‹ Les Irlandais en Amérique avant Colomb [microforme]Chapitre 6 sur 13 · Mille el une Nuits, trad. Galland · texte numérisé non relu

Mille el une Nuits, trad. Galland

4, W. F. Sheene, Celtic Scotland, a history of ancient Alban, 1877, t. II, pe 764

de lave qui couraient sur ses flancs. D'ailleurs, les éruptions de l'Hécla, celles du Beerenberg durent encore, et rien n'empêche de supposer que Brandan s’est aventuré jusqu’à ces hautes latitudes. Quant au Paradis terrestre, si éloigné de l'Irlande, arrosé par de si grands fleuves, et dont les moines ne parviennent pas à faire le tour, ne serait-ce pas quelque partie du continent américain? Il ne faudrait certes point prendre à la lettre les indications géographiques des Voyages merveilleux, mais il semble pourtant bien constaté que les moines naviguërent à l’ouest, qu'ils trouvèrent des iles et abordèrent un continent. De plus, à plusieurs reprises ils rencontrèrent dans leurs courses errantes des coreligionnaires et mème des compatriotes, ce qui indiquerait des voyages antérieurs.

Aussi bien Brandan, Mernoc, Machutus, ne sont pas les seuls Irlandais qui au moyen âge se sont aventurés sur l’Océan!, et dont l’histoire, singulièrement défigurée par la légende, a conservé le souvenir. Un contemporain de Brandan, Conal Deagh, riche propriétaire du Connaught, avait trois fils qui tous les trois avaient embrassé la carrière périlleuse mais lucrative de pirate. Catéchisés par saint Coman, ils renoncèrent à leur coupable industrie, et, pour mieux marquer leurs sentiments de pénitence, résolurent de parcourir en pèlerins les îles de l'Atlantique. Ils firent donc construire un currach, ou bateau garni de peaux, pour neuf personnes, et s’'embarquèrent, en l’an 540, et dans la baie de Gallway. Pendant quarante jours et quarante nuits ils errèrent à l'aventure sur l’Océan, et abordèrent dans une île très peuplée, et dont tous les habitants semblaient accablés de douleur et versaient des larmes abondantes. Dans une ile voisine les insulaires étaient soumis à d’aflreuses souffrances en expiation de leurs péchés. Après de longues courses, les fils de Conal Deagh finirent par descendre en Espagne, où ils furent accueillis par un saint évêque nommé Justin. Celui-ci transmit le récit de leurs aventures à saint Coman, qui les raconta à saint Mocholmog, et c’est ce dernier qui s’empara de la légende pour en faire un poème.

Un autre Irlandais, Maelduin?, fils posthume d’Allil Corar Ago, que des pirates avaient assassiné, jure de venger son père. Il construit un grand currach, couvert d’une triple cuirasse de peaux de bœuf, et portant soixante hommes d'équipage, dévoués à sa fortune. Il s’embarque avec eux, et, toujours dans la direction de l’ouest, part à la recherche des assassins. Les Irlandais arrivent à deux îlots où ils entendent des pirates se vanter de l'assassinat d’AÏil Corar Ago, mais, au moment où ils s’apprêtent à les punir, une tempête se déclare. Maelduin laisse amener les voiles et part à la dérive. Chemin faisant, ils découvrent plusieurs îles. Dans l’une sont des fourmis aussi grosses que des poulains ; dans l’autre habitent des géants qui prennent pour coursiers la crête des vagues. Ici s'élève un palais splendide où sont dressées des tables richement servies, là s’étale un pommier qui ne porte que sept pommes, mais chacune de ces pommes suffit pour nourrir et abreuver les voyageurs pendant

4. Robert Atkinson, The Book of Leinster, Dublin, 1880, p. 48. — Curry, Lectures, etc. pp. 289-291, 587-593.

2. Leabhar na h Vidhri (ouvr. cité), pp. 22-26. — Cf. Joyce, Old celtic Romance, 112-176. — Arbois de Jubainville, Catalogue de la littérature épique de l'Irlande, 1883, pp. 151-152.

