‹ Les Invisibles de Paris, vol. 2Chapitre 84 sur 92 · Pourquoi donc · texte numérisé non relu

Pourquoi donc

'I V ■ . " — Parce que nous étions trop éloignés de la ville de San-Francisco pour

- ■ que ce moyen suprême pût être employé avec quelques chances de succès.

— Je ne vous comprends pas, seiior.

; ; — - Voulez- vous me permettre de m'expliquer, senora?

— Sans doute; je vous en prie.

— Eli bienl puisque vous me le permettez, senora, ce moyeu, le voici : il est simple comme tout ce qui est bon.

— Hâtez- vous, de grâce, je brûle d'être instruite. ,

— Écoutez-moi' bien, sen'ora, je vous en supplie. Ce n'est qu'un simple calcul,mais fort intéressant pour vous, je vous le jure ; d'ailleurs vous pourrez . | ::\à bientôt en juger vous-même. L'un dans l'autre - , avec les mules, et surtout avec les wagons que nous traînons à notre suite, nous ne faisons guère plus de quatre lieues par jour, et encore souvent nous ne les faisons pas, à. cause des difficultés des chemins et surtout de la fatigue des animaux, n'est-ce pas, senora? * ' ... " -

— C'est vrai, sefior, mais je ne vois pas où vous voulez en venir?

— Patience, senora.

— Allez, allez; je vous écoute avec la plus sérieuse attention. ,

— Très bien; c'est surtout ce que je désire. Nous, sommes à sept journées de mules de la ville de San-Francisco, à partir de ce soir, senora ; c'est-à-dire, en comptant d'après notre marche habituelle, quatre lieues! par jour, a vingthuit lieues, mettons-en trente, si vous le voulez, senora, trente-cinq même, ceci ne fait absolument rien à l'affaire.

— Après?

-— M'y voici, senora. Un mustang des prairies, ce que nous autres hombres

deacabalkro nous nommons un coursier en terme technique, peut, remarquez bien ceci, senora, c'est très important, peut, dis-je, sans se fatiguer, faire et cela est prouvé, lancé à toute bride, de cinq lieues à quatre lieues et demie' à l'heure pendant douze heures consécutives; non pas tous les jours, ce serait trop lui demander, au pauvre animal, mais- une fois de loin en loin, dans un cas urgent^ critique même, comme, par exemple, celui où nous nous trouvons en ce moment.

— Vous êtes sûr de ce que vous dites, seïior don Bénite ? s'écria la comtesse,, dont le regard rayonna de joie.

— Je vous l'affirme, senora; et cela avec d'autant plus de certitude que j'ai moi-même plusieurs fois exécuté le tour de force dont je vous parle, dans des circonstances semblables à celle où nous sommes.

— Bien, bien, seïior don Benito, continuez, reprit la comtesse vivement intéressée.

— Oi', quatre lieues à l'heure, mettons quatre, si vous voulez...

— Oui, quatre, c'est plus sûr.

— Gomme il vous plaira, senora; quatre lieues font en .douze heures... .

— Quarante-huit lieues t s'écria-t-elle. .

— Remarquez en outre, je vous prie, senora, qu'en mettant les choses au pis, nous ne sommes tout au plus qu'à trente-cinq lieues du but de notre voyage.

— Ce qui veut dire?...

— ■ Que bien montés, en moins de neuf heures, il nous est, si vous le désirez,

très facile d'atteindre la ville de San- Francisco, même en ménageant nos chevaux.

— Vous en parlez comme s'ils existaient, ces excellents chevaux,- senor don Benito, reprit-elle avec anxiété.

— C'est qu'ils existent réellement en effet, senora.

— Gomment cela? *

— Mais à deux pas d'ici 9 senora; votre caballeriza, à laquelle vous ne songez pas et dont vous ne vous êtes pas servie encore, se compose d'animaux de choix, lacés par moi, un à un, dans la prairie.

— C'est vrai! seïlor don Benito, fit-elle avec entraînement; mon Dieu! comment ai-je pu oublier cela?

— Je me suis souvenu, moi, vous le voyez, senora.

— Et soyez convaincu que je vous en remercie du fond du cœur, senor, car je vous devrai peut-être la vie.

