‹ Les Invisibles de Paris, vol. 2Chapitre 43 sur 92 · FM · texte numérisé non relu

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Le colonel s'était assis devant une table.

Là, à l'aide d'un poignard, il coupait une grande feuille de papier en morceaux d'égale dimension.

Après une courte délibération, sir Hatry Mortimer se détacha du groupe des Compagnons de la Lune.

Il se rapprocha de la table, suivi des autres Invisibles, et posant la main sur l'épaule de Martial Renaud :

LlV. 85. Y, ROY, édit.— Reproduction interdite. 85

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— Colonel? lui dit-il.

— Que me voulez-vous, mon ami?

— Je veux vous dire, colonel, que vous faites là une besogne bien inutile,

— Inutile? demanda Martial Renaud, qui ne comprenait pas où l'Invisible allait en arriver.

— Oui. Le nouveau chef suprême de notre association est élu à l'unanimité,

— Le chef provisoire ?

— Lui-même.

• — Mais je n'ai pas voté.

— Aussi laissez-moi achever..,. J'ai dit à l'unanimité... j'allais ajouter : moins mie voix..., la vôtre.

— Eh bien?

— Eh bien! nous espérons, ajouta sir Harry Mortimer, que vous vous rallierez à la majorité.

— Quel est ce chef, mon ami?

— Notre choix est bon.

— Je n'en doute pas... Ici, je ne vois que des hommes de cœur, des gens d'honneur "et d'intelligence... Quel que soit votre choix, pour ma part, je le ratifie d'avaitce.

— Bien, colonel, nous n'attendions pas moins de vous.

— Et ce chef, son nom?

— Le colonel Martial Renaud.

— Moi !

— Vous-même.

Le colonel se leva.

Mortimer lui saisit la main et il ajouta :

— Oui, vous. Le plus digne, après votre frère. Nous vous aimons tous, comme nous l'aimions. J'espère que nous reparlerons encore de lui au présent. Nous avons foi en vos talents...

« Vous possédez la plupart des secrets du comte de Warrens, donc, mieux que personne, nous vous jugeons capable de le remplacer. Martial Renaud hésitait encore.

— D'ailleurs, reprit Mortimer, afin de lever vos derniers scrupules, qui sont une flatterie indirecte à notre endroit, nous vous donnerons la meilleure de toutes les raisons pour que vous vous croyiez forcé d'accepter.

— Dites.

— A vous seul.,., à vous surtout appartient le bonheur de sauver votre frère ou le droit de le venger. Comptez sur nous, comme nous comptons sur vous.

« A partir de cette heure, en Tabsencedu comte de Warrens, vous êtes le chef suprême des Invisibles.

Martial Renaud était en proie à une. émotion intérieure qu'il surmonta difficilement.

— J'accepte, messieurs, répondit-il. J'accepte la lourde tâche que vous m'imposez. Tous mes efforts tendront à me rendre digue de votre choix. Rioban ?

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De Rioban s'approcha.

— Veuillez, je vous prie, dresseS* un procès-verbal de l'élection, procèsverbal que tous les membres de l'Association présents signeront. Nos statuts l'exigent.

Le vicomte de Rioban obéit.

Chacun signa au bas de l'acte, écrit en double, préparé d'avance, et auquel - ^ 3îS

il ne manquait que le nom de l'élu et ceux des électeurs. \ -S'-SSp

Le colonel Renaud plia soigneusement les deux actes, et il les serra dans ■ .

la poche du côté de son habit.

Aussitôt qu'il eut fini, on entendit retentir un timbre dans une des pièces voisines.

Le colonel quitta le salon et s'approcha de la porte d'entrée, contre laquelle il appuya son oreille.

Trois coups, à intervalles égaux, furent frappés du dehors contre la porte.

Martial ne bougea pas. "^S?f|

Puis vint un léger grincement produit par le frottement d'une lame de cou- "'"'^S.|

teau contre le bois. " ' ''■'"~M

Martial mit la main sur la clef de la porte. . ■ ."Mi

On frappa deux nouveaux coups plus précipités que les premiers.

