IV Y
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— Oui.
Et sur cette affirmation, la créole se leva avec un geste de dépit. M me de Gasa-Real fit deux ou trois tours de salon, comme une lionne
enfermée qui guette l'entrée du dompteur ou du beliuaire pour se précipiter sur lui; enfin, elle se rapprocha vivement de son hôte, qui ne la quittait pas
; V f; des yeux et gardait une attitude indifférente.
ï '5C : ■"■: — Vous avez reçu ma lettre? dit-elle d'une voix brève et ardente.
UÎy.-: — Juan Romero me l'a remise.
1 W- : -."" — Vous l'avez lue?
— Oui, comtesse.
~ Brûlée ?
— La question est inutile. Vos prières sont des ordres pour moi.
— Ainsi?...
f;\ 'ï-'-y Elle s'arrêta.
Son silence même était une interrogation.
— Ma présence n'est-elle pas une réponse suffisante, madame?
— Vous consentez à me donner l'explication que je vous demande?
— Ah! mille pardons, madame. Je vous prie de m'autoriser à modifier les termes dont vous vous servez...
^ :^ —Pourquoi?
À ; — Ils ne me paraissent pas convenir à la définition de cette entrevue.
;t;Y — Expliquez-vous, monsieur !
j^: \ - — Je suis devant vous, madame la comtesse, non pas pour vous donner,
^ ... une explication, qui, selon moi, n'est nullement nécessaire.
* 't'iil.- "" — Gomment?
•— Je n'ai, que je sache, rien à vous expliquer, grâce au ciel 1
— A quoi êtes-vous disposé, alors? lit-elle, se contenant avec peine.
— A écouter patiemment, sans vous interrompre môme, si vous le désirez, tout ce qu'il vous plaira de me dire.
i \\ -vr" — Tout celai
— Oui, madame.
— Et vous ne craignez pas de vous compromettre?
— De nous deux ce n'est pas moi qui devrais ressentir pareille crainte.
— Oh ! vous savez que je ne crains rien, moi, s'écria la créole avec une violence furieuse.
— Je le sais... mais prenez garde... votre mari peut vous entendre.
uU — Mon... mari ne m'entendra pas... et après tout... mieux vaudrait-il
'pî| peut-être qu'il m'entendît. Chacun de nous saurait à quoi s'en tenir, au moins.
'.;"/:■, Noël ne répondit rien.
/ Elle reprit :
i Y — Après tout, vous avez raison. Peu m'importe la qualification que vous
f J" donnerez à cet entretien. Je l'ai, je n'en demande pas davantage. Seulement,
j'exige que vous répondiez à mes questions. Vous voyez que nous sommes loin du silence tant désiré par vous.
— Vous exigez?
■jl}, -Oui-
— Vous exigez, madame! répliqua Noël en la couvrant sous son regard sévère, et en pesant sur chaque mot.
— Je suis femme, monsieur!
— C'est vrai. Gomme telle vous avez le droit de dire : Je veux. Nous ne sommes en droit que de vous supplier, de nous incliner devant vous et de dire : Je désire.
— Bien compris, capitaine I fit Hermosa, qui ne put s'empêcher de sourire au milieu de sa colère et de son irritation.
Les deux interlocuteurs se trouvaient face à face.
Duellistes émérites, ils venaient d'engager le fer et de se reconnaître de même force sur le terrain.
Ils firent à la fois un pas de retraite pour préparer leur jeu et réunir toutes les ressources de leur science et de leur adresse, avant de commencer un combat qu'ils sentaient instinctivement devoir être mortel.
La créole alla se mettre au piano.
On ne saurait croire combien Pleyel ou Erard se mêlent à la conversation de l'autre côté de l'Océan.
Noël comprit.
Sans attendre l'invitation de sa belle ennemie pu amie, il vint s'asseoir dans un fauteuil qui se trouvait tout près du piano.
Elle avait pris et placé sur le pupitre la première partition qui lui était tombée sous la main.
C'était la partition de Lucia di Lammermoor, le plus doux chef-d'œuvre de Donizetti.
A cette époque Lucia, encore dans sa nouveauté en Europe, était à peine • connue dans le nouveau monde, et faisait fureur.
La comtesse de Casa-Real passait pour une excellente musicienne.
Elle méritait sa réputation.
Elle était née artiste, et avait appris à déchiffrer et à comprendre les maîtres sans se donner la moindre peine, sans se livrer à un travail fatigant qui l'eût dégoûtée de cet art divin.
Tout en jouant l'ouverture de cette longue suite de mélodies, elle dit résolument à Noël :
— Écoutez-moi, Noël. Quoique nous soyons autorisés par le comte à rester souvent l'un près de l'autre, il convient de prendre nos précautions.
— Mais... repartit le capitaine.
— Oui, je sais ce que vous allez me répondre : vous n'avez pas l'intention de dire un mot qui sorte des convenances et du respect que vous devez à l'hospitalité.
— Oui, comtesse.
