Eyrbyggia Saga, à
l'affaire. Le vieillard envoya chercher Gudhleif et ses gens, leur adressa la parole en langue norraine, et leur demanda de quel pays ils étaient, Ils lui répondirent qu'ils étaient Islandais pour la plupart. — « Et quels sont les Islandais parmi vous? » Gudhleif lui dit qu'il en était un, et salua le vieillard, qui lui fit bon accueil et lui demanda de quelle contrée de l'Islande il était. Gudhleif lui dit qu'il était du canton de Borgarfjærdh. « Et de quel endroit? » Renseigné sur ce point par Gudhleif, il l’interrogea snr presque toutes les personnes considérables de Borgarfjærdh et du Breidhafjærdh. Dans ces entretiens il s’informa exactement à tous égards de Snorré Godhé et de sa sœur Thuride de Frodhà, et surtout de Kjartan, fils de cette dernière, qui était alors maître de Frodhà, »
Comme les indigènes s’impatientaient et réclamaient une prompte solution de l’affaire, les chef déclara qu'il laissait les étrangers libres, mais dit-il en confidence à Gudhleif, « alors même que l’été vous semblerait bien avancé, je vous conseille de vous éloigner promptement, car il ne faut pas se fier aux indigènes, et il ne fait pas bon avoir affaire à eux; ils croient d’ailleurs que la loi a été violée à leur préjudice. — Mais, dit Gudhleif, s’il nous est donné de revoir notre patrie, comment nommerons-nous celui qui nous a sauvés? — Je ne puis vous le dire, répondit-il, car je ne veux pas que mes parents ou mes frères d’armes fassent un voyage comme celui que vous auriez fait, si je n’eusse été présent pour vous protéger. Il y a dans lepays des chefs plus puissants que moi, ils ne sont pas actuellement dans la contrée où vous avez abordé; mais, s'ils viennent, ils auront peu de ménagements pour les étrangers. » Malgré les instances des Islandais, le vieux chef ne voulut jamais se nommer, mais il pressa leur départ, voulut assister à leur embarquement et leur donna quelques présents destinés à Thuride et à son fils. « Si quelqu'un croit savoir à qui ont appartenu ces objets, ajouta-t-il, dis-leur de ma part que je défends à qui que ce soit de venir me trouver; car c’est une entreprise périlleuse, à moins que l’on n’ait, comme vous, la chance de trouver un lieu d’abordage favorable. Ce pays est étendu et mal pourvu de ports, et partout un mauvais accueil attend les étrangers, à moins qu’ils ne soient dans les mêmes circonstances que vous. » Après quoi Gudhleif et les siens se mirent en mer et arrivérent en Irlande à une époque avancée de l'automne. Ils passèrent l'hiver à Dyflinn (Dublin), et, l’été suivant, ils firent voile pour l'Islande, où ils remirent les présents aux destinataires. Des personnes tiennent pour certain que le chef indigène était Bjærn Breidhvikingakappé, mais il n'y a pas d'autres notions certaines à cet égard que celles qu’on a rapportées. »
Certes, ces aventures sont romanesques, et la rencontre fortuite de Bjœrn et de Gudhleif semble arrangée à plaisir, mais elle n’est pas invraisemblable, et d’ailleurs elle est consignée dans une saga islandaise, dont la véracité n’a jamais été contestée. Si donc nous acceptons provisoirement l’authenticité de ce récit, nous remarquerons que les deux Islandais Bjærn et Gudhleif ont tous les deux été jetés par la tempête dans un pays civilisé, situé très à l’ouest, où la langue irlandaise était couramment parlée, mais dont les habitants massacraient et réduisaient systématiquement à l'esclavage les étrangers qui abordaient chez eux. En outre, ce pays était situé à l’ouest de l’Irlande et de l'Islande, c’est-à-dire dans la direction de l'Amérique. Il paraît donc corres-
LES IRLANDAIS EN AMÉRIQUE AVANT COLOMB. 27 pondre à l'Irland it Mikla, où Aré, fils de Marsson, avait été précédemment jeté.