— Seulement, reprit-il, songez-y bien, seïiora, il nous faudra abandonner les wagons, c'est-à-dire les bagages.

— Qu'importent les bagages! s'écria-t-elle vivement, c'est arriver qu'il faut avant tout, quoi qu'il en coûte.

— Et vous arriverez, senora, j'en réponds sur ma tête, ce qui cependant est l'enjeu d'un fou, répdndit-il en riant. Quant aux mules, elles suivront lentement, et comme quatre hommes seulement resteront avec elles pour les con duire, les vivres et l'eau que nous possédons encore seront plus que suffisants pour leur voyage : ils nageront même dans l'abondance au lieu de souffrir, les gaillards, comme cela leur est arrivé jusqu'à présent.

— Que le ciel vous récompense de la bonne pensée que vous avez eue, | senor don Benitot Quant à moi, soyez tranquille, le danger passé, je n'oublierai point et je ne serai pas ingrate envers vous, je vous le jure.

— Je n'ai fait que remplir mon devoir, senora; ne suis-je pas, quant à présent du moins, à votre service?

Tout à coup, Marcos Praya qui, jusqu'à ce moment était, ainsi que nous l'avons dit plus haut, demeuré complètement étranger à la conversation, les regards fixés sur l'horizon, poussa un cri étouffé, se leva d'un bond et s'élança hors de la tente, et cela si rapidement, qu'il disparut presque aussitôt dans l'obscurité.

— Que se passe-t-il donc? s'écria la comtesse avec surprise.

— Je l'ignore, senora, répondit Tarriero mayor; mais, selon toutes probabilités, don Marcos Praya aura aperçu quelque chose d'extraordinaire; I désirez-vous que j'aille...?

— Non, non, restez, restez près de moi, -senor don Benito; Marcos Praya | reviendra bientôt sans doute; aloi*s il nous expliquera lui-même la cause de | cette étrange et subite disparition, dont le motif nous échappe en ce moment.

— A vos ordres, se fi or a.

— Combien avons-nous de chevaux dans la caballeriza?

— Trente, senora.

— Reposés.

— Depuis huit jours, senora, ils sont campés à environ une lieue d'ici. Vous les pourriez apercevoir s'il faisait jour. Dans la prévision de ce qui arrive aujourd'hui, j'avais donné à l'avance au chef de mes arrieros les ordres

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nécessaires, et ils ont été ponctuellement exécutés; la caballeriza à fait en

huit jours, et cela sans se fatiguer, le trajet qui nous en a coûté vingt. *jf

— Mais alors, s'il en est ainsi, sefîor, nous voilà sauvés ! I

— Je l'espère, senora ; d'autant plus que vos serviteurs, vos deux -$' servantes, mes six arrieros compris, vous, le seiior don Marcos Praya et . [ moi, nous ne formons en tout qu'un total de vingt-trois personnes, dont nous || défalquerons ceux de nos arrieros, qui demeuront avec les mules, ce qui ne fait plus que dix-sept.

— Dix-sept, déjà si peu!... murmura la comtesse en soupirant.

— Hélas! oui, senora, cela est malheureux; en vingt jours, nous avons perdu dix-sept personnes ! sans compter les animaux ; qui sait ? les survivants ne résisteraient pas deux jours encore, peut-être.

— C'est affreux 1 seiior don Benito ? murmura-t-elle tristement. Mais comment prévenir la caballeriza?

— Je m'en charge, senora, si vous me le permettez.

— Mais vous êtes brisé de fatigue, seîior t reprit-elle.

— Je n'ai pas besoin de me déranger, senora. Je resterai ici; je suis convenu d'un signal avec mon chef de la manada, deux fusées; dès qu'il les

l verra, il lacera les chevaux et les amènera ici en quelques minutes.

^ — Reposons-nous alors, seiior don Benito, et un peu avant le lever du

S soleil vous donnerez le signal; seulement nous lèverons le camp et nous

irons retrouver la caballeriza; les chevaux seront ainsi plus frais. | ~ Boni une fusée suffira alors.

{ Un bruit assez fort se fit entendre tout à coup à l'entrée du camp ; des

torches nombreuses brillèrent.

