II..' i
i^iV ■
-An v
Pacline en jeûnera ce soir. Une fois, par hasard, ça ne lui fera pas de mal.
— Le plus souvent qu'elle s'en privera. La mère a sa bibliothèque de réserve. Je sais où c'est, mais je n'y touche jamais, c'est sacré pour moi.
— Il y a l'étoffe d'un bon gars en toi, fit le colosse en lui donnant un petit coup sur la joue. Je l'ai toujours pensé.
— Bigre î s'écria Mouchette, dont la joue était devenue rouge sous la caresse de son redoutable ami. Pas tant de moelleux dans les articulations, ou je te parle à distance.
— Voyons, es-tu capable de...
— Je suis capable de tout, quand je veux.
— Tâche de le vouloir un peu, hein? Tu me feras plaisir, la chose est grave.
— Va ton train, Nicolas. De quoi s'agit-il?
— De ta mère, gamin.
— Hein! tu dis? fit Mouchette, dont la bouche grimaça une émotion pénible, mais qui, se sentant observé par le regard perçant de la Cigale, parvint proinptement à prendre le dessus.
— Je dis : de ta mère.
— De maman Pacline?
— Non.
— Àh ! tu sais?... Eh bien! oui, mon pauvre vieux, repartit l'enfant, qui cherchait à cacher sa douleur sous un masque de cynisme, c'est comme ça. Ma mère, ma vraie mère, connais pas. Je suis un enfant du pavé, moi. Eh 1 mâtin, c'te bonne Pacline, qui était alors réveilleuse à la halle, m'a ramassé, vers les quatre heures, sur un tas d'épluch ures de choux, de carottes et de poireaux où on m'avait couché bien douillettement.
— Qui?
— Ah! si tu le sais, tu me rendras service de me l'apprendre. J'étais à moitié mort de faim et de froid; je pleurais que c'en était une bénédiction, et je criais comme un beau diable, tout ça à l'âge de deux ans.
— Tonnerre! lit la Cigale, il y a donc des âmes assez dures pour...
— Il y en a, mais en revanche il s'en trouve d'assez bonnes qui rétablissent l'équilibre dans les plateaux de la balance.
— Alors la Pacline t'a ramassé?
— Faut croire que, puisque me voilà. J'étais gentil à cette époque-là.
— Ah ! bah !
— Merci bien ! La brave femme eut pitié de moi et de mes grimaces.
— T'en faisais déjà?
— Alors, nous ne parlons pas sérieusement. Je veux bien, dit Mouchette, qui s'arrêta, blessé dans son amour-propre de conteur.
— J'ai tort. File ton nœud.
— Après m'avoir fourré sur son éven taire. Dans ce temps-là, elle étalait sa marchandise sous ses avant-scènes, au lieu de la traîner dans son cabriolet. Elle me fit faire le tour des Halles. Cristi ! quelle fôte de baisers, de morceaux de sucre, de gros sous, de poissons frais et de légumes nouveaux! Toutes les dames de la Halle déclarèrent qu'on ne pouvait rien voir de plus intéressant
que moi. Je devins une bonne affaire pour .la mère Pacline. Elle me ramenait de temps à autre sur le carré des Halles, et comme j'allais, je venais, et que je bourdonnais toujours, on m'a appelé Mouchette.
— Comprends pas.
— Petite mouche.
— Ah ! bon !
— Vlà comment maman Pacline est devenue ma mère. Je ne l'ai plus quittée depuis ce matin-là, et je m'en trouve bien pour elle et pour moi.
Tout en se livrant à quelques interruptions inévitables dans une nature aussi peu primesautière, la Cigale avait prêté la plus sérieuse attention aux paroles du gamin.
— Ce que tu me racontes là me fait du bien au cœur, dit-il. Je suis bien content de m 'assurer que c'est une bonne et brave femme.
— Un cœur d'or, tout bonnement.
— Oui, mais...
— Mais quoi?
— Elle a un défaut.
— Un défaut 1 maman Pacline! Je voudrais bien faire sa connaissance, s'écria Mouchette avec animation.
— Oht chacun a les siens, répliqua philosophiquement le colosse. Moimême, je ne suis pas parfait.
— Tu m' étonnes!
— Ta parole ?
— D'onze heures. Ne rions plus et raconte-moi quel est le défaut de cette chère maman. Je l'en corrigerai.
— Elle aime un peu trop à boire.
— Et après ?
— C'est tout.
— Pas possible, fit le gamin, et tu l'attaques pour ça î
— Dame ! quand elle boit elle s'enivre.
— Quand elle s'enivre elle s'endort et tout est réglé. Ah ben! le plus souvent que je lui reprocherai sa boisson, à c'te pauvre chérie, c'est sa seule consolation en ce bas monde. Il parait qu'elle a eu des malheurs dans son jeune temps.
— A ton aise. Où est-elle maintenant?
— Elle n'est pas rentrée, mais elle ne tardera pas.
— Tu ne sais pas où elle va?
