Curry, Lectures, ouvr. cité, pp. 124, et
3. Munch, Geographiske Oplysninger om Orinæerne, 1852, pp. 49,52, 55, 58, 64, 67, 102 et Geographie om Hjaltland. 1857, pp. 312, 319, 354, 356, 367, 377, 381, Le même historien, dans ses Symbolae ad historiam antiquiorem Norvegiae (Christiania, 1850) a publié un passage intéressant de l’Historia Norvegiae qu'il avait découverte : &« Papæ vero, propter vestes albas, quibus ut clerici inducbantur, vocati sunt, unde in teutonica lingua omnes clerici papae dicuntur. »
4. Dicuil, De mensura orbis terrae, édit. Letronne, VIF,3 : « Sunt aliae insulae multae in septentrionali Britanniae Oceano, quae à septentrionalibus Britanniae insulis duorum dierum ac noctium recta navigatione, plenis velis, assiduo feliciter vento, adiri queunt. Aliquis probus religiosus mihiretulit quod, in duobus aestivis diebus, et una intercedente nocte, navigans in duorum navicula transtrorum, in unam illarum
géographie, De mensura orbis terrae, parle de cette découverte. « Il y a un grand nombre d'autres îles dans l'Océan au nord de la Bretagne, les vaisseaux voguant à pleines voiles et poussés par un vent toujours favorable emploient deux jours et deux nuits pour s’y rendre des îles septentrionales de la Bretagne, Un religieux digne de foi m'a raconté qu'après avoir navigué deux jours et une nuit d'été, dans un petit bâtiment à deux rangs de rames, il aborda dans une de ces îles, Ces iles sont petites pour la plupart, presque toutes séparées les unes des autres par des détroits fort resserrés ; elles étaient, il y a une centaine d'années, habitées par des ermites sortis de notre Scottiat, Mais, de même qu'elles avaient été désertes depuis le commencement du monde, ainsi, abandonnées maintenant des anachorètes à cause des Northmans, elles sont remplies d'une multitude innombrable de brebis et d'oiseaux de mer de diverses espèces. Nous n'avons trouvé ces Îles mentionnées dans aucun auteur, » Cet archipel fut ravagé par les Northmans, comme l'avaient été les Oreades et les Shetland, mais le souvenir des Papae s'y perpétua, Le pasteur Schrœter, qui s'est attaché à recueillir les traditions locales, rapporte qu'avant l'arrivée des conquérants Northmans « il s'était établi dans les îles des hommes que l’on considérait comme des saints, attendu qu’ils avaient la puissance de faire des signes et des miracles, de guérir les blessures et les maladies, aussi bien des hommes que des animaux, [ls savaient prédire si pendant l'année la pêche ou l’état sanitaire seraient favorables. Ils ne vivaient pas comme les autres hommes, car leur nourriture se composait de Jait, d'œufs, de racines et d'algues. Ils avaient des chèvres domestiques qu’ils trayaient, mais ils ne tuaient aucune créature et ne versaient pas le sang. Les seuls objets qu'ils acceptassent comme présents ou en rémunération de leurs services étaient le pain azyme, le poisson séché et la bure pour se vêtir. On montre plusieurs localités où ces gens auraient habité... A l’arrivée des Norvégiens, quelques-uns d’entre eux s’éloignèrent par mer et d’autres se réfugièrent dans des cavernes ». A ces traits on aura facilement reconnu les Papae irlandais qui convertirent les insulaires et s’établirent dans l’archipel2.
Où allèrent les fugitifs des Féroë? Dicuil nous l’apprend : ce fut en Islande. l'idèles à leur esprit de propagande et d'initiative, les Papae cherchèrent de nouveaux pays pour y enseigner la foi et y trouver le repos. La première terre qu'ils rencontrèrent au nord des Féroë fut l'Islande. Dicuil la nomme Thulé, mais la description qu’il en donne ne laisse aucun doute, car l'Islande est la seule des iles situées sous le cercle polaire où les Papae aient pu aborder et
introivit. Illae insulae sunt aliae parvulae, fere cunctac simul angustis distantes fretis, in quibus, in centum ferme annis, eremitae in nostra Scottia navigantes habitaverunt. Sed, sicut a principii mundi desertae semper fuerunt, ita nunc, causa latronum normannorum, vacuae anachoretis, plenae innumerabilibus ovibus, ac diversis generibus multis nimis marinarum avium. Nunquam eas insulas in libris auctorum memoratas invenimus. »
1. Au moyen âge l'Irlande s'appelait Scottia. Le mot n'a pas d'autre sens dans Alcuin, Alfred le Grand, Béda, Eginhard. C'est seulement vers le milieu du 1x° siècle que, le roi des Pictes étant mort sans héritiers directs, Kenneth, roi de Dabriad, pays des anciens Scots, s'empara du domaine picte et réunit les deux Etats en un seul royaume (843); mais le nom de Scotland ne devint d’un usage commun qu’au xI° siècle.