Martial ouvrit.

Un homme entra.

Cet homme, c'était la Cigale.

Les vêtements du colosse étaient en lambeaux. -Bji:!

Us ruisselaient comme si leur propriétaire était sorti un instant auparavant $1

de la rivière.

Chacun de ses pas laissait une trace boueuse sur le parquet. -tj

Il paraissait brisé de fatigue, et .s'appuyait en marchant sur un énorme 'Mi^

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gourdin, ayant beaucoup plus de conformité avec une massue qu'avec un stick.

Malgré la fatigue qui l'écrasait, son visage rayonnait de joie.

A tel point, qu'en apercevant cette honnête, brave et joyeuse ligure le colonel fut pris de confiance et crut son frère retrouvé.

— Enfin, te voilà ! s'écria-t-il.

— Mais, oui, mon colonel, répondit le géant,

— Sois le bienvenu.

— Je veux bien. ; :;?,■

— As-tu des nouvelles? ;\-{. ;g

— Dame... oui. ■ -..,.,

— De bonnes nouvelles?... Réponds. u

— De toutes fraîches... au moins... Quoi! on a ce qu'on peut, et ce n'est pas sans peine.

— Certaines?

— Pardi... Sans ça... je ne serais pas ici. , ":.'. "| ; |

— Je te crois... Viens.

— Où ça?

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— On t'attend.»*

— Au salon ?

— Qui ça?

* *-■ Des amis . . . des frères . . . des chefs ?

— Je ne peux pas entrer comme ça?

:i!fô$.-S " — Nigaud!

— Laissez-moi monter dans ma soupente. Je me changerai en deux temps.

— Bah! nous avons bien d'autres chats à fouetter, vieux coquet... J'ai ici gjç| $ "'y 4 tout ce dont tu peux avoir besoin plus tard; viens toujours.

|[3;- ".;' — Ah! c'est comme ça?... Allons-y, mon colonel.

Et la Cigale suivit résolument le colonel Martial Renaud, qui l'introduisit dans le salon.

Les Compagnons de la Lune accueillirent de leur mieux, et avec des cris de joie, le brave débardeur.

On l'entoura. On le fêta.

Le colosse ne savait plus où donner de la tête.

En pénétrant dans le salon, soit saisissement causé par une transition trop violente du froid au chaud, soittoute autre cause connue de lui seul, la Cigale pâlit affreusement et chancela sur sa base.

Si on ne s'était précipité pour le soutenir, il serait certainement tom bé tout de son long sur le parquet.

— Qu'y a-t-il, mon vieux? demanda Martial Renaud. Tu vas te trouver mal comme une petite maîtresse, toi 5 un homme, un vrai homme! Es-tu blessé?

— Non, mon colonel.

— C'est la fatigue alors ?...

— Faites excuse... C'est peut-être ben ça... Mais je vas vous dire... Matin de chien 1 jura- t-il en s'appuyant d'une main sur la table et de l'autre sur son bâton.

— Qu'as-tu enfin?

— C'est bête comme tout, voyez-vous... ; mais, il n'y a pas, il n'y a pas... faut céder à la nature, quoi !...

— Parle.

— J'ai fait près de quinze lieues aujourd'hui sur mes paturons.

— A pied?

— Ma foi, oui! Et ça creuse, quinze lieues, surtout quand on n'a pas mangé depuis deux jours.

— Que dis-tu là, malheureux!...

— La vérité... quoi !

— Tu es resté deux jours... à jeun?

— Quarante -huit heures tout au long, mon colonel. On s'empressa autour du brave colosse.

On lui donna des vêtements secs.

On le força à s'asseoir, à se reposer.

Martial Renaud, qui venait de courir aubulïet placé dans la salle à manger,

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revint chargé de tout ce qu'il avait trouvé, un pâté, une moitié de gigot, un pain de quatre livres.