— Tenez, vous me faites jouer faux, fit Hermosa en riant d'un rire presque aussi faux que la note mal attaquée dont elle parlait ; ne me répondez que quand je vous interrogerai... du moins pendant que je tapoterai ces sœurs blanches et noires.
Le capitaine s'inclina en signe d'obéissance. Elle continua ;
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— On ne sait jamais avec qui l'on -vit sous ce climat de feu; peut-être jï}J;ï v •; quelque ennemi inconnu veille-t-il à Tune des portes de ce salon.
Comme Noël se levait pour aller voir et la rassurer, elle le retint en ajoutant :'.-':
— Le bruit de l'instrument étouffera le retentissement de ma voix, de la sorte nous n'avons rien à craindre.
Et pendant quelques minutes elle se contenta de terminer l'introduction de Lucia, cherchant des termes assez forts pour porter la conviction dans le cœur de l'homme qui se. tenait immobile et insensible auprès d'elle.
Quant au marin, le sang-froid redoutable de cette femme l'effrayait malgré lui.
....... -..- Jamais il ne l'avait vue si calme et si maîtresse d'elle-même.
liK : Sous ce calme factice couvait et se cachait une tempêté furieuse.
^ W>(' Il la sentit approcher. "
Il Il se recueillit pour lui tenir tête,
|h"-;H Cependant M U1C de Gasa-Real laissait courir ses doigts de fée sur les
I touches, qui s'animaient et prenaient une vie nouvelle sous cette impulsion
é\ ■]!".■ ]} fiévreuse.
Elle se jouait de toutes les difficultés.
Arrivée à la fin de l'air 'd'Àshton :
La Pietad in suo favorc
'&')&':■} Miti sensi in van mi delta!
f 'ty elle entama ce difficile entretien
Alors commença entre ces deux personnes, qui, en apparence, se livraient ^p corps et âme aux délices, aux harmonies du chef-d'œuvre de Donizetti, ce
(:■& >' musicien si mal placé au- second plan et si digne du premier, une scène
/ I \ étrange, indescriptible.
\M- Si passionné que devînt l'entretien, si menaçantes que fussent les paroles
^' échangées entre le capitaine Noël et la jeune comtesse de Gasa-Real, le piano
ne restait pas muet une seconde.
Les doigts de l'artiste ne s'arrêtaient pas.
Ils couraient toujours avec la même sûreté magistrale, bondissant d'une octave à l'autre.
— Prêtez-moi toute votre attention, Noël! dit-elle. Sur mon âme, ce ne ^jl sont pas de frivoles plaintes ou des paroles futiles que vous allez entendre.
Elle attaquait en ce moment le duo sublime et charmant de Lucia et d'Edgardo; elle arrivait à ce magnifique passage :
Sulla tomèa chc mi cela 11 tradito genitore...
et telle était sa propre puissance sur elle-même que, malgré son amour de l'art, elle ne perdit pas une seconde de vue l'idée mère de son discours.
Accompagnement sinistre, base effrayante plaquée par la rage, le déses-
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— Soyez le bienvenu dans le château de mes pères, capitaine Noël.
poir, l'amour et la jalousie sur une explication décisive, fatale, mortelle peut-être.
— De cette explication, ajouta-t-elle, de cet entretien, si vous préférez, dépend notre avenir, notre destinée à tous les deux.
Noël fit un geste.
Elle le regarda en rassemblant ses deux mains sur les touches retentissantes.
LlV. 2i. F. ROY, «dit. — Reproduction interdite.
2i'0 LES INVISIBLES DE PARIS
Il s'arrêta.
— Dieu veuille, reprit la créole, que le résultat en soit tel que je le souhaite.
Une expression sardonique se fit jour sur le visage du marin.
— Ne raillez pas, Noël... Je connais votre esprit, vous n'avez pas besoin , .i ;. d'en faire preuve nouvelle devant moi. Ne bravez pas, je connais votre cou- I '.\ rage. Tout cela devient grave, plus grave que vous ne le pensez. Je vous !? [' supplie en grâce de ne pas mettre d'irritation dans vos réflexions, pas plus
que vous n'en mettrez dans vos réponses.
Noël fit signe qu'il écoutait.
Tout en jouant ï'ensemble .frais et jeune de :
'Verrai! no a lesull-aure 1 miei sospïri ardenli..-.
Vedrai sul mar che mormorà L'eco de miei lamenti...
Elle continua :
— Accordez-moi, comme à vous, de .l'intelligence et du cœur. C'est une histoire que je veux vous remettre devant les yeux; une histoire, oui, la mienne.-, celle de beaucoup de jeunes filles.
Elle examinait Noël pour s'assurer qu'il lui prêtait une attention soutenue.
Satisfaite de son examen, elle ajouta :
— Calme, douce, insouciante, pleine de naïves rêveries, d'aspirations instinctives vers un idéal insaisissable et séduisant, cette histoire-là pourrait bien finir dans les bas-fonds d'un abîme sanglant... Oh! fit-eJle, en redoublant de force, je serai franche; je n'hésiterai ni devant mes. souvenirs les plus riants et les plus vertueux, ni devant mes actions les plus coupables et les plus criminelles.