Une troisième saga, celle de Thorfinn Karlsefne !, composée d’après les relations d’un ou de plusieurs des Northmans qui découvrirent le Vinland, renferme un passage d’une importance capitale pour les établissements des Irlandais au nouveau monde. Il y est dit que, quelques années après l'an mil, Thorfinn et ses compagnons, après avoir passé trois ans dans le Vinland, c’est-à-dire, comme nous le prouverons plus loin, en Amérique, revenaient dans le Groenland, lorsqu'ils trouvèrent sur leur chemin cinq Skrællings ou Esquimaux. «€ L’un d’eux était barbu, et il y avait deux femmes et deux enfants. Les gens de Karlsefne s’emparèrent de ces derniers, tandis que les autres s’échappèrent et disparurent sous terre. Les enfants?, emmenés par eux, apprirent leur langue et furent baptisés. Ils appelaient leur mère Vetthilde et leur père Uvaege. Ils rapportérent que deux rois gouvernaient les Skrællings, l’un nommé Avalldania, l'autre Valldidida; qu’il n’y avait pas de maisons dans le pays, que les habitants couchaïient dans des cavernes ou des trous; qu’une autre grande contrée située en face de leur pays était habitée par des gens qui marchaient vêtus de blane, portant devant eux des perches où étaient fixés des drapeaux et criant fort. On pense que c'était le Hvitrammannaland ou Irland it Mikla, »
Quels sont ces gens vêtus de blanc, sinon des Papae ou des indigènes colonisés par eux et restés fidèles au costume de saint Columba? Quant à ces perches ornées de drapeaux et à ces chants qui avaient si fort frappé l’imagination des petits Skrællings, n’est-il pas aisé de reconnaitre une procession et des cantiques, dont les Papae auraient conservé l'usage dans leur nouvelle possession ?
De ces trois documents irlandais conservés par le Landnamabok, par l'Eyrbyggia Saga, et par la Saga de Thorfinn Karlsefne, il semble donc résulter que les Irlandais avaient découvert à l’ouest un pays auquel ils avaient donné leur nom, Irland it Mikla, ou la Grande Irlande ; que cet autre nom de Hvitrammannaland, ou terre des hommes blanes ou vêtus de blanc, rappelle le costume des Papae, qu’ils avaient conservé l’usage de la langue irlandaise ; qu’ils étaient restés fidèles au christianisme, puisqu'ils célébraient des processions et chantaient des cantiques; enfin qu’ils étaient sans pitié pour les naufragés, parce que, plusieurs fois pourchassés et expulsés par les pirates Northmans, ils voulaient, pour leur sécurité future, dissimuler leurs découvertes. Donc, l'Amérique a été reconnue et en partie colonisée par des Irlan-
4. La saga de Thorfinn Karlsefne, dont le texte est contenu dans quinze manuscrits, a été publiée dans les Antiquitates Americanæ de Rafn et dans Groentands historiske mindesmoerker. La traduction française à été donnée par Beauvois (Découvertes des Scandinaves en Amérique, p. 32-48).
2, Rafn, Antiquitales americanae, p. 182. Karlsefniani pucros comprehenderunt, ceteris Skroellingis fuga elabentibus et terra dehiscente absorptis. Hos duo pueros secum abduxerunt, eosque linguam docueerunt et baptizarunt. Hi nominarunt matrem Vetthildam et patrem Uvaegium, dixerunt reges Skroellingis imperare, quorum alteri nomen esse Avalldanio, alteri Valldidida, nullas ibi domos esse, sed in antris aut cavernis habitari; ex altera parte, exadversum suam terram, aliam sitam esse regionem, quam incolerent homines, albis vestibus induti. hos longurios prœferre, pannis affixis, et alta voce clamare. Hanc putant esse Hvitramannaland (Terra Hominum alborum), sive Irlandiam Magnam.
dais, et bien que le témoignage des sagas islandaises manque de précision, l'existence de l’Irland it Mikla peut et doit être considérée comme un fait historique!.