Le vicomte de Rioban portait deux bouteilles de vin, des verres, des couteaux, des assiettes, tout ce qu'il fallait enfin pour mettre le couvert de leur fidèle et dévoué compagnon.

C'était un spectacle touchant que celui de cetouvrier,de ce rude serviteur, servi par ses maîtres, ses supérieurs, tous gentilshommes ou grands de là terre.

L'égalité, tel est le plus beau résultat de la sainte association.

— Tiens, gredin, mange!... Tiens, misérable, bois i diten riant le colonel. Mange et bois tout ce qu'il te plaira; quand il n'y en aura plus, il y en aura encore.

La Cigale faisait des manières.

~ Oh ! mon colonel... je n'oserai jamais!

— Veux-tu bien manger tout de suite! Tu nous fais attendre, et nous brûlons de ^interroger aussitôt que tu seras à môme de nous répondre.

La Cigale se dressa subitement et saluant militairement :

— Interrogez, mon colonel, dit-il, je suis prêt.

On fut obligé d'employer une demi- violence pour le forcer à s'asseoir de nouveau.

Il ne se mit à manger que parce qu'on lui promit de ne l'écouter qu'après son repas.

— G'estbien pour vous obéir, allez..., fit-il respectueusêmsnt, tout en sentant une grande attraction vers les mets succulents étalés sur la table, auxquels Rioban et Mortimer venaient d'ajouter une troisième bouteille de vin, un jambonneau et un second pain de quatre livres.

Le colonel Renaud riait d'avance de la surprise de ses hôtes. Il connaissait l'appétit du colosse.

Il savait que, pour peu qu'onne l'arrêtât point dans son élan, la Cigale ne laisserait pas une miette de pain, un morceau de viande, une larme de vin. Il lit signe aux neuf autres Invisibles de le laisser fonctionner à son aise.

— Va toujours..., va, mon gars, va, mange à ta faim. Et la Cigale allait toujours.

Et la Cigale mangeait à sa faim.

Les Invisibles le servaient à Tenvi.

Ils remplissaient son verre, coupaient sa viande, lui cassaient son pain.

Le débardeur était servi à souhait, comme dans un conte de fées.

Rendons-lui cette justice, le géant se laissait faire avec une docilité charmante.

11 avait mis tout amour-propre de côté.

Chacune des personnes qui se trouvaient là était pour lui une vieille connaissance*

Il n'avait que des amis dans l'assemblée.

Quelques minutes se passèrent ainsi, pendant lesquelles on n'entendit d'autre bruit que celui de ses deux puissantes mâchoires broyant, brisant, déchirant et avalant tout ce qu'on leur présentait.

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— C/est plaisir de l'inviter à sa tajcue, n'est-ce pas, messieurs? disait Martial Renaud en riant.

— Le fait est, mon colonel, que j'avais rudement faimi Je peux l'avouer maintenant.

— Cette franchise te fait honneur!... Ah çà, voyons, mon brave..., ta faim .est un peu calmée, hein?

■ .. -r- Un peu;., oui... bien peu... mais ça peut aller comme ça tout de même.

— Peux-tu répondre à mes questions?

— Pardi!. . :

. * — Tout en continuant à manger. . . , bien entendu.

î— Allez votre train... cane me gênera pas, répliqua le colosse engouffrant un tiers du jambonneau..., d'autant' que je ne suis ici que pour la chose...

— Bien.

— J'attends, mon colonel.

Il vida une seconde bouteille.

On 'l'admirait.

Il s'arrêta pour encourager l'interrogatoire de Martial Renaud.

— Allez-y, fit-il. J'y suis.

t ' — Tu as fait quinze lieues aujourd'hui, m'as-tu dit? N'est-ce pas?

— Pied à pied, pouce à talon, talon à pouce, répondit-il.

— D'où viens-tu?

— Àh! voilà! Je ne sais pas.

— Gomment, tu ne le sais pas?