— Tu me prends pour Coquillard, mon petit vieux!
— Tu ne veux pas me répondre. Alors il faut que je l'attende ici.
— Attendons. Ça ne changera rien à notre position sociale.
— Je peux allumer Bébelle?
— Qui ça, Bébelle?
— Ma pipe.
— Pourvu que tu n'abîmes pas les tentures, dit Mouchette en riant sec.
— Non, mais c'est qu'il y a des femmes qui n'aiment pas ce parfum-là.
LttfCsarwyWv
:;^j:^&ii
lit
pi-
i '. tri
ff
iîi| .
fr
fî« il !
La Cigale tira ;un .brûle- gueule de sa poche, le bourra, Fallumaj le vissa entre. ses dents .et se mit= à le -fumer en silence.
Au bout de quelques instants, Mouchettey que cela ennuyait de ne pas se sentir remuer et pour qui remuer c'était vivre, dit au géant : -..,.<■
— -T'as plus rien. à me- demander? . , ;
— Non, plus rien, répondit l'autre entre deux bouffées de fumée qui le firent disparaître momentanément. ■ ,,'
y — Alors je vais'm'éfendre sur mon lit desangle. Tu attendras la mère tout seul.
Et il se dirigea vers l'autre pièce.
La Cigale fit un geste de désappointement, qui ne fut pas aperçu par le petit; puis, prenant son courage à deux mains et affectant l'attitude la plus indifférente.
— Tu t'es amusé, hier, môme? lui dit-il. ~ •
— Comme tous les jours.
— Qu'êque t'as fait?
— Des bêtises. '
— Et après?
— Je me suis promené depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille et vice Versailles.
— Tu parles bien, toi. Alors, tu te promènes le jour?
— Comme un omnibus complet.
— Mais la nuit?
— Ah! la nuit... fit le gamin en se grattant l'occiput... la nuit, voilà, je... dors.
— Tu me blagues. Tu n'as pas dormi cette nuit, je le sais.
— Ca se voit donc?
— A tes yeux, oui.
— Alors, j'avoue.
— Quoi? :
— Dame! tu sais, ma vieille, il ne fait pas très clair.
— Je m'en doute.
— De sorte que je me suis perdu de vue moi-même.
— Et que je n'ai pas pu me retrouver avant ce matin, répondit le gamin d'un air goguenard.
— Tu as donc la vue bien mauvaise, à c't* heure?
— Une infamie. Je n'peux pas "tant seulement suivre mon nez dans ses circonvolutions.
— Dis donc, Moumouche,.si je te coiffais... fit le colosse en allongeant sa large main toute grande ouverte.
— Tu humilies ma casquette, répondit le petit sans bouger.
— D'une bonne beigne, continua l'autre.
— Pourquoi faire?
— Pour te faire souvenir que. la nuit dernière était claire comme un jour de printemps.
un
Près des deux causeurs se trouvaient deux gobelets et une bouteille de trois-six.
— C'est vrai qu'il y avait une lune à se mirer dedans.
— Tu vois! Il ne s'agit que de s'entendre.
— Alors, si ce n'est pas mes yeux, c'est ma mémoire qui est malade-
— Faudra la faire soigner.
— J'y penserai.
— Assez causé i fit le géant avec impatience.
— Faut se taire > à présent?
LlV. 15. — 1\ 110 Y, éditeur — Reproduction inlcrdilc.
|11f 114 LES INVISIBLES DE PARIS
IM
f'U ^- -■:■" — On fa vu vers les onze heures du côté de la barrière Fontainebleau.
*■""'. -jg : \, — J'y vais quelquefois.
— On L'y a vu hier.
— Ah! eh ben ! c'est que j'y étais, et après je n'y étais plus.
— Après? Tu te promenais du côté des Invalides.
— Sabre de bois! la trotte est bonne.
— Oh! t'as des jambes de quinze lieues à la nuit, quand ça te passe par la boule.
p|,- - Mouchette ne répondit pas. Il réfléchissait.
iK!§^ La Cigale attendit quelques instants, et le prenant par le bras :
— Tu m'entends? Faut me répondre.
— Ahl ça, ma jolie Cigale, fit le gamin sortant de son mutisme, qui est-ce qui te renseigne si bien, toi?
— Personne. Je m'intéresse à mes amis et camaraux, et comme tu en es ■|f ';>:■:.,'. un, il me semble tout naturel de nVintéresser à ton sort.
— Alors, je n'ai plus à nVoccuper de moi-même, ricana Mouchette, tu veilles sur moi depuis le matin jusqu'au soir.
— Quand ça se trouve.
fi ; — Et depuis le soir jusqu'au matin ?
— Quand c'est nécessaire.
— Merci. Quelle bonne balançoire î
— Tu doutes de mon amitié pour toi, petit?
— Je ne dis pas... Mais seulement, de même que je flâne pour flâner, toi,
M H: ma vieille...
~. -Sri' " .'. .-
Il s'arrêta.
j|jf-|V. — Moi, va donc!