La comtesse de Casa Real ouvrait déjà la bouche pour ordonner à Parriero

mayor d'aller aux renseignements, lorsque plusieurs de ces- torches se rap-

! prochèrent rapidement delà tente, et, à la lueur rougeâtre qu'elles projetaient

autour d'elles, la comtesse aperçut Marcos Praya; un autre homme étranger au camp se tenait à ses côtés et courait vivement avec lui.

En l'apercevant, la comtesse jeta une exclamation de surprise. En cet homme elle avait reconnu le comte de Mauclerc. M. de Mauclerc s'avança vers elle et la salua aussi respectueusement et avec autant de grâce que s'il se fût trouvé de visite dans un salon parisien.

— Vous ici, monsieur le comte t s'écria-t-elle avec joie.

— Oui, madame la comtesse, et bien heureux de vous rencontrer, répondit-il avec un charmant sourire.

— Vous me cherchiez donc ?

— Je me rendais à Sonora, madame la comtesse, tout exprès pour avoir l'honneur de m'entretenir avec vous de choses fort importantes, lorsque le hasard, ou plutôt ma bonne étoile, m'a fait donner, à environ une demi-lieue d'ici, il y a de cela quelques heures à peine, dans un campement de chevaux de relais qui vous appartiennent, à ce qu'il paraît; les conducteurs de ces chevaux m'ont renseigné, et me voici, madame la comtesse, tout à vos ordres.

— Asseyez-vous là, près de moi, je vous en prie, monsieur le comte. Désirez-vous prendre quelque chose pour vous rafraîchir?

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— Mille grâces, madame la comtesse; les braves gens que j'ai quittés, il y a un quart d'heure à peine, m'ont invité à partager leur repas, et ma foi, comme je mourais littéralement de faim, je vous avoue que j'ai accepté.

— Bon, je n'insiste pas, mais vous m'avez dit avoir à me parler de choses importantes. Quoi de nouveau, comte?

— Tout, madame la comtesse. J'ai enfin, grâce à Dieu, retrouvé nos ennemis, sans qu'il en manque un seul, répondit-il avec un mauvais sourire et redevenant subitement sérieux. Ce n'est pas sans peine, à la vérité, mais je vous promets que cette fois, par exemple, si nous ne les capturons pas dans un immense coup de filet, ce sera notre faute, car je vous certifie que nos précautions sont prises, et bien prises.

— Merci pour la bonne nouvelle, comte! Yous êtes toujours le meilleur de mes amis. Maintenant veuillez, je vous prie, me renseigner, me donner des détails; vous comprenez, n'est-ce pas? que j'ai hâte de savoir...

Mais s'interrompant tout à coup et se tournant vivement vers l'arriero :

— Sefîor don Benito, allez donc voir un i^eu, je vous prie, ce qui se passe dans le campement, lui dit-elle en souriant; je ne sais quel singulier remueménage fait en ce moment Marcos Praya là-bas, au lieu de laisser nos gens se reposer. -

L'arriero major se leva. , ■ - '

— Ne vous dérangez pas, sefîor, c'est inutile, dit courtoisement le comte de Mauclerc à don Benito, puis, s'adressant avec un fin sourire à M me de Gasa-Real : votre mayordomo, madame la comtesse, est tout simplement en train de lever le camp. -

— Lever le camp à cette heure? Plaisantez- vous, comte?

— Pas le moins du monde, je vous le jure, madame.

— Mais pour quel motif si sérieux ce départ précipité? A peine sommesnous campés ici depuis trois heures.

— Excusez-moi, madame la comtesse, mais c'est moi qui me suis permis de conseiller cette mesure à votre majordome. Les bravés gens de là-bas, qui semblent, ma foi, être dans de très bons termes avec ces démons de Peaux- Rouges, m'ont averti en- particulier qu'un parti considérable de guerriers indiens, qui rôde depuis plusieurs jours autour de votre caravane, a l'intention de vous attaquer à l'improviste cette nuit même, un peu avant le lever du soleil. - ' ■-....-

• — Mon Dieut s'écria la comtesse avec terreur, il serait vrai!

— Je le crains réellement, comtesse, répondit M. de Mauclerc; ces braves gens dont je vous parle semblent tenir ce renseignement de source certaine; ils m'ont assuré que ces féroces Indiens étaient des guerriers sioux, commandés par un chef très célèbre nommé l'Épervier, qui est, par parenthèse, le plus redoutable pillard des prairies, d'ici à la Sierra Nevada.