— Ma foi non... mais ne vous inquiétez pas... je vas vous raconter la chose tout de même... Je viens d'une maison qui se trouve seule dans la campagne.

— Quelle campagne?

— Je vous dirai ça demain..., quand je saurai son nom. Je retomberai sur mes pattes à cet endroit-là. Soyez tranquille.

— Je suis tranquille... Mange.

La Cigale engloutit le reste du pâté, et il entama la troisième bouteille de bordeaux.

Sur une invitation muette du colonel, toutes les conversations particulières avaient cessé.

Les Invisibles écoutaient l'entretien du colonel et de la Cigale avec le plus vif intérêt.

Martial Renaud reprit :

— Qu'étais-tu allé faire dans cette maison? Y es-tu entré ? ■ — Non, mon colonel. Je n'ai pas pu. Mais c'est égal!.,.

— Égal... en quoi?

— J'ai; mon idée..

— Raconte- la.

— Plus tard... on verra!

—■Enfin... pourquoi es-tu allô là?

— Ah! voilà... mon colonel... je suivais une piste.

— Une piste ?

levant il dit au colonel :

— Merci de votre déjeuner, mon colonel... Mais faites excuse... vous ne connaissez pas votre vieux la Cigale... Il n'aurait pas mangé de si bon cœur

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— • Oui... vous savez bien..., comme disent les Peaux-Rouges et les peaux blanches d'Amérique.

— Bien... Mais quelle piste suivais-tu?

— Est-ce que je pouvais en suivre deux? -

— C'était celle de mon frère ?

— Du capitaine.., Pardi, oui!

Il but le reste de la dernière bouteille. <

— Tu as trouvé la trace du capitaine? s'écria ■ Martial, - avec un transport de joie.

— Je Tai trouvée... Je l'ai... non. -

— Que disais-tu donc?

— Ce n'est pas moi qui l'ai trouvée... mais, enfin, il n'y a- pas de mal... . C'est tout de môme...

— Explique-toi...

• — Que qu'ça fait? Pourvu que ça y soit... et ça y est.

—•■Il a donc quitté Paris?

— On le lui a fait quitter... oui.

. — Depuis combien de temps?

— Il y a au moins quatre jours.

— Et tu Tas vu?

— Je n'en suis pas bien sûr..., mais je le crois. ; '-, Le colonel, tout en ne saisissant pas bien le sens énigmatique des réponses ^"'/.^ff

de la Cigale, savait qu'il ne fallait jamais lui en demander trop. Ufl

L'intelligence du géant ne suivait jamais que la ligne de conduite qu'il '/l'-iMè

s'était tracée. , J

Un écart, une route de traverse, un point d'orgue inattendu, et il perdait

la carte.

Il continua son interrogatoire en y mettant toutes les précautions oratoires

imaginables.

— Tu as bien agi... Mais, dis-moi..., pourquoi n'avoir pas suivi cette piste ; ,';fj| jusqu'au bout?

— Il ne fallait donc pas accourir vous prévenir, vous raconter, ce que j'avais fait? .

— Mais, malheureux! maintenant que tu n'es plus là, cette piste, le fruit de tes peines, va être perdue de nouveau?

— Ah i ouiche !

— Parviendrons-nous à la retrouver? il; îl La Cigale regarda le colonel avec une expression de pitié d'autant plus

marquée, qu'elle se mêlait à un respect inaltérable pour le frère de son capitaine, *' -

Il avala les bribes du repas qu'on lui avait offert, s'essuya les lèvres, j eta ' :i i l |

un regard triomphant sur cette table qu'il venait de si bien nettoyer, et se :-lM

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s'il n'avait pas été sûr de retrouver la piste en question, quand il lui plaira de la retrouver.

— Ainsi?

— Ainsi, j'ai pris mes précautions... et quand je prends mes précautions il n'y a pas de danger que je sois mordu.

Gela dit, il s'assit majestueusement et il. attendit la fin de son interogatoire.

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