!|| I — Toi, c'est pour autre chose. Voilà tout.
I "■?<: ■' —Où est le mal?
— Je ne suis pas sorcier, sans ça...
— Voyons, petiot, sois franc, d'autant plus que tu n'as pas à cacher ce que tu as fait cette nuit.
— Qui est-ce qui se cache? Je ne mets pas de faux nez, mais je n'aime pas raconter mes affaires...
— Ou te vanter de tes belles actions...
— Zim! boum! zin! la! la! zimtboum! fit Mouchette en imitant l'orchestre d'une troupe de saltimbanques.
— Il n'en est pas moins vrai que tu as sauvé un homme, sur les deux heures du matin.
— Oh! un homme... la moitié d'un homme... Nous étions deux à le repêcher. Et puis, qui vous a appris ça?
— Toi, mon gamin.
— Elle est encore rupe, celle-
— Tu Tas raconté tout à l'heure à ce serin de Goquillard. — : Tiens 1 t'écoutes aussi aux portes ?
— C'est le seul moyen que j'aie trouvé pour bien entendre, et puis, je suis entré pour ne pas en entendre davantage.
— Oui, fit l'enfant, d'autant p]us que je ne voulais plus rien dire du tout.
— II y a un peu de vrai... fit la Cigale en riant sous cape. /
— Monsieur la Cigale, madame la Cigale, mademoiselle la Cigale, répondit Mouchette en gonflant ses maigres joues et en se donnant les inflexions de voix les plus variées et les plus comiques, il me paraît que votre honorable famille fait un drôle de métier.
— On est débardeur à Bercy, oui.
— Hum! tu me fais l'effet de débarder de drôles de marchandises, mon petit père,
— Quand ça se rencontre, tout de même. Et c'est un homme cossu que t'as retiré du bouillon? dit la Cigale, rompant les chiens.
— Il en avait l'encolure.
— Est-il mort?
— Je ne crois pas.
— A-t-on l'espoir de le sauver?
— Je n'en sais rien.
— Son nom, son adresse, les connais- tu?
— Ni vu ni connu, je t'embrouille.
— Cependant, on l'a transporté quelque part.
— Il y a des chances, à moins qu'on ne l'ait replongé dans la rivière.
— Alors tu ne veux rien me dire?
— Via une heure que nous causons.
— Y' là la première fois que j'entends dire ça.
— Ça t'intéresse donc un peu, beaucoup, passionnément, cette noyade?
— Couci, couça.
- — Tu connais mon noyé?
— Non, mais je voudrais le connaître.
— Pourquoi faire?
— Pour le connaître. Si j amais t'es dans l'embarras, si c'est un homme bien posé, je lui demanderai sa protection pour toi.
— T'es un vrai ami, toi, fit le gamin, en ayant Fair d'essuyer une larme. Le colosse se mordit les lèvres. Ii comprit qu'il faisait fausse route, et
qu'en continuant de la sorte, Motichette, fin et rusé, ne se laisserait pas aller à la moindre confidence.
Il se décida à faire preuve d'une demi-franchise.
— Une personne... que je n'ai pas besoin de nommer.
— Pardine ï
— M'avait chargé de prendre des renseignements à ce sujet-là. Comprends-tu ?
— Je comprends que tu voulais m' extirper les lézards de mes jolies narines, mon bonhomme.
— Suis-je ton ami? Es-tu le mien?
— Il n'y a qu'entre amis qu'on se fait des canailleries. Il n'y a que les camarades qui vous blousent. Tu me prends donc pour un imbécile?
— Sois franc, on t'a recommandé la discrétion la plus profonde?
— Sois franc aussi toi, la Cigale.
LT
— Je ne mens jamais.
— Dis-moi le nom de ton curieux et je te colle le nom et l'adresse de mon noyé.
— Tu la sais donc?
— ■ Je la trouverai.
— Mon- petit Moumouche, dit le géant d'un ton caressant.
— Mon vieux Gagale. répondit le voyou d'une voix pleine de chatteries et de traînaillements. -■.-..
— T'a-t-on payé pour te taire?
— T'a-t-on payé pour me questionner ?
— Ah! t'es vicieux pour ton âge. - •
— T'es bien innocent pour le tien. -
— Enfin... voyons... il n'y a pas moyen de savoir... On t'a recommandé le silence sous peine de la vie ?
• — J'obéis jamais à la menace. Si on m'avait menacé, il y a plus d'une heure que t'en saurais autant que moi.
— On t'a donc supplié ?
— Ah! zut! à la lin... Personne ne m'a rien recommandé, personne ne s'est mis à mes genoux; une fois ma récompense touchée, on m'a planté là comme un caillou, ce qui nra humilié et...
— Et,..
— Et, ajouta Mouchette, ça m'a fait les suivre sans qu'ils se doutent le moins du monde que je les suivais.
— Ah ! tu les as suivis ! tu vois.
— Pardine! puisque je te le dis... Mais c'est tout ce que je te dirai.