Elle se tut.
Ses doigts, seuls, continuèrent à vivre pour elle.
.Noël attendait.
Un moment elle abandonna son piano.
— Quelle délicieuse mélodie, que ce premier acte de Lucia! Cette chère musique me rappelle les premiers jours de mon adolescence. J'aimais tout et je n'aimais rien. Tantôt folle, tantôt rieuse : le matin, courant après les papillons, je cueillais les fleurs du printemps nouveau: dans la journée, à cheval sur un mustang fougueux, indompté, je parcourais à l'aventure les immenses domaines de ma famille. Un ou deux serviteurs de confiance me suivaient, et le plus souvent, quand ce n'était pas Marcos Praya, je les laissais bien loin en arrière.
Elle poussa un soupir de regret, plaqua quelques accords harmonieux d'une main distraite, puis, passant de sa fantaisie à une fantaisie nouvelle, elle reprit :
— J'avais quatorze ans. La vie ne me jetait devant les yeux que ses joies, ses douceurs, ses plaisirs. Chacun m'aimait, me choyait; mes moindres mots,
mes gestes même étaient admirés, répétés partout. Quand ils me rencontraient, en pleine savane ou en forêt, emportée à pleine course, les monteros se découvraient et me saluaient en souriant, comme pour dire : elle est bien des nôtres, notre ïeune maîtresse! Ma présence leur portait bonheur, pensaient-ils. Ah! le beau temps! le beau temps!
Et elle essuya une larme de souvenir.
Le capitaine Noël contemplait avec un étonnement nouveau ce singulier mélange de toutes les forces et de toutes les faiblesses, ce composé d'une délicatesse exquise et d'une brutalité révoltante, cette femme, enfin, qui représente bien toute 3a femme, avec ses sentiments et ses sensations, ses vices et ses vertus, ses héroïsmes et ses crimes.
— Un jour, continua-t-elle, j'errais sans but sur le rivage aux environs d'Espiritu-Santo... C'est bien l'endroit, n'est-ce pas? J'en ai gardé le souvenir comme si cela ne datait que d'hier. Marcos me suivait seul. Le temps était sombre, le ciel cuivré, la mer déferlait avec fureur sur la plage, où ses lames monstrueuses s'abattaient avec un bruit sinistre. Un ouragan épouvantable passait sur l'île. Vous souvenez-vous de cela, Noël?
— Oui. madame, je m'en souviens.
— Et votre cœur ne tressaille pas?
— J'attends, répondit-il froidement.
— Attendez, attendez! Je fais en ce moment comme des romanciers en renom. Je ménage mes effets, répliqua la créole* mais soyez tranquille, les événements vont surgir, l'intérêt croîtra et les péripéties ne tarderont pas à se presser.
— Je sais que vous avez toutes les habiletés, madame.
— Mille grâces! Il est au moins une qualité que vous ne me refuserez pas...
— Je vous les accorde toutes.
— Yous ne me demandez pas laquelle ?
— Puisque vous le voulez... oui... cette qualité?
— C'est une mémoire sûre...
— Implacable, comtesse.
— Implacable, vous l'avez dit, Noël.
— Continuez, je vous prie.
— La tempête éclatait dans toute sa rage, reprit-elle. C'était horrible et superbe à la fois! Je regardais avec terreur les débris que la mer rejetait sur la plage: tristes et douloureuses épaves de ce qui, peu de temps auparavant, avait dû être un beau et lier navire. A une de ses extrémités, la côte fait un coude qui s'avance assez loin dans la mer et forme une baie peu profonde.
« Malgréles avis de Marcos, peut-être même à eau se de ces avis, je m'obstinai à doubler ce cap dangereux. Le sable détrempé par l'eau de mer avait peu de solidité. Mon cheval y entrait jusqu'à mi- jambes. Il y avait réellement un danger à courir. Marcos Praya ne me quittait pas d'une encolure. Il m'eût suivie en pleine mer, tout en me criant : « Maîtresse, vous vous perdez. » Au moment où,, comprenant que ma fantaisie nous avait entraînés dans un mauvais pas, je cherchais à m'en sortir saine et sauve, je m'arrêtai avec uu très-
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saillement nerveux, et je poussai un cri d'effroi. Marcos se précipita à la tête de mon cheval et le retint sur place. Un spectacle affreux, qui venait de s'offrir à mes yeux épouvantés, me faisait oublier le soin de ma propre conservation! Ai-je oublié quelque détail de cette journée, Noël? — Jusqu'ici, je ne le crois pas, comtesse.
— C'est étrange! en vous racontant le premier épisode de notre vie commune, j'éprouve un tremblement* une émotion semblables à ceux que j'éprouvai alors...
— Et vous tenez à me remémorer, à ressusciter pour quelques instants un passé qui n'aurait jamais dû exister.
— J'y tiens... pour vous et pour moi.
— Je prendrai donc la liberté d'achever votre récit, afin seulement de ménager votre excessive sensibilité.
La belle créole le remercia du geste et du sourire. Le capitaine Noël continua de la sorte.