Deux autres documents, l’un d’origine italienne, l’autre de provenance galloise, confirment la réalité de cette colonisation précolombienne de l'Amérique par les Irlandais.
A la fin du xiv° siècle? deux patriciens de Venise, Nicolo Zeno et Antonio Zeno, amenés par les hasards d’une vie aventureuse dans les régions situées au nord-ouest de l’Europe, visitèrent les uns après les autres les pays autrefois parcourus par les Papae. Ils ont raconté leurs voyages et décrit les contrées visitées dans une relati imeuse, dont l'authenticité a été combattue, et que, pour notre part, nou aésitons pas à croire vraie dans son ensemble et même dans ses détails. Nous aurons occasion de revenir sur cet important document. Nous ne voulons pour le moment en extraire qu’un passage fort curieux. Nicolo Zeno rapportait qu’un vieux pêcheur frislandais, c’est-à-dire un insulaire des Féroë, avait vu dans l’ouest, vers l’an 1360, des pays riches et populeux*. « Quatre navires de pêcheurs faisaient voile au couchant, lorsqu'ils furent assaillis par une violente tempête qui dura plusieurs jours, et furent comme perdus au milieu des flots. Au retour du beau temps, ils découvrirent une ile située à l’ouest et nommée Estotiland. Ils se trouvaient alors à plus de mille
4. L'Irland it Mikla des sagas est mentionnée par Edrisi sous le nom d'Irlandeh el Kabirah. Ce nom et plusieurs autres détails sur les contrées du Nord lui ont sans doute été fournis par les Northmans employés à la cour de leur compatriote, le roi de Sicile Roger IE (1130-1154).
2. La velation des frères Zeni a été publiée pour la première fois sous le titre de Dello scoprimento dell'issole Frislanda, Eslanda, Engrovelanda, Estilanda et Icaria, fatto solo il Polo Artico, da due fratelli Zeni M. Nicolo il K. è M. Antonio libro uno, à la suite de Dei commentarii del viaggi in Persia di M. Caterino Zeno il K., Venise, 1558. La meilleure édition moderne est celle de M. Major, The voyages of the Venetian brothers Nicolo ed Antonio Zeno, to the Northern seas, in the XIV Century, London, 1873.
3. Edition Major, pp. 19-21. « Si partirono ventisei anni fà quattro navigli di piscatori, i quali, assaltati da una granda fortuna, molti giorni andarono, come pur perduti per il mare, quando finalmente raddolcitosi il tempo, scoprirono una isola detta Estotilanda posta in ponente, lontano da Frislanda piu di mille miglia, nella quale si ruppe un dé'navigli, e sei uomini, che n’erano sûù, furono presi da gli isolani, e condotti à una città bellissima e molto popolata, dove il Re, che lo signoregziava, fatti venir molti interpreti, non se trovo mai alcuno che sapesse la lingua di quelli pescatori, se non un Latino nella stessa isola per fortuna medesimamente capitato, il quale dimandando lor la parte del Re che crano e di dove venivano, raccolse il tutto, e lo riseri al Re, il quale intese tutte queste cose, volle che si fermassero nel paese; perche essi facendo il suo commendamento, per non si poter altro fare, stettero cinque anni nell isola ed appressero la lingua, e un di loro particolarmente fu in diversi parti dell’ isola, ce narra che è ricchissima ed abondantissima di tutti li beni del mondo, e che è peco minore di Islanda, ma più fertile, havendo nel mezzo un monte altissimo, dal quale nascono quattro fiumi, che la irrigano. Quelli che l’habitano sono ingeniosi, e hanno tutte le arti come noi; e credesi, che inaltri tempi havessero commercio con i nostri, perche dice di haver veduti libri latini nella libreria del Re, che non rengono hora da lor intesi, hanno lingua, e lettera separate, e cavano metall di ogni sorte, e sopra tutto abondano dioro, e le lor pratiche sono in Engroneland, di dove traggono pelleceri, e zolfo, e pegola; ed verso astro narra che n'è un gran pacse molto ricco d'oro e popolato; seminano grano, e fanno la cercosa, che è una sorte di bevanda che usano i popoli settentrionali, come noi il vino, hanno boschi d’immensa grandezza, 6 fabricano à muraglia, e ci sono molte città e castella. Fanno navigli e navigano, ma non hanno la calamità ne intendono col bossolo la tramontana.