— Allons, il faut en prendre son parti... fit la Cigale, qui soupira, tout en pensant à part lui : — Petit matin, je te ferai parler avant vingt-quatre heures.
— La séance est levée, hein ! mon président?
— Il le faut bien. J'entends la Pacline.
— Oui, fit Mouchette en se précipitant, c'est elle qui se casse le cou dans Yescmjer... Puis, s'arrêtant sur le seuil : T'as quelque chose à lui demander?
— Qu'est-ce que ça te fait? répondit la Cigale, tu refuses de t'épancher dans le sein d'un ami, je n'ai pas besoin de te raconter mes affaires.
— Fameux ! la Cigale qui fait son nez !
— Je ne fais pas mon nez, mais je suis vexé, dit le géant avec bonhomie.
— C'est tout de même,
— Non; à preuve que je ne t'en veux pas, je vas te donner...
— Quoi? fit le gamin, qui tendit la main.
— Un bon conseil.
— Ah ! répondit Mouchette, qui retira sa main, je tiens de cette marchandiselà aussi. Elle n'est pas chère.
— Méfie-toi de Coquillard, c'est une mauvaise pratique.
— Ce n'est pas lui qui me fera danser sans violon, et ce n'est pas à moi qu'il doit en vouloir le plus.
— Oh ! moi, je le crains peu 1 répliqua le colosse en riant de son rire tranquille.
— Ni moi non plus, dit Mouchette. Merci tout de même, mon Cigale ; t'es un bon zigue et je te pardonne ta curiosité.
— Vlà maman Pacline, fit la Cigale; plus un mot là-dessus. La porte s'ouvrit.
La Pacline entra.
LA REVEILLEUSE
Marie-Étiennette Brizard, fille du feu Antoine Brizard, ex-sergent aux grenadiers de la garde impériale, et de Jacqueline Malassis, son épouse légitime, marchande de marée, avait, dans son temps, passé pour une des plus jolies filles du carreau des Halles,
Mariée toute jeune à un homme quelle adorait et dont elle était adorée, elle resta veuve et mère d'une petite fille, après trois ans de ménage et de bonheur.
Son mari, Pierre Paclin, exerçait le dangereux état de couvreur.
Un jour qu'il remplissait sa terrible tâche avec l'insouciance ordinaire aux ouvriers de sa classe, le rire aux lèvres et le souvenir de sa femme ou de sa fille dans la tête, un tuyau se défonça sous ses pieds.
Il tomba du haut d'un toit et se tua raide.
Une heure après, on rapportait à la pauvre femme le corps de son mari, sanglant, mutilé, inanimé.
Marie-Étiennette manqua devenir folle de douleur.
Sa douleur ne trouva pas de larmes.
Elle avait à peine vingt ans; un instant l'idée du suicide lui traversa le cerveau, mais un cri de sa fille la rappela à la raison.
Elle était mère; elle vécut.
Seulement la veuve Pacline — on l'appelait ainsi aux Halles — renonçant, à partir de ce jour, à tous les plaisirs, à toutes les distractions de son âge, ne s'occupa plus que de son enfant, le seul but utile de sa vie solitaire.
Toutes ses affections s'étaient reportées sur la tête chérie de sa petite Marguerite.
Aussi bien était-il impossible de rien voir de plus séduisant que cette enfant-là*
Agé de deux ans, ce chérubin blond et rose, aux grands yeux bleus reflétant l'azur du ciel, avait déjà un air grave et plein de rêverie qui faisait dire à mesdames les maraîchères :
— La petiote connaît son malheur et celui de sa pauvre mère. Puis, de temps à autre, tout en faisant sauter entre leurs bras robustes la frêle et mignonne créature qui semblait regretter ses ailes d'ange, elles ajoutaient :
w«^.^w^M«^^... M l..^.!j^ ji , rt u J . ~.^;j.^. , j*:i»j , a"J.jf.-.» . ... -, . ■■ ■;-,;^aifff Ba»><'W>:- "■* Myvtn*i***^*~- v
— Cette enfant-là. est trop fragile .'"Elle ne fera pas de vieux os. Et c'est bien dommage ! Qu'est-ce qu'on fera de la mère, si la fille vient à s'en aller?
Mais, malgré les mauvais pronostics, Marguerite grandissait.
Elle commençait à bégayer quelques mots.
Son doux gazouillement, ses rires cristallins remplissaient de joie et de soleil la pauvre mansarde que Marie-Étiennette Paclin occupait avec elle.
C'était chose touchante que le spectacle de cette jeune femme, vieillie par un désespoir prématuré, et renaissant à la vie, à la lumière, à l'espérance, grâce aux jeux de son enfant.
LaPacline couvrait Marguerite de baisers; elle lui parlait comme si celle-ci eût pu la comprendre, elle en faisait sa confidente intime, et lui racontait tout ce qu'elle avait dans le cœur de souvenirs et de regrets.
Marguerite lui répondait en lui passant ses petits bras autour du cou, et s'endormait le plus souvent sur son sein, bercée doucement par une de ces chansons enfantines que les mères chantent si bien.
