Raoul Glaber, IH
2. Rien qu'à notre Bibliothèque nationale il existe onze manuscrits de cette légende; Strasbourg en possédait jadis un. On signale encore celui de Saint-Gall, et plusieurs en Angleterre. L'abbé de la Rue a donné une traduction française dans ses Essais historiques sur les bardes, les jongleurs et les trouvères (t. IE, pp. 68-87). Nous nous sommes constamment servi de la traduction latine de Jubinal et de l'édition en langue romane de Francisque Michel.
3. On nous saura gré d’avoir reproduit dans sa naïveté le passage suivant des Bollandistes : « Sancta Îta cum gaudio magno accepit sanctum infantem, et nutrivit eum quinque annis, diligebatque valde. Et ridens gloriosa virgo Ita cum jucundo frequenter animo interrogabat eum dicens : « O sancte infans, quid lœtificat te? » Parvulus dicebat puerili loquela : « Quia te video mihi loqui et alias tibi similes sanctas virgines ; istæ semper me lætificant tenentes me in manibus suis. » Dicebat ei sancta : « Sit de te, fil mi, gaudium in cœlum! »
entra dans les ordres sacrés et, commeil était de grande famille, devint promptement abbé. Les honneurs ecclésiastiques n’affaiblirent pas son ardeur. Il pareourut l'Irlande et y fonda de nombreux monastères. Le plus célèbre d’entre eux fut celui de Cluainsfert dans le Connauglht, dont il se réserva la direction suprême. Trois mille moines lui ohéissaient. Les plus célèbres d’entre eux furent saint Furey, le patron de Péronne, et saint Macluvius ou Machutus, dont le nom est aujourd’hui porté par la fière cité de Saint-Mâlo, qui le choisit pourson médiateur céleste. La réputation de sainteté de Brandan était si bien établie que des prêtres romains venaient le consulter et lui soumettaient des cas de conscience. Bientôt il ne se contenta plus d’administrer les affaires spirituelles de l'Irlande : son imagination le transporta dans des mondes nouveaux, au delà de l'Océan, où l'avaient précédé les héros paiens Condla, Léogaire, Fiann et Oisin. Bientôt il résolut d'aller conquérir ces iles mystérieuses à la foi du Christ, et disposa tout pour une longue expédition.
Brandan avait été déjà précédé dans cette direction par un moine, Mernoc, et par leur maître commun, Barintus. Mernoc le premier avait quitté son monastère et s'était établi dans une ile de l’Atlantique, près du mont de la Pierre. Il y vivait avec quelques religieux de fruits, de racines et de légumes, ne sortait de sa cellule que pour assister aux offices. Pourtant, de temps à autre il faisait des absences de quelques semaines, et quand il! revenait, ses habits étaient imprégnés d'une odeur délicieuse qui persistait au moins pendant quarante jours !. « Ne voyez-vous pas, disait-il à ses frères étonnés, que je reviens du Paradis? » On remarquera la persistance de cette odeur, surtout quand on se rappellera que les anciens voyageurs ont été unanimes à mentionner l'air embaumé de l'Amérique tropicale. « Voici venir de la terre, écrivait l’un d’entre eux, le naïf Lescarbot?, des odeurs en suavité non pareilles, apportées d’un vent chaud s1 abondamment que tout l'Orient n’en saurait produire davantage. Nous tendions nos mains comme pour les prendre, tant elles étaient palpables. » Mernoc n’avait pas oublié son ile natale. Il yrevenaitde temps à autre. Dans un de ses voyages, il persuada à son maître Barintus de l’accompagner, etle fitmonter sur une barque qu’enveloppèrent bientôt des brouillards si épais que les voyageurs ne pouvaient se distinguer de la poupe à la proue. Mais le soleil dissipa les nuages, et bientôt ils aperçurent vers l’ouest une grande terre à laquelle ils abordèrent. Après quinze jours de marche à travers des prairies en fleurs et des arbres chargés de fruits ils n’étaient encore arrivés qu’au milieu de l’île’, et ils s’apprétaient à traverser un grand fleuve qui
1.Jubinal, ouvr. cité: « Nonne cognoscitis in odcre vestimentorum meorum quod in Paradiso Dei fuimus? » — Tunc responderunt fratres dicentes : « Abba, novimus quia fuistis in Paradiso Dei, nam saepe per fragrantiam vestimentorum abbatis nostri PROpNnee quod pene usque ad quadraginta dies nares nostrae tenebantur odore. »
2. Lescarbot, Histoire de la Nouvelle France, édition Tross, Paris, 1866, liv. IV, 8 12, p. 915. — Cf. Premier voyage de Colomb, lundi 8 octobre : « L'air était doux comme en Andalousie ; c'était un plaisir de respirer cet air qui vraiment était embaumé. » Verrazano avait également remarqué ces brises parfumées qui annonçaient le continent américain. Barlow, auteur d'une description de la Caroline, écrira encore en 1584. « We smeli so sweet and so strong a smell, as if we had beon in the midst of some delicate garden, abounding with all Kinds of odoriferous flowers. »
3. Jubinal, 2-3. Quum stetisset navis ad terram, descendimus nos et cæpimus nos
coulait de l’ouest à l’est, lorsqu'un ange leur apparut et leur défendit d’aller plus loin, car au delà du fleuve commençait le paradis. Mernoc et Barintus obéirent et retournèrent en arrière. Barintus revint même en Irlande, et ce sont ses récits enflammés qui décidèrent Brandan à se lancer sur ses traces.