milles du Frisland. Un des navires, monté par six hommes, fut pris par les insulaires. On les conduisit dans une ville fort belle et bien peuplée. Le roi qui la gouvernait manda plusieurs interprètes, mais aucun d'eux ne connaissait la langue de ces pécheurs, si ce n’est un Latin, arrivé dans cette île par fortune de mer, qui leur demanda de la part du roi qui ils étaient et d’où ils venaient. Quand le roi fut informé de ce qui les regardait, il résolut de les retenir prisonniers. Les pêcheurs se soumirent à sa volonté, puisqu'ils ne pouvaient autrement faire, et restèrent cinq ans dans ce pays, dont ils apprirent la langue. L'un d’eux visita à plusieurs reprises la région. IL raconta qu'elle était riche, abondamment pourvue de tous les biens du monde, et un peu plus petite que l'Islande, mais plus fertile. Au milieu se dresse une montagne fort élevée, d’où sortent quatre fleuves qui larrosent. Les habitants sont ingénieux et aussi avancés dans les arts que les Frislandais. Il est mème probable qu'ils avaient eu autrefois des relations avec la Frislande, car le pêcheur remarqua dans la bibliothèque du roi des livres latins qu'aucun d’eux ne comprenait plus. Leur langue et leur alphabet diffèrent de ceux de la Frislande. Ils exploitent des mines et ont de l'or en abondance. Ils ont des relations avec le Groenland, d’où ils tirent des peaux, du soufre et de la poix. Vers le sud s’étend une immense région, riche encore et très peuplée. [ls cultivent des grains et font de la cervoise, qui est une sorte de bière en usage chez les peuples septentrionaux, comme le vin en Italie. Le pays est couvert de bois immenses, et ils en font des murailles. Ils ont des villes et des châteaux. Ils construisent des vaisseaux et naviguent, mais ne connaissent pas l’usage de la pierre aimantée et ne se servent pas de la boussole pour se diriger vers le nord. » Après des aventures extraordinaires dont le récit trouvera sa place ailleurs, ce pêcheur Frislandais réussit à équiper son navire à ses frais et à revenir dans sa patrie, € où il porta à son seigneur la nouvelle de la découverte de ce richissime pays! ». Quel est « ce richissime pays »? Nous pensons qu’il correspond exactement à l'rland it Mikla, non seulement parce que ses habitants avaient conservé l'habitude, comme au temps de Bjoern et de Gudhleif, de se défier des étrangers au point de les retenir prisonniers, mais surtout parce qu’ils jouissaient d’une civilisation très avancée et, au dire du pêcheur Frislandais, observateur pourtant bien superficiel, semblaient avoir eu des relations avec les Européeus. En outre ils avaient une littérature, puisque leur roi. possédait une bibliothèque, et, sans trop forcer la vraisemblance, il est permis d’avancer que les livres latins qui se trouvaient dans cette bibliothèque provenaient des Papae, qui les emportaient toujours soigneusement avec eux dans toutes leurs courses. Sans doute ils ne comprenaient plus la langue latine, mais, depuis plusieurs siècles, ces Américains d’origine irlandaise n'avaient plus de prêtres formés dans les universités et les séminaires d'Europe. Il n’est pas jusqu’au nom d’Estotiland qui n'apporte une preuve nouvelle à cette identité probable de Plrland it Mikla et du pays découvert par le pêcheur Frislandais. On sait en effet que l'Irlande pendant tout le moyen âge s’est appelée Scocia ou Scotland : et, si le premier éditeur de la relation de Zeni a mal lu
1. Ed. Major, p. 24 « Portando a questo signor la nuova dello scoprimento di quel paese ricchissimo. »
son texte et imprimé Estotiland ou lieu de Escociland, il se pourrait que les Escocilandais descendissent en effet des colons irlandais dont nous avons déjà raconté les courses et les établissements en Amérique.