Aimable et naïve crédulité que Dieu met dans l'âme de toutes les femmes !
La Pacline, si cruellement éprouvée pour son propre compte, ne voyait rien que d'heureux dans l'avenir de sa fille.
Elle bâtissait déjà sur cette tête, si jeune et si chère, les plus fastueux châteaux en Espagne, voyant, malgré ses déboires et ses déconvenues de chaque jour, la vie tout en rose, dès que ses regards attendris tombaient sur le frais visage de son ange blond.
Ce fut le plus heureux temps de la jeune mère.
Elle était presque parvenue à croire que son mari n'avait pas emporté avec lui toute sa part de bonheur en ce bas monde.
Tout en restant fidèle à son souvenir, elle se surprenait par moments à ne pas trop regretter le passé.
Le lutin de sa mansarde, la joie de son modeste foyer, venait d'atteindre sa cinquième année.
Marguerite devenait un petit personnage.
Elle aidait sa mère dans ses marchés, et, sur ma foi, plus d'un l'appelait déjà : Mademoiselle Margoton, long comme le bras.
Tout le monde en raffolait, tant elle était charmante.
Les affaires marchaient bien.
Tout donnait à croire que la mère et la fille se retireraient un jour du commerce avec une aisance honnêtement gagnée.
Mais, hélas! rien n'est vrai et sûr que le malheur.
Et depuis Polycrate, le tyran de Samos, qui ne put conjurer sa mauvaise fortune en jetant son anneau à la mer, jusqu'au pierrot de la foire Saint* Laurent, qui n'avait pas trouvé d'autre moyen d'échapper à la mort que de se pendre, la vie a toujours été une longue suite d'ennuis et de misères.
Courts sont les plaisirs !
Rares les bonheurs.
LaPacline n'avait pas de bague à jeter dans la Seine; elle ne craignait pas la mort, elle ne tremblait que dans la personne de sa fille chérie.
Ce fut dans sa fille que son mauvais ange la frappa.
--- M, ~~ - ■^. r ^--ïV^- .-' I' *" - '-—- "- fc '.' * .. ' - L " * ^'^'j
':■ m !■ Ci
PC
al
OU
Marguerite, tous les matins, accompagnait sa mère à la Halle ; on lui avait réservé une des meilleures places du Carreau.
La Pacline avait ses chalands particuliers et une: clientèle ordinaire, que lui assuraient ses manières honnêtes et tristes, sur lesquelles brochait l'allure vive et caressante de Marguerite,
Et, cela, sans qu'une. seule des commères, ses voisines, fortes en gueule et en jalousie, se permît la moindre observation.
Il semblait, au contraire, que chacune de ces bonnes âmes fût enchantée du succès de l'orpheline et de la réussite de la veuve.
Aussi fallait-il voir comme M [[& Margotm vous recevait son monde du haut de sa gentillesse et de la petite chaise où on la plaçait dès son arrivée au carreau des Halles !
Un matin, le premier vendredi du mois de mars, vers les sept heures, au moment le plus actif de la vente, en plein coup de feu, la Pacline, qui venait d'écouler les derniers rogatons de sa marchandise, n'entendant plus rire ni chanter auprès d'elle, jeta les yeux sur la petite chaise de sa fille et la trouva vide.
Ce matin-là, précisément, à cause de l'affluence des acheteurs et de la cohue extraordinaire, elle avait recommandé à l'enfant de ne pas bouger. k
— Marguerite ! appela-t-elle.
Mais Marguerite ne répondit pas.
— Petit diable l pensa la mère, elle sera encore allée jouer avec le petit de M mG Beaupré. Voilà ce que c'est que.de la trop gâter. Elle ne m'obéit plus.
Et elle recommença à crier de plus belle :
— Margot I Margoton! viens t viens vite l Rien.
La Pacline, impatientée de ce silence continu, sortit de son comptoir et
courut chez M me Beaupré, sa voisine.
Celle-ci n'était pas à son établi.
Elle, venait d'aller à l'autre bout du Carreau.
Et la Pacline attendit.
Mais M mc Beaupré revint. Elle n'avait pas amené, ce matin-là, son fils au marché, la vente durant; elle n'avait même pas aperçu la fille de sa voisine.
— Aht mon Dieu! lit la pauvre mère, dont une secrète angoisse, un sombre pressentiment vint traverser le cœur, comme eût pu le traverser la pointe d'un couteau. Ahî mon Dieu t
Et cherchant à maîtriser rémotion qui envahissait toutes ses facultés, elle se précipita, affolée, tremblante, allant de Tune à l'autre, et n'ayant qu'un seul mot à. la bouche :
— Ma fille! Vous n'avez pas vu ma fille?
Personne ne l'avait vue; mais tout le monde aimait Marie-Étiennette, si
bonne, si serviable, et Marguerite, si gentille, si intelligente.
Chacune des vaillantes commères, qui ne put lui répondre : « Votre fille, la voilà ! » prit part à son angoisse, lit siennes sa douleur et sa peine.
