LES MONOMANES
niste émet cette opinion, qui est d'un grand poids : « On peut divaguer sur un point, garder un raisonnement correct sur d'autres, s'abandonner dans la sphère délirante à des actes bizarres, sans, pour le reste, transgresser les convenances sociales (*). »
Le diagnostic établi, ce n'est pas tout. Faudra-t-il admettre des demi-fous, et, par conséc[uent, des responsabilités partielles, des responsabilités proportionnelles ? Ou bien osera-t-on soutenir l'irresponsabilité absolue devant un délire partiel ?
Peut-on considérer scientifiquement que le monomane, en dehors de la sphère de ses idées délirantes, doit être assimilé à l'homme sain et responsable comme tel, tandis que dans tous les actes qui rentrent dans son délire, dans son idée fixe, il est irresponsable ?
Voilà qui paraît commode en théorie, mais est-on sûr dans la pratique de pouvoir nettement distinguer ces deux hommes, l'un véritable aliéné subissant l'influence de l'idée délirante, de l'hallucination, d'une illusion, et par conséquent irresponsable ; l'autre sain et responsable de ses actes ? Qui peut, avec certitude, affirmer où commence, où finit la zone du délire, la zone de l'état sain ? On tente de localiser le délire et de l'enfermer dans des limites infranchissables ; mais si la monomanie
(i) Legrand du Saulle, Trailc de médecine Ifgale, p. 648.
36 IRRESPONSAÏU.ES POUR CALSE PATHOLOGIQUE
peut, en se généralisant, passer à la manie, est-on jamais bien sùr du terrain sur lequel on est placé r Il y a chez le monomane un cerveau hors des conditions normales ; comment attribuer tel acte à une intelligence intacte, comment couvrir tel autre acte de l'irresponsabilité expliquée par un délire partiel?
Tardieu a dit : « L'idée prédominante se détache sur un fond généralement et primitivement altéré, et le déhre partiel n'est que la note la plus élevée du désaccord plus profond qui existe entre les différentes fonctions intellectuelles et morales (*). » N'a-t-on pas vu invoquer encore le bénéfice de l'irresponsabilité en faveur de ceux qui sont atteints de cette folie transitoire qui survient brusquement, et frappe, comme un coup de foudre, un homme chez lequel le monde n'avait aperçu aucune trace de dérangement intellectuel?
Mais le monde en juge mal, et il y a là une pro fonde erreur, selon Devergie : « Cette instantanéité complète aux yeux du monde ne saurait l'être pour le médecin. Tout individu chez qui l'idée du crime a surgi brusquement, irrésistible au point de subjuguer sa volonté, n'était pas sain d'esprit ; ses antécédents, ses penchants, ses goûts, ses habitudes d'isolement, des idées de suicide, constituaient chez lui une prédisposition, et son esprit en était
(i) Tai dieu , hliiHc iiicJico-li'gaic sur la folie, p. 200.