Il est vrai que bien des années s'étaient écoulées depuis le jour où Bjoern et Gudhleif échangeaient leurs compliments jusqu’à l'époque où Zeno écrivait sa relation, et, dans cet intervalle de quatre siècles, nous ne trouvons rien ou presque rien dans les documents contemporains qui nous permette d'affirmer que les Irlandais d'Europe n'aient pas oublié leurs frères d'Amérique. Il n’en est pas moins très probable que plus d’un marin voulut visiter la contrée qui avait enrichi un si grand nombre de braves compagnons. Sans doute le récit de ces voyages n’a pas été conservé dans l’histoire, mais ils ont dû être exécutés, Aussi bien n'est-ce pas en admettant l'existence de l'Irland-it-Mikla que nous pouvons expliquer un très curieux document gallois dont personne n’a jamais contesté l’authenticité et qui nous paraît s’appliquer à cette mystérieuse région colonisée depuis si longtemps par les Irlandais.
Au x11° siècle {, vers lan 1170, une dispute s’éleva, à propos de la succession au trône, entre les fils d’Owen Guyneth, roi de la partie septentrionale du pays de Galles. Madoc, un de ces princes, fatigué et dégoûté de ces discussions, se décida à émigrer pour chercher un séjour plus tranquille. Il dirigea sa course droit à l’ouest, en laissant l'Irlande derrière lui, et arriva dans un pays inconnu qui lui parut si agréable, qu’il retourna dans sa patrie et ramena avec lui bon nombre de ses partisans, auxquels il persuada sans peine qu’il valait bien mieux échanger une froide et stérile contrée contre une région magnifique, et les agitations de la guerre civile contre la tranquille possession d’un pays que personne ne disputerait. David Powel, l'historien des Gallois, qui nous a conservé ce curieux récit, n’est pas le seul dont le témoignage puisse être allégué en faveur de Madoc. Un barde, son compatriote, Meredith?, fils de Rbest, mentionne également la navigation de Madoc vers des terres inconnues. Or, ce barde vivait bien avant la découverte de Colomb, à une époque où on ne peut le soupçonner d’avoir inventé cette histoire par amour-propre national et pour donner à son pays une gloire qui lui man-
1. David Powel, Caradocs history of Cambria with annotations, Londres 1584 ; réimpression en 1697, et 1774. « Anno MCLXX, Oweno Guyneth defuncto, dum filii inter se de principatu contendunt, et nothus armis superior illum obtineret, Madocus unus ex Jiberis Oweni Guynethi, discordiarum civilium et proelioruminter fratres pertaesus, comparavit sibi aliquot naves, et idoneo commeatu aliisque rebus impositis, e patria profectus ut novas terras investigaret, ac relicta post tergum Hibernia, donec incideretin terras ante incognitas, ubi multa mirandaque observavit. Inde ad patriam reversus, Cambris suis exponit quam amaenas et fecundas terras adiisset, sive ullis incolis, proclive esse ipsis et domestica pericula vitare et amaenis hisce atque fecundis terris potiri. Quum non paucis persuasisset, denuo naves plures sibi comparavit, et omnibus necessariis impositis magnum numerum virorum pariter ac femina-
rum, quos domesticarum calamitatum tocdebat, secum in illas terras alduxit, et patriae suae vale dixit, »
2. Hakluyt, The principal navigalions, voiages, trafiques of the English nation London, 1600, t. I, p. 4. ! DA
Madoc wif, in wyeddic wedd, lawn gouan, Owyn Gwynedds :
Ny synnun dir, fy enaid dedd Nada mawr, oud y moroedd.