On se mit en quête de Feulant disparue. On alla, on vint, on s'informa.
En un instant, ce fut un tohu-bohu général.
iJ Wtm HAlVM,^
>*<sfis-JAHaùUfqaat ?* -Jm.MMfVETgft&tt mtxmmi^tm^mmmKa»a^f^^^^m9lM^^T{^'M$~i M jll Hj f * " ^ T rf*W ""
HiMMm .
La Halle était sur pied, bouleversée, grondante, menaçante, cherchant enfin à qui s'en prendre de cette alerte fausse ou vraie.
On aurait voulu que cette disparition ne provînt que d'une niche de l'enfant.
L'une disait à la malheureuse mère :
-r- Ne vous effrayez pas : Margoton joue à cache-cache.
L'autre :
— . Je vas vous la ramener, mais faudra la fouetter. .. pour la première fois, cette petite pricesse.
Et Marie-Etiennette, pâle, défaite, la voix brisée, répondait :
— Oui, je la fouetterai... mais rendez-la-moi... rendez-la-moi. Mais le temps s'écoula.
Les acheteurs s'éloignèrent.
Le carreau des. Halles, si animé, redevint presque silencieux; les marchandes, consternées, n osaient plus parler que bas autour de cette misérable femme qui ne voulait pas croire à son malheur.
La journée tirait à sa fin.
On ferma le marché.
Marguerite n'était pas i*evenue! Elle ne devait plus reparaître !
Plus de trace I plus d'espoir!
— Mon Dieu! mon Dieu !... murmurait de temps à autre la pauvre Marie- Étiennette! On me l'a prise!... Sainte Vierge! vous me la rendrez î — Et puis elle appelait sa fille d'une voix à réveiller les morts.
Rien n'y fit.
Marguerite était bien perdue pour elle.
Les voisins et les voisines de Marie-Étiennette firent .une déclaration au commissaire de police.
Gela n'amena aucun résultat.
Nul indice ne fut recueilli.
Malgré les recherches les plus consciencieuses, nulle lueur ne se fit sur cette disparition mystérieuse, qui demeura à l'état de problème insoluble.
Ce dernier coup brisa la Pacline.
La femme avait péniblement résisté à la perte de son mari; la mère ne résista point à la perte de son enfant.
En proie à une fièvre ardente, elle fut transportée à l'hôpital. Là, elle hésita cinq mois entre la vie et la mort.
Enfin sa jeunesse et la force de sa constitution triomphèrent. La malade entra en convalescence ; ce fut long.
Quand elle sortit de l'hôpital, où tous, médecins, infirmiers, religieuses, avaient lutté de soins et de sympathies, ses amies les plus intimes ne la reconnurent pas.
Marie-Étiennette Pacline était entrée à l'hôpital âgée de vingt-quatre ans; elle en sortait vieillie de vingt ans, avec des cheveux gris.
Les chagrins vont par troupe, dit un proverbe.
Quand la Pacline se trouva sur le pavé de la grande ville, elle était bien et dûment ruinée.
— Ah! que Jbel homme ï et un trou dans la poitrine...
Ses économies avaient à peine suffi à liquider son commerce et à payer son arriéré et son loyer.
Mais que lui importait : elle n'avait plus personne auprès d'elle pour qui la misère l'effrayât*
D'ailleurs, les dames de la Halle sont compatissantes pour les malheurs immérités. Elles ne la laisseraient pas mourir de faim.
LlV. 16. — F. UOY 3 éditeur — Reproduction interdite.
Uan ii.ii. wr u t «g KH<nlu ii
j, 122 LES INVISIBLES DE PARIS
En effet, ses anciennes amies, ses camarades, ses voisines se cotisèrent. Grâce à leur secours, la veuve Pacline — à partir de ce jour on ne l'appela plus Mane-Étien nette! — se vit en mesure de recommencer son commerce- Elle se remit à l'œuvre avec une sorte de rage.
Dans quel but, puisque désormais elle vivait seule?
Cette petite fleur bleue qui pousse aubord des précipices les plus escarpés et qui a nom l'espérance, lui faisait-elle encore subir son mirage trompeur?
Travaillait-elle pour oublier?
Était-ce pour se souvenir? *
Non, la Pacline travaillait pour travailler.
Quelques années se passèrent.
La veuve remboursa peu à peu les avances qui lui avaient été faites si amicalement.
Elle se revit une seconde fois à la tête d'un modeste pécule, laborieusement gagné, qui ne devait rien à personne.
Seulement, trop pauvre pour reprendre sa place sur le carreau, elle se fit marchande à éventaire.
On ne l'entendit jamais proférer une plainte sur sa déchéance, car c'était bien une déchéance pour une dame de la Halle de devenir simple marchande des quatre-saisons.
Que lui importait?
Par moment même, on eût pu croire qu'elle préférait sa misérable profession.
Pourquoi?
Ah! c'est que, sans se l'avouer à elle-même, la pauvre femme espérait.
