petit en se pinçant le nez et en faisant des cour-

fei ! : bettes devant son camarade. Allil Allah! Allil Allah!

|| j|- ■ — As-tu Uni, satané pégriotl

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