LES IRLANDAIS EN AMÉRIQUE AVANT COLOMB. ol
quait. Enfin les triades galloisest, qui paraissent avoir été transcrites au x11° siècle, parlent également, à propos des pertes subies par l’île de Bretagne, « de Macdawag ab Owain Gwyned, qui se mit en mer avec trois cents hommes embarqués sur dix navires, et qui arriva on ne sait où?, »
Cette tradition est-elle vraisemblable? Assurément oui, Les habitants de la principauté de Galles ont toujours été d'énergiques marins. Les côtes découpées de leur pays, les collines boisées qui descendent jusqu’à la mer, la vue continuelle de l'Océan, tout, jusqu'aux traditions de leurs ancêtres, les poussait aux lointaines entreprises. Ils n'avaient oublié ni leur roi Arthur, ni la mystérieuse Avallon d’où il doit un jour revenir pour chasser les Saxons, et plus d’un Gallois dut espérer qu’il rencontrerait cette terre Lant désirée dans ses grandes pêches sur l'océan. Les Gallois en effet furent des premiers à poursuivre la baleine au large des côtes et à travers la tempête. Ce fut même un honneur chez eux que de s’adonner à cette vie aventureuse. Leurs harponneurs, dans les listes de wehrgeld, sont estimés un quart en sus des autres hommes que la même classe qu'eux *. Dans ces courses hardies, emportés par la passion ou par la cupidité, souvent ils dépassaient les limites de leurs connaissances maritimes. Parfois aussi, surpris par la tempête, ils étaient poussés vers des rivages inconaus, car, ne l’oublions pas, la distance n’est pas fort longue jusqu'aux côtes américaines, et nous savons les étonnants voyages accomplis par de simples barques. Ceux d’entre eux qui revinrent racontèrent les merveilles des pays qu’ils avaient entrevus, et c’en fut assez pour exciter en toute la nation l’ardeur des aventures. Les chefs du pays eux-mêmes s’en émurent, et l’un d’eux, plus hardi que les autres, tenta la fortune et s’expatria.
On à prétendu que le voyage de Madoc avait été inventé de toutes pièces, et que Powell et Hakluyt lavaient imaginé pour soutenir et légitimer les projets de Walter Raleigh; mais les Anglais ne sont pas coutumiers de pareils ménagements; quand ils veulent s'établir dans un pays, ils ne recourent pas à des arguments d’érudition rétrospective, mais à la force brutale. La reine Elisabeth surtout, qui était en état de guerre ouverte avec l'Espagne, devait peu se soucier de ses droits à la possession du Nouveau Monde, et, on peut l’affirmer hardiment, jamais son brillant capitaine, le fier Raleigh, ne songea à se poser comme l’héritier et le continuateur du Gallois Madoc. C’était bien dans un pays vierge, et à la tête d’une expédition purement anglaise, qu’il entendait créer en Amérique une nouvelle Angleterre. Si le barde Mérédith, si l'historien Powell, si le compilateur des Triades ont raconté le voyage de Madoc, c’est que réellement le voyage fut exécuté, et que tout se passa comme le rapporte la tradition. Aussi nous faudra-t-il reconnaitre avec Humboldt tout l'intérêt que présente cette tradition et nous dirons volontiers avec lui : « Je
1. Dicfenbach, Cellica, IH, 2, p.70, triade X. @.. y trydydd Madawg ab Owani Gwynedd, a aeth ir mor a thrichannyn gÿdag ef mewn deg ilong, ac ni wyddis i ba le arthalt. »
2, Mentionnons à titre de curiosité qu'un des plus grands poètes anglais, Southey, a choisi Madoc comme héros d’un de ses poèmes: 1 vol. in-4, Edimbourg, 1805-1809.