Oui. Elle espérait! le cœur d'une mère ne désespère jamais.
Elle voyait toujours devant elle cette petite fleur bleue qui l'attirait, et qui fuyait sa main au moment où sa main croyait la saisir.
Sous prétexte de débiter sa marchandise, mais, en réalité, dans Vidée de retrouver l'enfant disparue, la Pacline parcourait Paris du matin au soir.
Au commencement, elle allait et venait fiévreusement, sans se rebuter, sans ralentir ses infructueuses et incessantes recherches.
Mais à la longue, le temps, cet égoïste implacable, qui dans sa marche fatale passe son niveau irrésistible sur toutes les choses de ce monde, le temps accomplit son œuvre de consolation.
La fièvre du désespoir s'apaisa et disparut insensiblement, elle en vint à se changer en une résignation apathique, touchant au c'était écrit des Orientaux.
Bien que la mère ne renonçât pas à retrouver sa fille, jamais elle n'en parlait, jamais le nom de Marguerite ne sortait de ses lèvres.
La vie reprit pour elle son cours machinal.
D'ailleurs, de grands changements s'étaient opérés autour d'elle.
A la Halle, ses anciennes amies, ses connaissances s'étaient retirées les unes après les autres.
Des marchandes nouvelles les remplaçaient, et pour celles-là, avec qui la Pacline ne tenait pas à se lier, la disparition de 'mademoiselle Margoîon était passée à l'état de légende douteuse.
lia
Lïndiflférence remplaçait la pitié.
Oa avait complète tuent oublié ces noms de Marie-Etienne tte et de Marquerite, qui jadis se trouvaient dans tontes les bouches. j||||
On ne connaissait plus que la Pacline, la marchande des quatre-saisons, qui n'avait plus ni âge, ni beauté.
Peut-être même éprouvait-elle un secret plaisir à ne plus entendre retentir à son oreille ces noms si chers jadis, et qui maintenant n'avaient plus d'écho dans aucun cœur, pas même dans le sien.
Un jour qu'elle venait de faire sa tournée de réveil, — car tout en exerçant ||| :
son métier de marchande de quatre-saisons* la Pacline, qui, dans ce temps-là, fffeî
cumulait et exerçait en même temps la profession de réveilleuse des ^|?î
Halles, — profession qui consiste à réveiller dès l'aube les forts de la halle et les maraîchers logés dans les garnis du quartier moyennant une minime rétribution, — un jour, elle qui n'avait jamais en de chance de sa vie, trouva quelque chose.
Elle n'en crut pas ses yeux.
Ce quelque chose était une pauvre petite créature abandonnée sur un morceau de détritus de toutes sortes, au coin de la rue aux Fers.
Le cœur de la Pacline ou de la Ré veilleuse, comme il plaira au lecteur, ce -|
cœur si rudement éprouvé, qui se croyait mort à toute joie humaine, bondit dans sa poitrine, à la vue de l'être misérable qui gisait à ses pieds, vautré dans la fange et dormant d'un sommeil profond.
Par un de ces mouvements instinctifs qui viennent du fond de rame et dans lesquels le calcul n'entre pour rien, elle se baissa, prit dans ses bras
l'enfant, âgé de quatre ou cinq ans à peine, et... mais ici il nous faut ouvrir "|
une parenthèse et raconter le premier dialogue qui s'établit entre le quelque chose plus haut cité, et la brave femme qui venait de le ramasser.
— Hé! là-bas! fit le quelque chose, âgé de cinq ans, qui était un petit garçon malingre, souffreteux, mais frétillant comme un écureuil, et possesseur de deux yeux clairs et perçants comme des yeux de chat; hé! là-bas! la j] petite mère...
— Ne m'appelle pas la mère, petiot, fit la Pacline d'une voix sourde, tout en enveloppant son protégé dans son tablier.
— Hé! là-bas! la petite vieille... ■# Vieille!... Pacline n'avait pas trente ans!... — Mais La Fontaine Ta dit :
Cet ûge est sans pitié...
— La petite vieille, continua le môme, on empêche donc les amis de roupiller î
Il avait cinq ans à peine, lui !
— Tu dormiras chez moi, dans mon lit. N'aie pas peur.
— Un lit! quéqu' c'est qu' ça? Et puis, j'aime pas qu'on m'emmaillotte comme ça. J'ai des jambes. Je veux marcher, moi!
La Pacline regarda Pétrange enfant qu'elle tenait, et, voyant l'air résolu dont il lui parlait, elle le mit à terre et lui dit de sa voix la plus douce :
Si
ÏWJWWfT^""* '
— Comment t'appelle-t-on, petiot?
— J' sais pas.
— Connais-tu tes parents?
— Pourquoi faire?
— Où demeures-tu?
— A. Paris, sur un tas de légumes et de pommes pourries.
— D'où viens-tu?
— De la campagne. On m'y a battu. J'en ai eu assez.
— Qui t'a battu.? ton père?