quarante jours. Sur une autre ile poussent des orangers embaumés. Plus loin, on admire un palais taillé dans un bloc calcaire et dont toutes les ouvertures, à l'exception d’une unique porte, donnent sur une cour intérieure ornée de colonnes de marbre et garnie de tables toutes servies. Voici l'ile des Pleurs et des Rires. Voilà l’ile des moutons blancs et des moutons noirs, qui changent de couleur : ‘and ils changent de troupeau. Dans l’ile des Amazones, les Irlandais reçoivent un accueil empressé, mais on repousse leurs propositions matrimoniales. Dans l'ile des Oiseaux toute une tribu volatile à plumage varié parle, chante et jacasse. Ici, un solitaire, de nationalité irlandaise, leur raconte que chaque année grandit l’ilot sur lequel il a été jeté par la tempête. Là se dresse un pilier colossal dont la base disparait sous l'eau et le chapiteau dans la nue. Du sommet part un réseau conique de mailles d'argent très larges. Les Irlandais en coupent une pour l'offrir à leur retour en ex-voto à quelque église du pays natal. [ls arrivent enfin dans une ile fort étendue dont la surface est coupée par de hautes montagnes et par d'immenses plaines couvertes de bruyères. Des jeunes filles courent à leur rencontre, et se montrent à leur égard si peu rigides qu’elles ne veulent plus les laisser partir. Les compagnons de Maelduin s’arrachent à cette Capoue transatlantique et s’efforcent de revenir en Irlande, Ils trouvent encore sur leur chemin une île boisée, dont les arbres produisent une boisson enivrante mais délicieuse, et dans cette Île quinze moines qui, après Brandan, avaient fait un pèlerinage dans les iles du Grand Océan. Ces moines conservaient précieusement une sorte de valise ayant appartenu à saint Brandan. Ils indiquèrent à leurs compatriotes un lac dont les eaux avaient la propriété de rajeunir. L'un d’entre eux, Diuran Lekerd, s'y plongea, et en effet il ne perdit plus ni une dent ni un cheveu, et garda une admirable santé tout le reste de son existence. Les deux dernières stations de Maelduin sont dans un îlot où il rencontre un pénitent irlandais, natif de Tory, jadis cuisinier dans un monastère dédié à saint Columba, et sur un rocher où il remarque des faucons semblables à ceux d'Irlande ; il suit la direction de leur vol pour rentrer en Europe, où il s’empresse, avec ses compagnons, d'aller déposer dans la cathédrale d’Armagh la maille d'argent dérobée au pilier mystérieux.

Assurément la plupart de ces récits sont fantastiques, et même plusieurs d’entre eux semblent imités de la légende de saint Brandan. Quelques passages méritent pourtant d'être signalés comme indiquant une vague connaissance de l’Amérique. Ces oiseaux chanteurs ressemblent singulièrement aux perroquets de larégion tropicale; cetilot qui grandit d'année en année rappelle la formation géologique des Bermudes et de quelques Antilles. Enfin la persistance de ces voyages dans la direction de l’ouest et les rencontres fréquentes de compatriotes semblent démontrer que les compagnons de Maelduin ne s’aventuraient pas dans des parages tout à fait inconnus.

On nous saura gré de rapprocher de ces légendes irlandaises d’autres traditions empruntées à des pays voisins, mais dont les habitants étaient les frères d'origine des Irlandais, au pays de Galles et à la Bretagne française. On sait que, dans le pays de Galles, les monastères ontété détruits avec un acharnement extraordinaire et les moines expulsés sans pitié, à l'époque de la Réforme. Les manuscrits ont été disséminés, eton ne conserve plus que des

traditions fort vagues1. Les savants ont rangé en quatre séries ces traditions relatives aux merveilles transatlantiques. La première a trait aux pays des Sids ou des Fées2, que l'on place toujours à l’ouest et au delà de l'Océan; la seconde® se rapporte à la disparition, dès le v° siècle de notre ère d’un certain Gafran, fils d'Alddun, qui, avec ses hommes, fit voile pour les îles vertes des courants, Gwerdonnan fliou, et dont on perdit la trace. Dans la troisième et dans la quat'ième série figurent toutes les légendes sur le roi Arthur et sur l’enchanteur Merlin # : c'est surtout le mystérieux pays de l'ouest, où se réfugia le roi Arthur, et où il attend le moment de se montrer de nouveau pour chasser les Saxons, qui excita la verve des bardes gallois. Ce pays se nomme Avallon, ou l'ile des Pommes. « L'océan entoure cette île ® qui n’est privée d'aucun bien; il n'ya là ni voleurs, ni brigands, ni ennemis pour tendre des embûches; pas de violence, pas de froid, ni de chaud insupportables; la paix, la concorde, un plantureux printemps y règnent éternellement ; lesfleurs, lys, roses, violettes y abondent ; les arbres y portent sur la même branche des fleurs et des fruits; sans être souillés de sang, les jeunes gens y demeurent toujours avec la vierge du lieu; pas de vieillesse, pas de maladie, pasde douleur, tout y est plein d'allégresse; on n’y a rien en propre, tout y est commun, »