Brandan fit part de ses intentions à une centaine de moines, qui s’embarquèrent avec lui. Ce premier voyage fut malheureux, La tempête, la famine et surtout l’inexpérience de l'équipage faillirent à plusieurs reprises entrainer la perte totale de l'expédition. Il fallut rentrer en Irlande sans avoir trouvé l'ile où Mernoc s'était établi avec ses compagnons.
Cet insuccès, loin d’anéantir les espérances de Brandan, les surexcita. Il s'occupa tout aussitôt d’un nouveau voyage. Cette fois il ne prit avec lui que quatorze ? moines, parmi lesquels son disciple favori, Machut ou Maclov, Breton du pays de Galles, fils du gouverneur de Gimicastum (Winchester). Les pieux aventuriers s’embarquent pleins d'espoir sur une barque légère dont la membrure était couverte de peaux de bœuf cousues ensemble. Ils emportaient des vivres pour quarante jours. Au moment de partir, trois frères se glissent au milieu d’eux malgré les remontrances de Brandan et ses tristes pressentiments. Pendant quinze jours le vent souffla de l’est, puis tomba subitement. Les moines commençaient à se décourager, car ils voguaient à la rame, sans savoir où ils allaient, et étaient à bout de force et de vivres; mais Brandan les rassura. Au bout d’un mois ils arrivent à une grandeîle, mais ne trouvent de port de débarquement qu'après avoir longé les côtes pendant trois jours. Ils vont de là à un château désert, où ils trouvent une table servie et des meubles splendides. Tenté par le démon, un des moines dérobe un hanap d’or, mais il est puni de sa faute par la mort. Epouvantés par cet accident, les compagnons de Brandan reprennent la mer et arrivent dans une autre île où paissaient des brebis toutes blanches et grosses comme des bœufs. Cette fois un homme leur apporte à manger et se fait bénir par eux quandils repartent. Après quelques jours de navigation, ils se trouvent en vue d’un ilot isolé qui leur paraît commode pour prendre un peu de repos. Ils y célèbrent les oflices de la nuit et du matin, et apprêtent leur repas, mais à peine le feu est-il allumé que l'ile se met en mouvement.
Brandan leur dist : « Frères, savez Purqueï poür oùt avez?
N'est pas terre, ainz est beste
U nus feimes notre feste; Peissuns de mer sur les greinurs.
Ne merveillés de co, seignurs.
cireumire et ambulare illam insulam per quindecim dies et non potuimus finem illius invenire.. porro quinto decimo die invenimus fluvium vergentem ad orientalem plagam ab occasu.
1. Ce premier voyage n’est raconté que par les Bollandistes. « Quum navigio lassati, quam quærcbant insulam invenire nequirent, peragratis Orcadibus, ceterisque aquilonensibus insulis, ad patriam redeunt. »
. Le nombre des compagnons de Brandan n'est pas le même dans les diverses relations.
Pur ço vus volt Deus ci mener Qui il voleit plus aseucr:
Ses merveilles cum plus verrez, En lui plus mult mielz crerrez!.
Cette prétendue île était en effet un poisson, peut-être une baleine?, que, dans leur naïve ignorance, les moines avaient prise pour un roc solitaire. Aussi bien pareil fait devait se renouveler en 1530, si toutefois on ajoute foi à la lettre adressée par Eric Falkendorf, évèque de Nidros, au pape Léon X. Voulant célébrer la messe autre part que sur un bateau, ce prélat aurait également débarqué sur un îlot, qui s’affaissa dès qu'il eut fini le saint sacrifice *.
Quelques jours après ce curieux incident de leur voyage, les moines irlandais abordèrent une île verdoyante arrosée par de frais ruisseaux. Les arbres et les rochers étaient couverts d’oiseaux qui venaient familièrement se perche sur l'épaule des nouveaux débarqués. Saint Brandan, comme plus tard saint François d'Assise avec les hirondelles, engagea la conversation avec eux. Ils lui apprirent que d’anges ils étaient devenus oiseaux, et lui prédirent l'avenir. Le saint abbé entonne le Te Deum, les oiseaux l’accompagnent, et les frères goûtent un délicieux repos de cinquante jours dans cette ile qu’ils nomment le Paradis des oiseaux. Remarquons à ce propos que les voyageurs qui, à une époque relativement moderne, retrouvèrent les Açores s’étonnèrent du grand nombre et de la familiarité des oiseaux de cet archipel; aussi bien le nom même des Açores vient du portugais açor qui signifie milan, butor. La carte catalane de Gabriel de Valsequa, composée en 1439, et sur laquelle figure l’archipel, mentionne en cet endroit La Ylha de Osels. Fructuoso*, dans sa Chronique, s’extasie sur les délicieuses mélodies qu'on entendait toujours dans les bois de San Miguel. Il raconte même, avec une naïveté charmante qui rappelle singulièrement la légende irlandaise, qu'il assista à un concert dont les chanteurs étaient des pinsons, des serins, des merles et des tourterelles. Il se pourrait donc que le Paradis des oiseaux correspondit à l’une des Açores.