2. Schroetter, Antikvarich Tidsschrift (1849-51), pp. 146-147.
résider en quittant les Féroë, € Il y a trente ans, écrit-il!, que des eleres qui avaient demeuré dans cette tie depuis les calendes de février jusqu’à celles d'août me racontèrent que, non seulement lors du solstice d'été, mais encore quelques jours avant et après, le soleil disparait pour peu de temps et semble se cacher derrière une colline, en sorte que l'obscurité dure très peu de temps. Aussi voit-on assez clair pour se livrer à toute espèce d'occupations, et l'on pourrait même chercher ses poux dans sa chemise comme en plein jour; il est probable que, si l'on était sur une montagne, on ne verrait pas le soleil se coucher, Is ont menti ceux qui ont écrit que cette ile était entourée d'une mel de glace, car les susdits clercs qui ont vogué vers cette ile dans le temps du grand froid ont pu y aborder... Il est vrai qu'à une journée de navigation au nord de cette île ils ont trouvé la mer gelée, »
Les Papae, comme on le voit, étaient entreprenants, et, s'ils n'avaient été arrêtés par cette infranchissable barrière de glaces contre laquelle se sont brisés tant d'héroïques efforts depuis Pytheas jusqu’à Weyprecht ou Greely, ils auraient porté leurs croyances bien au delà de l'Islande, Dans la direction du nord, l'Islande devait être leur dernière étape, Lorsque Les Northmans abordèrent à leur tour dans l’ultima Thulé, c'est-à-dire dans le dernier quart du 1x° siècle, les Papae leur cédèrent encore la place?. « Il y avait là des chrétiens, lisons-nous dans les Sagas irlandaises, de ceux que les Norvégiens appellent Papas ; mais ces derniers s’éloignèrent parce qu’ils ne voulaigat pas rester avec des païens; ils laissèrent après eux des livres irlandais, des cloches et des crosses, d’où l'on peut conclure que c'étaient des Irlandais, » Dans un autre ouvrage islandais, le Landnamabok*, ou livre de prise de possession, nous trouvons des renseignements identiques : « Avant que l'Islande fût colonisée par la Norvège, il y avait dans l’île de ces hommes que les Norvégiens nomment Papas. C’étaient des chrétiens, et l'on pense qu'ils venaient des contrées situées à l’ouest de la mer, car on trouva après eux des livres irlandais, des cloches et des crosses et plusieurs autres objets, d’où l’on peut conclure que c’étaient des hommes de louest. Ces trouvailles furent faites dans
1. Dicuil, De mensura orbis terrae, VI. 2 : « Trigesimus nunc annus est à quo nuntiaverunt mihi clerici qui, a kalendis februarii usque kalendas augusti, in insula hule manserunt, quod, non solum in aestivo solstitio, sed in diebus circa illud, in vespertina hora, occidens sol abscondit se quasi trans parvulum tumulum : ita ut nihil tencbrarum in minimo spatio fiat; sed quidquid homo operari voluerit, vel pediculos de camisia abstrahere, tanquam in praesentia solis potest : et, si in altitudine montium ejus fuissent, fositam nunquam sol absconderetur ab illis.. mentientes falluntur qui circum eam concretum mare fore scripserunt, nam navigantes tempore frigoris eam intrabant, sed, navigatione unius dici ex illa ad boream, congelatum mare invenerunt, »
9, Aré Frodhé, /slendina sægur (1843), t. 1, p. 4. Quelques-uns d’entre eux pourtaut restèrent dans le pays. C'était évidemment un descendant des Irlandais, ce moine qui, en 986, accompagna Erick Raudhé dans son expédition en Groenland et composa un poème intitulé /fafgerdinghar (le ras de marée), dont le refrain a été conservé par le Landnamabok (p. 106) : « Je prie celui qui soumet les moines à de salutaires épreuves de favoriser mon voyage, que le maitre de la voûte céleste me tende une main secourable. » Cf. Joergensen, Den nordiske kirkes grund breygelse og foerste udvikling, Copenhague, 1874-6.
