‹ Les irresponsables devant la justiceChapitre 26 sur 115 · RAISON ET FOLIE · texte numérisé non relu

RAISON ET FOLIE

obsédé au moment de l'explosion criminelle. Chez lui, comme dit Lélut, la folie était encore de la raison, comme la raison était déjà de la folie » Eh bien ! il se trouvera toujours des avocats pour répéter ce que disait un jour l'avocat Bellart devant la cour d'assises : « Il est diverses espèces de fous ou d'insensés : ceux que la nature a condamnés à la perte éternelle de leur raison, et ceux qui ne la perdent c[u'instantanément, par l'effet d'une grande douleur ou d'une grande surprise, ou de toute autre cause pareille. Il n'est de différence entre ces deux folies que celle de la durée ; et celui dont le désespoir tourne la tète pour quelques jours ou pour quelques heures est aussi fou pendant son agitation que celui qui délire pendant beaucoup d'années. » .

Conçoit-on quelle pratique il faut de l'aliéné pour ne pas se méprendre sur de pareils faits, sur leur interprétation ?

Car enfin, de quoi s'agit-il ?

Briejrre de Boismont le dit : il s'agit « d'apprécier ces changements de caractère qui se manifestent, tantôt longtemps avant l'apparition de la folie, tantôt subitement ; ces perversions des sentiments

(i) Voy. Lclut, Recherche des analogies de la folie et de h raison, à la suite de son ouvrngc : le Démon de Sacrale. — Dcvergie, 0« commence la folie, oit finit la raison, dans la folie transitoire homicide? {Ann. d'hyg. et de mcd. ii-;::., avril l^^j.)

et des instincts, qu'on serait porté à attribuer à la dépravation ; ces tendances irrésistibles, à mal faire, souvent dues à des états pathologiques plus généraux, la fausseté de ces raisonnements en apparence si vrais, la nature réelle de ces actes ayant tous les traits du crime, les combinaisons de la ruse, de la dissimulation, d'une habileté machiavélique pour l'exécution des projets, même chez les imbéciles ; la simulation de la folie par des coupables, la simulation plus extraordinaire d'une autre forme de la folie par des ahénés, pour expliquer les actes d'un mal véritable qu'ils n'admettent pas; la persistance du raisonnement, la conservation des notions du juste et de l'injuste, du bien et du mal, chez un grand nombre de ces malades, etc.. (*). »

Et nous restons encore à dessein dans les

grandes lignes !

On le voit, quand on parle de l'irresponsabilité de l'aliéné, il faut s'entendre et préciser. On n'est pas toujours en présence d'un état morbide vmique. bien connu, bien déterminé, à frontières nettement limitées. Et il n'est pas toujours aisé de préciser le degré d'altération mentale du prévenu que l'on prétend exonérer de l'imputabilité et de la peine.

(i) Legrand du Saullc, op. cit.

II, n'y a pas de critérium de i.a folie 39

Mais ce. qu'il ne faut pas oublier, c'est que, même pour la folie, il n'y a pas de critérium absolu, témoin ces paroles d'un savant aliéniste. Kraft Ebing, cité par le docteur Motet, dans un mémoire lu à la Société de médecine légale, en 1875, sur la responsabilité des épileptiques (') :

« Il nj a aucun trouble fonctionnel chez les aliénés qui ne puisse se rencontrer également chez l'homme sain, aucun critérium absolu delà folie; et toutes les tentatives faites pour en trouver un ont échoué, ou bien n'ont abouti qu'à des subtilités insoutenables. Il est impossible de définir d'un seul mot ce cp'il y a de pathologique dans les états psychiques anormaux, et ce qui les distingue de certaines formes de mouvements passionnels, des bizarreries, des excentricités, des vices de caractère pu de la conduite immorale de l'homme sain. »

Casper n'est pas moins positif.

« Les signes corporels appréciables de l'aliénation mentale ne peuvent être que des aide» précur-

(i) Motet, Annaks d'hygicnc cl de médecine Ugahj octobre 1875, p. ^26. RiAXT. Les Irresponsables. 4

seurs dans le diagnostic et ne peuvent avoir que le titre de probabilité, car il n'en est pas dont la présence entraîne nécessairement l'existence de cette maladie ('). »

« L'examen approfondi de la vie de chaque homme est le seul moyen d'arriver à la connaissance exacte de son état mental (^). »

Si donc une grande réserve s'impose quand il s'agit de la folie, que sera-ce en présence de ces mille espèces protéiques, qui se présentent pour bénéficier de la mesure édictée par l'article 64 du Code pénal, et se réclamer de l'irresponsabilité morale et pénale ?

Parmi les aliénés, les uns sont atteints de délire continu, les autres offrent le t^^pe intermittent, ou présentent à des époques irrégulières de violentes cxacerbations. Voici même un autre type : celui auquel manquerait totalement le délire.

On lui a donné le nom de folie lucide; cette variété n'altère, dit-on, que la volonté seule. C'està-dire que nous serions en présence d'un fou qui a conservé toute son intelligence !

Y a-t-il donc, comme on l'a prétendu, une folie instinctive, une forme d'aliénation où, l'intelligence restant intacte, la volonté soit lésée, et se montre impuissfinte à réagir contre des impulsions sou-

(i) Casper, Médecine légale, I, p. 258. {2) Casper, op. cit., I, p. 324.

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