C'est dans un pays aussi merveilleux, toujours à l’ouest et dans l’Atlantique que des moines armoricains de Saint-Mathieu du Finistère retrouvèrent les patriarches Elie et Enoch, qui, d’après la tradition, y attendent Ie jour du jugement dernier. Ces moines exploraient l'Océanc,

Qui marium fines scrutantur, et ultima terræ Ut valcant populis post tempora longa relerre.

Une fois leur navire erra trois ans sans qu’ils pussent rien voir que la mer et le ciel. Les vivres commençaient à leur manquer, quand ils trouvèrent sur un ilot une statue de femme en airain, qui du doigt leur indiquait le chemin.

In medio marium velut aerca stabat imago, Feninaca specie, super ardua saxa, virago, [la suis digitis pervia monstrat iter.

1. Skenc, The four ancient Books of Wales, conlainig the cymric poems attributed to the Bards. — 3. Campbell, Popular Tales of the west IHighlands, Edimburgh, 1860-62. — Beauvois, £den occidental, p.312.

2. D.W. Nash., Taliesin or the Bards and Druids of Britain, « translation of the remains of the earliest welsh Bards, and an examination of the bardic mysteries, Londres, 1858.

3. Owen Jones, The Myrvyrian Archaeology of Wales, collected out of ancient manuscripts, 1801.

4. Fr. Michel et Th. Wright, vita Merlini, Londres, 1837. — Hersart de la Villemarqué, le Merveilleux äu moyen üge, l'enchanteur Merlin, Myrdhirm, son histoire, ses œuvres, Son influence. — Edgard Quinet, l'Enchanteur Merlin.

9, Passage du Pseudo-Gildas, appelé Britannicae hisloriae metaphrastes, repro- Une Usserius, Brilannicarum ecclesiarum antiquilates el primordia, Dublin, 1639, p, 024.

6. Struvius, Germanicorum scriplorum qui rerum a Germanis per mullas aetates gestarum hislorias vel annales posteris reliquerunt, t. HI, p. 59, reeditavit Gotefridi Viterbiensis Pantheun, ex bibliotheca Joannis Pislorii Nidani.

Is suivent avec empressement cette indication, et dès le lendemain rencontrent une autre statue, qui leur enseigne encore la voie à suivre, En effet, à leur grande joie, ils découvrent bientôt une montagne dans le lointain, C'est une montagne d'où jaillissent des éclairs, et sur les flancs de laquelle roulent des laves, mais elle répand une odeur merveilleuse, Les moines débarquent et vont à la découverte dans le pays, où ils ne rencontrent ni hommes ni animaux, Entin ils arrivent à une ville entourée de fortes murailles. Tout est en or, maisons, meubles, église, mais personne ne garde ces trésors, Au fond d’un cloitre magnifique étaient pourtant deux vieillards, qui se lèvent pour exercer les devoirs de l'hospitalité, et leur apprennent qu'ils sont Elie et Enoch : « Un de nos jours, ajoutent-ils, est égal à cent de vos années; ceux qui étaient enfants lors de votre départ sont maintenant des vieillards et demain aucun d'eux ne sera en vie. Pendant votre séjour ici, six à sept générations de rois et de peuples se succéderont dans votre patrie, et vous-mêmes vous serez vieillards lorsque vous y retournerez ». En effet, quand les moines reviennent en Bretagne ils s’aperçoivent à leur grande stupeur que tout est changé autour d'eux, qu’ils sont accablés d'années et qu'ils n'ont plus qu’à mourir.

Telles sont les principales légendes païennes ou chrétiennes par lesquelles les Irlandais ont affirmé la continuité de leur croyance à l'existence des terres transatlantiques. Il ne faudrait point prendre à la lettre tous les épisodes de ces légendes destinées à l’amusement ou à l'édification de ceux qui les entendaient raconter, mais, ainsi que l’a remarqué un des savants qui ont le plus contribué à nous les faire connaître’, Curry, « ces faits seraient d’une grande valeur s’ils nous avaient été transmis dans leur forme originale, mais, dans le cours des âges, après avoir passé par la bouche de narrateurs remplis d'imagination, ces récits ont perdu en grande partie leur simplicité primitive pour devenir de plus en plus fantastiques et extravagants ». Ils n’en constituent pas moins une source de renseignements fort précieux. Mais il est temps de passer de la légende à l’histoire et de montrer comment les voyages très authentiques qu’il nous reste à enregistrer confirment la réalité ou tout au moins la vraisemblance des courses &'Oisin, de Brandan, ou de Maelduin.