3. Id, Landnamabok, t. 1, p. 32-36. On trouve également dans le Landnamabok (p. 20-51) la mention d'une église dédiée à saint Columba, et qui avait été bâtie en l'honneur d’Aslof Aslik, un des douze chrétiens irlandais qui avaient été s'établir dans le Rangarthnig, et qui ne voulaient avoir aucun rapport avecles paiens des environs.
l’est, à Papey et Papylé, On voit aussi par les livres anglais qu'il y avait des relations entre ces pays. »
Tous les archipels de la mer du Nord, l’Islande elle-même, ont donc été reconnus et colonisés par les Papae; mais arrêtés par les glaces ils ne purent pousser plus loin leurs investigations, et chassés de leurs conquêtes par les Northmans, ils furent obligés de reculer devant eux, comme jadis les Phéniciens devant les Grecs, et de tenter de nouvelles découvertes dans cet Océan qui jusqu'alors n'avait trompé aucune de leurs espérances. [ls montèrent de nouveau sur leurs currachs, et, de tempête en tempête, de naufrage en naufrage, finirent par aborder en Amérique dans une région qu'ils nommèrent l'Irland it Miklat. Seulement, avertis par l'expérience, ils gardèrent cette fois le secret de leur découverte, et veillèrent avec un soin jaloux à ce qu’elle ne fût pas connue en Europe. Ce sont les Northmans d’Islande qui les poursuivirent encore dans leurs nouveaux domaines, et c’est dans les ouvrages écrits par eux que nous trouverons la preuve de ce premier établissement d’une nation chrétienne au nouveau monde.
Trois ouvrages islandais parlent de l’Irland it Mikla. Le premier est le Landnamabok? ou livre de prise de possession de l'Islande. C’est une histoire généalogique, sùre et positive, des principales familles islandaises du x° au xi* siècle. Il a été composé par Aré Thorgilsson, surnommé Frodhé ou le savant, et complété par cinq autres historiens ou généalogistes. Aré Frodhé vécut de 1067 à 1148. Voici comment il parle * de son bisaïeul Aré Märsson : « Aré, fils de Màr et de Thorkatla, fut poussé par une tempête dans le Hvitrammannaland, que quelques-uns appellent Irland it Mikla. Ce pays est situé à l'ouest, dans la mer, près du Vinland it Godha, et, dit-on, à six journées de navigation de l'Irlande. Ce récit a été fait d’abord par Hrafn Hlymreksfaré, qui avait longtemps habité Hlymrek en Irlande. Torkell Gellisson rapporta aussi que des Islandais disaient avoir appris de Thorfinn, jarl des Orkneys, que Aré avait été reconnu dans le Hvitrammannaland, et qu’il ne pouvait en sortir, mais qu’il y était traité avec honneur. » Voici donc un Islandais, Aré Märsson, jeté par la tempête dans un pays où on l’accueille bien, mais en lui interdisant de retourner dans sa patrie. Le bruit de ses aventures se répand néanmoins, et ce sont deux Islandais, Hrafn et Torkell Gellisson, qui le transmettent au rédacteur du Landnamabok. Or, ce Hrafn, qui a longtemps habité Limerik en Irlande, tenait sans doute ses renseignements de voyageurs irlandais revenus du Hvitrammannaland; quant à Torkell Gellisson, il était l’oncle paternel d’Aré Frodhé ; il avait beaucoup voyagé, beaucoup appris, et transmis une foule de récits à son neveu; enfin il s’appuyait sur le témoignage du jarl
4. L’historien qui a le mieux élucidé cette importante question de la colonisation irlandaise précolombienne est M. Beauvois, Découverte du Nouveau Monde par les Irlandais el premières traces du christianisme en Amérique avant l'an 1000 (Congrès américaniste de Nancy, 1875), t. I, pp. 41-93. — /d., les Derniers Vestiges du christianisme préché du x° au xiv° siècle dans le Markland et la Grande Irlande. Les Porte-Croix de la Gaspésie et de l'Acadie, 1877.