Les compagnons de Brandan s’arrachèrent à ce lieu de délices et reprirent leurs voyages. Leur prochaine station devait être l’ile d’Albaeus, cette île fameuse où l’un des premiers apôtres de l'Irlande, Albaeus° ou Ailbhe, gêné
1. Francisque Michel, ouvr. cité, vers 470-479. La version latine éditée par Jubinal est si naïve qu'on nous saura gré de l'avoir reproduite ici : « Exportaverunt carnes crudas de nave ut illas comederent solo, et pisces quos secum tulerant de alia insula, posuerunt, que caccabum super ignem; quum autem ministrarent ligna igni, et fervere coepisset caccabus, coepit illa insula se movere sicut unda. Fratres vero cucurrerunt ad navem, implorantes patrocinium patris sui : pater autem singulos illos per manus intus in navem traxit, relictisque omnibus delatis in insula illa, navem solverunt ut abirent. Porro eadem insula se movit in Oceanum. »
2. Le Besliaire d'Amour par Richard Fournivat, manuscrit du X°siècle qui faisait jadis partie de la collection Didot, représente le vaisseau de Brandan d'abord arrèté près de la baleine, puis soulevé par le monstre marin. Ces deux miniatures, finement SA TERE ont été reproduites par Lacroix, les Sciences et les Lettres au moyen äge, È 3. Landrin, Histoire des monstres marins, p. 31.
4. AV Notice des découvertes faites au moyen âge dans l'océan Atlantique, ;
$ John Colganus, Acta sanctorum veteris et majoris Scotiae vel Hiberniae, Louvain, 1645, p. 241.
par les honneurs qu’il recevait, avait résolu de se ret'rer pour y vivre en ermite. Ils y arrivèrent après trois mois de navigation, mais en firent le tour pendant quarante jours sans trouver un seul port. A la fin, ils s’engagèrent dans un étroit goulet qui ne pouvait contenir qu’un navire. A peine débarqués, ils furent reçus par un vieillard silencieux qui les conduisit à un monastère où vingt-quatre moines observaient depuis longtemps la règle du silence le plus absolu. Ils n’éprouvaient aucun besoin corporel; ils n'avaient même pas la peine d’allumer les lampes de l'autel, qui s’illuminaient soudainement, Brandan aurait bien voulu prolonger son séjour dans ce pays merveilleux, mais le temps de la Pâque approchait, et les frères avaient promis de la célébrer dans le Paradis des oiseaux.
Pendant cinq ans encore durent ces courses étranges. Chaque année, à la même époque, une force inconnue les ramène au Paradis des oiseaux, mais à travers les aventures les plus extraordinaires. l'antôt ils rencontrent une mer dormante où ils ne voguent qu'avec peine et souffrent du froid — sans doute la mer Bétée, c’est-à-dire coagulée, dont il est tant parlé dans les romans de chevalerie.
Dormante mer unt e morte
Chi à sigler lur ert forte.
Puis qu'unt curut III quinzeines, Freidur lur curt par les veines?.
Tantôt l'oiseau Gripha*, qui, de sa serre puissante enlève les vaisseaux et les lais etomber sur les rochers, où ils se brisent, s’élance contre eux et va les saisir, lorsqu'il est tué par un autre oiseau plus redoutable. Aujourd’hui un énorme poisson s’élance contre eux pour les dévorer, lorsqu'il est attaqué et tué par un monstre marin plus gigantesque encore. Les moines se repaissent des débris de ce poisson et se ravitaillent pour trois mois. Demain ils arrivent près d’une île où ils ne peuvent descendre, mais dont la pieuse population chante des cantiques en leur honneur. Voici qu’ils débarquent près d’une île couverte de forêts, où poussent des vignes chargées de grappes. Il s’en dégage des effluves parfumées, comme d’une chambre pleine de pommes ®. Ce trait que nous avons déjà signalé dans l’histoire de Mernoc semble indiquer que les pieux voyageurs étaient alors tout près de l'Amérique tropicale. Plus loin, ils traversent une mer si transparentet qu’ils distinguent les énormes poissons qui s’y jouent. Bientôt la tempête les pousse vers un endroit horrible, qui n’est autre que la bouche de l’enfer. Un volcan se dresse devant eux, peut-être l'Hécla ou le Beerenberg de Jean Mayen, qui fait au loin bouillonner la mer, et remplit l'atmosphère de vapeurs sulfureuses. D’autres îles retentissent sous le
4. Roman de la Charrette, v. 3009. — Chanson d'Antioche, NII, 115. -— Aubery le Bourguignon. — Roman du Renart, t. IL, p. 309. — Jioman du comle de Poiliers, v. 1263. — Fierabras, v. 2747. — Bauduin de Sebourc, x. 1156, etc.