Les Papae ou Culdecs, c’est-à-dire les prêtres irlandais, se sont en effet avancés, d'une façon certaine, bien au delà de l'Irlande, dans la double direction de l’ouest et du nord-ouest. Plusieurs motifs les poussaient à l’émigration. Le premier, c’est qu’ils furent en désaccord avec la majorité des catholiques

1. Curry, Lectures, ete,, ouvr. cité, 289. Cf. Bcauvois, Eden occidental, p. 371 : « C'est ainsi qu'aujourd'hui des écrivains aimés de la jeunesse vulgarisent la science en l'encadrant dans des aventures imaginaires ou même incroyables; si, grâce à cet appoint romanesque, leurslivres venaient à surnager seuls dans quelque naufrage des connaissances humaines, comme ont fait les légendes gaéliques ou cymriques, nos arrière-petits-neveux n'auraient pas plus le droit de négliger les faits positifs contenus dans ces récits, que nous-mêmes n’aurions raison de nier les voyages et les établissements transatlantiques des Gaëls à cause des fictions qui y sont mélées. »

sur divers points de discipline, fixation du jour de Pâques, cérémonies eomplémentaires du baptème, tonsure monastique!, ete. Très fidèles aux rites de leur maitre bien aimé, dès 664, plutôt que de se conformer aux décisions de la conférence de Wilby?, ils quittaient l'Angleterre et retournaient avec leur chef, l'évêque Colman, au monastère d'Tona. Cinquante ans plus tard, lorsque le roi des Pictes, Nechtan®, imposa la règle romaine à son clergé, les Papae s’exilèrent volontairement d'Écosse, Lorsque l'frlande à son tour fut ramenée à l'unité catholiques, ils n’eurent plus d'autre refuge que les archipels nordatlantiques et s’y retirèrent les uns après les autres, mais ils furent toujours vus de mauvais œil par les autres catholiques, qui les traitaient d’Africains judaïsants ?.

Les Papae, d’ailleurs, renoncèrent sans trop de peine à leur patrie, car les régions mystérieuses du nord exercèrent toujours sur eux un invincible attrait, € Le Seigneur a fait ce qu'il a voulu faire au ciel et sur la terre, et dans tous les abimes, écrivait Giraud de Cambrai; il est admirable en ses saints et grand dans toutes ses œuvres, mais c’est aux lointaines extrémités du monde que la nature affranchie se joue dans les plus étonnants prodiges. » Il semble que les Irlandais se soient appliqué ces paroles et aient voulu connaître ces prodiges. Dans les mers orageuses et voilées par d’épaisses brumes qui baignent la verte Erin, et où l’on peut croire qu’au delà des pays habités par les hommes s'étendent des terres inconnues ; à travers les archipels semés sur les flots et qui sont peut-être les débris de continents disparus, les saints Irlandais ont aimé à s’aventurer, On cite le voyage de Baïton, le premier successeur de saint Columba au monastère d’lona, et les trois expéditions de son contemporain Cormac. Il est vrai qu’on n’a de détails que sur la troisième de ces expéditions. Pendant quarante jours Cormac, poussé dans l'Atlantique par uu violent vent du sud, dépassa toutes les limites connues, et s’avança jusqu’à une région de l'Océan où il fut assailli par des bestioles noires, qui menaçaient de percer avec leurs aiguillons les peaux qui protégeaient l’embarcation. Ce détail prouve l’authencité du récit. Dans les mers boréales, en effet, certains crustacés, particulièrement la lernaea branchialis, attaquent les navires en bandes innombrables. Heureusement pour Cormac le vent tomba. Il put retourner et rentrer en Irlande ?,.

Le voyage de Snedghus et de Mac-Riaghla, tous deux d’Iona, au milieu du vit’ siècle, présente également les caractères de l’authenticité. C’est un pèlerinage maritime qu’avaient entrepris ces hardis compagnons. Ils errèrent de longs mois sur l'Atlantique et découvrirent de nombreuses îles, les unes

1. Varin, Causes de la dissilence entre l'Eglise bretonne et l'Eglise romaine (Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, 1858.)

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