— Qui ça, mon père? Je gardais les oies... C'est le maître aux oies qui m'a battu.
— Veux-tu que je te reconduise chez lui?
— Non! cria l'enfant, lâchez-moi. Je me suis ensauvé, c'est pas pour retourner chercher des coups. Lâchez- moi, la vieille, que je vous dis... D'abord, je vous dirai pas où c'est.
Et il essayait de se sauver.
Mais la Pacline le retint d'une main ferme.
— Viens avec moi, lui dit- elle, tu vivras avec moi. Je t'habillerai et je te nourrirai.
— Je ne garderai plus les oies?
— Non, dit la Pacline en souriant.
— Je ne travaillerai pas à la basse-cour?
— Non plus.
— Tu m'aimeras bien?
— - A preuve, voilai s'écria-t-elle en le faisant sauter jusqu'à ses lèvres et en le couvrant de baisers.
Pour la première fois, l'enfant la regarda avec un semblant de tendresse. Il lui rendit ses baisers.
Tout était précoce en lui.
Là où il n'aurait dû y avoir qu'une sensation de stupeur, il y eut un sentiment d'affection presque filial.
Le commerce des oies avait fortement développé cette intelligence enfantine.
On ne devient pas si vite reconnaissant quand on n'a eu affaire qu'à des hommes.
Cinq minutes après, la Réveilleuse et sa trouvaille sans nom, l'une suivant l'autre, arrivaient rue de la Calandre, grimpaient cinq étages et s'endormaient tous deux d'un sommeil aussi profond que celui dont jouissait l'enfant tout seul sur son tas d'immondices.
Personne ne connaissait l'enfant, personne ne le réclama.
Du reste, si l'on s'amusait à réclamer tous les petits êtres abandonnés sur le pavé de Paris, on aurait fort à faire.
La liéveilleuse adopta celui-ci.
S'il ne remplaça pas la fille qu'elle avait perdue, il donna du moins un aliment à cet insatiable besoin d'aimer qui dévorait la pauvre femme isolée. Il lui constitua une famille nouvelle.
ÏJySJ
■iS.:
Nous avons dit précédemment comment un beau matin l'enfant trouvé gagna le gracieux surnom de Mouchette.
Gela posé, nous reprendrons notre récit à l'entrée de la Pacline dans son domicile.
Ce jour-là, quinze ans s'étaient envolés depuis l'enlèvement ou la disparition de M ,le Margoton, et il s'était écoulé près de dix ans depuis qu'elle avait ramassé son nouvel enfant au coin de la borne de la rue aux Fers.
Pacline la Réveille use était donc une femme d'une quarantaine d'années.
Petite, rondelette, aux traits fatigués mais réguliers, aux yeux émerillonnés, à la chevelure blanche comme la neige, elle gardait Une singulière expression de jeunesse sur sa face petite et rougeaude.
Pas de trace de souffrance sur le visage de cette femme qui avait tant souffert; pas une ride, pas un sillon attristant sur ce front pur et uni comme le front d'une jeune fille.
Ses trente- deux dents, resplendissantes de blancheur, étaient restées fidèles au poste et garnissaient une bouche dont un léger pli aux coins des lèvres laissait seul deviner combien était menteur le calme de cette physionomie.
Là, seulement, apparaissait, pour un observateur intéressé, la griffe indélébile d'une douleur inassouvie.
La Hé veilleuse entra dans la première chambre.
Son costume, simple comme celui de toutes les marchandes des quatresaisons, ne brillait point par un luxe exagéré, mais par une irréprochable propreté, qui en faisait le charme principal.
En apercevant la Cigale debout, près du poêle, elle échangea un rapide regard avec lui, sans que Mouchette pût se douter de cette entente muette. Puis se tournant vers lui ;
— Va remiser le camion, petit, lui dit-elle.
— On y va, répondit le gamin, qui se tenait devant elle, immobile, comme un troupier au port d'armes.
— Gomment! on y va. Et tu restes là?
— Je ne peux pas partir sans lest et sans feuille de route.
— Tu parles comme un matetot, dit la Pacline.
— Ou comme un soldat, ajouta la Cigale, qui ne voyait rien de bien maritime dans le lest de maître Mouchette. Voyons, y vas-tu ou n'y vas-tu pas?
— - D'abord, honorable tambour-major du Grrand-Océan, de l'océan Atlantique et de tous les océans connus et inconnus, ce n'est pas à vous que je me fais l'honneur de m' adresser-
— À qui donc?
— A la vénérable que voici. Et Mouchette désignait la Pacline du coin de l'œil. — Tant qu'elle n'aura pas compris qu'elle manque à tous ses devoirs de mère et de maîtresse de maison, le camionneur que voici ne bougera pas.
— Au diable le môme et ses mômeries! — Tu ne veux pas descendre, je descends, et je remiserai la charrette à la mère, sans tambour ni trompette.
— Trompette, trompette, trompette, Vous vous trompez toujours!
WM
KVJ
ni
-■if*!"
te
km
Wfei
■•mil
yifl v
fi-