— Mais nous sommes perdus, mon cher comte, si cela est ainsi ! s'écria la créole tout effarée.

— Ce que je vous annonce est positif, comtesse, je suis accouru ici en toute hâte pour vous instruire du danger suspendu sur votre tête et sur celles de vos compagnons, mais rassurez-vous, nous sommes sauvés, au contraire.

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| Puis les chevaux furent harnachés et sur l'ordre du métis chacun se mit

gaiement en selle.

La comtesse de Casa-Real, le comte de Mauclerc, Marcos Praya et don 2 - Benito, Tarriero . mayor lui-même, se chargèrent de tout For et des bijoux

| renfermés dans les wagons; le reste des bagages et des approvisionnements

| .de toutes sortes fut abandouné sans regret.

| Puis, sur un signal du mayordomo, on sortit silencieusement du camp'L

| Afin de ne pas donner l'éveil aux sentinelles indiennes, probablement

§ embusquées dans les broussailles aux environs du camp, le trajet, assez

I court du reste, jusqu'au campement de la manada fut fait au pas,

Ce trajet cependant dura une heure à cause de l'extrême fatigue des chevaux.

Aussitôt, arrivés, sans perdre un instant, les selles furent enlevées aux chevaux fatigués et placées, toutes fumantes encore, sur les mustangs qui avaient été lacés et rassemblés à l'avance et étaient prêts à partir.

— En avant! en- avant! cria alors la comtesse de Gasa-Real d'une voix

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— Le seiîor conde a raison, senora, dit froidement l'arriero mayor. Mais grâce à nos mustangs, lorsque les Sioux assailliront le camp, nous n'aurons plus rien à redouter d'eux; seulement, cette fois, senora, il nous faut absolument sacrifier nos bagages; car mes pauvres arrieros seraient infailliblement massacrés et scalpés par ces féroces païens.

— Sacrifions! sacrifions! senor don Benito, je suis riche, grâce à Dieu! peu m'importent les bagages; sauvons les hommes d'abord, quant au reste, ■ [/[ ce n'est rien. e "'

— Merci, senora, dit l'arriero mayor avec émotion, vous êtes bonne autant que belle, le Seigneur vous protégera:

— Mais que ferons-nous des mules et des chevaux fatigués ?...

— Ils seront perdus, senora! mais que pouvons-nous y faire? D'ailleurs, que cela ne vous inquiète pas, au cas où ils tomberaient entre les mains des Indiens, ce qui, pour les chevaux, n'est pas probable, ils ne seraient pas maltraités.

— C'est quelque chose ! fit ironiquement le comte de Mauclerc. Marcos Praya, après avoir réuni tous les membres de la caravane, leur

avait en quelques mots expliqué ce qui se passait et la nécessité de prendre un parti s'ils ne voulaient pas être scalpés et impitoyablement massacrés par les Peaux-Rouges, qui peut-être, avant deux heures, attaqueraient le campement.

Cette nouvelle, si froidement annoncée par le majordome de la comtesse, remplit les aventuriers d'une indicible terreur.

Chacun alors, oubliant sa fatigue et sa faiblesse, s'était mis à l'œuvre avec une activité fébrile, tant est puissant chez l'homme l'instinct de la conservation.

On ne toucha à rien des bagages, qui furent abandonnés; on jeta seulement du bois dans les feux, afin qu'ils durassent jusqu'au matin et trompassent les Indiens en leur faisant supposer que le camp était toujours occupé.

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stridente, en se penchant sur le cou de son cheval et lai enfonçant l'éperon au flanc.

— Ah! Santiago I Santiago! s'écrièrent les Californiens en poussant le cri d'appel accoutumé des ginetes.

Toute la troupe partit comme emportée par un tourbillon.

Il était onze heures du soir.

A neuf heures du matin, la caravane atteignit les premières maisons de la ville de San-Franeisco, sans avoir un seul instant ralenti sa course vertigineuse à travers tous les obstacles.

Pas un cheval n'avait bronché.

— Hein! s'écria le seîior don Benito avec un orgueilleux sourire, quand je vous disais, madame la comtesse, que c'étaient de nobles et vaillantes bêtes!

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