2, Le Landnamabok a été publié par Rafn, Antiquitates Americanæ, sive scriptores septentrionales rerum ante Columbianarum in America (Copenhague, 1837) et par Rafn et Finn Magnusen, Grœnlands ñistoriske minds mœrker (Copenhague, 1838-1845).
3. Landnamabok, part. I, 22, dans /slendina Sœgur, p. 129-130.
ou due des Orcades, c'est-à-dire d’un pays colonisé par les Papae irlandais, et qui sans doute avait conservé des relations avec les autres colonies fondées par ces mêmes Papae. De ce premier témoignage semble donc résulter que les colons irlandais avaient occupé un grand pays situé à l’ouest, et qu'ils empèchaient tous les navigateurs que le hasard ou la tempête y conduisaient de rentrer dans leur patrie.
Voici un nouveau fragment de chronique islandaise plus concluant encore. Il est emprunté à l’'Eyrbyggia Saga, ou histoire des notables personnages de la péninsule de Thorness et des Eyrbygges dans l'Islande occidentale. D’après cette Saga, Bjærn, fils d’Asbrand, s'était épris de Thuride de Frodhà, et resta en bonnes relationsavec elle, même après son mariage avec un certain Thorold. De là des hostilités et des assassinats. Traduit devant le Thing pour avoir tué deux de ses adversaires, Bjœærn partit en exil, se signala par sa bravoure, et revint en Islande dix ans plus tard, toujours épris de Thuride. Compromis par ses assiduités et poursuivi par la haine de la famille de Thuride, il dut s’expatrier une seconde fois et « partit avec un vent? du nord-est qui souffla presque continuellement, et de longtemps on n’entendit parler de ce navire ». C'était en 980 que Bjærn était pour la première fois parti en exil, et aux alentours de l’an mil qu’il avait pour la seconde fois quitté l'Islande. Or, en 1030, vers la fin du règne de saint Olaf”, un riche armateur islandais, Gudhleif, « ayant fait un voyage à Dublin, naviguait vers l’ouest pour retourner en Islande, lorsque un grand vent du nord-est le poussa si loin en mer, vers ouest et le sud-ouest, qu’il ne savait plus où se trouvait la terre. Comme l'été était avancé, ils firent de nombreux vœux pour être préservés d’un naufrage, et il arriva qu'ils aperçurent la terre. C'était une grande contrée qu’ils ne connaissaient pas. Gudhleif et les siens prirent la résolution d’y débarquer, parce qu’ils étaient fatigués d’avoir été longtemps ballottés sur mer. Ils trouvérent un bon port, etils étaient à terre depuis peu de temps, lorsqu'il arriva des gens dont pas un ne leur était connu, mais il leur semblait fort que ceuxci parlaient l’irlandais. Bientôt cette multitude s'étant accrue au nombre de plusieurs centaines, assaillit les navigateurs, s’empara d’eux tous, les chargea de liens et les amena vers le haut pays. Conduits à une assemblée pour y être jugés, ils comprirent que les uns voulaientles massacrer tout de suite, les autres les partager entre eux et les réduire à l’esclavage. Pendant les délibérations, ils virent arriver une troupe de cavaliers avec un étendard, d’où ils conclurent qu’il devait y avoir un chef dans cette troupe. Lorsque celle-ci fut arrivée, ils virent chevaucher sous l’étendard un homme grand et vigoureux, déjà très âgé et à cheveux blancs. Tous les assistants s’inclinèrent devant ce personnage et l’accueillirent de leur mieux : c’est à lui que fut laissée la décision de
1. L'Eyrbyggia Saga a été composée après 1148, puisque elle cite le Landnamabok, écrit à cette époque, et avant la soumission de l'Islande au roi de Norvège en 1204. Elle a été publiée deux foisdans sonentier, en 1782, à Copenhagne, par Thorkelin, et en 1864, à Leipzig par C. Vigfusson. Rafn en a donné des extraits avec traduction danoise et latine dans ses Anliquitates Americans, À, p. 530, 786. — Beauvois en à traduit quelques fragments en français dans ses Découvertes des Scandinaves en Amérique, du x° au xin° siècle (ltevue orientale et américaine, Paris, 1859).
9, Eyrbyggia Saga, à 41.